L’histoire

Obama investiture familleLe mot « histoire » en français est  équivoque. Distinguons au   moins trois sens. L’ « histoire » tout court, c’est la réalité passée, présente et à venir  de l’espèce humaine : « histoire » est  alors proche de  « devenir ». L’ « histoire » que l’on enseigne à l’école est le récit d’un tel  devenir. Enfin l’ « histoire » de telle ou telle réalité renvoie au  mouvement et aux  grandes étapes  d’un   processus évolutif (l’histoire de l’art par exemple).

Une science humaine

L’histoire,  du grec istoria : enquête, dans son sens usuel rassemble toutes les connaissances relatives au passé de l’humanité.  Cette discipline s’apparente à une science par sa rigueur et  son exigence de vérité. Mais si l’histoire est une science, ce n’est pas une science exacte mais une « science humaine », c’est-à-dire une science dont l’objet est l’homme. Or le comportement des hommes ne peut être étudié ni rapporté comme ceux  d’une planète ou d’une molécule de gaz.  Les actions des hommes doivent être interprétées et organisées afin de prendre la forme d’un récit structuré et signifiant. L’objectivité stricte est hors d’atteinte.

Idéalisme et matérialisme

Les philosophes modernes  ont avant tout été soucieux d’établir  l’intelligibilité  de l’histoire. L’histoire n’est pas une suite d’événements et  de décisions aussi incompréhensibles qu’imprévisibles. Pour les  philosophies idéalistes (Kant, Hegel, Comte), il existe une rationalité profonde qui gouverne le monde et qui en constitue la trame cachée.  Pour Hegel, en particulier, les passions des hommes ne sont que les « matériaux » que la raison utilise pour parvenir à son but.  Pour les matérialistes (Marx et Engels) l’histoire repose sur une base matérielle (l’infra-structure économique) qui la détermine en premier lieu.  Les approches hégelienne et marxiste sont  « dialectiques »,  ce qui signifie qu’elles reposent sur l’idée que le « négatif » (les luttes, l’opposition de intérêts, les conflits et leur résolution, la violence en général) joue un rôle majeur dans le progrès historique.

Le  sens de l’histoire

Aujourd’hui les philosophes et les historiens ont tendance à se méfier de ces  approches systématiques de l’histoire. Marx et Hegel, tout comme Auguste Comte (1798-1857), ont pensé en effet que l’histoire avançait  nécessairement vers un but, un accomplissement, ce qu’ils appellent une « fin »  – le savoir partagé, le communisme ou la paix. Aujourd’hui un tel optimisme n’est plus de mise. Pourtant, il est difficile de renoncer à l’idée de sens de l’histoire. Kant pensait que le fait de croire dans le progrès (évolution globale vers un mieux) était stimulant et constituait même pour chacun d’entre nous un devoir moral. Même si l’homme est libre et si l’histoire est imprévisible, la connaissance historique  nous permet tout de même d’anticiper partiellement l’avenir et d’adopter  une orientation positive fondée sur une meilleure intelligence de notre passé

Sujets de dissertation : Le passé peut-il faire l’objet d’une connaissance historique ? Le rôle de l’historien est-il de juger ? Un peuple est-il responsable de son histoire ?

Liens : Histoire et progrès (cours)

Textes de Marx et Engels (histoire et lutte des classes), textes de Hegel de Kant sur le progrès et de Comte sur le positivisme

Le positivisme (texte d’Auguste Comte)

 

Auguste Comte considère que ce sont les idées qui gouvernent le monde. Les grandes étapes du développement historique  correspondent à des  » états «   (stades) de l’intelligence. Le troisième est dit  » positif  » (du latin

« positivus », certain, réel) ou encore « scientifique ». Cet état  est  celui de l’âge adulte, pour l’individu come pour les peuples.

 

« L’esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher, dont le caractère est essentiellement différent et même radicalement opposé : d’abord la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là, trois sortes de philosophie, ou de systèmes généraux de conceptions sur l’ensemble des phénomènes, qui s’excluent mutuellement : la première est le point de départ nécessaire de l’intelligence humaine ; la troisième son état fixe et définitif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition.

Dans l’état théologique, l’esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot, vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l’intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l’univers.

Dans l’état métaphysique, qui n’est au fond qu’une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d’engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l’explication consiste alors à assigner pour chacun l’entité correspondante.

Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain, reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L’explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n’est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent  de plus en plus à diminuer le nombre ».

Auguste Comte,

Cours de philosophie positive (1830-1842), Première leçon, t. 1, Hermann, 1975, pp 21-22.

 

 

 

Le sens de l’histoire (texte de Kant)

Une lecture philosophique  des faits  est la condition d’une histoire cohérente, significative, histoire que l’on ne peut concevoir qu’orientée vers une fin.

 

Neuvième proposition

« Il faut considérer qu’une tentative philosophique pour traiter de l’histoire universelle d’après un plan de la nature qui vise la parfaite union civile dans l’espèce humaine est possible, et même favorable pour ce dessein de la nature. C’est un projet étrange et apparemment absurde de vouloir rédiger l’histoire d’après l’idée du cours qu’il faudrait que le monde suive s’il devait se conformer à des fins raisonnables certaines. Il semble qu’un tel point de vue ne puisse donner lieu qu’à un roman. Si toutefois il est permis d’admettre  que la nature, même dans le jeu de la liberté humaine, n’agit pas sans suivre un plan ni sans viser une fin, cette idée pourrait bien alors devenir utile ; et malgré notre point de vue trop court pour pénétrer le mécanisme secret de son organisation, il nous serait permis de nous servir de cette idée comme d’un fil conducteur pour exposer, du moins dans l’ensemble, en tant que système, ce qui n’est sans cela qu’un agrégat, sans plan, d’actions humaines.[…]

Croire que j’ai voulu, avec cette idée d’une histoire du monde qui a en quelque sorte un fil directeur a priori, évincer l’étude de l’histoire proprement dite qui ne procède que de manière empirique, serait se méprendre sur mon dessein ; ce n’est qu’une pensée de ce qu’une tête philosophique (il faudrait d’ailleurs qu’elle soit très au fait de l’histoire) peut bien tenter en adoptant un autre point de vue. En outre il faut que le souci du détail, sans doute louable, avec lequel on rédige aujourd’hui l’histoire contemporaine porte naturellement chacun à réfléchir à ceci : comment nos descendants éloignés s’y prendront-ils pour porter le fardeau de l’histoire que nous allons leur laisser après quelques siècles ? Sans doute ils apprécieront du seul point de vue de ce qui les intéresse l’histoire des temps plus anciens, dont il se pourrait que les documents aient alors depuis longtemps disparu : ils se demanderont ce que les peuples  et les gouvernements ont accompli de bien ou de mal au point de vue cosmopolitique 1. Prendre garde à cela, de même qu’à l’ambition des chefs d’Etat comme à celle de leurs serviteurs, pour leur indiquer le seul moyen qui peut léguer leur glorieux souvenir à la postérité, c’est peut-être encore un petit motif de plus pour tenter une histoire philosophique ».

 Emmanuel Kant

« Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique »  (1784),Traduction Jean-Michel Muglioni,Editions Pédagogie moderne, Bordas ,1981.

 

Histoire et progrès (texte de kant)

 

 

Kant  pense qu’il faut croire au progrès malgré tous les démentis apportés par les faits:

 

« Cette espérance en des temps meilleurs, sans laquelle un désir sérieux de faire quelque chose d’utile au bien général n’aurait jamais échauffé le coeur humain, a même eu de tout temps une influence sur l’activité des esprits droits et l’excellent Mendelssohn (2 lui-même a bien dû compter là-dessus quand il a déployé tant de zèle en faveur du progrès des lumières et la prospérité de la nation à laquelle il appartient. Car y travailler pour sa part et pour son seul compte, sans que d’autres après lui continuent à s’engager plus avant dans la même voie, il ne pouvait raisonnablement l’espérer. Au triste spectacle, non pas tant du mal que les causes naturelles infligent au genre humain, que de celui plutôt que les

