L’homme est-il le seul être à avoir une histoire? (bonne copie)

L’homme est-il le seul être à avoir une histoire ? par  Paraire Jacques

 

On pense généralement que l’homme n’est pas le seul à avoir une histoire. En effet, selon l’opinion commune, la nature et les animaux ont également une histoire. Mais il faut distinguer « histoire » e t « évolution ». L’évolution de la nature, des espèces, est-elle comparable à l’histoire de l’homme, ou bien l’homme est-il l’aboutissement de cette évolution ? En quoi  l’homme contribue-t-il à faire son histoire ?  Nous étudierons d’abord pourquoi l’homme ne semble pas être le seul à avoir une histoire ; ensuite, ce qui fait que l’homme a une histoire, c’est-à-dire son existence ; enfin nous verrons que l’homme est le seul être qui a la faculté de participer à son histoire et de la vivre pleinement, tant sur le plan collectif (l’humanité) que sur le plan individuel.

 

 L’homme ne semble pas le seul être à avoir une histoire. En effet, bien avant l’apparition de l’homme sur terre, la nature d’abord et les espèces vivantes ensuite  existaient. L’homme semble donc avoir une histoire au même titre que la nature et les animaux. De plus, du fait même de l’omniprésence, de la grandeur de la nature et de l’existence d’une multitude d’espèces vivantes, l’on croit que l’homme et les autres êtres qui l’entourent ont chacun une histoire, sinon qu’ils la partagent. Mais c’est ne pas tenir compte du fait que l’histoire de la terre et de l’homme, leur origine et leur finalité nous sont inconnues. Les hommes finalistes partageaient l’opinion selon laquelle tout dans la nature avait une cause et une fin, sans pour autant parvenir à connaître lesquelles. Dans le cadre de la religion monothéiste également, certains sont persuadés que le monde et chacun de ses êtres vivants  en tant qu’ils ont été créés par Dieu baignent dans une histoire commune. Cette non connaissance de notre propre histoire nous laisse souvent à penser que nous ne sommes peut-être que les seuls à en avoir une. Mais il faut bien distinguer « histoire » et « évolution ». En effet, les lois qui régissent  l’humanité ne sont pas celles de la nature, et la nature ne connaît pas d’histoire mais une évolution. Mais les travaux de Darwin, qui ont conduit à la découverte d’un A D N commun au chimpanzé et à l’homme à plus de 97 % entretiennent cette ambiguïté entre l’évolution de la nature, des animaux et l’histoire de l’homme.

  Mais l’homme a une histoire car il existe, à la différence des animaux qui vivent. Son existence (au sens étymologique de « se tenir hors de.. ») lui permet de jouir d’une histoire. L’homme, en effet, est le seul qui existe en tant qu’il pense, à la  différence des autres êtres vivants, dont la seule intelligence est conditionnée par des instincts, des réflexes vitaux. Les animaux ignorent l’existence, une des caractéristiques de l’homme. La pensée permet à l’homme de s’affranchir de l’état sauvage, de s’éloigner du rang des animaux, d’exister. L’homme, parce qu’il existe, est entièrement conscient de son histoire sans en connaître ni la cause ni la finalité, tandis que les autres êtres vivants y sont complètement étrangers, n’étant pas pourvus de la faculté de penser. C’est pour cela que les autres êtres vivants ne connaissent pas une histoire mais une évolution seulement. L’existence en  elle-même de l’homme, qualifiée par Aristote d’ « animal social » est le moteur des progrès de son histoire, et non des aléas de son évolution, ce qui est le cas des animaux. En ce sens, sans prendre en compte les paramètres biologiques, l’histoire de l’homme est la continuation de l’évolution des autres êtres vivants, continuation qui est en même temps aboutissement. L’histoire de l’homme a pour fondement cette évolution, la dernière a permis la première. Mais en aucun cas « histoire » et « évolution » ne peuvent et ne doivent être confondues, même si l’homme partage avec les autres êtres vivants ce qui aurait pu être son histoire.

