Le cinéma, septième art

 Clément Rosset s’interroge ici sur le statut de la « réalité cinématographique ».

Il se  demande notamment à quoi tient le plaisir que procure le cinéma. Et si ce plaisir est de l’ordre du  divertissement, le cinéma peut-il être tenu pour un art?

« La similitude entre la perception quotidienne et le découpage cinématographique est si grande qu’on peut raisonnablement estimer qu’à forces égales le second finit inévitablement  – si l’on tient compte de l’impact sociologique du cinéma et du nombre d’heures passées en moyenne devant l’écran de cinéma ou de télévision – par influer sur la première : que le  choix des images réelles en vient à être conditionné par la sélection des images   cinématographiques, et qu’ainsi la vision du monde chez l’homme du XXe siècle se rapproche insensiblement de celle que lui suggère le cinéma. Le succès de la bande dessinée moderne, qui s’inspire abondamment du cinéma tant par le choix de ses cadrages que par sa conception générale de l’ordre spatio-temporel, est peut-être un signe avant-coureur de cette future osmose entre la perception du réel et la perception cinématographique.
Quoi qu’il en soit, la réalité cinématographique n’apparaît pas comme très différente de la
réalité tout court. L’une et l’autre se ressemblent de toute façon trop pour qu’on puisse chercher, dans une différence spécifique entre les deux réalités, la raison du prestige de l’une par rapport à l’autre. S’il arrive au cinéma de séduire davantage, ce n’est pas parce  qu’il présente une version améliorée et plus désirable de la réalité, mais plutôt parce qu’il présente cette réalité comme située provisoirement ailleurs, par  conséquent hors de portée du désir et de la crainte de tous les jours.
Le privilège de la réalité cinématographique n’est pas d’être autre que la réalité tout
court, mais de s’y confondre tout en bénéficiant d’une sorte d’ex-territorialité. Toujours  la même chose mais située ailleurs, en un site qu’on ne saurait atteindre ni d’où on ne  saurait être atteint soi-même : la même réalité, ou si l’on veut la réalité même,  miraculeusement tenue à distance. Cette mise à distance de la réalité est la source  principale du plaisir offert par le cinéma, lequel consiste ainsi essentiellement en une jouissance par procuration de ce qui apparaît sur l’écran, soit une participation sans aucun engagement personnel à ce qui s’y montre de plaisant ou d’horrible. Car bonheur et malheur sont ici également désirables, et pour la même raison, dès lors qu’on est assuré qu’ils ne sont pas présentement notre affaire : il est aussi plaisant de voir d’un peu loin le bonheur dont on est privé que de voir, toujours d’un peu loin, le malheur auquel on échappe. Et le  cinéma excelle à satisfaire ces deux appétits apparemment contradictoires, quoique, en fait,  complémentaires. Il nous offre, à volonté, tout ce dont la réalité nous prive alors qu’elle  l’accorde à d’autres et pourrait éventuellement l’accorder à nous-mêmes : buffet dressé par  le meilleur traiteur, maison à la décoration soignée et à la tenue impeccable, femme incomparablement belle et séduisante ».

Propos sur le cinéma PUF, 2001


Art et illusion (texte de Nietzsche)

