Langage et pensée (texte de Hegel)

Hegel pense au contraire que la véritable pensée, la pensée réfléchie, ne se réalise que dans et par le langage.

« C’est dans les mots que nous pensons. Nous n’avons conscience de nos pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que sous les différencions de notre intériorité, et par suite nous les marquons d’une :orme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité Interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser pans les mots, c’est une tentative insensée. Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il :- a de plus haut, c’est l’ineffable. Mais c’est là une opinion superficielle et sans rondement ; car, en réalité, l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. »
RECEL, Philosophie de l’esprit,
Addition au § 462

Langage et violence


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Langage et violence semblent bien deux contraires, comme le montre P. Ricoeur :

« C’est pour un être qui parle, qui, en parlant, poursuit le sens, pour un être qui a déjà fait un pas dans la discussion et qui sait quelque chose de la rationalité, que la violence fait problème, que la violence advient comme problème. Ainsi la violence a son sens dans son autre le langage. Et réciproquement. La parole, la discussion, la rationalité tirent elles aussi leur unité de sens de ceci qu’elles sont une entreprise de réduction de la violence. La violence qui  parle, c’est déjà une violence qui cherche à avoir raison ; c’est une violence qui se place dans l’orbite de la raison et qui commence déjà de se nier comme violence ». Paul Ricoeur, La violence, éd. Desclée de Brouwer, 1967, p. 87 (Semaine des intelellectuels catholiques).

Il est possible de dépasser  de cette antithèse entre langage et violence : d’abord, « la violence  parle » (Ricoeur) ; nombreux, comme l’a montré A. Philonenko, sont les écrits accompagnant la guerre. Celle-ci se distingue  de la simple lutte animale par ces inscriptions écrites dans une histoire (parades disant la force, proclamations, déclarations de guerre, etc.) ; et le terrorisme se veut violence-information, voire violence pédagogique éduquant les masses.
De plus, toute communication implique peut-être une violence constitutive ; la lutte pour la reconnaissance dont parlait Hegel, c’est d’abord la lutte pour être entendu ; tout professeur en sait quelque chose.
Enfin le langage peut devenir violence ; mais où placer cette violence ?
Pas dans la langue, disent Ies uns, mais dans les discours qui utilisent les règles collectives de la langue, car « la langue est innocente, la langue, outil, code, parce qu’elle ne parle pas

 mais est  parlée ».
Pas dans tous les discours, disent d’autres, mais dans les discours écrits ; 24 siècles après Platon, H. Lefebvre dénonce le terrorisme de l’écriture : « Le terrorisme commença lorsqu’un meneur de peuples put montrer une pierre gravée en proclamant «Dieu a parlé et voici ce qui en reste : les Tables de la lois !
Pas dans les écrits, soutiennent enfin d’autres encore, pas dans les discours* parlés ou écrits, mais dans les métadiscours, c’est-à-dire les discours sur les discours ; car le métadiscours est le plus souvent celui du pouvoir ; l’enfant parle et l’adulte dit ce qu’il faut en penser.
En conclusion, dans le discours apparait une violence ; dans cette violence, le pouvoir ; on ne pourra supprimer la violence qu’en s’attaquant à cette racine ; au commencement est le commandement (le même mot grec, archè, les désigne « ).

1. Paul Ricoeur, opus cité, p. 88.
2. Henri Lefebvre, in Positions contre les technocrates, Gonthier, 1967, p. 51.

 (Ceci est un extrait d’un texte de F.Stirn, Violence et pouvoir, ,aujourd’hui inaccessible).

Le langage : sujets de dissertation

Sujets de dissertation le langage

Peut-on tout dire ?
Faut-il reprocher au langage son équivocité ?

Y a-t-il nécessairement des imperfections dans la langage ?
Les mots peuvent-ils tuer ?

En apprenant sa langue maternelle n’apprend-on qu’à parler ?

Faut-il accorder de l’importance aux mots ?

Pourquoi la philosophie juge-t-elle primordial de réfléchir sur le langage ?

Les paroles engagent-elles autant que les actes ?

Ne parle-t-on que pour communiquer ?

Peut-on penser sans parler ?

En quel sens le langage s’oppose-t-il à la violence ?