 

 L’homme n’est pas tant le seul à avoir une histoire que le seul à faire sa propre histoire. L’homme, outre le fait qu’il existe, ce qui lui permet d’avoir une histoire, éprouve le besoin de vivre son histoire, sa propre histoire, d’y participer afin de ne pas subir sa vie. Il faut opposer ici la passivité, l’impuissance des autres êtres vivants face à leur évolution et la quête active, constante de l’homme face à son histoire. L’homme, malgré son ignorance de la cause et de la finalité de son existence, peut-être pour combler son vide existentiel, ses doutes,ses peurs, a la volonté de faire de son quotidien son histoire, d’en assurer le renouvellement permanent.  C’est cette aspiration qui peut permettre de distinguer « histoires » et « évolution ». L’homme est acteur de son existence, à la différence des autres êtres vivants, il est ce qu’il devient. L’homme participe à sa propre histoire, la façonne, tant dans les domaines philosophiques qu’artistiques et scientifiques. La philosophie par exemple, « l’amour de la sagesse » ne permet-elle pas d’impliquer chacun dans son histoire  en l’incitant à s’affranchir de ses préjugés, de penser par lui-même ? Le sciences ne tendent-elles pas à comprendre ce qui nous entoure pour mieux définir l’histoire de l’homme ? Les arts ne reflètent-ils pas cette volonté de créer, de réinventer l’histoire de l’homme ? L’histoire , quant à elle, analyse , critique les faits pour mieux y pénétrer. Enfin, sur le plan purement individuel, les choix, sources et révélateurs de liberté, permettant à chacun d’agir comme bon lui semble, et sa conscience de lui-même de participer à son histoire, de la faire. L’homme est toujours responsable de son existence et de son histoire.

   Même si on a souvent l’impression que l’homme n’est pas le seul à avoir une histoire, cette opinion commune est fausse : la distinction entre « histoire » et « évolution » doit être faite avant tout. Malgré tout, il faut reconnaître que l’ « histoire » de l’homme est permise par l’évolution des autres êtres vivants. Mais les hommes, contrairement à ces derniers, sont bien le seuls à vouloir et à pouvoir agir sur leur existence de telle sorte qu’ils la transforment en histoire ; l’homme cherche à faire sa propre histoire d’une part pour s’affranchir de son ignorance quant à l’existence et d’autres part pour la partager avec chacun : l’histoire individuelle se fond dans celle de l’humanité.


 

 

Le travail, la technique

                               

 Travail : (etym : latin tripalium, instrument de torture formé de trois échalas (tripalis) de palus, poteau. Puis dispositif formé de trois pieux servant au maréchal-ferrant pour garrotter un animal, un cheval ou un âne). 1) Dans la Bible : malédiction de l’homme voulue par Dieu comme une sanction de son pêché (« Maudit soit le sol à cause de toi ! A force de travail, tu en tireras ta subsistance tous les jours de ta vie » Genèse, 3, 17)   2) Sens usuel : activité de l’homme,  consciente et volontaire,  orientée vers la production d’un résultat socialement utile. Il ne faut pas confondre travail et emploi, car une activité bénévole ou improductive peut être considérée comme un travail à certaines conditions.

 Le travail comporte toujours une part importante de contraintes, de charges ou obligations indésirables, pénibles ou  même aliénantes. Pour la plupart des hommes, le travail est une nécessité vitale. Il ne faut donc pas confondre travail et activité créatrice, travail  et œuvre. Selon Hannah Arendt, le travail est « consentement à la nature », car il enferme l’homme dans le cycle de la production et de la consommation, tandis que l’œuvre témoigne de notre liberté. Les œuvres sont en effet  des constructions symboliques qui portent toujours la marque de la conscience et de l’humanité : c’est en ce sens qu’elles nous délivrent de l’empire de la nécessité.

 Principe de plaisir/ principe de réalité (selon Freud) : le principe de plaisir est le principe qui gouverne entièrement notre vie psychique dans les premiers jours ou semaines de notre existence. On appelle « plaisir » l’apaisement de nos besoins ou de nos désirs en tant que cet apaisement se manifeste par une chute ou une réduction de toute forme de tension.  Au début de notre vie, nous ignorons tout autre objectif que le plaisir, et nous voulons atteindre celui-ci sans délai.   Dans un second temps, et pour l’ensemble de notre existence ultérieure, nous admettons l’existence d’obstacles, et nous acceptons de différer la satisfaction de nos pulsions. Le « principe de réalité » -qui nous amène à ajourner notre plaisir -lequel reste toutefois  notre objectif- gouverne le système conscient/préconscient, tandis que le « principe de plaisir » continue de régir notre vie  inconsciente.

