Le philosophe dans la cité

Texte  1 socrate-fresque-ephese

 

 

 

 

 

 

 

 

Le philosophe dans la cité

Platon oppose ici le philosophe, peu soucieux de l’organisation de la vie sociale, et l’homme politique constamment absorbé par la vie publique. Même si le  philosophe paraît stupide au commun des mortels, il est  vraiment «  libre »  aux yeux de Platon : 

 

   Socrate/ Théodore 

«  – Socrate . Il y a chance que ceux qui, dès leur jeunesse, ont roulé dans les tribunaux et autres lieux du même genre soient à ceux qui ont été nourris dans la philosophie et dans une occupation semblable, ce que des gens de service sont à des hommes libres.

 Théodore . En quoi donc ?

  S. En ce que ceux-ci ont loisir et que c’est en paix qu’ils tiennent à loisir leurs propos… tandis que les autres, c’est toujours dans l’affairement qu’ils parlent ; car l’heure tourne, et il ne leur est pas permis de parler de ce qu’ils veulent : la partie adverse oppose la contrainte et le formulaire d’accusation dont il n’est pas permis de s’écarter selon le serment légal réciproque, comme ils le disent, et leurs propos portent sur un esclave du même genre qu’eux et s’adressent à un maître qui siège tenant toujours cause en main ; jamais leurs contextes n’ont d’autre objet que privé et la vie en est souvent l’enjeu. Tout cela les rend tenaces et finassiers, habiles à flatter le maître en paroles et à le circonvenir en fait, mesquins et torses en leurs âmes. Tout jeunes, la servitude les priva d’épanouissement, de droiture et de liberté, les astreignit aux pratiques tortueuses, imposa à leurs âmes encore tendres de gros dangers et de grandes frayeurs ; incapables de leur opposer le juste et le vrai, tournés d’emblée vers le mensonge et les injustices réciproques, ils sont à ce point tordus et rabougris que, parvenus à l’âge adulte, leur esprit n’a rien de sain, alors qu’ils sont devenus, à ce qu’ils croient, habiles et savants. […]

Dès leur jeunesse, les philosophes commencent par ignorer le chemin qui mène à la place publique, le lieu du tribunal, du conseil, et de tout autre salle commune ; ils n’ont d’yeux ni d’oreilles pour les lois ni pour les décisions orales ou écrites ; quant aux intrigues des partis pour occuper les postes, aux réunions, aux banquets et aux parties fines avec les joueuses de flûte, ils ne songent pas même en rêve à y prendre part. Qu’un événement heureux ou malheureux se soit produit en ville, qu’un tel ait hérité d’une tare d’une lignée ou de l’autre de ses ancêtres, il l’ignore plus encore que la contenance de la mer, comme dit le proverbe. Et il ne sait même pas qu’il ne sait pas tout cela, car ce n’est pas dans l’intention de se faire valoir qu’il reste à l’écart ; en fait, il n’y a que son corps qui réside et séjourne dans la ville ; quant à sa pensée, qui n’accorde aucun prix à tout cela, elle plane partout,  en-deçà des terres, au-delà des cieux comme dit Pindare, géomètre des unes et astronome des autres, cherchant partout à pénétrer toute la nature de chaque réalité en son entier, sans se laisser choir sur ce qui est proche d’elle.

T. Que veux-tu dire par là, Socrate ?

S. Ce que veut dire l’anecdote que voici Thalès qui regardait en l’air pour observer les astres, vint à choir dans un puits ; une servante thrace, pleine d’esprit et d’à propos, le railla de son ardeur à savoir ce qui est au ciel, sans voir ce qui se trouvait à ses pieds. Le trait vaut pour tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est de fait que la philosophie ignore tout de son proche et voisin : non seulement ce qu’il fait, mais pour un peu s’il est un homme ou quelque autre créature. En revanche que peut bien être l’homme, que convient-il qu’une telle nature fasse ou subisse de différent des autres, voilà ce qu’il cherche et met tous ses soins à approfondir. Sans doute, vois-tu ce que je veux dire, Théodore ?

