Théorie et expérience (texte de Locke)

Locke conteste   l’existence des idées innées chères aux cartésiens. Il entend montrer que tout ce que nous avons dans l’esprit ne peut être élaboré qu’à partir de l’expérience et de la réflexion – cette dernière n’étant à son tour que la conséquence des opérations mentales menées sur les idées d’origine empirique.

 

            Supposons donc qu’au commencement l’âme est ce qu’on appelle une table rase, vide de tous caractères (1), sans aucune idée, quelle qu’elle soit. Comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l’imagination de l’homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D’où puise-t-elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? À cela je réponds en un mot, de l’expérience : c’est là le fondement de toutes nos connaissances, et c’est de là qu’elles tirent leur première origine. Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d’où découlent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement.

            Et premièrement nos sens étant frappés par certains objets extérieurs font entrer dans notre âme plusieurs perceptions distinctes des choses, selon les diverses manières dont ces objets agissent sur nos sens. C’est ainsi que nous acquérons les idées du blanc, du jaune, du chaud, du froid, du dur, du mou, du doux, de l’amer et de tout ce que nous appelons qualités sensibles. Nos sens, dis-je, font entrer toutes ces idées dans notre âme, par où j’entends qu’ils font passer des objets extérieurs dans l’âme, ce qui y produit ces sortes de perceptions.(…)

            L’autre source d’où l’entendement vient à recevoir des idées, c’est la perception des opérations de notre âme sur les idées qu’elle a reçues par les sens : opérations qui devenant l’objet des réflexions de l’âme produisent dans l’entendement une autre espèce d’idées, que les objets extérieurs n’auraient pu lui fournir : telles sont les idées de ce qu’on appelle apercevoir, penser, douter, croire, raisonner, connaître, vouloir et toutes les différentes actions de notre âme desquelles étant pleinement convaincus, parce que nous les trouvons en nous-mêmes, nous recevons par leur moyen des idées aussi distinctes, que celles que les corps produisent en nous lorsqu’ils viennent à frapper nos sens[…]

Comme j’appelle l’autre source de nos idées sensation, je nommerai celle-ci RÉFLEXION, parce que l’âme ne reçoit par son moyen que les idées qu’elle acquiert en réfléchissant sur ses propres opérations.

 

                        Essai philosophique concernant l’entendement humain ( 1690), trad. Costes, Vrin, 1972, Livre II, chap. 1

( on peut couper le passage barré, s’il le faut)

                       

 

(1) La “table rase” ( en latin : tabula rasa ) désigne originellement une tablette de cire vierge de toute écriture.

 

 

 

 

 

Raison d’être de l’Etat (texte de Locke commenté)

parlement
 
 « Si l’homme, dans l’état de nature est aussi libre que j’ai dit, s’il est le seigneur absolu de sa personne et de ses possessions, égal au plus grand et sujet à personne ; pourquoi se dépouille-t-il de sa liberté et de cet empire, pourquoi se soumet-il à la domination et à l’inspection de quelque autre pouvoir ? Il est aisé de répondre, qu’encore que, dans l’état de nature, l’homme ait un droit, tel que nous avons posé, la jouissance de ce droit est pourtant fort incertaine et exposée sans cesse à l’invasion d’autrui. Car tous les hommes étant Rois, tous étant égaux et la plupart peu exacts observateurs de l’équité et de la justice, la jouissance d’un bien propre, dans cet état, est mal assurée, et ne peut guère être tranquille. C’est ce qui oblige les hommes de quitter cette condition, laquelle, quelque libre qu’elle soit, est pleine de crainte, et exposée à de continuels dangers, et cela fait voir que ce n’est pas sans raison qu’ils recherchent la société, et qu’ils souhaitent de se joindre avec d’autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s’unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens ; choses que j’appelle d’un nom général , propriétés ».  [ Attention :les italiques sont de Locke] Traité du gouvernement civil, Chapitre IX , § 123Traduction D. Mazel ; Editions Garnier -Flammarion, 1992, p236

– Locke paraît évoquer une situation réelle : celle des hommes qui, avant l’instauration de l’Etat, vivaient encore  à l’ « état de nature ». Mais, en fait , cet « état de nature » n’a peut-être jamais existé. C’est une hypothèse,  une « fiction », inventée par les philosophes (ici Locke, ultérieurement Rousseau) afin de tenter d’établir  le caractère artificiel de la société et de l’Etat. Il faut bien garder à l’esprit ce caractère hypothétique de l’état de nature.

– Ce « présupposé » philosophique permet de poser la question suivante : pourquoi les hommes, libres et heureux à l’état naturel , ont-ils renoncé à cette condition et décidé de créer un Etat ? Cette question est neuve, et même révolutionnaire. Elle ne se posait pas auparavant , car les philosophes, (tous comme les hommes politiques,  et l’Eglise) admettaient en général que la société  était  « naturelle » et que le pouvoir était un « droit divin ».

  Enjeux philosophiques du texte : -Si les hommes ont abandonné volontairement l’état de nature, ce n’est pas sans raison, ni sans contreparties .  Si l’on suppose que dans cet état  ils étaient libres et égaux,  « propriétaires » (c’est-à-dire maîtres) d’eux-mêmes et de leurs biens , on supposera que l’Etat doit leur procurer un équivalent de ces avantages considérables auxquels ils renoncent.

– L’Etat est une création artificielle des hommes qui est apparue nécessaire parce que l’état de nature menaçait de tourner à la  guerre de tous contre tous. Mais ceci ne justifie pas, aux yeux de Locke , l’ « absolutisme »  (justification d’un Etat aux prérogatives illimitées). Le but de l’Etat est la protection des droits fondamentaux des hommes , droits dont ils disposaient, par principe , à l’état de nature.