 

Technique (etym grec technikos, de technè, art, technique) 1 ) Sens usuel : ensemble de procédés inventés et mis en œuvre par l’homme en vue de produire un certain nombre de résultats jugés utiles . Aujourd’hui le mot technique désigne plus spécifiquement l’ensemble des « techno-sciences » c’est-à-dire des techniques complexes qui constituent le prolongement des sciences modernes, telles que les biotechnologies par exemple. 2) Chez Heidegger : la technique est porteuse d’une ontologie, d’une vision du monde   mégalomaniaque et effrayante. L’essence  de la technique est en effet « l’arraisonnement de la nature », c’est-à-dire la  mise à la raison (soumission, encadrement et même destruction) de  l’univers  matériel dans son ensemble  et du sol en  particulier. Les performances actuelles de la  technique sont   l’aboutissement d’un projet de main-mise sur la nature qui définit la métaphysique des temps modernes dans son ensemble (cf  : cartésianisme, fiche le sujet). Or ce projet, brutal  et démesuré, constitue une menace redoutable pour l’humanité à venir cf les îles vouées à disparaître du fait du réchauffement de la planète).

 

 

 

La perfectibilité (Rousseau)

                                                                            

Comment distinguer l’homme de l’animal?
« Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c’est la faculté de se perfectionner; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents, tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l’homme; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire, dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents; que c’est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même, et de la Nature. […]
L’homme sauvage, livré par la nature au seul instinct, ou plutôt dédommagé de celui qui lui manque peut-être par des facultés capables d’y suppléer d’abord, et de l’élever ensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par les fonctions purement animales: apercevoir et sentir sera son premier état, qui lui sera commun avec tous les animaux. Vouloir et ne pas vouloir, désirer et craindre, seront les premières et presque les seules opérations de son âme, jusqu’à ce que de nouvelles circonstances y causent de nouveaux développements ».
Jean-Jacques Rousseau, (1754), I » partie,

Éd. Hatier, col. Classiques Hatier de la philosophie, 1999, pp. 35-36.

La loi est la condition de la liberté (Montesquieu et Rousseau)

montesquieu
 Les hommes confondent en général la liberté et  l’absence de contraintes.  Pourtant,  comme l’ffirme ici Montesquieu, la liberté n’est en aucun cas le  pouvoir, pour chacun, de faire tout ce qu’il veut.

 Chapitre II Diverses significations données au mot de liberté
  Il n’y a point de mot qui ait reçu plus de différentes significations,  et qui ait frappé les esprits de tant de manières, que celui de liberté. Les uns l’ont pris pour la facilité de déposer celui à qui ils avaient donné un pouvoir tyrannique ; les autres, pour la faculté d’élire celui à qui ils devaient obéir ; d’autres, pour le droit d’être armés, et de pouvoir exercer la violence ; ceux-ci pour le privilège de n’être gouvernés que par un homme de leur nation, ou par leurs propres lois. Certain peuple a longtemps pris la liberté pour l’usage de porter une longue barbe. Ceux-ci ont attaché ce nom à une forme de gouvernement, et en ont exclu les autres. Ceux qui avaient goûté du gouvernement républicain l’ont mise dans ce gouvernement ; ceux qui avaient joui du gouvernement monarchique l’ont placée dans la monarchie. Enfin chacun a appelé liberté le gouvernement qui était conforme à ses coutumes ou à ses inclinations ; et comme dans une république on n’a pas toujours devant les yeux, et d’une manière si présente, les instruments des maux dont on se plaint ; et que même les lois paraissent y parler plus, et les exécuteurs de la loi y parler moins ; on la place ordinairement dans les républiques, et on l’a exclue des monarchies. Enfin, comme dans les démocraties le peuple paraît à peu près faire ce qu’il veut, on a mis la liberté dans ces sortes de gouvernements ; et on a confondu le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple.

 Chapitre III Ce que c’est que la liberté
Il est vrai que dans les démocraties le peuple paraît faire ce qu’il veut ; mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un Etat, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à vouloir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être pas contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir.
Il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ; et si un citoyen pouvait faire ce qu’elles défendent, il n’aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir. »
Montesquieu
L’Esprit des Lois (1748) Livre X1, chapitres  2 et 3 
Pp 394-395Bibliothèque de la Pléiade 1970
(Ou  Tome 1, pp 291-292 en GF )
Je réserve le choix de la référence en fonction des autres textes à venir, que choisiront les collaborateurs.