T. Je vois et tu dis vrai.

 S. Tel est le philosophe, mon cher, dans le privé, et en public également, comme je te disais, lorsqu’au tribunal ou ailleurs il est forcé de parler de ce qui est à ses pieds ou sous ses yeux : ce n’est pas seulement aux femmes thraces mais à n’importe quelle foule qu’il prête à rire, car il tombe d’embarras en embarras comme dans un puits et sa terrible maladresse lui vaut réputation de stupidité ».

Théétète 172c -176a  traduction Louis Guillermit, Platon par lui-même, G.F. Flammarion, 1989

 

 

 

Vrais et faux philosophes

 

 

 

 

 

« Ne te dis jamais philosophe, ne parle pas abondamment, devant les profanes, des principes de la philosophie ; mais agis selon ces principes. Par exemple, dans un banquet, ne dis pas comment il faut manger, mais mange comme il faut. Souviens-toi en effet que Socrate était à ce point dépouillé de pédantisme que, si des gens venaient à lui pour qu’il les présente à des philosophes, il les conduisait lui-même’ ; tant il acceptait d’être dédaigné.

Et si, dans une réunion de profanes, la conversation tombe sur quelque principe philosophique, garde le silence tant que tu le peux; car le risque est grand que tu ne recraches trop vite ce que tu n’as pas digéré. Alors si quelqu’un te dit que tu es un ignorant et que tu n’en es pas meurtri, sache que tu commences à être philosophe. Car ce n’est pas en donnant de l’herbe aux bergers que les brebis montrent qu’elles ont bien mangé, mais en digérant leur nourriture au-dedans et en fournissant au-dehors de la laine et du lait. Toi non plus donc, ne montre pas aux gens les principes de la philosophie, mais digère-les et montre les oeuvres qu’ils produisent ».

Epictète,

 

Manuel

(vers 100 ap. J.-C.), traduction de R. Létoquard, Éd. Hatier, 1988.

1. Dans le Protagoras, de Platon, Socrate reçoit la visite d’un jeune homme qui veut à toute force écouter le célèbre sophiste. Socrate accepte de faire les présentations… non sans soumettre à un examen critique l’art du sophiste.

Les philosophes sont-ils des enfants attardés?

Calliclès est un jeune ambitieux . Voici son point de vue :

« Il est beau d’étudier la philosophie dans la mesure où elle sert à l’instruction et il n’y a pas de honte pour un jeune garçon à philosopher; mais, lorsqu’on continue à philosopher dans un âge avancé, la chose devient ridicule, Socrate, et, pour ma part, j’éprouve à l’égard de ceux qui cultivent la philosophie un sentiment très voisin de celui que m’inspirent les gens qui balbutient et font les enfants. Quand je vois un petit enfant, à qui cela convient encore, balbutier et jouer, cela m’amuse et me paraît charmant, digne d’un homme libre et séant à cet âge, tandis que, si j’entends un bambin causer avec netteté, cela me paraît choquant, me blesse l’oreille et j’y vois quelque chose de servile. Mais si c’est un homme fait qu’on entend ainsi balbutier et qu’on voit jouer, cela semble ridicule, indigne d’un homme, et mérite le fouet.
C’est juste le même sentiment que j’éprouve à l’égard de ceux qui s’adonnent à la philosophie. J’aime la philosophie chez un adolescent, cela me parait séant et dénote à mes yeux un homme libre. Celui qui la néglige me paraît au contraire avoir une âme basse, qui ne se croira jamais capable d’une action belle et généreuse. Mais quand je vois un homme déjà vieux qui philosophe encore et ne renonce pas à cette étude, je tiens, Socrate, qu’il mérite le fouet. Comme je le disais tout à l’heure, un tel homme, si parfaitement doué qu’il soit, se condamne à n’être plus un homme, en fuyant le coeur de la cité et les assemblées où, comme dit le poète, les hommes se distinguent, et passant toute sa vie dans la retraite à chuchoter dans un coin avec trois ou quatre jeunes garçons, sans que jamais il sorte de sa bouche aucun discours libre, grand et généreux ».
Platon (vers 420-340 av. J.-C.), Gorgias, traduction d’E. Chambry,
Éd. Garnier, 1960, 484c-485e.