L’histoire n’est pas un système (texte de Tocqueville)

Une lecture  éclairée de l’histoire s’interdira toute approche systématique.Plus subtile, plus complexe, elle s’efforcera  de prendre en compte les divers aspects de la rationalité historique.

 

J’ai vécu avec des gens de lettres, qui ont écrit l’histoire sans se mêler aux affaires, et avec des hommes politiques, qui ne ne sont jamais occupés qu’à produire les événements sans songer à les décrire. J’ai toujours remarqué que les premiers voyaient partout des causes générales, tandis que les autres, vivant au milieu du décousu des faits journaliers, se figuraient volontiers que tout devait être attribué à des incidents particuliers, et que les petits ressorts, qu’ils faisaient sans cesse jouer dans leurs mains, étaient les mêmes que ceux qui font remuer le monde. Il est à croire que les uns et les autres se trompent.

 Je hais, pour ma part, ces systèmes absolus, qui font dépendre tous les événements de l’histoire de grandes causes premières se liant les unes aux autres par une chaîne fatale, et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l’histoire du genre humain. Je les trouve étroits dans leur prétendue grandeur, et faux sous leur air de vérité mathématique. Je crois, n’en déplaise aux écrivains qui ont inventé ces sublimes théories pour nourrir leur vanité et faciliter leur travail, que beaucoup de faits historiques importants ne sauraient être expliqués que par des circonstances accidentelles, et que beaucoup d’autres restent inexplicables ; qu’enfin le hasard ou plutôt cet enchevêtrement de causes secondes, que nous appelons ainsi faute de savoir le démêler, entre  pour beaucoup dans tout  ce que nous voyons sur le théâtre du monde ; mais je crois fermement que le hasard n’y fait rien, qui ne soit préparé à l’avance. Les faits antérieurs, la nature des institutions, le tour des esprits, l’état des mœurs, sont les matériaux avec lesquels il compose ces impromptus qui nous étonnent et  qui nous effraient.
La révolution de Février 1 , comme tous les autres grands  événements de ce genre, naquit de causes générales fécondées, si l’on peut ainsi parler, par des accidents ; et il serait aussi superficiel de la faire découler nécessairement des premières, que de l’attribuer uniquement aux seconds.

 Alexis de Tocqueville, Souvenirs (1850-1851), Deuxième partie, Chapitre 1, Gallimard, Collection Folio-histoire, 1999,  pp 84-85.

NOTE 1 : Février 1848.

 

 

 

 

 

 

La démonstration (fiche)

Axiomes : (etym : grec axioma, « prix », « valeur », « principe », « axiome ») 1) Chez les grecs : proposition et principe évident et démontrable 2) Actuellement : notions de bases ou hypothèses abstraites posées librement comme telles, et qui servent de point de départ pour fonder une science cohérente

Axiomatisation : opération par laquelle on formalise un système logique ou mathématique, en explicitant les termes non définis et les propositions non démontrées, ces dernières étant présentées comme de simples hypothèses (axiomes).

Démonstration : (etym : latin demonstratio, action de montrer, de faire voir, déduction) 1) Sens ordinaire : opération permettant d’établir la vérité d’une thèse soit par des expériences soit par un raisonnement solide c’est-à-dire et logiquement incontestable. 2) Logique : raisonnement qui consiste à passer de propositions préalablement admises à une autre qui en résulte nécessairement. Le modèle est fourni, dans la logique d’Aristote, par le syllogisme 3) Mathématiques : raisonnement constructif qui procède par substitution de grandeurs égales ou équivalentes 3) Epistémologie et philosophie : (par extension) établissement d’un fait, d’une loi, ou d’une théorie aux moyens de procédés suffisamment rigoureux pour la rendre indubitables. Lé démonstration apparaît en principe et par définition comme le fondement de la certitude, aussi bien en sciences qu’en philosophie. Pourtant toute démonstration, en logique, en maths ou en philosophie, est toujours suspendue à des vérités premières indémontrables.

Syllogisme 🙁etym : grec sullogismos «  calcul », « compte », « raisonnement ») Type de déduction formelle telle que deux propositions appelées prémisses étant posées, on en tire une troisième appelée conclusion qui en découle nécessairement. Exemple : « Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme. Donc (conclusion) Socrate est mortel ».

Notions communes : Chez Spinoza : principe rationnel appartenant à tous les hommes, et qui peut avoir le statut d’axiome.

