Texte de Pascal : raison et passion

 

 

 Pascal ne croit pas en la suprématie  ni  même en la prépondérance de la raison chez l’homme. Il constate  plutôt entre les deux ennemies une lutte sans merci et sans trêve.

 

« Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux, les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bête brute (Des Barreaux 1). Mais ils ne l’ont pu ni les uns ni les autres, et la raison demeure toujours qui accuse la bassesse et l’injustice des passions et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent. Et les passions sont toujours vivantes dans ceux qui y veulent renoncer. […]

Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions. S’il n’y avait que la raison sans passions. S’il n’y avait que les passions sans raison. Mais ayant l’un et l’autre il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre. Aussi il est toujours divisé et contraire à lui-même.

Blaise PASCAL, Pensées 410-413 + 411-412 (1657-1662), in Oeuvres complètes, Le Seuil, 1963, pp. 549 et 586.

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1) Des Barreaux est un  penseur épicurien.

La démonstration (texte de Descartes)

 Voici pourquoi Descartes souhaiterait pouvoir appliquer le modèle géométrique en philosophie:

 

 

« Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avaient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s’entresuivent en même façon, et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de s cachées qu’on ne découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il était besoin de commencer: car je savais déjà que c’était par les plus simples et les plus aisées à connaître; et, considérant qu’entre tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences, il n’y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu trouver quelques démonstrations, c’est-à-dire quelques raisons certaines et évidentes, je ne doutais point que ce ne fût par les mêmes qu’ils ont examinées; bien que je n’en espérasse aucune autre utilité, sinon qu’elles accoutumeraient mon esprit à se repaître de vérités, et ne se contenter point de fausses raisons.

Descartes, Discours de la méthode (1637), II.

 

 

L’autonomie (texte de Kant)

 Se donner à soi même la loi que l’on décide de suivre, telle est la définition de la liberté pour  Kant :

« L’autonomie de la volonté est le principe unique de toutes les lois morales et des devoirs qui y sont conformes ; au contraire toute hétéronomie [1]du libre choix, non seulement n’est la base d’aucune obligation, mais elle est plutôt opposée au principe de l’obligation et à la moralité de la volonté. Le principe unique de la moralité consiste dans l’indépendance, à l’égard de toute matière de la loi (c’est-à-dire à l’égard d’un objet désiré) et en même temps aussi dans la détermination du libre choix par la simple forme législative universelle, dont une maxime doit être capable. Mais cette  indépendance est la liberté au sens  négatif, cette législation propre de la raison pure et, comme telle, pratique, est la liberté au sens  positif. La loi morale n’exprime donc pas autre chose que l’autonomie de la raison pure  pratique, c’est-à-dire de la liberté, et cette autonomie est elle-même la condition formelle de toutes les maximes, la seule par laquelle elles puissent s’accorder avec la loi pratique suprême. Si donc la matière du vouloir, qui ne peut être que l’objet d’un désir lié avec la loi, intervient dans la loi pratique comme condition de la possibilité de cette loi, il en résulte une hétéronomie du libre choix, c’est-à-dire la dépendance à l’égard de la loi naturelle, de quelque impulsion ou de quelque penchant, et la volonté ne se donne plus elle-même la loi, mais seulement le précepte d’une obéissance raisonnable à une loi pathologique [2]. Mais la maxime qui, dans ce cas, ne peut jamais contenir en soi la forme universellement législative, non seulement ne fonde de cette manière aucune obligation, mais elle est elle-même opposée au principe  d’une raison pure pratique, et par conséquent aussi à l’intention morale, quand même l’action qui en résulte serait conforme à la loi.

 

 

Kant Critique de la raison pratique (1788)

Traduction François Picavet

Première partie,Théorème IV,P33

PUF 1965

Exposé : Pascal, philosophie et religion

Voici un exposé remarquable de l’une de mes élèves:

Introduction aux Pensées sur la religion de Pascal :

L’Apologétique contre la philosophie.

L’idée « d’apologétique contre la philosophie » peut surprendre, car le statut de Pascal en tant que philosophe est communément perçu comme une évidence. Cependant, la réalité est bien plus complexe qu’elle n’y paraît.