ROUSSEAU

Dans l’état de nature, selon Rousseau, les hommes étaient libres. Ils ne dépendaient de personne,  mais ils étaient soumis à la loi de la nature .  On aurait  donc tort d’en conclure pour autant  que la liberté  peut se passer de règles.

« On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté, ces deux choses sont si différentes que même elles s’excluent mutuellement…Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ; elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. Quiconque est maître ne peut être libre, et régner, c’est obéir[…]
 Il n’y a donc point de liberté sans Lois, ni où quelqu’un est au dessus des Lois : dans l’état même de nature, l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous.
   Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois, mais il n’obéit qu’aux Lois, et c’est pas la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les Républiques au pouvoir des Magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des Lois : ils en sont les Ministres, non les arbitres ; ils doivent les garder, non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme qu’ait son Gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la Loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des Lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain.»
Rousseau
Lettres écrites sur la montagne (1764) Huitième Lettre, in Œuvres complètes, vol III, Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard 1964
 

Raison d’être de l’Etat (texte de Locke commenté)

parlement
 
 « Si l’homme, dans l’état de nature est aussi libre que j’ai dit, s’il est le seigneur absolu de sa personne et de ses possessions, égal au plus grand et sujet à personne ; pourquoi se dépouille-t-il de sa liberté et de cet empire, pourquoi se soumet-il à la domination et à l’inspection de quelque autre pouvoir ? Il est aisé de répondre, qu’encore que, dans l’état de nature, l’homme ait un droit, tel que nous avons posé, la jouissance de ce droit est pourtant fort incertaine et exposée sans cesse à l’invasion d’autrui. Car tous les hommes étant Rois, tous étant égaux et la plupart peu exacts observateurs de l’équité et de la justice, la jouissance d’un bien propre, dans cet état, est mal assurée, et ne peut guère être tranquille. C’est ce qui oblige les hommes de quitter cette condition, laquelle, quelque libre qu’elle soit, est pleine de crainte, et exposée à de continuels dangers, et cela fait voir que ce n’est pas sans raison qu’ils recherchent la société, et qu’ils souhaitent de se joindre avec d’autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s’unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens ; choses que j’appelle d’un nom général , propriétés ».  [ Attention :les italiques sont de Locke] Traité du gouvernement civil, Chapitre IX , § 123Traduction D. Mazel ; Editions Garnier -Flammarion, 1992, p236

– Locke paraît évoquer une situation réelle : celle des hommes qui, avant l’instauration de l’Etat, vivaient encore  à l’ « état de nature ». Mais, en fait , cet « état de nature » n’a peut-être jamais existé. C’est une hypothèse,  une « fiction », inventée par les philosophes (ici Locke, ultérieurement Rousseau) afin de tenter d’établir  le caractère artificiel de la société et de l’Etat. Il faut bien garder à l’esprit ce caractère hypothétique de l’état de nature.

– Ce « présupposé » philosophique permet de poser la question suivante : pourquoi les hommes, libres et heureux à l’état naturel , ont-ils renoncé à cette condition et décidé de créer un Etat ? Cette question est neuve, et même révolutionnaire. Elle ne se posait pas auparavant , car les philosophes, (tous comme les hommes politiques,  et l’Eglise) admettaient en général que la société  était  « naturelle » et que le pouvoir était un « droit divin ».

  Enjeux philosophiques du texte : -Si les hommes ont abandonné volontairement l’état de nature, ce n’est pas sans raison, ni sans contreparties .  Si l’on suppose que dans cet état  ils étaient libres et égaux,  « propriétaires » (c’est-à-dire maîtres) d’eux-mêmes et de leurs biens , on supposera que l’Etat doit leur procurer un équivalent de ces avantages considérables auxquels ils renoncent.

– L’Etat est une création artificielle des hommes qui est apparue nécessaire parce que l’état de nature menaçait de tourner à la  guerre de tous contre tous. Mais ceci ne justifie pas, aux yeux de Locke , l’ « absolutisme »  (justification d’un Etat aux prérogatives illimitées). Le but de l’Etat est la protection des droits fondamentaux des hommes , droits dont ils disposaient, par principe , à l’état de nature.