©Klimt abstraitNietzsche nous propose ici une apologie paradoxale de l’art . L’art permet au penseur d’échapper au pessimisme. Même si l’art relève de l’illusion, il ne faut pas croire qu’il est vain pôur autant. l’art est une illusion salutaire:
« Notre dernière gratitude envers l’art. – Si nous n’avions pas approuvé les arts, si nous n’avions pas inventé cette sorte de culte de l’erreur, nous ne pourrions pas supporter de voir ce que nous montre maintenant la science : l’universalité du non-vrai, du mensonge, et que la folie et l’erreur sont conditions du monde intellectuel et sensible. La loyauté aurait pour conséquence le dégoût et le suicide. Mais à notre loyauté s’oppose un contrepoids qui aide à éviter de telles suites : c’est l’art, en tant que bonne volonté de l’illusion; nous n’interdisons pas toujours à notre oeil de parachever, d’inventer une fin : ce n’est plus dès lors l’imperfection, cette
éternelle imperfection, que nous portons sur le fleuve du devenir, c’est une déesse dans notre idée, et nous sommes enfantinement fiers de la porter. En tant que phénomène esthétique, l’existence nous reste supportable, et l’art nous donne les yeux, les mains, surtout la bonne conscience qu’il faut pour pouvoir faire d’elle ce phénomène au moyen de nos propres ressources. Il faut de temps en temps que nous nous reposions de nous-mêmes, en nous regardant de haut, avec le lointain de l’art, pour rire ou pour pleurer sur nous il faut que nous découvrions le héros et aussi le fou qui se dissimulent dans notre passion de connaître; il faut que nous soyons heureux, de temps en temps, de notre folie, pour pouvoir demeurer heureux de notre sagesse ! Et c’est parce que, précisément, nous sommes au fond des gens lourds et sérieux, et plutôt des poids que des hommes, que rien ne nous fait plus de bien que la marotte: nous en avons besoin vis-à-vis de nous-mêmes, nous avons besoin de tout art pétulant, flottant, dansant, moqueur, enfantin, bienheureux, pour ne pas perdre cette liberté qui nous place au-dessus des choses et que notre idéal exige de nous. Ce serait pour nous un recul, – et précisément en raison de notre irritable loyauté – que de tomber entièrement dans la morale et de devenir, pour l’amour des supersévères exigences que nous nous imposons sur ce point, des monstres et des épouvantails de vertu. Il faut que nous puissions aussi nous placer au-dessus de la morale ; et non pas seulement avec l’inquiète raideur de celui qui craint à chaque instant de faire un faux pas et de tomber, mais avec l’aisance de quelqu’un qui peut planer et se jouer au-dessus d’elle! Comment pourrions-nous en cela nous passer de l’art et du fou?
(…) Et tant que vous aurez encore, en quoi que ce soit, honte de vous, vous ne sauriez être des nôtres »
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882), trac. Alexandre Vialatte, colt. « Idées », Gallimard, 1972, p. 15 l .

Art et réalité (textes de Hegel)

©David de Coninck

  Hegel , contre Platon, revalorise  l’apparence : elle est toujours nécessaire à la manifestation de ce qui est. De surcroît, les apparences, dans l’art, ne sont pas la simple répétition d’un quotidien lui-même confus : elles en constituent plutôt une purification, grâce à laquelle apparaît une « réalité plus haute ».

 « Le reproche d’indignité qui s’adresse à l’art comme produisant ses effets par l’apparence et l’illusion serait fondé si l’apparence pouvait être regardée comme ce qui ne doit pas être. Mais l’apparence est essentielle à l’essence. La vérité ne serait pas si elle ne paraissait ou plutôt n’apparaissait pas, si elle n’était pas pour quelqu’un, si elle n’était pas pour elle-même aussi bien que pour l’esprit en général. Dès lors ce n’est plus sur le paraître que doit tomber le reproche, mais sur la sorte particulière d’apparence employée par l’art pour donner réalité au vrai en soi. Mais si on qualifie d’illusions ces apparences sous lesquelles l’art donne existence à ses conceptions, ce reproche a surtout du sens par comparaison avec le monde extérieur des apparences et sa matérialité immédiate, et aussi par rapport à notre propre affectivité, à notre monde intérieur et sensible : monde extérieur et monde intérieur – à tous deux, dans notre vie empirique, dans la vie de notre apparence même, nous sommes habitués à donner la dignité et le nom de réalité effective et de vérité, par opposition à l’art à qui manquent pareille réalité et pareille vérité. Mais, justement, tout cet ensemble du monde empirique intérieur et extérieur n’est pas le monde de la réalité véritable, mais on peut dire de lui, bien plus exactement que de l’art, qu’il est une simple apparence et une trompeuse illusion. C’est au-delà de l’impression immédiate et des objets perçus immédiatement qu’il faut chercher la véritable réalité. Car n’est vraiment réel que ce qui est en soi et pour soi, la substance de la nature et de l’esprit, ce qui, tout en se manifestant dans l’espace et dans le temps, continue d’exister en soi et pour soi et est ainsi véritablement réel. Or c’est précisément l’action de cette force universelle que l’art présente et fait apparaître. Sans doute cette réalité essentielle apparaît aussi dans le monde ordinaire – intérieur et extérieur – mais confondue avec le chaos des circonstances passagères, déformée par les sensations immédiates, mêlée à l’arbitraire des états d’âme, des incidents, des caractères, etc. L’art dégage des formes illusoires et mensongères de ce monde imparfait et instable la vérité contenue dans les apparences, pour la doter d’une réalité plus haute créée par l’esprit lui-même. Ainsi, bien loin d’être de simples apparences purement illusoires, les manifestations de l’art renferment une réalité plus haute et une existence plus vraie que l’existence courante.

