Le sens de l’histoire (texte de Kant)

Une lecture philosophique  des faits  est la condition d’une histoire cohérente, significative, histoire que l’on ne peut concevoir qu’orientée vers une fin.

 

Neuvième proposition

« Il faut considérer qu’une tentative philosophique pour traiter de l’histoire universelle d’après un plan de la nature qui vise la parfaite union civile dans l’espèce humaine est possible, et même favorable pour ce dessein de la nature. C’est un projet étrange et apparemment absurde de vouloir rédiger l’histoire d’après l’idée du cours qu’il faudrait que le monde suive s’il devait se conformer à des fins raisonnables certaines. Il semble qu’un tel point de vue ne puisse donner lieu qu’à un roman. Si toutefois il est permis d’admettre  que la nature, même dans le jeu de la liberté humaine, n’agit pas sans suivre un plan ni sans viser une fin, cette idée pourrait bien alors devenir utile ; et malgré notre point de vue trop court pour pénétrer le mécanisme secret de son organisation, il nous serait permis de nous servir de cette idée comme d’un fil conducteur pour exposer, du moins dans l’ensemble, en tant que système, ce qui n’est sans cela qu’un agrégat, sans plan, d’actions humaines.[…]

Croire que j’ai voulu, avec cette idée d’une histoire du monde qui a en quelque sorte un fil directeur a priori, évincer l’étude de l’histoire proprement dite qui ne procède que de manière empirique, serait se méprendre sur mon dessein ; ce n’est qu’une pensée de ce qu’une tête philosophique (il faudrait d’ailleurs qu’elle soit très au fait de l’histoire) peut bien tenter en adoptant un autre point de vue. En outre il faut que le souci du détail, sans doute louable, avec lequel on rédige aujourd’hui l’histoire contemporaine porte naturellement chacun à réfléchir à ceci : comment nos descendants éloignés s’y prendront-ils pour porter le fardeau de l’histoire que nous allons leur laisser après quelques siècles ? Sans doute ils apprécieront du seul point de vue de ce qui les intéresse l’histoire des temps plus anciens, dont il se pourrait que les documents aient alors depuis longtemps disparu : ils se demanderont ce que les peuples  et les gouvernements ont accompli de bien ou de mal au point de vue cosmopolitique 1. Prendre garde à cela, de même qu’à l’ambition des chefs d’Etat comme à celle de leurs serviteurs, pour leur indiquer le seul moyen qui peut léguer leur glorieux souvenir à la postérité, c’est peut-être encore un petit motif de plus pour tenter une histoire philosophique ».

 Emmanuel Kant

« Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique »  (1784),Traduction Jean-Michel Muglioni,Editions Pédagogie moderne, Bordas ,1981.

 

Vanité de l’existence sans Dieu (texte de Pascal)

Blaise Pascal

 Misère de l’homme sans Dieu!

Voici quel est le discours   de l’athée:

«Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. Comme je ne sais d’où je viens, aussi je ne sais où je vais; et je sais seulement qu’en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d’un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de faiblesse et d’incertitude. Et de tout cela, je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m’arriver. » […]
Qui souhaiterait d’avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière ? qui le choisirait entre les autres pour lui communiquer ses affaires? qui aurait recours à lui dans ses afflictions ? Et enfin à quel usage de la vie on le pourrait destiner? »
Blaise Pascal, Pensées (1660), fragment 194, Éd.. Gaillard, roll. Bibliothèque de la Pléiade, 1976, pp. 1174-1176.

