La vérité

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Fiche La vérité

Vérité  (etym : latin veritas, de verus, vrai) 1) Sens courant : caractère de conformité d’un discours, d’une proposition, d’une thèse ou d’une représentation quelconque, à la réalité. 2) Philosophie : 1)  Saint Thomas et scolastique : c’est  » l’adéquation (ou conformité) de la chose avec l’intelligence « .  Cette conception est aujourd’hui,  en gros,  celle qui a été retenue par le  sens commun 2) Acception générale : caractère des jugements auxquels on ne peut qu’accorder son assentiment, c’est-à-dire  qui s’imposent à tous les esprits, et qui fondent et sollicitent l’accord de tous les hommes de bonne foi. Les philosophes, en accord sur ce point , à nouveau, avec le sens commun, retiennent trois types de critères permettant de contrôler ou de reconnaître la vérité : l’évidence pour les vérités premières (axiome), la démonstration ou le caractère démontrable, pour les propositions et les  théories, et la vérifiabilité  (confrontation concluante avec les données expérimentales) pour tout ce qui a trait à  l’expérience. 3) Epistémologie :  correspondance de l’hypothèse ou de  telle ou telle proposition  avec les données observables,  et cohérence de cette hypothèse avec l’ensemble de la théorie scientifique concernée. Pour le philosophe Karl Popper, toute théorie scientifique est falsifiable, c’est-à-dire qu’elle risque toujours d’être invalidée, au moins partiellement, par des faits nouveaux qui la contrediraient. 4) Logique : accord de la pensée avec elle-même. Toutefois, la  » vérité  »  logique, dite aussi validité, ou vérité formelle, n’est qu’une condition de possibilité de la vérité. La logique ne peut rien nous apprendre sur les choses elles-mêmes, c’est-à-dire sur la vérité  » matérielle  » qui ne peut être acquise que par l’expérience.
Vrai : (etym : latin verus,  » vrai « )  Conforme au réel ou (et) cohérent. Le vrai est  toujours une relation  (entre l’esprit et les choses, ou des esprits entre eux, ou du discours avec ses propres prémisses). Donc l’idée de vérité absolue (non relative) ou encore indépendante du jugement  des hommes, est très problématique.   En outre, le vrai implique le langage, donc est en grande partie conventionnel.
Réel  (etym :  latin realis, de res,  » chose « ,  » objet « ) Tout ce qui existe à un titre quelconque. Les apparences, les faits sont (plus ou moins) réels. Mais ils ne sont pas  » vrais « . Les idées ou les formes intelligibles peuvent être réelles. Non pas vraies.
Vérifiable/vérifié : Ce dont la vérité peut être établie, prouvée. Vérifié : Ce qui est effectivement attesté au moment où l’on parle. Les théories scientifiques sont vraies et  vérifiables, mais pas toujours vérifiées (cela dépend du niveau des dispositifs de vérification à un moment donné). Elles peuvent être  » falsifiées  » c’est-à-dire contredites, infirmées par certaines expériences.
Vérités scientifiques : Elles sont relatives (au secteur de l’être impliqué) et provisoires. Mais les vérités scientifiques ne deviennent pas  » fausses « . Les théories scientifiques sont des approximations, des fictions, toujours susceptibles d’être  réfutées ( » falsifiées), puis remaniées. Mais elles ne deviennent pas fausses.  Leur vérité est relativisée. Les révolutions scientifiques sont des changements de paradigmes. Les théories  anciennes sont englobées par les suivantes (la théorie d’Einstein englobe celle de Newton, la théorie de Darwin  dépasse  celle de Lamarck, tout en en adoptant son postulat de base etc…). Bref, ni en sciences ni ailleurs, le vrai (à un moment donné) ne devient faux. La théorie de Ptolémée n’était pas scientifique, pas plus que celles des alchimistes (chaque science a une date de naissance précise).
Vérace, véracité : Qui ne veut pas tromper. Se dit de Dieu, supposé vérace.
Vérité révélée :  (de revelare,  » découvrir « ) vérité cachée , inaccessible à la raison et transmise aux hommes par des voies  surnaturelles.
A priori : expression latine : littéralement :  » antérieur à l’expérience « . Chez Kant : vérités universelles et nécessaires (formes de la sensibilité, catégories de l’entendement et idées de la raison).
Valide : (etym : latin validus, validitas,  » fort « ,  » puissant « ) Non contradictoire. Synonyme : cohérent.  Se dit des discours argumentés. Mais un discours  logique (donc cohérent) peut être  faux c’est-à-dire en contradiction avec le réel si  l’une de ses prémisses est  fausse.
 

Art, instrument d’exploration du réel (texte de Bergson)

©damien hirstL’art :
une perception étendue

H. BERGSON (1859-1941)
L’artiste  nous donne accès  non pas à une représentation fantaisiste  de la réalité, mais à la réalité même, beaucoup plus étrangère à la conscience usuelle que nous ne pourrions le croire:

« À quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent, qui pouvaient être représentés en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l’artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large place à l’imitation, je veux dire la peinture ; les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Turner, pour ne citer que ceux-là, ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. – Dira-t-on qu’ils n’ont pas vu, mais créé, qu’ils nous ont livré des produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu’elles nous plaisent, et que nous nous amusons simplement à regarder la nature à travers l’image que les grands peintres nous en ont tracée ? – C’est vrai dans une certaine mesure; mais, s’il en était uniquement ainsi, pourquoi dirionsnous de certaines oeuvres – celles des maîtres – qu’elles sont vraies? Où serait la différence entre le grand art et la pure fantaisie? Approfondissons ce que nous éprouvons devant un Turner ou un Corot : nous trouverons que si nous les acceptons et les admirons, c’est que nous avions déjà perçu quelque chose de ce qu’ils nous montrent. Mais nous avions perçu sans apercevoir. C’était, pour nous, une vision brillante et évanouissante, perdue dans la foule de ces visions également brillantes, également évanouissantes, qui se recouvrent dans notre expérience comme des dissolving views et qui constituent par leur interférence réciproque, la vision pâle et décolorée que nous avons habituellement des choses. Le peintre l’a isolée ; il l’a si bien fixée sur la toile que, désormais, nous ne pourrons nous empêcher d’apercevoir dans la réalité ce qu’il y a vu lui-même ».
Henri BERGSON, Matière et Mémoire (1896), PUF, 1968, p. 148 sq.

Texte de Proust: l’art démultiplie le réel

vue-de-delft-ver-meer.jpgLes artistes nous donnent accès à des univers qui existent sans eux mais que nous découvrons grâce à eux:

« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles par ce que l’intelligence ne les a pas « développés ». Notre vie, et aussi la vie des autres. Le style, pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous voyons le monde se démultiplier, et, autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent à l’infini, et, bien des siècles après que s’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient encore leur rayon spécial » .
Marcel Proust, Recherche du temps perdu Tome III , Pléiade, p 895