Idée adéquate : (etym latin idea, « forme visible », « aspect », et adaeqare, « rendre égal ») : chez Spinoza :« J’entends par idée adéquate une idée qui, pour autant qu’on la considère en elle-même et sans relation à un objet, a toutes les propriétés ou dénominations intrinsèques de l’idée vraie ». Pour Spinoza l’idée adéquate contient en elle-même sa propre cause, celui qui la possède, la possède donc intégralement : la connaissance adéquate est une connaissance complète, intégrale.

Induction : (etym latin inductio : action d’amener, de conduire vers) Opération intellectuelle relevant de la conjecture qui conclut de la régularité observée de certains faits à leur constance (exemples : les chiens connus aboient. Donc tous les chiens aboient).

Loi de Durkheim concernant le suicide : selon cette loi, la probabilité de se suicider pour un individu, est inversement proportionnelle au degré d’intégration de l’individu dans sa communauté.

Expérience cruciale : toute expérience décisive permettant de décider en faveur, ou à l’encontre, d’une hypothèse scientifique. Exemple : la découverte des phénomènes d’interférence ont permis d’écarter un temps l’hypothèse de la nature corpusculaire de la lumière et de retenir l’hypothèse de son caractère ondulatoire.

Evidence : (etym : de videre « voir », et ex : « après ») : caractère de ce qui s’impose comme manifestement vrai et qui emporte, de ce fait, nécessairement l’adhésion de l’esprit.

Métalangage : (etym, grec de méta, « par delà » ) : langage portant sur le langage, se référant au langage et non à l’expérience.

L’histoire peut-elle justifier le mal?

histoire-goya-tres-de-mayo.jpgPréparation à la dissertation

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Les termes du sujet
1. En quel sens faut-il prendre le mot «histoire»? Au sens du devenir (la réalité historique) ou bien du discours (l’histoire composée par l’historien)?
2. Quelles sont les sens usuels du verbe «justifier»? Quel est le plus pertinent dans le contexte de ce sujet? Distinguez bien «expliquer» et «justifier».
3. Cherchez quels sont les trois acceptions possibles du concept de mal en philosophie (mal métaphysique, physique et moral). Quel est le sens de ce terme dans la vie courante (appuyez-vous sur plusieurs exemples, éventuellement contradictoires)? Quels sont les événements ou les circonstances qui éveillent le plus souvent la réprobation ou l’indignation?
Les présupposés du sujet
4. La possibilité, pour l’histoire, de justifier le mal, peut être envisagée dans un sens religieux: l’histoire est alors connue comme une Providence. Cherchez le sens de ce mot dans un dictionnaire. En quel sens une histoire providentielle justifie-t-elle le mal?
5. De façon générale, le mal doit-il être «justifié»? Doit-on lui trouver une signification, un intérêt, un but? Quelles objections un tel souci de justification du mal peut-il appeler?
6. Dans la vie courante, peut-il nous arriver de justifier le mal? Appuyez-vous sur des exemples empruntés à la vie quotidienne, et distinguez bien «expliquer» et «justifier»
7. Supposer que l’histoire puisse justifier le mal, n’est-ce pas supposer que l’histoire est un sujet qui pense et qui juge? Est-ce le cas?
Éléments pour une problématique
8. Le mal, dans l’histoire (la souffrance inutile, la violence gratuite des hommes…) est un fait difficilement contestable. Le sujet pourrait être en parti reformulé ainsi: «Le mal est-il absolu ou bien
tif?» S’il est relatif, cela signifie-t-il que ce qui est mal d’un certain point de vue est bien (juste ou profitable) d’un autre point de vue?
9. L’histoire est-elle comparable à une personne ou à une instance (telle qu’un tribunal) susceptible de rendre un verdict, voire d’acquitter les responsables du mal? Si ce n’est pas le cas, à quoi ou à qui le terme «histoire» renvoie-t-il ici: aux historiens qui construisent le récit de l’histoire en tentant d’en dégager le sens? aux philosophes qui se demandent, notamment, si l’histoire est un progrès (justifiant le mal)? à d’autres personnes ou instances?
10. Supposons que l’histoire puisse justifier le mal: doit-elle le faire? Y a-t-il quelqu’un qui soit habilité pour décider que la violence et la mort ont été (ou seront) utiles et profitables du point de vue du progrès? Le souci de justifier le mat (et donc d’en nier le caractère intolérable) ne peut-il être contesté, aussi bien en général que dans le cas particulier examiné ici?