La vie de Pascal (1623-1662) a été courte et très remplie. Il ne s’est pas seulement intéressé à la religion, il a également été un brillant scientifique très admiré dés son époque par les plus grands (Descartes, Leibniz). Cependant, il n’y a pas consacré beaucoup de temps car, comme le pensait Descartes, il ne s’agissait selon lui que d’un entraînement vers « un usage spirituel et religieux». Il s’est converti deux fois (1646 et en 1653), pourtant cela ne signifie pas, comme on le croit souvent, qu’il y eut une profonde rupture entre une vie mondaine et scientifique dans la première partie de sa vie, puis une vie religieuse dans la deuxième partie de sa vie. Il a continué ses recherches physiques et mathématiques et a poursuivi des activités mondaines après chacune de ses conversions. Le statut de son œuvre est également complexe, car il n’a pas laissé ou publié d’écrits ou d’essais réellement aboutis. Les Pensées elles-mêmes ne sont qu’un ensemble de brouillons, de notes abrégées, de citations répertoriées selon un ordre choisi par l’éditeur. Pascal avait une personnalité combattive ; il a défendu plusieurs causes diverses. il souhaitait convaincre de la réalité de la nouvelle physique tout comme défendre Antoine Arnault (co-auteur de la Logique de Port-Royal) condamné par la Sorbonne. Mais son principal combat est celui pour le christianisme. Le premier combat qu’il faut alors mener contre la concupiscence se fait par la conversion. Le deuxième combat doit être mené par l’apologétique pour convaincre les athées ou croyants assez indifférents.

L’apologétique d’un converti

Pour Pascal, « se convertir » a un sens différent de celui du langage courant. Cela ne se limite pas du stade de l’incroyance à celui de croyance. Cela peut aussi concerner le passage d’un stade de chrétien sociologique à une vie structurée par la pensée chrétienne. Un véritable chrétien doit selon lui consacrer tous ses efforts à obtenir la grâce. Il doit avoir conscience qu’il n’est rien devant Dieu. Toute sa vie doit être structurée selon les exigences du christianisme : à chacune de ses deux conversions successives, Pascal semble toujours plus soucieux de son salut et d’intégrer davantage le christianisme. Une fois converti, Pascal cherche également la conversion d’autrui.

Au sens premier, une « apologie » est un discours visant à défendre une personne contre une accusation. Une apologie de la religion va la défendre contre les attaques qui lui ont adressées, dans le but de convertir. Elle va donc se baser non seulement sur une argumentation développée, mais également par des moyens rhétoriques. La rhétorique suppose une adaptation selon l’auditoire : Pascal désire s’adresser aux gens du monde, nobles ou bourgeois, incroyants ou croyants « tièdes », qu’il connaît bien pour les avoir    beaucoup fréquentés. Le projet d’écrire cette apologie prend forme peu à peu, pourtant ce projet ne va pas de soi. En effet, selon Pascal lui-même, la conversion ne dépend pas de l’individu, mais de la volonté de Dieu. Son idée de convertir par l’apologie de la religion semble donc inconséquente. Cependant, on doit considérer qu’elle a pour but de seulement préparer l’individu à recevoir la grâce de Dieu. Elle doit mettre en valeur la religion afin qu’elle soit considérée comme respectable, donner envie de vivre en chrétien.

Comment Pascal aurait-il réalisé ce projet ? Une des questions les plus controversées est celle du plan que Pascal aurait choisi pour écrire son apologie, et donc quel devrait être l’ordre des Pensées.

Plan de l’apologie et ordre des « pensées »

L’ouvrage de Pascal n’étant ni abouti, ni entamé, on ignore jusqu’à ce par quoi il aurait commencé. Les indications ne manquent pourtant pas, glissées dans certaines pensées consacrées au plan et grâce à un classement par liasses de ces pensées par Pascal lui-même. On peut donc esquisser une idée vraisemblable de son mouvement d’ensemble, à défaut d’un plan précis.

L’apologie devait tout d’abord décrire pourquoi l’Homme est misérable sans Dieu, par la faiblesse de sa raison et la suprématie de son imagination, par un bonheur rendu impossible et une mort certaine. Puis désigner la contradiction dans l’Homme puisqu’il est par ailleurs d’une inexplicable grandeur.  Il pense, désire le bonheur et veut atteindre la vérité.

Il fallait ensuite expliquer et surmonter cette contradiction. Pour Pascal, les philosophes ne peuvent parvenir à résoudre cette difficulté car la simple raison est impuissante.  Mais la religion chrétienne le peut, grâce au dogme du pêché originel : l’Homme a failli. Il garde des traces partielles de sa nature première, qui était la perfection. Cette idée apporte l’espoir de la rédemption, d’une grâce possible de Dieu.

