L’existence

                                                                    Essence/existence :   Essence  (etym, latin esse, être) : par opposition à « accident », ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est, ce qui en constitue le fond permanent, par opposition aux modifications momentanées et superficielles (« accidents »). Essence humaine : ce qui constitue la nature constante et permanente de tous les êtres humains, et ceci dès la naissance, selon les philosophes dits « essentialistes » (Descartes, Spinoza, Leibniz). Existence : (etym : latin ex-sistentia, de ex, dehors, et sistere, se tenir) 1) Sens usuel : le fait d’être , c’est-à-dire de se déployer dans le temps 2) Chez Heidegger : l’ex-sistence est l’essence (le caractère propre) du Dasein, c’est-à-dire de l’être humain. 3) Chez Sartre : l’existence est toute l’essence de l’homme ; l’homme n’a pas de « nature » préalablement à son surgissement dans le monde, « l’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d ‘autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie » (L’existentialisme est un humanisme)

Etre :  (etym latin esse, être) 1) Verbe : exprime le fait d’exister, ou bien l’essence (nature, identité de quelque chose) ou encore l’appartenance à une catégorie, à une espèce 2) Substantif : tout ce qui est, ou existe. L’être renvoie donc à la fois aux réalités en devenir, mais aussi aux essences ou aux idées qui « sont »  quoique d’une manière abstraite 3) Chez Aristote : terme indéfinissable du fait de sa généralité même, il peut se dire de tout : « l’Etre lui-même n’est pas un genre » (Aristote).

Etre-au-monde : phénoménologie : c’est l’homme en tant que son existence et celle des choses ne peuvent être dissociées. L’homme est plongé dans le monde qui est la « structure de sens » de tous ses actes et de toutes ses pensées.

Etre-pour-la-mort : Chez Heidegger : caractère de l’homme qui sait que son existence est « pour la mort » c’est-à-dire orientée vers cette fin. En un sens plus positif, être pour la mort, c’est assumer notre condition d’être mortel, l’accepter et agir en conséquence.

  Existentialisme : 1) Sens large : se dit de toute philosophie qui place l’existence humaine au centre de ses réflexions (Kierkegaard, Karl Jaspers..). 2) Sens plus restreint: désigne des philosophies  athées (Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty..), qui, à l’encontre de la philosophie cartésienne, affirment que l’homme est dépourvu d’ « essence ». Nous sommes, selon ces philosophes, « jetés » dans le monde, à la naissance, sans soutien, sans référence, sans certitudes acquises (c’est la « déréliction ») : l’homme ne peut que poser librement les valeurs, puis assumer des choix qui sont sans garantie. Selon Sartre, « l’existence précède l’essence », l’homme existe d’abord, il se définit après : « c’est en se jetant dans le monde, en y souffrant, en y luttant, qu’il se définit peu à peu, et la définition demeure toujours ouverte » ( L’existentialisme est un humanisme, 1946)

 

La passion amoureuse (texte de Bataille)