Fiche interprétation

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Interprétation : (etym latin interpretatio, explication) 1) Sens ordinaire a) action d’interpréter sans le sens de découvrir ou de produire le sens d’une chose obscure ou ambiguë  b) Exécution d’ une oeuvre par exemple musicale par son interprète (el musicien, l’artiste..) c) traduction d’un texte dans un autre ou lecture personnelle d’une œuvre (interprétation d’un poème)
2) Psychanalyse : ensemble de techniques et de procédés ayant pour but la révélation du sens caché des rêves des symptômes, des fantasmes ou des idées fixes  d’un  patient. L’interprétation est décisive en psychanalyse parce que l’inconscient n’est accessible que de manière indirecte. Le sens de nos actes n’est donc pas immédiat et doit être décrypté.
3) Philosophie : contrairement à ce que suggère l’étymologie du terme, l’interprétation doit être distinguée de l’explication, Selon le philosophe allemand H.G. Gadamer (1900- 2002 interprétation est à rapprocher de la compréhension plutôt que de l’explication. Expliquer c’est révéler par l’analyse un sens supposé préexistant. Comprendre,  c’est découvrir le sens exact d’un texte ou d’un événement qui est susceptible d’en posséder plusieurs. Aucune interprétation n’est jamais exclusive d’une autre, et une intuition préliminaire est toujours indispensable pour effectuer une lecture à la  fois  personnelle, neuve et pertinente d’un texte ou d’un épisode historique, par exemple. L’herméneutique, dont  H.G. Gadamer est le principal représentant est la discipline qui est consacrée  à l’interprétation, en premier lieu celle qui porte sur les  textes bibliques.  H.G. Gadamer, H. Arendt et Paul Ricoeur insistent sur le fait que tout écrit est  » herméneutique  » c’est-à-dire appelle une interprétation inspirée par une intuition qui  lui  » donne  » un sens qu’il ne possède pas indépendamment de  cette interprétation. Si tous les textes doivent donc être interprétés, car ils sont susceptibles de posséder   plusieurs sens, il fat  ajouter que   toutes le productions humaines s’apparentent  de ce point de vue à des textes. Les événements historiques, les cultures éloignées, les mythes et les croyances, les images sont tous des formes de  » discours  » qui, pour être compris doivent être non seulement expliqués, mais aussi déchiffrés. Tout ce qui relève de l’ordre symbolique est foncièrement et définitivement ambigu.
Icône : (etym : grec eikôn,   » image « ,  » portrait « ) 1)   » Peinture religieuse exécutée sur un panneau de bois  » (Icônes byzantines) 2) Histoire  et religion : Images peintes du Christ , de la vierge Marie , des anges et des saints qui font l’objet d’un culte dans l’Eglise orientale et qui furent autorisées au Concile de Nicée en 787. La vénération n’est pas censée s’adresser à l’objet mais à l’être représenté avec lequel le sujet communique par le regard 3)Linguistique : signe qui présent avec son objet des similitudes , et qui échappe donc partiellement à l’arbitraire du signe
Idole : (etym : grec eidôlon :  » image « ,  » représentation « ) 1) Sens courant :  Image représentant une divinité et recevant un culte (sacrifice, libation, encens) comme si elle était la divinité elle-même 2) Religion : les textes bibliques ont rejeté catégoriquement les images sacrées des Dieux étrangers , mais aussi celle de Dieu, comme le  » veau d’or  » (Ex 32) adopté par Israël alors que Moïse était au Sinaï (en fait un taureau).  La chasse aux  idoles est un thème cher aux prophètes en général. Une certaine interprétation radicale de l’Islam tend à assimiler toutes les images aux idoles comme en témoigne l’épisode de la destruction des bouddhas géants de  Bamiyan, le 26 février 2001
Symbole (voir chapitre le goût)
Indice : (etym :  latin indicium de index, doigt ) 1) Sens ordinaire : signe apparent qui indique quelque chose avec probabilité 2) Linguistique :  désigne le signe naturel tel que la fumée, une trace de pas,  ou les symptômes d’une maladie,  qui indique un élément ou une quelconque réalité. Les indices ne recouvrent aucune intention et ne peuvent donc mentir. La valeur indicielle du signe conventionnel est sa capacité de témoigner sans ambiguïté de ce qui existe objectivement.