Le langage : sujets de dissertation

Sujets de dissertation le langage

Peut-on tout dire ?
Faut-il reprocher au langage son équivocité ?

Y a-t-il nécessairement des imperfections dans la langage ?
Les mots peuvent-ils tuer ?

En apprenant sa langue maternelle n’apprend-on qu’à parler ?

Faut-il accorder de l’importance aux mots ?

Pourquoi la philosophie juge-t-elle primordial de réfléchir sur le langage ?

Les paroles engagent-elles autant que les actes ?

Ne parle-t-on que pour communiquer ?

Peut-on penser sans parler ?

En quel sens le langage s’oppose-t-il à la violence ?

Le langage

Communication : (etym : communicatio, action de faire part, de communicare, mettre en commun, communiquer) 1) Sens  ordinaire : tout forme d’échanges de signes  et  tout dispositif permettant de faire circuler des mobiles ou des particules (les autoroutes, les fils électriques constituent des  réseaux de communication) ou tout autre réalité  transférable. En un sens plus restreint : processus par lequel une information est transmise d’un émetteur à un récepteur 2) Linguistique :  la  communication implique un code indépendant de ceux qui l’utilisent et qui leur préexiste.  Dans le cas des animaux, ce code possédé instinctivement est un système de signaux.  Dans le cas de l’homme, la langue est un système conventionnel qui peut prendre une forme  intersubjective (communication directe), médiatisée (transmise par des dispositifs  artificiels) ou institutionnalisée (langues et pratiques symboliques  grammaticalement ou politiquement « correctes »).  Les signaux des animaux sont fixes,  étroitement fonctionnels  et univoques contrairement aux signes linguistiques, qui sont  mobiles et ambigus.  Un système de communication constitué d’un nombre limité de signaux  comme ceux qu’utilisent tous les animaux  n’est donc absolument pas un langage.

Langage : (etym : lingua : organe de la parole, langue comme parole et langage) 1) Sens ordinaire : tout système de signes permettant la communication ; en un sens plus strict : faculté de parler  propre à  l’homme  lui permettant de communiquer et d’exprimer des pensées  2) Linguistique : faculté de constituer une langue c’est-à-dire un système de signes discontinus correspondant à des idées distinctes, dont  le langage parlé est une possibilité parmi d’autres. Le langage humain comporte une double articulation (division en unités à deux degrés) ce qui le distingue de tout autre mode de communication  3) Philosophie  et anthropologie : le langage humain est un des « propres » de l’homme les plus caractéristiques.  En tant que fonction, l’aptitude au langage est universelle. Mais les langues, produits  contingents du langage, témoignent toutes de manière diversifiée  des aptitudes culturelles et des capacités intellectuelles communes à tous les êtres humains. Les langues sont ses systèmes institués   de signes ou de symboles, verbaux ou écrits,  procédant de conventions et utilisés intentionnellement par des sujets souhaitant exprimer  des désirs et des pensées  singulières. Le langage humain est fondamentalement un dialogue –il inclut la relation potentielle avec un interlocuteur- et un métalangage, c’est-à-dire un langage à propos non pas du réel mais  de l’univers symbolique que le langage instaure. Le langage est donc une institution universelle qui témoigne de l’intelligence et de la sociabilité propre au genre humain. Il ne se réduit en aucun cas à un système de communication et il est toujours  fluctuant et créatif, contrairement aux systèmes de signaux des animaux.

Signes :  (etym : latin signum, « marque », « signe », « empreinte » )    1) Sens ordinaire :  tout élément matériel, vocal, graphique etc… permettant d’évoquer ou de deviner une autre chose à laquelle il renvoie ou qu’il représente 2) Linguistique : il convient de distinguer les signes  naturels ( la fumée,  le cri animal) les signes intentionnels manifestant une volonté de communiquer (mimique, geste, langage) et les signes conventionnels propres à la communication humaine.   Parmi ceux-ci le signe linguistique présente la particularité d’être discret (les signes se détachent les uns des autres) et mobiles (ils changent de sens selon les contextes, comme en témoigne l’usage métaphorique des mots et des symboles). Les symboles sont des signes qui présentent une certaine analogie avec ce qu’ils représentent (exemple : les symboles du guide Michelin) .

