Théorie et expérience (texte de Bachelard: science et opinion)

Bachelard

Pour Bachelard, la science commence par détruire l’opinion . Elle ne saurait donc se contenter de suivre l’expérience:

 

« La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort.
L’opinion pense mal; elle ne pense pas: elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion: il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire L’esprit scientifique  nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons-pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la » vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit.
Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique (1938), Vrin, coll. «Bibliothèque des textes philosophiques», 1993, p. 14.

Le positivisme (texte d’Auguste Comte)

 

Auguste Comte considère que ce sont les idées qui gouvernent le monde. Les grandes étapes du développement historique  correspondent à des  » états «   (stades) de l’intelligence. Le troisième est dit  » positif  » (du latin

« positivus », certain, réel) ou encore « scientifique ». Cet état  est  celui de l’âge adulte, pour l’individu come pour les peuples.

 

« L’esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher, dont le caractère est essentiellement différent et même radicalement opposé : d’abord la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là, trois sortes de philosophie, ou de systèmes généraux de conceptions sur l’ensemble des phénomènes, qui s’excluent mutuellement : la première est le point de départ nécessaire de l’intelligence humaine ; la troisième son état fixe et définitif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition.

Dans l’état théologique, l’esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot, vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l’intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l’univers.

Dans l’état métaphysique, qui n’est au fond qu’une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d’engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l’explication consiste alors à assigner pour chacun l’entité correspondante.

Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain, reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L’explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n’est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent  de plus en plus à diminuer le nombre ».

Auguste Comte,

Cours de philosophie positive (1830-1842), Première leçon, t. 1, Hermann, 1975, pp 21-22.

 

 

 

Théorie et expérience (texte d’Aristote)

 

Les sensations ne suffisent pas à constituer la science, car elles ne disent le pourquoi de rien :

 

            « Nous pensons d’ordinaire que le savoir et la faculté de comprendre appartiennent plutôt à l’art qu’à l’expérience, et nous considérons les hommes d’art comme supérieurs aux hommes d’expérience, la sagesse, chez tous les hommes, accompagnant plutôt le savoir; c’est parce que les uns connaissent la cause et que les autres ne la connaissent pas. En effet, les hommes d’expérience connaissent qu’une chose est, mais ils ignorent le pourquoi; les hommes d’art savent à la fois le pourquoi et la cause. C’est pourquoi aussi nous pensons que les chefs, dans toute entreprise, méritent une plus grande considération que les manoeuvres; ils sont plus savants et plus sages parce qu’ils connaissent les causes de ce qui se fait, tandis que les manoeuvres sont semblables à des choses inanimées qui agissent, mais sans savoir ce qu’elles font, à la façon dont le feu brûle; seulement, les êtres inanimés accomplissent chacune de leurs fonctions en vertu de leur nature propre, et les manoeuvres, par l’habitude. Ainsi,  ce n’est pas l’habileté pratique qui rend, à nos yeux, les chefs plus sages, mais c’est qu’ils possèdent la théorie et qu’ils connaissent les causes. En général, le signe du savoir c’est de pouvoir enseigner, et c’est pourquoi nous pensons que l’art est plus science que l’expérience, car les hommes d’art, et non les autres, peuvent enseigner.

            En outre, on ne regarde d’ordinaire aucune des sensations comme constituant la science. Sans doute elles sont le fondement de la connaissance du particulier, mais elles ne nous disent le pourquoi de rien : par exemple, pourquoi le feu est chaud; elles nous disent seulement qu’il est chaud. – C’est donc à bon droit que celui qui, le premier, inventa un  art quelconque, dégagé des sensations communes, excita l’admiration des hommes; ce ne fut pas seulement à raison de l’utilité de ses découvertes, mais pour sa sagesse et pour sa supériorité sur les autres. Puis les arts se multiplièrent, ayant pour objet, les uns, les nécessités, les autres, l’agrément; toujours les inventeurs de ces derniers furent considérés comme plus sages que ceux des autres, parce que leurs sciences n’étaient pas dirigées vers l’utile. – Aussi tous les différents arts étaient déjà constitués, quand on découvrit ces sciences qui ne s’appliquent ni aux plaisirs, ni aux nécessités, et elles prirent naissance dans les pays où régnait le loisir. C’est ainsi que l’Égypte fut le berceau des Mathématiques, car on y laissait de grands loisirs à la caste sacerdotale ».