    

Comme maître et possesseur de la nature ( Descartes)

©newton Grâce à la science dont Descartes annonce ici le triomphe, l’homme pourra bientôt maîtriser la nature :
« Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées  sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est en nous, le bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du  feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité  d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ».
Descartes, Discours de la méthode (1637), 6e partie, Bibliothèque de la Pléiade, Éd. Gallimard, 1966, p. 168.
t
I

Le travail est humain (texte de Marx)

©ruche« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. I’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté ».
Karl Marx, Le Capital (1867), trad. J. Roy, Éd. Sociales, 1950.

L’art et le beau (textes Kant)

©courbet

 Kant souligne que le jugement de goût, authentiquement esthétique, implique une adhésion universelle. Plus question dès lors d’admettre à propos de beau la formule convenue : « À chacun selon son goût »…

 Lorsqu’il s’agit de ce qui est agréable,  chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme qu’un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. Aussi bien disant : « Le vin des Canaries est agréable », il admettra volontiers qu’un autre corrige l’expression et lui rappelle qu’il doit dire : cela m’est agréable. Il en est ainsi non seulement pour le goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour tout ce qui peut être agréable aux yeux et aux oreilles de chacun. La couleur violette sera douce et aimable pour celui-ci, morte et éteinte pour celui-là. Celui-ci aime le son des instruments à vent, celui-là aime les instruments à corde. Ce serait folie que de discuter à ce propos, afin de réputer erroné le jugement d’autrui, qui diffère du nôtre, comme s’il lui était logiquement opposé; le principe : « À chacun son goût » ( s’agissant des sens ) est un principe valable pour ce qui est agréable.
 Il en va tout autrement du beau. Il serait ( tout juste à l’inverse ) ridicule que quelqu’un, s’imaginant avoir du goût, songe en faire la preuve en déclarant : cet objet ( l’édifice que nous voyons, le vêtement que porte celui-ci, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre appréciation ) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau, ce qui ne plaît qu’à lui. Beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme ou de l’agrément; personne ne s’en soucie; toutefois lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction; il ne juge pas seulement pour lui, mais aussi pour autrui et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses. C’est pourquoi il dit : la chose est belle et dans son jugement exprimant sa satisfaction, il exige l’adhésion des autres, loin de compter sur leur adhésion, parce qu’il a constaté maintes fois que leur jugement s’accordait avec le sien. Il les blâme s’ils jugent autrement et leur dénie un goût, qu’ils devraient cependant posséder d’après ses exigences; et ainsi on ne peut dire : « À chacun son goût ». Cela reviendrait à dire : le goût n’existe pas, il n’existe pas de jugement esthétique qui pourrait légitimement prétendre à l’assentiment de tous.
  Critique de la faculté de juger ( 1790 ), § 7, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp.74-75.

 On parle parfois de  l’art de la peinture, de  l’art culinaire ou  de celui des abeilles…Kant, en opposant l’art à la nature, à la science et au métier, entend mettre fin à ce genre de confusion.

 1. L’art est distingué de la nature, comme le « faire » l’est de l' »agir » ou « causer » en général et le produit ou la conséquence de l’art se distingue en tant qu’oeuvre du produit de la nature en tant qu’effet.
 En droit on ne devrait appeler art que la production par liberté, c’est-à-dire par un libre-arbitre, qui met la raison au fondement de ses actions. On se plaît à nommer une oeuvre d’art le produit des abeilles ( les gâteaux de cire régulièrement construits ), mais ce n’est qu’en raison d’une analogie avec l’art; en effet, dès que l’on songe que les abeilles ne fondent leur travail sur aucune réflexion proprement rationnelle, on déclare aussitôt qu’il s’agit d’un produit de leur nature ( de l’instinct ), et c’est seulement à leur créateur qu’on l’attribue en tant qu’art. Lorsqu’en fouillant un marécage on découvre, comme il est arrivé parfois, un morceau de bois taillé, on ne dit pas que c’est un produit de la nature, mais de l’art; la cause productrice de celui-ci a pensé à une fin, à laquelle l’objet doit sa forme. On discerne d’ailleurs un art en toute chose, qui est ainsi constituée, qu’une représentation de ce qu’elle est a dû dans sa cause précéder sa réalité ( même chez les abeilles ), sans que toutefois cette cause ait pu précisément penser l’effet; mais quand on nomme simplement une chose une oeuvre d’art, pour la distinguer d’un effet naturel, on entend toujours par là une oeuvre de l’homme.
 2. L’art, comme habileté de l’homme, est aussi distinct de la science ( comme pouvoir l’est de savoir ), que la faculté pratique est distincte de la faculté théorique, la technique de la théorie ( comme l’arpentage de la géométrie ). Et de même ce que l’on peut, dès qu’on sait seulement ce qui doit être fait, et que l’on connaît suffisamment l’effet recherché, ne s’appelle pas de l’art. Seul ce que l’on ne possède pas l’habileté de faire, même si on le connaît de la manière la plus parfaite, relève de l’art. Camper(1) décrit très exactement comment la meilleure chaussure doit être faite, mais il ne pouvait assurément pas en faire une (2).
 3. L’art est également distinct du métier; l’art est dit libéral, le métier est dit mercenaire. On considère le premier comme s’il ne pouvait obtenir de la finalité ( réussir ) qu’en tant que jeu, c’est-à-dire comme une activité en elle-même agréable; on considère le second comme un travail, c’est-à-dire comme une activité, qui est en elle-même désagréable ( pénible ) et qui n’est attirante que par son effet ( par exemple le salaire ), et qui par conséquent peut être imposée de manière contraignante.
  