 

Eternité de la pensée (Texte de Spinoza)


L éternité de l’esprit

Selon Spinoza, tout ce qui existe est un attribut ou un mode de  Dieu,  substance unique qui est éternelle et ne peut donc se concevoir  ni dans la durée, ni dans le temps. Lorsque nous pensons, y compris lorsque nous pensons notre propre existence corporelle, nous nous comprenons comme une partie de Dieu et faisons nous-même ainsi une espèce d’expérience de notre éternité.

PROPOSITION XXIII
L’Âme humaine ne peut être entièrement détruite avec le Corps, mais il reste d’elle quelque chose qui est éternel.
Démonstration
Un concept, ou une idée, est nécessairement donné en Dieu, qui exprime l’essence du Corps humain (prop. préc.), et ce concept est, par suite, quelque chose qui appartient nécessairement à l’essence de l’Âme humaine (Prop. 13, p. II). Mais nous n’attribuons à l’Âme humaine aucune durée pouvant se définir par le temps, sinon en tant qu’elle exprime l’existence actuelle du Corps, laquelle s’explique par la durée et peut se définir par le temps; autrement dit (Coroll. Prop. 8, p. II), nous n’attribuons la durée à l’Âme elle-même que pendant la durée du corps. Comme cependant ce qui est conçu avec une éternelle nécessité en vertu de l’essence même de Dieu est (prop. préc.) néanmoins quelque chose, ce sera nécessairement quelque chose d’éternel qui appartient à l’essence de l’Âme ;
C.Q.F.D.
SCOLIE
Comme nous l’avons dit, cette idée, qui exprime l’essence du Corps avec une sorte d’éternité, est un certain mode du penser qui appartient à l’essence de l’Âme et qui est éternel. Il est impossible cependant qu’il nous souvienne d’avoir existé avant le Corps, puisqu’il ne peut y avoir dans le
Corps aucun vestige de cette existence et que l’éternité ne peut se définir  par le   temps ni avoir aucune relation au temps. Nous sentons néanmoins et nous savons par expérience que nous sommes éternels. Car l’Âme ne sent pas moins ces choses qu’elle conçoit par un acte de l’entendement que celles qu’elle a dans la mémoire. Les yeux de l’Âme par lesquels elle voit et observe les choses, sont les démonstrations elles-mêmes. Bien que donc il ne nous souvienne pas d’avoir existé avant le Corps, nous sentons cependant que notre Âme, en tant qu’elle enveloppe l’essence du Corps avec une sorte
 d’éternité, est éternelle, et que cette existence de l’Âme ne peut se définir par le temps ou s’expliquer par la durée. L’Âme donc ne peut être dite durer, et son existence ne peut se définir par un temps déterminé qu’en tant qu’elle enveloppe l’existence actuelle du Corps et, dans cette mesure seulement, elle a la puissance de déterminer temporellement l’existence des choses et de les concevoir dans la durée ».
Baruch Spinoza, Éthique (1677, édition posthume), Ve partie, proposition XXIII et scolie, trac. Ch. Appuhn, Flammarion, coll. «GF», 1965, p. 324-325.

L’éternel retour (texte de Nietzsche)

                               

 Admettons que nous soyons destinés à revivre éternellement ce que nous vivons aujourd’hui : que penserions-nous de cette perspective? De notre réponse dépendra  notre présent.

« Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait: «Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque  plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. Un éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des  poussières! » – Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais: « Tu es un dieu et jamais je n’entendis rien de plus divin!» Si cette pensée s’emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t’écraserait; la question, posée à  propos de tout et de chaque chose, «veux-tu ceci encore une fois et encore d’innombrables fois?» ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d’autre qu’à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? »
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882-1887), § 341, trad. P. Wotling, Flammarion, coll. «GF»,

2e éd.2000, p. 279-280.

Le temps et la durée (texte de Bergson)

Contrairment au temps, la durée réelle n’est pas décomposable en moments distincts:

« C’ est justement cette continuité indivisible de changement qui constitue la durée vraie. Je ne puis entrer ici dans l’examen approfondi d’une question que j’ai traitée ailleurs. Je me bornerai donc à dire, pour répondre à ceux qui voient dans cette durée « réelle» je ne sais quoi d’ineffable et de  mystérieux, qu’elle est la chose la plus claire du monde : la durée réelle est ce que l’on a toujours appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. Que le temps implique la succession, je n’en disconviens pas. Mais que la succession se présente d’abord à notre conscience comme la distinction d’un «avant» et d’un «après» juxtaposés, c’est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir – une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité – et pourtant c’est la continuité nome de la mélodie et l’impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d’ « avant», et d’« après » qu’il nous plaît, c’est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l’espace, et dans l’espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d’ailleurs que c’est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d’ordinaire. Nous n’avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là. C’est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur ».
Henri Bergson, « La Perception du changement» (1911), repris dans La Pensée et le Mouvant (7 934), Éd. PUF, coll. Quadrige, 1987, p. 166.