hommes se font eux-mêmes mutuellement, l’esprit se trouve pourtant rasséréné par la perspective d’un avenir qui pourrait être meilleur, et à vrai dire avec une bienveillance désintéressée, puisqu’il y a beau temps que nous serons au tombeau, et que nous ne récolterons pas les fruits que pour une part nous aurons nous-mêmes semés. Les raisons empiriques invoquées à l’encontre du succès de ces résolutions inspirées par l’espoir sont ici inopérantes. Car prétendre que ce qui n’a pas encore réussi jusqu’à présent ne réussira jamais, voilà qui n’autorise même pas à renoncer à un dessein d’ordre pragmatique’ ou technique (par exemple le voyage aérien en aérostats), encore bien moins à un dessein d’ordre moral, qui devient un devoir dès lors que l’impossibilité de sa réalisation n’est pas démonstrativement établie. Au surplus il ne manque pas de preuves du fait que le genre humain dans son ensemble a, de notre temps par comparaison à celui qui précède, effectivement progressé de façon notable au point de vue moral (de brèves interruptions ne peuvent rien prouver là-contre), et que le bruit qu’on fait à propos de l’irrésistible abâtardissement croissant de notre temps provient précisément de ce que, monté à un degré plus élevé de moralité, il a devant lui un horizon plus étendu et que son jugement sur ce qu’on est, en comparaison de ce qu’on devrait être, partant, le blâme que nous nous adressons à nous-mêmes, ne cessent de devenir plus sévères, à mesure que nous avons déjà gravi davantage de degrés de la moralité dans l’ensemble du cours du monde venu à notre connaissance ».

Emmanuel Kant, « Sur l’expression courante: il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien « (1793),

 

trad. L. Guillermit, Éd. Vrin, 1980, pp. 54-55.

L’homme est-il le seul être à avoir une histoire? (bonne copie)

L’homme est-il le seul être à avoir une histoire ? par  Paraire Jacques

 

On pense généralement que l’homme n’est pas le seul à avoir une histoire. En effet, selon l’opinion commune, la nature et les animaux ont également une histoire. Mais il faut distinguer « histoire » e t « évolution ». L’évolution de la nature, des espèces, est-elle comparable à l’histoire de l’homme, ou bien l’homme est-il l’aboutissement de cette évolution ? En quoi  l’homme contribue-t-il à faire son histoire ?  Nous étudierons d’abord pourquoi l’homme ne semble pas être le seul à avoir une histoire ; ensuite, ce qui fait que l’homme a une histoire, c’est-à-dire son existence ; enfin nous verrons que l’homme est le seul être qui a la faculté de participer à son histoire et de la vivre pleinement, tant sur le plan collectif (l’humanité) que sur le plan individuel.

 

 L’homme ne semble pas le seul être à avoir une histoire. En effet, bien avant l’apparition de l’homme sur terre, la nature d’abord et les espèces vivantes ensuite  existaient. L’homme semble donc avoir une histoire au même titre que la nature et les animaux. De plus, du fait même de l’omniprésence, de la grandeur de la nature et de l’existence d’une multitude d’espèces vivantes, l’on croit que l’homme et les autres êtres qui l’entourent ont chacun une histoire, sinon qu’ils la partagent. Mais c’est ne pas tenir compte du fait que l’histoire de la terre et de l’homme, leur origine et leur finalité nous sont inconnues. Les hommes finalistes partageaient l’opinion selon laquelle tout dans la nature avait une cause et une fin, sans pour autant parvenir à connaître lesquelles. Dans le cadre de la religion monothéiste également, certains sont persuadés que le monde et chacun de ses êtres vivants  en tant qu’ils ont été créés par Dieu baignent dans une histoire commune. Cette non connaissance de notre propre histoire nous laisse souvent à penser que nous ne sommes peut-être que les seuls à en avoir une. Mais il faut bien distinguer « histoire » et « évolution ». En effet, les lois qui régissent  l’humanité ne sont pas celles de la nature, et la nature ne connaît pas d’histoire mais une évolution. Mais les travaux de Darwin, qui ont conduit à la découverte d’un A D N commun au chimpanzé et à l’homme à plus de 97 % entretiennent cette ambiguïté entre l’évolution de la nature, des animaux et l’histoire de l’homme.

