Le Bien et le Mal (au cinéma)

Vous devez trouver une petite demi-heure pour écouter cette émission sur France culture,  (Questions éthiques de M. Canto-Sperber avec Carole Desbarats)

 

 

 

 

 

Pourquoi sommes-nous fascinés par ces personnages qui sont l’incarnation du mal? Pourquoi les cinéastes rendent-ils toujours sympathiques et attrayants ces tueurs et ces monstres qui dans la vie n’ont rien de plaisant? Un tel traitement du mal au cinéma est-il acceptable? Est-il moralement condamnable? Vous pouvez aussi lire mon article sur ce sujet (quelle est la responsabilité des images dans une vision cynique du monde qui tend à être la nôtre aujourd’hui ? ici)

Le cinéma, septième art

 Clément Rosset s’interroge ici sur le statut de la « réalité cinématographique ».

Il se  demande notamment à quoi tient le plaisir que procure le cinéma. Et si ce plaisir est de l’ordre du  divertissement, le cinéma peut-il être tenu pour un art?

« La similitude entre la perception quotidienne et le découpage cinématographique est si grande qu’on peut raisonnablement estimer qu’à forces égales le second finit inévitablement  – si l’on tient compte de l’impact sociologique du cinéma et du nombre d’heures passées en moyenne devant l’écran de cinéma ou de télévision – par influer sur la première : que le  choix des images réelles en vient à être conditionné par la sélection des images   cinématographiques, et qu’ainsi la vision du monde chez l’homme du XXe siècle se rapproche insensiblement de celle que lui suggère le cinéma. Le succès de la bande dessinée moderne, qui s’inspire abondamment du cinéma tant par le choix de ses cadrages que par sa conception générale de l’ordre spatio-temporel, est peut-être un signe avant-coureur de cette future osmose entre la perception du réel et la perception cinématographique.
Quoi qu’il en soit, la réalité cinématographique n’apparaît pas comme très différente de la
réalité tout court. L’une et l’autre se ressemblent de toute façon trop pour qu’on puisse chercher, dans une différence spécifique entre les deux réalités, la raison du prestige de l’une par rapport à l’autre. S’il arrive au cinéma de séduire davantage, ce n’est pas parce  qu’il présente une version améliorée et plus désirable de la réalité, mais plutôt parce qu’il présente cette réalité comme située provisoirement ailleurs, par  conséquent hors de portée du désir et de la crainte de tous les jours.
Le privilège de la réalité cinématographique n’est pas d’être autre que la réalité tout
court, mais de s’y confondre tout en bénéficiant d’une sorte d’ex-territorialité. Toujours  la même chose mais située ailleurs, en un site qu’on ne saurait atteindre ni d’où on ne  saurait être atteint soi-même : la même réalité, ou si l’on veut la réalité même,  miraculeusement tenue à distance. Cette mise à distance de la réalité est la source  principale du plaisir offert par le cinéma, lequel consiste ainsi essentiellement en une jouissance par procuration de ce qui apparaît sur l’écran, soit une participation sans aucun engagement personnel à ce qui s’y montre de plaisant ou d’horrible. Car bonheur et malheur sont ici également désirables, et pour la même raison, dès lors qu’on est assuré qu’ils ne sont pas présentement notre affaire : il est aussi plaisant de voir d’un peu loin le bonheur dont on est privé que de voir, toujours d’un peu loin, le malheur auquel on échappe. Et le  cinéma excelle à satisfaire ces deux appétits apparemment contradictoires, quoique, en fait,  complémentaires. Il nous offre, à volonté, tout ce dont la réalité nous prive alors qu’elle  l’accorde à d’autres et pourrait éventuellement l’accorder à nous-mêmes : buffet dressé par  le meilleur traiteur, maison à la décoration soignée et à la tenue impeccable, femme incomparablement belle et séduisante ».

Propos sur le cinéma PUF, 2001


La perception (texte Jules Lagneau)

Selon Lagneau, il ne faut pas confondre représentation et  perception.

 La première correspond à ce qui est reçu passivement, tandis que la perception identifie l’objet qui produit la représentation. Il en résulte que la perception est un acte de l’entendement qui implique une interprétation et un jugement.