                                    La Métaphysique, A, 1, trad.J. Tricot, Vrin, 1945, tome I, pp.4-5

 

 

Théorie et expérience : la science (Bachelard)

 

Pour Bachelard,l’opinion peut constituer un obstacle pour la raison, en particulier dans le domaine scientifique. En science, rien n’est donné, tout est construit:

 

 

La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort’.

L’opinion pense mal; elle ne pense pas: elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion: il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire L’esprit scientifique  nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons-pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la » vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit.

Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique (1938), Vrin, coll. «Bibliothèque des textes philosophiques», 1993, p. 14.

La recherche de la vérité (Descartes)

descartes
 

Pour rechercher la vérité, il faut l’aimer. L’érudition, en revanche, n’est pas indispensable:  

« Un honnête homme n’est pas obligé d’avoir vu tous les livres, ni d’avoir appris soigneusement tout ce qui s’enseigne dans les écoles et même ce serait une espèce de défaut en son éducation, s’il avait trop employé de temps en l’exercice des lettres. Il a beaucoup d’autres choses â faire pendant sa vie, le cours de laquelle doit être si bien mesuré, qu’il lui en reste la meilleure partie pour pratiquer les bonnes actions, qui lui devraient être enseignées par sa propre raison, s’il n’apprenait rien que d’elle seule. Mais il est entré ignorant dans le monde, et la connaissance de son premier âge n’étant appuyée que sur la faiblesse des sens et sur l’autorité des précepteurs, il est presque impossible que son imagination ne se trouve remplie d’une infinité de fausses pensées, avant que cette raison en puisse entreprendre la conduite de sorte qu’il a besoin Dar après d’un très grand naturel, ou bien des instructions de quelque sage, tant pour se défaire des mauvaises doctrines dont il est préoccupé, que pour jeter les premiers fondements d’une science solide, et découvrir toutes les voies par où il puisse élever sa connaissance jusque au plus haut degré qu’elle puisse atteindre ».

Descqartes La recherche de la vérité, Oeuvres complètes,  Pléiade , p879

L’opinion droite (Platon)

socrate
Platon oppose ici l’opinion droite et la science. L’opinion droite (juste, en accord avec la vérité) ne l’est jamais que par hasard. C’est pourquoi elle est aléatoire. On ne peut jamais se fier à l’opinion, même si elle est correcte. L’opinion, en tant que telle, n’est jamais « vraie » à proprement parler :
« SOCRATE – Qu’on ne puisse bien diriger ses affaires qu’à l’aide
de la raison, voilà ce qu’il n’était peut-être pas correct d’admettre ?

 MENON – Qu’entends-tu par là ?
SOCRATE – Voici. Je suppose qu’un homme, connaissant la route de Larissa de tout autre lieu, s’y rende et y conduise d’autres voyageurs, ne dirons-nous pas qu’il les a bien et correctement dirigés ?
MÉNON – Sans doute.
SOCRATE – Et si un autre, sans y être jamais allé et sans connaître la route, la trouve par une conjecture exacte, ne dirons-nous pas encore qu’il a guidé correctement ?
MÉNON – Sans contredit.
SOCRATE – Et tant que ses conjectures seront exactes sur ce que l’autre connaît, il sera un aussi bon guide, avec son opinion vraie dénuée de science, que l’autre avec sa science.
 MÉNON – Tout aussi bon.
SOCRATE – Ainsi donc, l’opinion vraie n’est pas un moins bon guide que la science quant à la justesse de l’action, et c’est là ce que nous avions négligé dans notre examen des qualités de la vertu ; nous disions que seule la raison est capable de diriger l’action correctement ; or l’cpinion vraie possède le même privilège. Ménon – C’est en effet vraisemblable.
SOCRATE – L’opinion vraie n’est donc pas moins utile que la science.
MÉNON – Avec cette différence, Socrate, que l’homme qui possède la science réussit toujours et que celui qui n’a qu’une opinion vraie tantôt réussit et tantôt échoue. »