  Mais l’homme a une histoire car il existe, à la différence des animaux qui vivent. Son existence (au sens étymologique de « se tenir hors de.. ») lui permet de jouir d’une histoire. L’homme, en effet, est le seul qui existe en tant qu’il pense, à la  différence des autres êtres vivants, dont la seule intelligence est conditionnée par des instincts, des réflexes vitaux. Les animaux ignorent l’existence, une des caractéristiques de l’homme. La pensée permet à l’homme de s’affranchir de l’état sauvage, de s’éloigner du rang des animaux, d’exister. L’homme, parce qu’il existe, est entièrement conscient de son histoire sans en connaître ni la cause ni la finalité, tandis que les autres êtres vivants y sont complètement étrangers, n’étant pas pourvus de la faculté de penser. C’est pour cela que les autres êtres vivants ne connaissent pas une histoire mais une évolution seulement. L’existence en  elle-même de l’homme, qualifiée par Aristote d’ « animal social » est le moteur des progrès de son histoire, et non des aléas de son évolution, ce qui est le cas des animaux. En ce sens, sans prendre en compte les paramètres biologiques, l’histoire de l’homme est la continuation de l’évolution des autres êtres vivants, continuation qui est en même temps aboutissement. L’histoire de l’homme a pour fondement cette évolution, la dernière a permis la première. Mais en aucun cas « histoire » et « évolution » ne peuvent et ne doivent être confondues, même si l’homme partage avec les autres êtres vivants ce qui aurait pu être son histoire.

 

 L’homme n’est pas tant le seul à avoir une histoire que le seul à faire sa propre histoire. L’homme, outre le fait qu’il existe, ce qui lui permet d’avoir une histoire, éprouve le besoin de vivre son histoire, sa propre histoire, d’y participer afin de ne pas subir sa vie. Il faut opposer ici la passivité, l’impuissance des autres êtres vivants face à leur évolution et la quête active, constante de l’homme face à son histoire. L’homme, malgré son ignorance de la cause et de la finalité de son existence, peut-être pour combler son vide existentiel, ses doutes,ses peurs, a la volonté de faire de son quotidien son histoire, d’en assurer le renouvellement permanent.  C’est cette aspiration qui peut permettre de distinguer « histoires » et « évolution ». L’homme est acteur de son existence, à la différence des autres êtres vivants, il est ce qu’il devient. L’homme participe à sa propre histoire, la façonne, tant dans les domaines philosophiques qu’artistiques et scientifiques. La philosophie par exemple, « l’amour de la sagesse » ne permet-elle pas d’impliquer chacun dans son histoire  en l’incitant à s’affranchir de ses préjugés, de penser par lui-même ? Le sciences ne tendent-elles pas à comprendre ce qui nous entoure pour mieux définir l’histoire de l’homme ? Les arts ne reflètent-ils pas cette volonté de créer, de réinventer l’histoire de l’homme ? L’histoire , quant à elle, analyse , critique les faits pour mieux y pénétrer. Enfin, sur le plan purement individuel, les choix, sources et révélateurs de liberté, permettant à chacun d’agir comme bon lui semble, et sa conscience de lui-même de participer à son histoire, de la faire. L’homme est toujours responsable de son existence et de son histoire.

   Même si on a souvent l’impression que l’homme n’est pas le seul à avoir une histoire, cette opinion commune est fausse : la distinction entre « histoire » et « évolution » doit être faite avant tout. Malgré tout, il faut reconnaître que l’ « histoire » de l’homme est permise par l’évolution des autres êtres vivants. Mais les hommes, contrairement à ces derniers, sont bien le seuls à vouloir et à pouvoir agir sur leur existence de telle sorte qu’ils la transforment en histoire ; l’homme cherche à faire sa propre histoire d’une part pour s’affranchir de son ignorance quant à l’existence et d’autres part pour la partager avec chacun : l’histoire individuelle se fond dans celle de l’humanité.


 

 

L’histoire , textes de Hegel

Les grands hommes

 Hegel se demande ici pour quelles raisons les peuples se sentent parfois aimantés par ses « conducteurs d’âmes » auxquels l’Histoire rendra effectivement hommage, plus tard..

 

 