Le langage

Communication : (etym : communicatio, action de faire part, de communicare, mettre en commun, communiquer) 1) Sens  ordinaire : tout forme d’échanges de signes  et  tout dispositif permettant de faire circuler des mobiles ou des particules (les autoroutes, les fils électriques constituent des  réseaux de communication) ou tout autre réalité  transférable. En un sens plus restreint : processus par lequel une information est transmise d’un émetteur à un récepteur 2) Linguistique :  la  communication implique un code indépendant de ceux qui l’utilisent et qui leur préexiste.  Dans le cas des animaux, ce code possédé instinctivement est un système de signaux.  Dans le cas de l’homme, la langue est un système conventionnel qui peut prendre une forme  intersubjective (communication directe), médiatisée (transmise par des dispositifs  artificiels) ou institutionnalisée (langues et pratiques symboliques  grammaticalement ou politiquement « correctes »).  Les signaux des animaux sont fixes,  étroitement fonctionnels  et univoques contrairement aux signes linguistiques, qui sont  mobiles et ambigus.  Un système de communication constitué d’un nombre limité de signaux  comme ceux qu’utilisent tous les animaux  n’est donc absolument pas un langage.

Langage : (etym : lingua : organe de la parole, langue comme parole et langage) 1) Sens ordinaire : tout système de signes permettant la communication ; en un sens plus strict : faculté de parler  propre à  l’homme  lui permettant de communiquer et d’exprimer des pensées  2) Linguistique : faculté de constituer une langue c’est-à-dire un système de signes discontinus correspondant à des idées distinctes, dont  le langage parlé est une possibilité parmi d’autres. Le langage humain comporte une double articulation (division en unités à deux degrés) ce qui le distingue de tout autre mode de communication  3) Philosophie  et anthropologie : le langage humain est un des « propres » de l’homme les plus caractéristiques.  En tant que fonction, l’aptitude au langage est universelle. Mais les langues, produits  contingents du langage, témoignent toutes de manière diversifiée  des aptitudes culturelles et des capacités intellectuelles communes à tous les êtres humains. Les langues sont ses systèmes institués   de signes ou de symboles, verbaux ou écrits,  procédant de conventions et utilisés intentionnellement par des sujets souhaitant exprimer  des désirs et des pensées  singulières. Le langage humain est fondamentalement un dialogue –il inclut la relation potentielle avec un interlocuteur- et un métalangage, c’est-à-dire un langage à propos non pas du réel mais  de l’univers symbolique que le langage instaure. Le langage est donc une institution universelle qui témoigne de l’intelligence et de la sociabilité propre au genre humain. Il ne se réduit en aucun cas à un système de communication et il est toujours  fluctuant et créatif, contrairement aux systèmes de signaux des animaux.

Signes :  (etym : latin signum, « marque », « signe », « empreinte » )    1) Sens ordinaire :  tout élément matériel, vocal, graphique etc… permettant d’évoquer ou de deviner une autre chose à laquelle il renvoie ou qu’il représente 2) Linguistique : il convient de distinguer les signes  naturels ( la fumée,  le cri animal) les signes intentionnels manifestant une volonté de communiquer (mimique, geste, langage) et les signes conventionnels propres à la communication humaine.   Parmi ceux-ci le signe linguistique présente la particularité d’être discret (les signes se détachent les uns des autres) et mobiles (ils changent de sens selon les contextes, comme en témoigne l’usage métaphorique des mots et des symboles). Les symboles sont des signes qui présentent une certaine analogie avec ce qu’ils représentent (exemple : les symboles du guide Michelin) .

 

Les énoncés performatifs (texte Austin)

©baptème clovis J.L. s’interroge ici sur l’existence d’énoncés qui ne sont pas simplement des affirmations qu’on apprécierait sous le seul rapport du vrai et du faux, mais constituent en eux-mêmes une action par laquelle on fait quelque chose.