Il reste cependant difficile de confirmer cette structure car « l’ordre de la charité » (du discours amoureux ou de celui qui veut inciter à l’amour de Dieu) n’est pas celui de l’ordre argumentatif de la géométrie (hypothético-déductif). Il s’agit seulement d’un texte polarisé par le sujet de l’être aimé (Dieu).

Quel sera donc le style argumentatif de Pascal et en quoi se distingue-t-il de la philosophie ?

Apologétique de rupture

Le genre apologétique existait avant Pascal. Ce genre était peu estimé, car considéré comme en-dessous de la théologie et à objectif propagandiste. La tâche inachevée de Pascal est pourtant une réussite intellectuelle, rhétorique et, en un sens, philosophique.

On peut parler de deux types d’apologie : l’apologie de continuité et l’apologie de rupture. La première tente de démontrer l’omniprésence implicite de Dieu, par exemple parce que l’Homme aime l’art. Elle vise donc à convaincre que tout Homme est croyant sans le savoir. La conversion ne ferait que rendre cohérente l’existence humaine. Pascal s’oppose totalement à cette thèse.

Selon lui, la vie humaine n’est absolument rien. Il ne parle pas de cohérence de l’existence humaine pour inciter à la conversion, car celle-ci n’est due qu’à la grâce de Dieu. Cette conversion doit bouleverser la vie humaine et non s’y ajouter : on doit choisir de façon radicale entre l’amour des choses terrestres d’un côté, et l’amour de Dieu de l’autre.

L’idée de discontinuité est très importante chez Pascal. Selon lui la pensée est de trois ordres : l’ordre de la chair (le plaisir, la gloire), l’ordre de l’esprit (la connaissance) et l’ordre de la charité (l’amour de Dieu). On ne peut en aucun cas passer de l’un à l’autre. La conversion est donc une nouvelle fois soulignée comme étant une rupture.

L’exclusion de la philosophie

Cela introduit l’idée d’inutilité de la philosophie, qui est incertaine, fragile. Pour les modernes, la philosophie est avant tout un exercice de pensée. Mais pour les Anciens, la philosophie doit amener le sage au bonheur, à la complétude. La philosophie peut alors apparaître comme un moyen de salut possible. Cette idée horrifie Pascal, car il ne suffit pas de se convertir, il faut opérer la bonne conversion, la conversion chrétienne et non la conversion philosophique. Il doit donc s’atteler à montrer l’échec de la philosophie car selon lui, elle échoue dans ses deux objectifs : connaître l’Homme, et lui apporter le bonheur. La religion chrétienne, elle, en est capable.

Il va présenter l’histoire de la philosophie comme un éternel combat entre deux conceptions : le stoïcisme, qui voit la grandeur sans voir la misère, et le scepticisme qui voit la misère sans voir la grandeur ; d’un côté Epictète vante la puissance de la volonté humaine et de l’autre Montaigne souligne la folie des Hommes. Chacun d’eux a, selon Pascal décrit avec fidélité ce qu’il a vu, mais n’a eu qu’une vision partielle de la réalité. Cependant une « synthèse » des deux philosophies n’aurait aucun sens. Il faut donc renoncer aux deux à la fois.

D’autre part, le stoïcisme comme le scepticisme a pour fin de trouver une conduite à suivre dans l’existence, et leurs attitudes orgueilleuse ou égoïste rend impossible la grâce de Dieu. Connaître ces philosophies n’est pourtant pas dangereux à condition de n’en conclure que leur profonde inutilité. Encore une fois, la discontinuité et la volonté de rupture réapparaît : il faut renier de façon radicale la Philosophie. Toute l’apologie de Pascal repose sur l’ambition de démontrer que la religion chrétienne réussit là où la philosophie a failli. Ainsi, la conversion chrétienne serait la seule envisageable.

Renoncer à la philosophie pour la foi sous-entend pourtant considérer la raison comme très limitée, et donc se remettre totalement à Dieu.

Anthropologie de la Nature déchue

Montaigne et Epictète avaient raison tous deux : l’Homme est malmené par la contradiction entre sa grandeur et sa misère. Et cela s’explique par le dogme du pêché originel. L’Homme a été crée parfait, mais a désiré se passer de Dieu. Il est donc à présent déchiré entre l’instinct qui lui reste de chercher le bonheur en Dieu, et sa concupiscence qui l’en empêche.