« Si étroitement liées que soient la représentation et la perception, il n’est pas moins nécessaire de les distinguer l’une de l’autre comme deux moments continuellement successifs. Ainsi, qu’un mouvement soudain de ma main se produise devant mes yeux, si je ne saisis que ce mouvement, j’ai une simple représentation. Si je sais que c’est ma main qui a passé devant mes yeux, j’ai une perception, c’est-à-dire une représentation déterminée. Enfin, si je cherche à m’expliquer la cause de ma représentation primitive, je fais acte de connaissance rationnelle. Toutefois il faut remarquer que, dans l’acte même par lequel j’ai interprété ce mouvement comme étant le passage de ma main devant mes yeux, mon entendement est intervenu. Si j’étais un enfant à peine né, il me serait impossible de reconnaître dans ce mouvement le passage d’une main devant un œil. Cette interprétation suppose, d’une part que je sais que tout ce qui se présente à moi dans ma représentation est en moi, et ensuite que j’ai appris quelle espèce d’être doit être conçu pour expliquer cette représentation. Autrement dit la perception suppose ceci de plus que la représentation, à savoir la conception d’un être objectif auquel elle se rapporte, et un ensemble d’habitudes acquises par le moyen desquelles j’ai pu évoquer en moi précisément la représentation de l’objet le plus capable d’expliquer ma représentation. Enfin, en dernier lieu, elle suppose un jugement ferme, définitif, en apparence immédiat, par lequel j’ai appliqué cette construction intérieure d’un objet à ma représentation extérieure, de façon qu’elles fissent corps l’une avec l’autre. Lorsque je perçois un objet extérieur, il ne me semble pas que j’interprète une représentation passive par une représentation active, mais il me semble que cette opération est immédiate, intuitive. La perception est en apparence une intuition immédiate. L’esprit semble passif, alors qu’il est actif. Le côté actif de la perception, l’esprit n’en a généralement pas conscience. Il y a cependant des cas dans lesquels le caractère actif de la perception apparaît distinctement, c’est lorsque l’esprit cherche à voir ou à entendre ; mais, quand il voit ou entend, le côté actif disparaît ».

Jules Lagneau, Célèbres leçons et fragments, PUF., 1950, p.133

 

Image : Klimt, Fishes

 

La perception

Perception : (etym :  latin perceptio, action de recueillir, récolte, de percipere, se saisir de, recueillir, littéralement, prendre à travers) 1)  Sens ordinaire : Action de percevoir c’est-à-dire de réunir des sensations et de  produire des images mentales correspondantes 2) Philosophie : la perception est le mode le plus immédiat de représentation du monde. Pourtant,  le monde ne nous est pas « donné »  comme une collection de sensations qui s’imprimeraient dans notre esprit à la manière  de l’encre  répandue sur une feuille de papier par exemple. En ce qui concerne la perception humaine, on doit  admettre  qu’elle implique une activité mentale d’ordre synthétique opérée par la conscience.  Pour la philosophie idéaliste (Platon, Descartes)  la perception est une source insurmontable  d’erreurs ou, au minimum, d’approximations car notre corps ne nous fournit que des informations floues et disparates et le jugement qui en procède peut toujours être  défaillant. Les empiristes insistent au contraire sur le fait que toute notre connaissance s’enracine dans nos sens et qu’il n’y a pas de savoir  sans représentation physique et intuitive  du monde.   La question de la perception animale  a opposé par ailleurs   Descartes et Leibniz : pour le premier les animaux sont dépourvus de toute appréhension  mentale de leur environnement tandis que le second estime que l’homme et l’animal ont en partage  la perception   (les « petites perceptions » inconscientes leur sont communes) tandis que la conscience les sépare. Aujourd’hui les neurologues et les philosophes rejettent globalement la position cartésienne, tout en reconnaissant à quelques exceptions près que l’intentionnalité est la condition de possibilité d’une forme significative de représentation ; les animaux perçoivent le monde évidemment  mais il est très difficile de savoir s’ils en forment une sorte d’image mentale structurée  ou de vision globale comparable à celle  à laquelle un homme normal peut  prétendre : « Le fait même d’avoir une représentation –donc des états intentionnels- n’est possible que sur un arrière plan conférant aux représentations la propriété d’être représentation de quelque chose » (John Searle  L’intentionnalité) . Voir aussi le chapitre : La force des illusions.

Intentionnalité : terme emprunté par Husserl au psychologue Franz Brentano  qui désigne une caractéristique essentielle de la conscience : « Le mot intentionnalité ne signifie rien d’autre que cette particularité foncière et générale qu’a la conscience d’être conscience de quelque chose » (Husserl) Notre pensée est toujours orientée vers quelque chose : elle témoigne donc de mon insertion dans le monde. Nos  états mentaux ne sont jamais de simples reflets du réel, mais expriment toujours une orientation et une interprétation sans lesquelles  nos représentations seraient dénuées de toute signification.

 

Le « Je » change tout (texte de Kant)

Lorsque l’enfant dit « Je », il devient une personne :

 

« Posséder le Je dans sa représentation :  ce pouvoir place l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité de choses comme le sont les animaux sans raison dont on peut disposer à sa guise ; et ceci même lorsqu’il ne sait pas dire Je, car il l’a dans la pensée ; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement.

Il faut remarquer que l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut être un an après) à dire Je ; avant il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc) ; et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je ; à partir de ce jour il ne revient jamais à l’autre manière de parler. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense ».

 

Kant, Anthropologie pragmatique, Vrin, trad. M. Foucault p.000