 

« Nous devions, souvenez-vous, considérer quelques cas (et seulement quelques-uns, Dieu merci !) ou dire une chose, c’est la faire, et noter quel sens cela pourrait avoir. Ou encore, des cas où par le fait de dire, ou en disant quelque chose, nous faisons quelque chose. Ce thème appartient, parmi beaucoup d’autres, au récent mouvement de remise en question d’une présupposition séculaire : que dire quelque chose (du moins dans tous les cas dignes de considération – i. e. dans tous les cas considérés), c’est toujours et tout simplement affirmer quelque chose. Présupposition sans nul doute inconsciente, sans nul doute erronée, mais à ce qu’il semble, tout à fait naturelle en philosophie. Nous devons apprendre à courir avant que de pouvoir marcher. Si nous ne faisions jamais d’erreurs, comment pourrions-nous les corriger ?

J’ai commencé par attirer votre attention, au moyen d’exemples, sur quelques énonciations bien simples, de l’espèce connue sous le nom de performatoires, ou performatifs1. Ces énonciations ont l’air, à première vue, d’ « affirmations » – ou du moins en portent-elles le maquillage grammatical. On remarque toutefois, lorsqu’on les examine de plus près, qu’elles ne sont manifestement pas des énonciations susceptibles d’être « vraies » ou « fausses ». Être « vraie » ou « fausse », c’est pourtant bien la caractéristique traditionnelle d’une affirmation. L’un de nos exemples était, on s’en souvient, l’énonciation « Oui [je prends cette femme comme épouse légitime] », telle qu’elle est formulée au cours d’une cérémonie de mariage. Ici nous dirions qu’en prononçant ces paroles, nous faisons une chose (nous nous marions), plutôt que nous ne rendons compte d’une chose (que nous nous marions). Et l’acte de se marier, comme celui de parier, par exemple, serait décrit mieux (sinon encore avec précision) comme l’acte de prononcer certains mots, plutôt que comme l’exécution d’une action différente, intérieure et spirituelle, dont les mots en question ne seraient que le signe extérieur et audible. Il est peut-être difficile de prouver qu’il en est ainsi ; mais c’est – je voudrais l’affirmer – un fait. »

 

 

Note 1 : Le performatif est un énoncé qui constitue simultanément l’acte auquel il se réfère.

J. L. Austin, Quand dire, c’est faire [1962], trad. par G. Lane, Deuxième conférence, Éditions du Seuil, 1970, p. 47-48

 

 

 

 

Critique du langage (texte de Bergson)

©enluminure

Bergson considère que le langage trahit le moi profond et véritable en en restant à une juxtaposition, seulement conforme à l’apparence, d’éléments qui se fondent en réalité les uns dans les autres.

 

« Le moi touche au monde extérieur par sa surface ; et comme cette surface conserve l’empreinte des choses, il associera par contiguïté des termes qu’il aura perçus juxtaposés : c’est à des liaisons de ce genre, liaisons de sensations tout à fait simples et pour ainsi dire impersonnelles, que la théorie associationniste convient. Mais à mesure que l’on creuse au-dessous de cette surface, à mesure que le moi redevient lui-même, à mesure aussi ses états de conscience cessent de se juxtaposer pour se pénétrer, se fondre ensemble, et se teindre chacun de la coloration de tous les autres. Ainsi chacun de nous a sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière. Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous jugeons du talent d’un romancier à la puissance avec laquelle il tire du domaine public, où le langage les avait fait descendre, des sentiments et des idées auxquels il essaie de rendre, par une multiplicité de détails qui se juxtaposent, leur primitive et vivante individualité. Mais de même qu’on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux positions d’un mobile sans jamais combler l’espace parcouru, ainsi, par cela seul que nous parlons, par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. »

 

Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience [1927], PUF, 1965, p.123-124

 

 

Langage humain et communication animale(texte de Bergson)

©écriture enfantine

 Seuls les hommes disposent de leurs signes avec une inventivité permanente:

« Si (…) les fourmis, par exemple, ont un langage, les signes qui composent ce langage doivent être en nombre bien déterminé, et chacun d’eux rester invariablement attaché, une fois l’espèce constituée, à un certain objet ou à une certaine opération. Le signe est adhérent à la chose signifiée. Au contraire, dans une société humaine, la fabrication et l’action sont de forme variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son rôle, n’y étant pas prédestiné par sa structure. Il faut donc un langage qui permette, à tout instant, de passer de ce qu’on sait à ce qu’on ignore. Il faut un langage dont les signes – qui ne peuvent pas être en nombre infini – soient extensibles à une infinité de choses. Cette tendance du signe à se transporter d’un objet à un autre est caractéristique du langage humain. On l’observe chez le petit enfant, du jour où il commence à parler. Tout de suite, et naturellement, il étend le sens des mots qu’il apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou de la plus lointaine analogie pour détacher et transporter ailleurs le signe qu’on avait attaché devant lui à un objet. « N’importe quoi peut désigner n’importe quoi », tel est le principe latent du langage enfantin. On a eu tort de confondre cette tendance avec la faculté de généraliser. Les animaux eux-mêmes généralisent, et d’ailleurs un signe, fût-il instinctif, représente toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caractérise les signes du langage humain, ce n’est pas tant leur généralité que leur mobilité. Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe-mobile. »

Begson

Le langage est un système de différences (texte de Saussure)

©calligraphie 2 Chaque terme d’une langue, caractérisé par la combinaison d’un son et d’une pensée, possède une « valeur », c’est-à-dire une signification  entièrement dérivée du système formé par l’ensemble des termes de la langue, opposés ou distincts, et plus spécialement de ce qui l’entoure.

 

« Tout ce qui précède revient à dire que dans la langue il n’y a que des différences. Bien plus : une différence suppose en général des termes positifs entre lesquels elle s’établit ; mais dans la langue il n’y a que des différences sans termes positifs. Qu’on prenne le signifié ou le signifiant, la langue ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles et des différences phoniques issues de ce système. Ce qu’il y a d’idée ou de matière phonique dans un signe importe moins que ce qu’il y a autour de lui dans les autres signes. La preuve en est que la valeur d’un terme peut être modifiée sans qu’on touche ni à sons sens ni à ses sons, mais seulement par le fait que tel autre terme voisin aura subi une modification.

Mais dire que tout est négatif dans la langue, cela n’est vrai que du signifié et du signifiant pris séparément : dès que l’on considère le signe dans sa totalité, on se trouve en présence d’une chose positive dans son ordre. Un système linguistique est une série de différences de sons combinées avec une série de différences d’idées ; mais cette mise en regard d’un certain nombre de signes acoustiques avec autant de découpures faites dans la masse de la pensée engendre un système de valeurs ; et c’est ce système qui constitue le lien effectif entre les éléments phoniques et psychiques à l’intérieur de chaque signe. Bien que le signifié et le signifiant soient, chacun pris à part, purement différentiels et négatifs, leur combinaison est un fait positif ; c’est même la seule espèce de faits que comporte la langue, puisque le propre de l’institution linguistique est justement de maintenir le parallélisme entre ces deux ordres de différences. »

 

Cours de linguistique générale, 2ème Partie, Chapitre quatre, p. 166-167

 

La pensée n’est pas dissociable des mots (texte de Hegel)

©enluminure La pensée fait vivre le mot,  et celui-ci lui confère en retour une objectitivité laquelle elle  n’attedndrait pas sans le mot. Il ne saurait y avoir de pensée véritable sans les mots.

 

« Le mot en tant que sonore disparaît dans le temps ; celui-ci se montre donc, en celui-là, comme négativité abstraite, c’est-à-dire seulement anéantissante. Mais la négativité vraie, concrète, du signe linguistique est l’intelligence, parce que, moyennant celle-ci, celui-là est, de quelque chose d’extérieur, changé en quelque chose d’intérieur, et conservé dans cette forme modifiée. Ainsi, les mots deviennent un être-là vivifié par la pensée. Cet être-là est absolument nécessaire à nos pensées. Nous n’avons savoir de nos pensées – nous n’avons des pensées déterminées, effectives – que quand nous leur donnons le forme de l’ob-jectivité, de l’être-différencié d’avec notre intériorité, donc la figure de l’extériorité, et, à la vérité, d’une extériorité telle qu’elle porte, en même temps, l’empreinte de la suprême intériorité. Un l’extériorité extérieur ainsi intérieur, seul l’est le son articulé, le mot. C’est pourquoi vouloir penser sans mots – comme Mesmer1 l’a tenté une fois – apparaît comme une déraison, qui avait conduit cet homme, d’après ce qu’il assura, presque à la manie délirante. Mais il est également risible de regarder le fait, pour la pensée, d’être liée au mot, comme un défaut de la première et comme une infortune ; car, bien que l’on soit d’avis ordinairement que l’inexprimable est précisément ce qui est le plus excellent, cet avis cultivé par la vanité n’a pourtant pas le moindre fondement, puisque l’inexprimable est, en vérité, seulement quelque chose de trouble, en fermentation, qui n’acquiert de la clarté que lorsqu’il peut accéder à la parole. Le mot donne, par suite, aux pensées, leur être-là le plus digne et le plus vrai. Assurément, on peut aussi – sans se saisir de la Chose – se battre avec les mots. Cependant, ce n’est pas là la faute du mot, mais celle d’une pensée défectueuse, indéterminée, sans teneur. De même que la pensée vraie est la Chose, de même le mot l’est aussi, lorsqu’il est employé par la pensée vraie. C’est pourquoi, en se remplissant du mot, l’intelligence accueille en elle la nature de la Chose. »