 Leçons sur l’esthétique ( professées entre 1818 et 1829, publiées en 1835), trad. Bénard, in  Esthétique, choix de C. Khodoss, P.U.F., 1954, pp.8-9.

  Pour Hegel, aux apports de l’art succède désormais une « culture réflexive », qui nous livre l’universel de façon intellectuelle, sans représentation. L’art devient donc « du passé » : il laisse la place à une « science de l’art  » philosophique.

 » L’art ne donne plus cette satisfaction des besoins spirituels, que des peuples et des temps révolus cherchaient et ne trouvaient qu’en lui. Les beaux jours de l’art grec comme l’âge d’or de la fin du Moyen-Âge sont passés. La culture réflexive de notre époque nous contraint, tant dans le domaine de la volonté que dans celui du jugement, à nous en tenir à des vues universelles d’après lesquelles nous réglons tout ce qui est particulier; formes universelles, lois, devoirs, droits, maximes sont les déterminations fondamentales qui commandent tout. Or le goût artistique comme la production artistique exigent plutôt quelque chose de vivant, dans lequel l’universel ne figure pas sous forme de loi ou de maxime, mais confonde son action avec celle du sentiment et de l’impression, de la même façon que l’imagination fait une place à l’universel et au rationnel, en les unissant à une apparence sensible et concrète. Voilà pourquoi notre époque n’est en général pas propice à l’art…
 Dans ces circonstances l’art, ou du moins sa destination suprême, est pour nous quelque chose du passé. De ce fait, il a perdu pour nous sa vérité et sa vie; il est relégué dans notre représentation, loin d’affirmer sa nécessité effective et de s’assurer une place de choix, comme il le faisait jadis. Ce que suscite en nous une oeuvre artistique de nos jours, mis à part un plaisir immédiat, c’est un jugement, étant donné que nous soumettons à un examen critique son fond, sa forme et leur convenance ou disconvenance réciproque.
 La science de l’art est donc bien plus un besoin à notre époque que dans les temps où l’art donnait par lui-même, en tant qu’art, pleine satisfaction. L’art nous invite à la méditation philosophique, qui a pour but non pas de lui assurer un renouveau, mais de reconnaître rigoureusement ce qu’il est dans son fond ».

 Leçons sur l’esthétique ( professées entre 1818 et 1829, publiées en 1835), trad. Bénard, in  Esthétique, choix de C. Khodoss, P.U.F., 1954, pp.19.

Image: David de Coninck Nature morte au lapin

L’illusion cesse où commence la jouissance (Texte de Rousseau)

MunchRousseau :  « Malheur à qui n’a plus rien à désirer »
 Julie, dans la Nouvelle Héloïse, doit   renoncer à épouser celui qu’elle aime. Mais elle se console, car  le vrai bonheur, comme elle l’explique ici,  est dans le rêve que suscite le désir, non dans la jouissance.

« Tant qu’on désire on peut se passer d’être heureux; on s’attend à le devenir: si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui le cause. Ainsi cet état se suffit à lui-même, et l’inquiétude qu’il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux peut-être. Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux. En effet, l’homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l’objet même; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur; on ne se figure point ce qu’on voit; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède, l’illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu’hoirs l’Être existant par lui-même il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas ».
Jean-Jacques Rousseau,La Nouvelle Héloïse (1761), partie VI, Éd.. Flammarion,  1967, pp.. 527-528.

 Image:  Edvard Munch