Temps et bonheur (texte de Marc-Aurèle)

 

La durée (courte) d’une vie n’est  pas un obstacle au bonheur. Celui-ci, selon le stoïcisme, tient à notre aptitude à accepter ce qui ne dépend pas de nous, même la mort, puisque nous n’ avons pas le pouvoir d’éviter. Sachons profiter du temps présent

« Dusses-tu vivre trois fois mille ans, et même autant de fois dix mille ans, souviens-toi toujours que personne ne perd d’autre existence que celle qu’il vit et qu’on ne vit que celle qu’on perd. Ainsi la plus longue et la plus courte reviennent au même. Le présent est égal pour tous et ce qu’on perd est donc égal (aussi), et ce qu’on perd apparaît de la sorte infinitésimal. On ne saurait perdre, en effet, le passé ni l’avenir, car ce que nous n’avons pas, comment pourrait-on nous le ravir? Souviens-toi donc toujours de ces deux choses; abord, que tout, de toute éternité, est d’aspect identique et repasse par les mêmes cycles, et qu’il n’importe pas qu’on assiste au même spectacle pendant cent ou deux cents ans ou toute l’éternité; ensuite que l’homme le plus chargé d’années et celui qui mourra le plus tôt font la même perte, car c’est du moment présent seul qu’on doit être privé, puisque c’est le seul qu’on possède, et qu’on ne peut perdre ce qu’on n’a pas ».
Marc Auréle (II, siècle av. J.-C.), Pensées, livre II, chap. 14, trad. A.-I. Trannoy,
Les Belles Lettres, 1975, p. 15.

Le temps présent (texte de Pascal)

                                 Pourquoi négliger le présent, le seul temps dont nous disposions réellement?

« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous rappelons le  passé; nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons (1 sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.
Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin.
Le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais ».
Blaise Pascal,
Pensées (1670), in Oeuvres complètes, Éd. du Seuil, 1963, p. 506

1)Laissons échapper

 

L’existence

                                                                    Essence/existence :   Essence  (etym, latin esse, être) : par opposition à « accident », ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est, ce qui en constitue le fond permanent, par opposition aux modifications momentanées et superficielles (« accidents »). Essence humaine : ce qui constitue la nature constante et permanente de tous les êtres humains, et ceci dès la naissance, selon les philosophes dits « essentialistes » (Descartes, Spinoza, Leibniz). Existence : (etym : latin ex-sistentia, de ex, dehors, et sistere, se tenir) 1) Sens usuel : le fait d’être , c’est-à-dire de se déployer dans le temps 2) Chez Heidegger : l’ex-sistence est l’essence (le caractère propre) du Dasein, c’est-à-dire de l’être humain. 3) Chez Sartre : l’existence est toute l’essence de l’homme ; l’homme n’a pas de « nature » préalablement à son surgissement dans le monde, « l’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d ‘autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie » (L’existentialisme est un humanisme)

Etre :  (etym latin esse, être) 1) Verbe : exprime le fait d’exister, ou bien l’essence (nature, identité de quelque chose) ou encore l’appartenance à une catégorie, à une espèce 2) Substantif : tout ce qui est, ou existe. L’être renvoie donc à la fois aux réalités en devenir, mais aussi aux essences ou aux idées qui « sont »  quoique d’une manière abstraite 3) Chez Aristote : terme indéfinissable du fait de sa généralité même, il peut se dire de tout : « l’Etre lui-même n’est pas un genre » (Aristote).

Etre-au-monde : phénoménologie : c’est l’homme en tant que son existence et celle des choses ne peuvent être dissociées. L’homme est plongé dans le monde qui est la « structure de sens » de tous ses actes et de toutes ses pensées.