Georges Bataille cherche à comprendre ce que la  passion amoureuse  exprime en profondeur: une révolte et une lutte contre tout ce qui isole et dissocie  les individualités.
« À la base, la passion des amants prolonge dans le domaine de la sympathie morale la fusion des corps entre eux. Elle la prolonge ou elle en est l’introduction. Mais pour celui qui l’éprouve, la passion peut avoir un sens plus violent que le désir des corps. Jamais nous ne devons oublier qu’en dépit des promesses de félicité qui l’accompagnent, elle introduit d’abord le trouble et le dérangement. La passion heureuse elle-même engage un désordre si violent que le bonheur dont il s’agit, avant d’être un bonheur dont il est possible de jouir, est si grand qu’il est comparable à son contraire, -à la souffrance. Son essence est la substitution d’une continuité merveilleuse entre deux êtres à leur discontinuité persistante. Mais cette continuité est surtout sensible dans l’angoisse, dans la mesure où elle est inaccessible, dans la mesure où elle est recherche dans l’impuissance et le tremblement. Un bonheur calme où l’emporte un sentiment de sécurité n’a de sens que l’apaisement de la longue souffrance qui l’a précédé. Car il y a, pour les amants, plus de chance de ne pouvoir longuement se rencontrer que de jouir d’une contemplation éperdue de la continuité intime qui les unit.
Les chances de souffrir sont d’autant plus grandes que seule la souffrance révèle l’entière signification de l’être aimé. La possession de l’être aimé ne signifie pas la mort, au contraire, mais la mort est engagée dans sa recherche. Si l’amant ne peut posséder l’être aimé, il pense parfois à le tuer : souvent il aimerait mieux le tuer que le perdre. Il désire en d’autres cas sa propre mort. Ce qui est en jeu dans cette furie est le sentiment d’une continuité possible aperçue dans l’être aimé. Il semble à l’amant que seul l’être aimé – cela tient à des correspondances difficiles à définir, ajoutant à la possibilité d’union sensuelle celle de l’union des coeurs, – il semble à l’amant que seul l’être aimé peut en ce monde réaliser ce qu’interdisent nos limites, la pleine confusion de deux êtres, la continuité de deux êtres discontinus. La passion nous engage ainsi dans la souffrance, puisqu’elle est, au fond, la recherche d’un impossible et, superficiellement, toujours celle d’un accord dépendant de conditions aléatoires. Cependant, elle promet à la souffrance fondamentale une issue. Nous souffrons de notre isolement dans l’individualité discontinue. La passion nous répète sans cesse : si tu possédais l’être aimé, ce coeur que la solitude étrangle formerait un seul coeur avec celui de l’être aimé. Du moins en partie, cette promesse est illusoire. Mais dans la passion, l’image de cette fusion prend corps, parfois de différente façon pour chacun des amants, avec une folle intensité. Au-delà de son image, de son projet, la fusion précaire réservant la survie de l’égoïsme individuel peut d’ailleurs entrer dans la réalité. Il n’importe : de cette fusion précaire en même temps profonde, le plus souvent la souffrance – la menace d’une séparation – doit maintenir la pleine conscience ».
Georges BATAILLE, L’érotisme (1957), 10-18, U.G.E., 1965, pp. 24-25.
« Ce coeur  que la solitude étrangle»
G. BATAILLE (1897-1962)

Autrui: la dialectique du maître et de l’esclave

 

 

  
   Maîtrise et servitude : une structure fondamentale de la relation à autrui
    
    
 Dans le texte qui suit, Hegel analyse la  relation qui oppose les consciences  lorsqu’elles exigent  mutuellement la reconnaissance. Celle-ci ne peut être réciproque.  Le conflit peut donc devenir une lutte à mort:

    
     Le maître est la conscience qui est pour soi, et non plus seulement le concept de cette conscience. Mais c’est une conscience étant  pour soi, qui est maintenant en relation avec soi-même par la médiation d’une autre conscience, d’une conscience à  l’essence de laquelle il appartient d’être synthétisée avec l’être indépendant ou la choséité en général. Le maître se rapporte à ces deux moments, à une chose comme telle, l’objet du désir, et à une conscience à laquelle la choséité est l’essentiel. Le maître est : 1) comme concept de la conscience de soi, rapport immédiat de l’être-pour-soi, mais en même temps il est : 2) comme médiation ou comme être-pour-soi, qui est pour soi seulement par l’intermédiaire d’un Autre et qui, ainsi, se rapporte : a) immédiatement aux deux moments, b) médiatement à l’esclave par l’intermédiaire de l’être indépendant ; car c’est là ce qui lie l’esclave, c’est là sa chaîne dont celui-ci ne peut s’abstraire dans le combat ; et c’est pourquoi il se montra dépendant, ayant son indépendance dans la choséité. Mais le maître est la puissance qui domine cet être, car il montra dans le combat que cet être valait seulement pour lui comme une chose négative ; le maître étant cette puissance qui domine cet être. Pareillement, le maître se rapporte médiatement à la chose par l’intermédiaire de l’esclave ; l’esclave comme conscience de soi en général, se comporte négativement à l’égard de la chose et la supprime ; mais elle est en même temps indépendante pour lui, il ne peut donc par son acte de nier venir à bout de la chose et l’anéantir ; l’esclave la transforme donc par son travail. Inversement, par cette médiation le rapport immédiat devient pour le maître la pure négation de cette même chose ou la jouissance ; ce qui n’est pas exécuté par le désir est exécuté par la jouissance du maître ; en finir avec la chose ; mais le maître, qui a interposé l’esclave entre la chose et lui, se relie ainsi à la dépendance de la chose, et purement en jouit. Il abandonne le côté de l’indépendance de la chose à l’eclave, qui l’élabore.
G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit (1806-1807), t.1, trad. J.
 Hyppolite, éd. Aubier Montaigne, 1941, pp. 161-162.