(1) Pierre Camper ( 1722-1789 ), anatomiste hollandais.
(2) Dans mon pays l’homme du commun auquel on propose un problème tel que celui de l’oeuf de Christophe Colomb, dit : « Ce n’est pas de l’art il ne s’agit que d’une science ». C’est-à-dire : si on le sait, on le peut : il en dit autant de tous les prétendus arts de l’illusionniste. En revanche il ne répugnera pas à nommer art l’adresse du danseur de corde. ( note de Kant)

 Critique de la Faculté de juger ( 1790 ), § 43, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp. 198-200.

 Kant estime qu’on ne peut les juger beaux que s’ils nous apparaissent comme « naturels ». Cela indique fondamentalement que les règles auxquelles a obéi l’artiste ne doivent pas transparaître dans son oeuvre.

 En face d’un produit des beaux-arts on doit prendre conscience que c’est là une production de l’art et non de la nature; mais dans la forme de ce produit la finalité doit sembler aussi libre de toute contrainte par des règles arbitraires que s’il s’agissait d’un produit de la simple nature. C’est sur ce sentiment de la liberté dans le jeu de nos facultés de connaître, qui doit être en même temps final, que repose ce plaisir, qui est seul universellement communicable, sans se fonder cependant sur des concepts. La nature était belle(1) lorsqu’en même temps elle avait l’apparence de l’art; et l’art ne peut être dit beau que lorsque nous sommes conscients qu’il s’agit d’art et que celui-ci nous apparaît cependant en tant que nature.
 Qu’il s’agisse, en effet, de beauté naturelle ou de beauté artistique nous pouvons en effet dire en général : est beau, ce qui plaît dans le simple jugement ( non dans la sensation des sens, ni par un concept ). Or l’art a toujours l’intention de produire quelque chose. S’il s’agissait d’une simple sensation ( qui est quelque chose de simplement subjectif ), qui dût être accompagnée de plaisir, ce produit ne plairait dans le jugement que par la médiation du sentiment des sens. Si le projet portait sur la production d’un objet déterminé, et s’il pouvait être réalisé part l’art, alors l’objet ne plairait que par les concepts. Dans les deux cas l’art ne plairait pas dans le simple jugement; en d’autres termes il ne plairait pas comme art du beau, mais comme art mécanique.
 Aussi bien la finalité dans les produits des beaux-arts, bien qu’elle soit intentionnelle, ne doit pas paraître intentionnelle; c’est dire que les beaux-arts doivent avoir l’apparence de la nature, bien que l’on ait conscience qu’il s’agit d’art. Or un produit de l’art apparaît comme nature, par le fait qu’on y trouve toute la ponctualité voulue dans l’accord avec les règles, d’après lesquelles seules le produit peut être ce qu’il doit être; mais cela ne doit pas être pénible; la règle scolaire ne doit pas transparaître; en d’autres termes on ne doit pas montrer une trace indiquant que l’artiste avait la règle sous les yeux et que celle-ci a imposé des chaînes aux facultés de son âme.

(1) La nature était belle. Kant songe peut-être à la conception grecque du monde où nature et art se confondaient, et qui s’est évanouie (n.d. t.).

  Critique de la faculté de juger ( 1790 ), § 45, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp. 202-204.