La corruption de l’Homme est irrémédiable. Cependant, Jésus-Christ a été envoyé pour apporter une rédemption possible ; étant à la fois Homme et Dieu, il rappelle à l’Homme sa nature première. Il vainc la mort par la résurrection : on doit en conclure que la mort n’est que la punition du pêché originel, donc heureuse.

Pour Pascal, le discours chrétien apporte la clé des problèmes de la philosophie : le dogme et les connaissances de l’Homme sur l’Homme se concilient, et on peut espérer le bonheur.

Examen philosophique de l’anthropologie de Pascal

L’argumentation de Pascal se montre extrêmement cohérente : si l’on admet le dogme du pêché originel, tout ce qui tourne autour de l’Homme (la justice, son désir insatiable, l’imagination, etc.) peut être expliqués.

L’admission d’un tel dogme ne va pas de soi, car elle implique l’hérédité d’une punition : il semble injuste d’être rendu responsable d’une faute commise par nos pères. Par ailleurs, elle dévalorise la raison, qui a été corrompue. Cependant notre condition peut être expliquée par ce dogme. L’Homme sans le pêché originel, et l’idée du pêché originel sont deux thèses inconcevables, mais la seconde est la plus évidente compte tenue de sa puissance explicative. Le déchirement entre la philosophie d’Epictète et celle de Montaigne se justifie. L’énigme de la nature humaine contradictoire (pleine à la fois de grandeur et de misère) se comprend enfin.

Il demeure pourtant un paradoxe. En effet, l’explication qui s’impose ici à la raison est fondée sur l’acceptation entière d’une thèse qui est un mystère.

Impuissance et puissance de la raison

Pascal n’a fait aucune démonstration lorsqu’il avance la thèse selon laquelle l’idée du pêché originel est moins inconcevable que l’absence du pêché originel. Il en est de même lorsqu’il affirme que l’évidence du christianisme est supérieure ou égale à l’évidence contraire. Le christianisme est selon lui conforme à la raison, et non démontrable par la raison.

La notion de raison peut prendre trois sens

La raison est tout d’abord la capacité de démonstrations à condition de disposer de certitudes initiales, comme pour les mathématiques. On peut lui reprocher la fragilité de ses fondements. Elle est également la capacité de connaissances, au sens métaphysique. Mais c’est à elle que Pascal reproche les débordements que sont les illusions et l’orgueil. Enfin, elle est la capacité de cohérence : on peut discerner ce qui a du sens. Pascal l’oppose à ce qu’il appelle « folie ».

Il affirme que la religion chrétienne est une folie, mais seulement si l’on en suit les critères des Grecs, qui eux-mêmes étaient excessivement orgueilleux. Ainsi, la religion chrétienne reste cohérente avec elle-même puisque, admettant qu’elle est une folie, elle refuse d’être démontrée. Sans « preuve », la religion chrétienne ne peut prétendre correspondre au deuxième sens de la notion de raison. Mais sa cohérence est démontrée, et elle relève donc de la troisième notion de raison.

Pascal désire donc dans son apologie montrer la cohérence de la religion chrétienne par le rejet de la conception classique de la raison. Mais montrer une cohérence relève encore du domaine de la raison, et c’est la raison humble, découlant du christianisme, qui va montrer que la raison est limitée et doit parfois s’effacer.

L’argument des deux infinis et l’argument du pari

Pascal s’est beaucoup appuyé sur le concept d’ « infini », car il s’agit d’une preuve que la raison admet quelque chose qu’elle ne peut pas comprendre.

« Disproportion de l’Homme » est une « pensée » traitant de l’infiniment grand et de l’infiniment petit dans l’univers. Ces notions désignent l’homme comme n’étant qu’un détail entre ces deux infinis. Il ne peut donc connaître de stabilité, il ne peut se repérer ni se définir (dans l’infini il ne peut y avoir un système de référence). Cela sous-entend que L’Homme n’a aucune valeur par lui-même, preuve de l’antihumanisme religieux de Pascal. C’est le Christ qui, par sa venue, offre à l’Homme un centre dans l’histoire et dans l’univers.

Dans un autre fragment de texte, dit « argument du pari », Pascal ne s’intéresse plus seulement à l’infini en physique et en cosmologie, mais en mathématiques. Il y est dit que le principe du pari est avantageux si le gain possible est supérieur à la mise.