 

 

 

 

Dieu est mort (texte de Nietzsche)

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 Dans le texte qui suit, Nietzsche donne la parole à un  « fou »  qui tient un discours insensé : il prétend que Dieu est mort, qu’Il a été assassiné.  
 Ce fou , c’est peut-être Nietzsche lui-même. Topujours est-il que les témoins ne le comprennent pas:

 

Le dément.- N’avez-vous pas entendu parler de ce dément qui, dans la clarté de midi alluma une lanterne, se précipité au marché et cria sans discontinuer : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » – Etant donné qu’il y avait justement là beaucoup de ceux qui ne croient pas en Dieu, il déchaîna un énorme éclat de rire. S’est-il donc perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? disait l’autre. Ou bien s’est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ?-ainsi criaient-ils en riant dans une grande pagaille. Le dément se précipita au milieu d’eux et les transperça du regard. « Ou est passé Dieu ? » lança-t-il, je vais vous le dire ! Nous l’avons tué,-vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment pûmes-nous boire la mer jusqu’à la dernière goutte ? Qui nous donna l’éponge pour faire disparaître tout l’horizon ? Que fîmes-nous en détachant la terre de son soleil ? Où l’emporte sa course désormais ? Où nous emporte notre course ? Loin de tous les soleils ? Ne nous abîmons-nous pas dans une course permanente ? Et ce en arrière, de côté, en avant, de tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? L’espace vide ne répand-il pas son souffle sur nous ? Ne s’est-il pas mis à faire plus froid ? La nuit ne tombe-t-elle pas continuellement, et toujours plus de nuit ? Ne faut-il pas allumer des lanternes à midi ? N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui ensevelissent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la décomposition divine ?-les Dieux aussi se décomposent ! Dieu est mort ! Dieu demeure mort ! Et nous l’avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous assassins entre les assassins ? Ce que le monde possédait jusqu’alors de plus saint et de plus puissant, nos couteaux l’ont vidé de son sang,-qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles cérémonies expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne nous faut-il pas devenir nous-mêmes des Dieux pour apparaître seulement dignes de lui ? Jamais il n’y eu acte plus grand, – et quiconque naît après nous appartient du fait de cet acte à une histoire supérieure à ce que fut jusqu’alors toute histoire ! » – Le dément se tut alors et considéra de nouveau ses auditeurs : eux aussi se taisaient et le regardaient déconcertés. Il jeta enfin sa lanterne à terre : elle se brisa et s’éteignit. « Je viens trop tôt, dit-il alors, ce n’est pas encore mon heure.. cet événement formidable est encore en route et voyage, – il n’est pas encore arrivé jusqu’aux oreilles des hommes. La foudre et le tonnerre ont besoin de temps, la lumière des astres a besoin de temps, les actes ont besoin de temps, même après qu’ils ont été accomplis, pour être vus et entendus. Cet acte est encore plus éloigné d’eux que les plus éloignés des astres,- et pourtant ce sont eux qui l’ont accompli. »- On raconte encore que ce même jour, le dément aurait fait irruption dans différentes églises et y aurait entonné son Requiem aeternam deo. Expulsé et interrogé’ il se serait contenté de rétorquer constamment ceci : « Que sont donc encore ces églises si ce ne sont pas les caveaux et les tombeaux de Dieu ? »-

 

 

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, (1882), traduction Patrick Wotling, §125 , Edition Flammarion, 1992, p 161.