 

Note 1 : 1734-1815. Célèbre médecin et magnétiseur allemand.

 

Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, tome III : Philosophie de l’Esprit [1827], Addition au § 462, trad. par B. Bourgeois, Librairie philosophique J. Vrin, 1988, p. 560-561

 

Le langage est le propre de l’homme (texte de Descartes)

©perroquetsPour Descartes, c’est par l’âme que l’homme se distingue des bêtes. L’action de l’âme consiste dans la pensée, et le langage en est la manifestation. Dans une remarquable définition du langage, Descartes, montrant au passage que le langage ne doit pas être assimilé à la communication, le caractérise par l’ « à propos », la pertinence qui témoigne de la liberté du jugement, et par la mise à distance des affections de l’âme qu’opère la représentation objectivante. Le langage est bien le propre de l’homme.


« Pour ce qui est de l’entendement ou de la pensée que Montaigne et quelques autres attribuent aux bêtes, je ne puis être de leur avis. Ce n’est pas que je m’arrête à ce qu’on dit, que les hommes ont un empire absolu sur tous les autres animaux ; car j’avoue qu’il y en a de plus forts que nous, et crois qu’il y en peut aussi avoir qui aient des ruses naturelles, capables de tromper les hommes les plus fins. Mais je considère qu’ils ne nous imitent ou surpassent, qu’en celles de nos actions qui ne sont point produites par nos pensées ; car il arrive souvent que nous marchons et que nous mangeons, sans penser en aucune façon à ce que nous faisons ; et c’est tellement sans user de notre raison que nous repoussons les choses qui nous nuisent, et parons les coups que l’on nous porte, qu’encore que nous voulussions expressément ne point mettre nos mains devant notre tête, lorsqu’il arrive que nous tombons, nous ne pourrions nous en empêcher. Je crois aussi que nous mangerions, comme les bêtes, sans l’avoir appris, si nous n’avions aucune pensée ; et l’on dit que ceux qui marchent en dormant, passent quelquefois des rivières à la nage, où ils se noieraient étant éveillés. Pour les mouvements de nos passions, bien qu’ils soient accompagnés en nous de pensée, à cause que nous avons la faculté de penser, il est néanmoins très évident qu’ils ne dépendent point d’elle, parce qu’ils se font souvent malgré nous, et que, par conséquent, ils peuvent être dans les bêtes, et même plus violents qu’ils ne sont dans les hommes, sans qu’on puisse, pour cela, conclure qu’elles aient des pensées.

Enfin il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examine, que notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, exceptées les paroles ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix ; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d’être à propos des sujets qui se présentent, bien qu’il ne suive pas la raison ; et j’ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux ; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse, lorsqu’elle la voit arriver, ce ne peut être qu’en faisant que la prolation1 de cette parole devienne le mouvement de quelqu’une de ses passions ; à savoir, ce sera le mouvement de l’espérance quelle a de manger, si l’on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise, lorsqu’elle l’a dit ; et ainsi toutes les choses qu’on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul. Car, bien que Montaigne et Charon aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eut point de rapport à ses passions ; et il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leurs manquent. Et on ne peut dire qu’elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient. »

Note 1 : action de proférer

 

Descartes, Lettre au marquis de Newcastle du 23 novembre 1646, Œuvres, La Pléiade, Éditions Gallimard, 1953, p. 1254-1256.