Ménon

La vérité

vérité
Fiche La vérité

Vérité  (etym : latin veritas, de verus, vrai) 1) Sens courant : caractère de conformité d’un discours, d’une proposition, d’une thèse ou d’une représentation quelconque, à la réalité. 2) Philosophie : 1)  Saint Thomas et scolastique : c’est  » l’adéquation (ou conformité) de la chose avec l’intelligence « .  Cette conception est aujourd’hui,  en gros,  celle qui a été retenue par le  sens commun 2) Acception générale : caractère des jugements auxquels on ne peut qu’accorder son assentiment, c’est-à-dire  qui s’imposent à tous les esprits, et qui fondent et sollicitent l’accord de tous les hommes de bonne foi. Les philosophes, en accord sur ce point , à nouveau, avec le sens commun, retiennent trois types de critères permettant de contrôler ou de reconnaître la vérité : l’évidence pour les vérités premières (axiome), la démonstration ou le caractère démontrable, pour les propositions et les  théories, et la vérifiabilité  (confrontation concluante avec les données expérimentales) pour tout ce qui a trait à  l’expérience. 3) Epistémologie :  correspondance de l’hypothèse ou de  telle ou telle proposition  avec les données observables,  et cohérence de cette hypothèse avec l’ensemble de la théorie scientifique concernée. Pour le philosophe Karl Popper, toute théorie scientifique est falsifiable, c’est-à-dire qu’elle risque toujours d’être invalidée, au moins partiellement, par des faits nouveaux qui la contrediraient. 4) Logique : accord de la pensée avec elle-même. Toutefois, la  » vérité  »  logique, dite aussi validité, ou vérité formelle, n’est qu’une condition de possibilité de la vérité. La logique ne peut rien nous apprendre sur les choses elles-mêmes, c’est-à-dire sur la vérité  » matérielle  » qui ne peut être acquise que par l’expérience.
Vrai : (etym : latin verus,  » vrai « )  Conforme au réel ou (et) cohérent. Le vrai est  toujours une relation  (entre l’esprit et les choses, ou des esprits entre eux, ou du discours avec ses propres prémisses). Donc l’idée de vérité absolue (non relative) ou encore indépendante du jugement  des hommes, est très problématique.   En outre, le vrai implique le langage, donc est en grande partie conventionnel.
Réel  (etym :  latin realis, de res,  » chose « ,  » objet « ) Tout ce qui existe à un titre quelconque. Les apparences, les faits sont (plus ou moins) réels. Mais ils ne sont pas  » vrais « . Les idées ou les formes intelligibles peuvent être réelles. Non pas vraies.
Vérifiable/vérifié : Ce dont la vérité peut être établie, prouvée. Vérifié : Ce qui est effectivement attesté au moment où l’on parle. Les théories scientifiques sont vraies et  vérifiables, mais pas toujours vérifiées (cela dépend du niveau des dispositifs de vérification à un moment donné). Elles peuvent être  » falsifiées  » c’est-à-dire contredites, infirmées par certaines expériences.
Vérités scientifiques : Elles sont relatives (au secteur de l’être impliqué) et provisoires. Mais les vérités scientifiques ne deviennent pas  » fausses « . Les théories scientifiques sont des approximations, des fictions, toujours susceptibles d’être  réfutées ( » falsifiées), puis remaniées. Mais elles ne deviennent pas fausses.  Leur vérité est relativisée. Les révolutions scientifiques sont des changements de paradigmes. Les théories  anciennes sont englobées par les suivantes (la théorie d’Einstein englobe celle de Newton, la théorie de Darwin  dépasse  celle de Lamarck, tout en en adoptant son postulat de base etc…). Bref, ni en sciences ni ailleurs, le vrai (à un moment donné) ne devient faux. La théorie de Ptolémée n’était pas scientifique, pas plus que celles des alchimistes (chaque science a une date de naissance précise).
Vérace, véracité : Qui ne veut pas tromper. Se dit de Dieu, supposé vérace.
Vérité révélée :  (de revelare,  » découvrir « ) vérité cachée , inaccessible à la raison et transmise aux hommes par des voies  surnaturelles.
A priori : expression latine : littéralement :  » antérieur à l’expérience « . Chez Kant : vérités universelles et nécessaires (formes de la sensibilité, catégories de l’entendement et idées de la raison).
Valide : (etym : latin validus, validitas,  » fort « ,  » puissant « ) Non contradictoire. Synonyme : cohérent.  Se dit des discours argumentés. Mais un discours  logique (donc cohérent) peut être  faux c’est-à-dire en contradiction avec le réel si  l’une de ses prémisses est  fausse.
 