« Il est difficile de savoir ce qu’on veut. On peut certes vouloir ceci ou cela, mais on reste dans le négatif 1 et le mécontentement. Mais les grands hommes savent aussi que ce qu’ils veulent est l’affirmatif. C’est leur propre satisfaction qu’ils cherchent : ils n’agissent pas pour satisfaire les autres. S’ils voulaient satisfaire les autres, ils eussent eu beaucoup à faire parce que les autres ne savent pas ce que veut l’époque et ce qu’ils veulent eux-mêmes. Il serait vain de résister à ces personnalités historiques parce qu’elles sont irrésistiblement poussées à accomplir leur œuvre. Il appert 2 par la suite qu’ils on eu raison, et les autres, même s’ils ne croyaient pas que c’était bien ce qu’ils voulaient, s’y attachent et laissent faire. Car l’œuvre du grand homme exerce en eux et sur eux un pouvoir auquel ils ne peuvent pas résister, même s’ils le considèrent comme un pouvoir extérieur et étranger, même s’il va à l’encontre de ce qu’ils croient être leur volonté. Car l’Esprit en marche vers une nouvelle forme est l’âme interne de tous les individus ; il est leur intériorité inconsciente, que les grands hommes porteront à la conscience. Leur œuvre est donc ce que visait la véritable volonté des autres ; c’est pourquoi elle exerce sur eux un pouvoir qu’ils acceptent malgré les réticences de leur volonté consciente : s’ils suivent ces conducteurs d’âmes, c’est parce qu’ils y sentent la puissance irrésistible de leur propre esprit intérieur venant à leur rencontre.

 Si, allant plus loin, nous jetons un regard sur la destinée de ces individus historiques, nous voyons qu’ils ont eu le bonheur d’être les agents d’un but qui constitue une étape dans la marche progressive de l’Esprit universel ».

 Friedrich Hegel, La Raison dans l’histoire (1830), traduction K. Papaioannou, Plon 1965, 10/18, pp 123

 

NOTE 1 : En général, on sait ce que l’on ne veut pas, mais ce que l’on veut reste vague.

NOTE 2 : Il  appert : il apparaît.

 

 

 

 

Le spectacle des temps révolus, auquel les ouvrages d’histoire nous donne accès, suscite à bien des égards notre chagrin. Les civilisations  du passé se présentent  comme de vastes champs de ruines. Mais il faut aller au-delà de cette première impression et ne pas céder au désespoir :

 « Le plus noble et le plus beau nous fut arraché par l’histoire : les passions humaines l’ont ruiné. Tout semble voué à la disparition, rien ne demeure. Tous les voyageurs ont éprouvé cette mélancolie. Qui a vu les ruines de Carthage, de Palmyre, Persépolis, Rome sans réfléchir sur la caducité des empires et des hommes, sans porter le deuil de cette vie passée puissante et

riche ? Ce n’est pas, comme devant la tombe des êtres qui nous furent chers, un deuil qui s’attarde aux pertes personnelles et à la caducité des fins particulières : c’est le deuil désintéressé de la ruine d’une vie humaine brillante et civilisée.

 Cependant  à cette catégorie du changement se rattache aussitôt à un autre aspect : de la mort renaît une vie nouvelle. […]Ainsi l’Esprit affirme-t-il ses forces dans toutes les directions. Nous apprenons quelles sont celles-ci par la multiplicité des productions et des créations de l’Esprit. Dans la jouissance de son activité il n’a affaire qu’à lui-même. Il est vrai que  lié aux conditions naturelles intérieures et extérieures, il y rencontre non seulement des obstacles et de la résistance, mais voit souvent ses efforts échouer. Il est alors déchu dans sa mission en tant qu’être spirituel dont la fin est sa propre activité et non son œuvre, et cependant il montre encore qu’il a été capable d’une telle activité.

Après ces troublantes considérations, on se demande quelle est la fin de toutes ces réalités individuelles. Elles ne s’épuisent pas dans leurs buts particuliers. Tout doit contribuer à une œuvre.  A la base de cet immense sacrifice de l’Esprit doit se trouver une fin ultime. La question est de savoir si, sous le tumulte qui règne à la surface, ne s’accomplit pas une œuvre silencieuse et secrète dans laquelle sera conservée toute la force des phénomènes. Ce qui nous gêne, c’est la grande variété, le contraste de ce contenu. Nous voyons des choses opposées être vénérées comme sacrées et prétendre représenter l’intérêt de l’époque et des peuples. Ainsi naît le besoin de trouver dans l’Idée la justification d’un tel déclin. Cette considération nous conduit à la troisième catégorie, à la recherche d’une fin en soi et pour soi ultime. C’est la catégorie de la Raison elle-même, elle existe dans la conscience comme foi en la toute-puissance de la Raison sur le monde. La preuve sera fournie par l’étude de l’histoire elle-même. Car celle-ci n’est que l’image et l’acte de la Raison ».

 

 Friedrich Hegel

La Raison dans l’histoire (1830), traduction K. Papaioannou, Plon 1965, 10/18, pp 54-56