Etre-pour-la-mort : Chez Heidegger : caractère de l’homme qui sait que son existence est « pour la mort » c’est-à-dire orientée vers cette fin. En un sens plus positif, être pour la mort, c’est assumer notre condition d’être mortel, l’accepter et agir en conséquence.

  Existentialisme : 1) Sens large : se dit de toute philosophie qui place l’existence humaine au centre de ses réflexions (Kierkegaard, Karl Jaspers..). 2) Sens plus restreint: désigne des philosophies  athées (Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty..), qui, à l’encontre de la philosophie cartésienne, affirment que l’homme est dépourvu d’ « essence ». Nous sommes, selon ces philosophes, « jetés » dans le monde, à la naissance, sans soutien, sans référence, sans certitudes acquises (c’est la « déréliction ») : l’homme ne peut que poser librement les valeurs, puis assumer des choix qui sont sans garantie. Selon Sartre, « l’existence précède l’essence », l’homme existe d’abord, il se définit après : « c’est en se jetant dans le monde, en y souffrant, en y luttant, qu’il se définit peu à peu, et la définition demeure toujours ouverte » ( L’existentialisme est un humanisme, 1946)

 

Autrui: la dialectique du maître et de l’esclave

 

 

  
   Maîtrise et servitude : une structure fondamentale de la relation à autrui
    
    
 Dans le texte qui suit, Hegel analyse la  relation qui oppose les consciences  lorsqu’elles exigent  mutuellement la reconnaissance. Celle-ci ne peut être réciproque.  Le conflit peut donc devenir une lutte à mort:

    
     Le maître est la conscience qui est pour soi, et non plus seulement le concept de cette conscience. Mais c’est une conscience étant  pour soi, qui est maintenant en relation avec soi-même par la médiation d’une autre conscience, d’une conscience à  l’essence de laquelle il appartient d’être synthétisée avec l’être indépendant ou la choséité en général. Le maître se rapporte à ces deux moments, à une chose comme telle, l’objet du désir, et à une conscience à laquelle la choséité est l’essentiel. Le maître est : 1) comme concept de la conscience de soi, rapport immédiat de l’être-pour-soi, mais en même temps il est : 2) comme médiation ou comme être-pour-soi, qui est pour soi seulement par l’intermédiaire d’un Autre et qui, ainsi, se rapporte : a) immédiatement aux deux moments, b) médiatement à l’esclave par l’intermédiaire de l’être indépendant ; car c’est là ce qui lie l’esclave, c’est là sa chaîne dont celui-ci ne peut s’abstraire dans le combat ; et c’est pourquoi il se montra dépendant, ayant son indépendance dans la choséité. Mais le maître est la puissance qui domine cet être, car il montra dans le combat que cet être valait seulement pour lui comme une chose négative ; le maître étant cette puissance qui domine cet être. Pareillement, le maître se rapporte médiatement à la chose par l’intermédiaire de l’esclave ; l’esclave comme conscience de soi en général, se comporte négativement à l’égard de la chose et la supprime ; mais elle est en même temps indépendante pour lui, il ne peut donc par son acte de nier venir à bout de la chose et l’anéantir ; l’esclave la transforme donc par son travail. Inversement, par cette médiation le rapport immédiat devient pour le maître la pure négation de cette même chose ou la jouissance ; ce qui n’est pas exécuté par le désir est exécuté par la jouissance du maître ; en finir avec la chose ; mais le maître, qui a interposé l’esclave entre la chose et lui, se relie ainsi à la dépendance de la chose, et purement en jouit. Il abandonne le côté de l’indépendance de la chose à l’eclave, qui l’élabore.
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit (1806-1807), t.1, trad. J.
 Hyppolite, éd. Aubier Montaigne, 1941, pp. 161-162.

 

 

 

 

Le rêve (deux textes de Freud)

 Selon Freud,  les rêves seraient la « réalisation déguisée de désirs refoulés ». Dans l’exemple qui suit, Freud démontre que les rêves les plus insignifiants en apparence peuvent dissimuler un contenu caché inattendu:

«Vous dites toujours, déclare une spirituelle malade que le rêve est un désir réalisé. Je vais vous raconter un rêve qui est tout le contraire d’un désir. Comment accorderez-vous cela avec votre théorie ? » Voici le rêve ; Je veux donner un dîner mais je n’ai pour toutes provisions qu’un peu de saumon fumé. Je voudrais aller faire des achats mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées. Je veux téléphoner à quelques fournisseurs mais le téléphone est détraqué. Je dois donc renoncer au désir de donner un dîner…Ce qui vient (d’abord) à l’esprit (de la malade) n’a pu servir à interpréter le rêve. J’insiste. Au bout d’un moment, comme il convient lorsqu’on doit surmonter une résistance elle me dit qu’elle a rendu visite hier à une de ses amies ; elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement l’amie est maigre et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre ? Naturellement de son désir d’engraisser. Elle lui a aussi demandé ; «Quand nous inviterez-vous à nouveau ? On mange toujours si bien chez vous. » Le sens du rêve est clair maintenant. Je peux dire à ma malade : «C’est exactement comme si vous lui aviez répondu mentalement «Oui-da», je vais t’inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises plus encore à mon mari ! J’aimerais mieux ne plus donner de dîner de ma vie»…. Le rêve accomplit ainsi votre vœu de ne point contribuer à rendre plus belle votre amie… Il ne manque plus qu’une concordance qui confirmerait la solution. On ne sait encore à quoi le saumon fumé répond dans le rêve : «D’où vient que vous évoquez dans le rêve le saumon fumé ? » «C’est, répond-elle le plat de prédilection de mon amie. »

Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves (1926), trad. J. Meyerson, Éd. des PUF, (ANNÉE ???), pp. 112-114.

 

 Le rêve doit donc être interprété à la manière d’un rebus, ou encore d’une série de hiéroglyphes.

Toutes les tentatives faites jusqu’à présent pour élucider les problèmes du rêve s’attachaient à son contenu manifeste1, tel que nous le livre le souvenir, et s’efforçaient d’interpréter ce contenu manifeste. Lors même qu’elles renonçaient à l’interprétation, elles se fondaient encore sur ce contenu manifeste. Nous sommes seul à avoir tenu compte de quelque chose d’autre : pour nous, entre le contenu du rêve et les résultats auxquels parvient notre étude, il faut insérer un nouveau matériel psychique, le contenu latent ou les pensées du rêve, que met en évidence notre procédé d’analyse. C’est à partir de ces pensées latentes et non à partir du contenu manifeste que nous cherchons la solution. De là vient qu’un nouveau travail s’impose à nous. Nous devons rechercher quelles sont les relations entre le contenu manifeste du rêve et les pensées latentes2 et examiner le processus par lequel celles-ci ont produit celui-là. Les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes ; ou mieux, le contenu du rêve nous apparaît comme une transcription des pensées du rêve dans un autre mode d’expression, dont nous ne pourrons connaître les signes et les règles que quand nous aurons comparé la traduction et l’original. Nous comprenons les pensées du rêve d’une manière immédiate dès qu’elles nous apparaissent. Le contenu du rêve nous est donné sous forme d’hiéroglyphes, dont les signes doivent être successivement traduits dans la langue des pensées du rêve. On se trompera évidemment si on veut lire ces signes comme des images et non selon leur signification conventionnelle. Supposons que je regarde un rébus3 : il représente une maison sur le toit de laquelle on voit un canot, puis une lettre isolée, un personnage sans tête qui court, etc. Je pourrais déclarer que ni cet ensemble, ni ses diverses parties n’ont de sens. Un canot ne doit pas se trouver sur le toit d’une maison et une personne qui n’a pas de tête ne peut pas courir ; de plus, la personne est plus grande que la maison, et, en admettant que le tout doive représenter un paysage, il ne convient pas d’y introduire des lettres isolées, qui ne sauraient apparaître dans la nature. Je ne jugerai exactement le rébus que lorsque je renoncerai à apprécier ainsi le tout et les parties, mais m’efforcerai de remplacer chaque image par une syllabe ou par un mot qui, pour une raison quelconque, peut être représenté par cette image. Ainsi réunis, les mots ne seront plus dépourvus de sens, mais pourront former quelque belle et profonde parole. Le rêve est un rébus, nos prédécesseurs ont commis la faute de vouloir l’interpréter en tant que dessin. C’est pourquoi il leur a paru absurde et sans valeur.

Sigmund Freud, L’Interprétation des rêves (1926), trad. J. Meyerson, Éd. des PUF, p. 241.

1. Contenu manifeste : contenu du récit du rêve fait par le rêveur.

2. Pensées latentes : pensées cachées et refoulées que le travail d’analyse doit révéler.

  Image: Balthus