Histoire : le travail nécessaire de l’historien (Cassirer)

lecteur rembrandt

L’historien ne peut appréhender le passé sans un travail herméneutique (recherche du sens) préalable:

« On a souvent fait remarquer que le terme d’« histoire » est utilisé dans un double sens. Il signifie d’une part la res geste (1, les faits, les événements, les actes du passé. Mais d’autre part il signifie quelque chose de fort différent; il signifie notre récollection, notre connaissance de ces événements. D’un simple point de vue logique, cela semble impliquer une curieuse et fort choquante équivocité que nous ne trouvons dans nulle autre branche de la connaissance. C’est comme si un scientifique n’était pas capable de faire une distinction entre l’objet et la forme de sa connaissance, comme s’il confondait « physique » et « nature ». Mais peut-être pouvons-nous rendre compte de cette incongruité qui au premier abord semble être fort sujette à objection. La connexion entre le contenu et la forme de la connaissance est bien plus proche dans l’histoire qu’elle ne l’est dans n’importe quelle branche de la science de la nature. Dans notre expérience commune nous sommes tous entourés d’objets physiques. La science doit décrire et expliquer ces objets, mais nous ne les perdrions pas de vue si nous ne possédions pas l’aide de la science; il semble que nous puissions les percevoir et que nous puissions les voir, les toucher immédiatement. Mais nous ne pouvons saisir notre vie passée, la vie de l’humanité, de cette façon. Sans le labeur constant et infatigable de l’histoire, cette vie demeurerait un livre clos. Ce que nous appelons notre conscience historique moderne dut être construite pas à pas par le travail de grands historiens. L’histoire inverse pour ainsi dire le processus créateur qui caractérise notre civilisation humaine. La civilisation humaine crée nécessairement de nouvelles formes, de nouveaux symboles, de nouvelles formes matérielles en lesquelles la vie de l’homme trouve son expression externe. L’historien poursuit toutes ces expressions jusqu’en leur origine. Il essaie de reconstruire la vie réelle qui est à la base de toutes ces formes singulières. […] Sans une herméneutique’ historique, sans l’art de l’interprétation contenu dans l’histoire, la vie humaine serait une chose très pauvre. Elle serait réduite à un moment singulier du temps, elle n’aurait pas de passé et pour cela pas de futur; car la pensée du futur et la pensée du passé dépendent l’une de l’autre ».
Ernst Cassirer, «Séminaire sur la philosophie de l’histoire» (1942), dans L’idée de l’histoire, trac. E Capeillères, Éd. du Cerf, 1988, pp. 84-85.
1. <Les actions».
2. Travail d’interprétation, de recherche du sens.

« L’histoire n’est pas une collection de faits »

aron

Quel est le statut de la réalité sur laquelle porte le travail de l’historien? 
« Ce que l’on veut connaître n’est plus. Notre curiosité vise ce qui a été en tant qu’il n’est plus. L’objet de l’histoire est une réalité qui a cessé d’être.Cette réalité est humaine. Les gestes des combattants étaient significatifs et la bataille n’est pas un fait matériel, elle est un ensemble non entièrement incohérent, composé par les conduites des acteurs,- conduites suffisamment coordonnées par la discipline des armées et les intentions des chefs pour que leur unité soit intelligible. La bataille estelle réelle en tant qu’unité? La réalité appartient-elle exclusivement aux éléments ou les ensembles sont-ils également réels?
Qu’il nous suffise de quelques remarques, volontairement simples et incontestables, sur ce thème métaphysiquement équivoque. Dès lors qu’il s’agit d’une réalité humaine, il n’est pas plus aisé de saisir l’atome que le tout. Si seul l’atome est réel, quel est le geste, l’acte, l’événement qui passera pour le plus petit fragment de réalité historique? Dira-t-on que la connaissance historique porte sur le devenir des sociétés, que les sociétés sont composées d’individus et qu’enfin, seuls ces derniers sont réels? Effectivement la conscience est le privilège des individus et les collectivités ne sont ni des êtres vivants ni des êtres pensants. Mais les individus, en tant qu’êtres humains et sociaux, sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont été formés dans un groupe, qu’ils y ont puisé l’acquis technique et culturel transmis par les siècles. Aucune conscience, en tant qu’humaine, n’est close sur elle-même. Seules les consciences pensent, mais aucune conscience ne pense seule, enfermée dans la solitude. Les batailles ne sont pas réelles au même sens et selon la même modalité que les individus physiques. Les cultures ne sont pas réelles au même sens que les consciences individuelles, mais les conduites des individus ne sont pas intelligibles isolément, pas plus que les consciences séparées du milieu historico-social. La connaissance historique n’a pas pour objet une collection, arbitrairement composée, des faits seuls réels, mais des ensembles articulés, intelligibles.
Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique,
Éd. Plon, 1964, pp. 100-101.