Si l’on applique cela à l’existence de l’individu, la mise est la vie terrestre : sacrifier une vie de plaisirs contre une chance sur deux d’obtenir la vie éternelle. Il s’agit d’un pari avantageux puisque la mise est finie et qu’il y a une chance sur deux de gagner l’infini.

Cette thèse a été très critiquée, pour trois principales raisons. Tout d’abord le pari dépend de l’existence même de l’enjeu (l’enjeu étant Dieu et la vie éternelle), ce qui ne devrait pas être le cas dans un pari. Ensuite, la valeur de la vie est nulle si Dieu existe, mais représente l’infini si la mort est le néant : la valeur de la mise dépend donc du résultat du jeu. Enfin, on peut qualifier d’immoral de rabaisser la religion à un simple pari.

Pascal ne cherche pas à démontrer que « parier » sur Dieu est seulement avantageux, et à motiver ainsi la conversion. Mais le lecteur est invité à penser que se convertir au christianisme est raisonnable, puisque cela peut être assimilé à une démonstration mathématique.

Pascal et la philosophie

Tout nous mène à penser que le rapport de Pascal à la philosophie est, bien que subtil, réellement ambiguë. En effet, si, comme il le dit, la raison doit se soumettre à la volonté divine, l’apologie ne peut que montrer que le christianisme ne contredit pas la raison. En reprenant la formule attribuée à Aristote, « montrer qu’il ne faut pas philosopher, c’est encore philosopher », on voit que c’est précisément ce que fait Pascal. Donc il montre que la religion fait preuve de plus de raison et « philosophe » mieux que la philosophie, tout en rejetant la philosophie.

Le rôle de la philosophie est de rendre raison. Pascal semble souhaiter substituer la philosophie à la religion. La religion peut rendre raison de toute chose, mais on ne peut rendre raison de la religion. Tout comme la philosophie, elle rend raison, mais elle ne repose pas seulement sur la raison, mais également sur la foi. Cela dégrade la philosophie lorsqu’elle est indépendante de la foi.

Les textes de Pascal sont sujets à polémique, et bousculent donc la philosophie. Pascal n’a pas inventé une philosophie de la religion. Les Pensées ne sont pas non plus un texte découlant d’une idée religieuse préconçue. Il s’agit d’une explication religieuse par le moyen de la philosophie. Elle heurte la philosophie en empruntant les moyens propres à la philosophie.

Indépendamment de leur but apologétique, les thèmes abordés par Pascal (le décentrement du monde, la rationalité du pari, la recherche d’un point fixe qui serait centre de l’Univers) restent extrêmement puissants. Ainsi, bien qu’il s’agisse d’un texte écrit pour motiver notre conversion, on peut l’étudier d’un point de vue philosophique.

Héloïse Darves-Bornoz

La raison est commune à tous (Malebranche)

  Malebranche montre ici que tous les hommes possèdent une sorte de savoir qui ne provient pas de l’expérience:

 

«  Je vois que deux et deux font quatre et qu’il faut préférer son mai à son chien, et je suis certain qu’il n’y a point d’homme au monde qui ne le puisse voir  aussi bien que moi. Or je ne vois pas ces vérités dans l’esprit des autres : comme les autres ne le voient point dans le mien. Il est donc nécessaire qu’il y ait une Raison universelle qui m’éclaire, e tout ce qu’il y a d’intelligences. Car si la raison que je consulte n’était pas la même qui répond aux chinois, il est évident que je ne pourrais pas être aussi assuré que je le suis, que les chinois voient les mêmes vérités que je vois. Ainsi la Raison que nous consultons quand nous rentrons dans nous-mêmes, est une Raison universelle. Je dis : quand nous rentrons dans nous-mêmes, car je ne parle pas ici de la raison que suit un homme passionné. Lorsqu’un homme préfère la vie de son cheval à celle de son cocher, il a ses raisons, mais ce sont des raisons particulières dont tout homme raisonnable a horreur. Ce sont des raisons qui dans le fond ne sont pas raisonnables, parce qu’elles ne sont pas conformes à la souveraine  Raison, ou à la raison universelle que tous les hommes consutltent ». De la recherche de la vérité, X ième Eclaircissement 

L’animal n’a point conscience , texte d’ Alain

L’animal n’éprouve  pas de passion, parce qu’il n’est pas doué  de conscience, c’est-à-dire de conscience  morale :

                                                                           

 

« Les animaux, autant que l’on peut deviner, n’ont point de passions. Un animal mord ou s’enfuit selon l’occasion; je ne dirai pas qu’il connaît la colère ou la peur, car rien ne laisse soupçonner qu’il veuille résister à l’une ou à l’autre, ni qu’il se sente vaincu par l’une ou par l’autre. Or c’est aussi pour la même raison que je suppose qu’il n’a point conscience. Remarquez que ce qui se fait par l’homme sans hésitation, sans doute de soi, sans blâme de soi, est aussi sans conscience. Conscience suppose arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi. Il arrive que, dans les terreurs paniques, l’homme est emporté comme une chose. Sans hésitation, sans délibération, sans égard d’aucune sorte. Il ne sait plus alors ce qu’il fait. Mais observez les actions habituelles tant qu’elles ne rencontrent point d’obstacles, nous ne savons pas non plus ce que nous faisons. Le réveil vient toujours avec le doute; il ne s’en sépare point. De même celui qui suit la passion n’a point de passion. La colère, le désir, la peur, ne sont plus alors que des mouvements ».
Alain, Propos, 5 avril 1924, t. II, Gallimard, colt. « Bibliothèque de la Pléiade», 1970, p. 624.

Hume, la raison et le petit doigt

Pour Hume  la raison ne peut pas fonder la morale  car elle ne nous dicte pas nécessairement des choix altruistes: 

« Si une passion ne se fonde pas sur une fausse supposition et si elle ne choisit pas des moyens impropres à atteindre la fin, l’entendement ne peut ni la justifier, ni la condamner. Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon petit doigt ; Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse de me ruiner complètement  pour prévenir le moindre malaise d’un Indien ou d’une personne complètement inconnue de moi. Il est aussi peu contraire à la raison de préférer à mon plus grand bien propre un bien reconnu moindre et d’aimer plus ardemment celui-ci que celui-là. Un bien banal peut, en raison de certaines circonstances, produire un désir supérieur à celui qui naît du plaisir le plus grand et le plus estimable ; et il n’y a là rien de plus extraordinaire que de voir, en mécanique, un poids d’une livre en soulever un autre de cent livres grâce à l’avantage de sa situation. … Bref, une passion doit s’accompagner de quelque faux jugement pour être déraisonnable ; mais alors ce n’est pas la passion qui est déraisonnable, c’est le jugement »  Trait de la nature humaine  Tome I,  p 526,  ( Aubier ).

Le coeur et la raison (texte de Pascal)

Pascal

La raison n’est pas toute-puissante. Comprendre les intentions de  Dieu n’est pas en son pouvoir. Faut-il pour autant s’abstenir de réfléchir, de raisonner ? Pascal montre ici au contraire que c’est la raison elle-même qui nous indique ses propres limites.

183-253 Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison.

188-267 La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ; elle n’est que faible, si elle ne va jusqu’à connaître cela.

Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ?

423-277 Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses.

Je dis que le cœur aime l’être universel naturellement, et soi-même naturellement selon qu’il s’y adonne 1 ; et il se durcit contre l’un ou l’autre à son choix. Vous avez rejeté l’un et conservé l’autre : est-ce par raison que vous vous aimez ?

424-278 C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison.

 

Blaise Pascal, Pensées (1657-1662) « Des moyens de croire », Œuvres complètes, Ed. du Seuil, Coll. L’Intégrale, 1963, p 524 et 552

 

NOTE 1 : Selon qu’il s’y adonne : comme il lui convient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’homme, animal politique et doué de langage (Texte d’Aristote)

©femme grecqueL’homme est un « animal politique ». Aristote relève cette spécificité en l’associant étroitement au langage, en tant qu’il est à la source des communautés humaines.


« Il est évident que l’homme est un animal politique plus que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; or seul parmi les animaux l’homme a un langage. Certes la voix est le signe du douloureux et de l’agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature, en effet, est parvenue jusqu’au point d’éprouver la sensation du douloureux et de l’agréable et de se les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste. Il n’y a en effet qu’une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or avoir de telles notions en commun c’est ce qui fait une famille et une cité. »

 

Aristote, Les Politiques [environ 325-323 av. J.C.], Livre I, chapitre 2, 1253 a 8 – 1253 a 19, trad. par P. Pellegrin, GF, 1990, p. 91 – 92