L’éternel retour (texte de Nietzsche)

                               

 Admettons que nous soyons destinés à revivre éternellement ce que nous vivons aujourd’hui : que penserions-nous de cette perspective? De notre réponse dépendra  notre présent.

« Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait: «Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque  plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. Un éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des  poussières! » – Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu vécu une fois un instant formidable où tu lui répondrais: « Tu es un dieu et jamais je n’entendis rien de plus divin!» Si cette pensée s’emparait de toi, elle te métamorphoserait, toi, tel que tu es, et, peut-être, t’écraserait; la question, posée à  propos de tout et de chaque chose, «veux-tu ceci encore une fois et encore d’innombrables fois?» ferait peser sur ton agir le poids le plus lourd! Ou combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d’autre qu’à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? »
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882-1887), § 341, trad. P. Wotling, Flammarion, coll. «GF»,

2e éd.2000, p. 279-280.

Le temps et la durée (texte de Bergson)

Contrairment au temps, la durée réelle n’est pas décomposable en moments distincts:

« C’ est justement cette continuité indivisible de changement qui constitue la durée vraie. Je ne puis entrer ici dans l’examen approfondi d’une question que j’ai traitée ailleurs. Je me bornerai donc à dire, pour répondre à ceux qui voient dans cette durée « réelle» je ne sais quoi d’ineffable et de  mystérieux, qu’elle est la chose la plus claire du monde : la durée réelle est ce que l’on a toujours appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. Que le temps implique la succession, je n’en disconviens pas. Mais que la succession se présente d’abord à notre conscience comme la distinction d’un «avant» et d’un «après» juxtaposés, c’est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir – une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité – et pourtant c’est la continuité nome de la mélodie et l’impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d’ « avant», et d’« après » qu’il nous plaît, c’est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l’espace, et dans l’espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d’ailleurs que c’est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d’ordinaire. Nous n’avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là. C’est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur ».
Henri Bergson, « La Perception du changement» (1911), repris dans La Pensée et le Mouvant (7 934), Éd. PUF, coll. Quadrige, 1987, p. 166.

Temps et bonheur (texte de Marc-Aurèle)

 

La durée (courte) d’une vie n’est  pas un obstacle au bonheur. Celui-ci, selon le stoïcisme, tient à notre aptitude à accepter ce qui ne dépend pas de nous, même la mort, puisque nous n’ avons pas le pouvoir d’éviter. Sachons profiter du temps présent

« Dusses-tu vivre trois fois mille ans, et même autant de fois dix mille ans, souviens-toi toujours que personne ne perd d’autre existence que celle qu’il vit et qu’on ne vit que celle qu’on perd. Ainsi la plus longue et la plus courte reviennent au même. Le présent est égal pour tous et ce qu’on perd est donc égal (aussi), et ce qu’on perd apparaît de la sorte infinitésimal. On ne saurait perdre, en effet, le passé ni l’avenir, car ce que nous n’avons pas, comment pourrait-on nous le ravir? Souviens-toi donc toujours de ces deux choses; abord, que tout, de toute éternité, est d’aspect identique et repasse par les mêmes cycles, et qu’il n’importe pas qu’on assiste au même spectacle pendant cent ou deux cents ans ou toute l’éternité; ensuite que l’homme le plus chargé d’années et celui qui mourra le plus tôt font la même perte, car c’est du moment présent seul qu’on doit être privé, puisque c’est le seul qu’on possède, et qu’on ne peut perdre ce qu’on n’a pas ».
Marc Auréle (II, siècle av. J.-C.), Pensées, livre II, chap. 14, trad. A.-I. Trannoy,
Les Belles Lettres, 1975, p. 15.

Amour-passion, amour égoïste (texte d’Alquié)

F. ALQUIÉ (1906-1985)
Ferdinand Alquié définit la passion comme un désir d’éternité  qui ne fait pas grand cas de l’autre, finalement:

« Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en le confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sontils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. L’erreur de la passion est semblable à celle où risque de nous mener toute connaissance par signes, où nous conduit souvent le langage : le signe est pris pour la chose elle-même : telle est la source des idolâtries, du culte des mots, de l’adoration des images, aveuglements semblables à ceux de nos plus communes passions. Aussi celui qui observe du dehors le passionné ne peut-il parvenir à comprendre ses jugements de valeur ou son comportement : il est toujours frappé par la disproportion qu’il remarque entre la puissance du sentiment et l’insignifiance de l’objet qui le semble inspirer, il essaie souvent, non sans naïveté, de redresser par des discours relatifs aux qualités réelles de l’objet présent les erreurs d’une logique amoureuse ou d’une crainte injustifiée. Mais on ne saurait guérir une phobie en répétant au malade que l’objet qu’il redoute ne présente nul danger, la crainte ressentie n’étant en réalité pas causée par cet objet, mais par celui qu’il symbolise, et qui fut effectivement redoutable, ou désiré avec culpabilité. De même, il est vain de vouloir détruire un amour en mettant en lumière la banalité de l’objet aimé, car la lumière dont le passionné éclaire cet objet est d’une autre qualité que celle qu’une impersonnelle raison projette sur lui : cette lumière émane de l’enfance du passionné lui-même, elle donne à tout ce qu’il voit la couleur de ses souvenirs. « Prenez mes yeux », nous dit l’amant. Et seuls ses yeux peuvent en effet apercevoir la beauté qu’ils contemplent, la source de cette beauté n’étant pas dans l’objet contemplé, mais dans la mémoire de leurs regards. L’erreur du passionné consiste donc moins dans la surestimation de l’objet actuel de sa passion que dans la confusion de cet objet et de l’objet passé qui lui confère son prestige. Ce dernier objet ne pouvant être aperçu par un autre que par lui-même, puisqu’il ne vit que dans son souvenir, le passionné a l’impression de n’être pas compris, sourit des discours qu’on lui tient, estime qu’à lui seul sont révélées des splendeurs que les autres ignorent. En quoi il ne se trompe pas tout à fait. Son erreur est seulement de croire que les beautés qui l’émeuvent et les dangers qu’il redoute sont dans l’être où il les croit apercevoir. En vérité, l’authentique objet de sa passion n’est pas au monde, il n’est pas là et ne peut pas être là, il est passé. Mais le passionné ne sait pas le penser comme tel : aussi ne peut-il se résoudre à ne le chercher plus ».
Ferdinand ALQUIÉ, Le désir d’éternité (1943), Coll. « Quadrige », PUF, 1983, pp. 59-60.
La passion,
un refus du temps
dolon

Le temps (texte de Lavelle)

Un trait définit le temps, mieux que tout autre,  c’est l’irréversibilité
« L’irréversibilité constitue pourtant le caractère le plus essentiel du temps, le
plus émouvant, et celui qui donne à notre vie tant de gravité et ce fond tra-
gique dont la découverte fait naître en nous une angoisse que l’on considère
comme révélatrice de l’existence elle-même, dès que le temps lui-même est
élevé jusqu’à l’absolu. Car le propre du temps, c’est de nous devenir sensible
moins par le don nouveau que chaque instant nous apporte que par la pri-
vation de ce que nous pensions posséder et que chaque instant nous retire:
l’avenir lui-même est un indéterminé dont la seule pensée, même quand
elle éveille notre espérance, trouble notre sécurité. Nous confondons volon-
tiers l’existence avec ses modes et, quand ce sont ces modes qui changent, il
nous semble que l’existence elle-même s’anéantit.
 Le terme seul d’irréversibilité montre assez clairement, par son carac-
tère négatif, que le temps nous découvre une impossibilité et contredit un
désir qui est au fond de nous-même: car ce qui s’est confondu un
moment avec notre existence n’est plus rien, et pourtant nous ne pou-
vons faire qu’il n’ait point été: de toute manière il échappe à nos prises.
[…] Or c’est justement cette substitution incessante à un objet qui pou-
vait être perçu d’un objet qui ne peut plus être que remémoré qui consti-
tue pour nous l’irréversibilité du temps. C’est elle qui provoque la plainte
de tous les poètes, qui fait retentir l’accent funèbre du « Jamais plus », et qui
donne aux choses qu’on ne verra jamais deux fois cette extrême acuité de
volupté et de douleur, où l’absolu de l’être et l’absolu du néant semblent
se rapprocher jusqu’à se confondre. L’irréversibilité témoigne donc d’une
vie qui vaut une fois pour toutes, qui ne peut jamais être recommencée et
qui est telle qu’en avançant toujours, elle rejette sans cesse hors de nous-
même, dans une zone désormais inaccessible, cela même qui n’a fait que
passer et à quoi nous pensions être attaché pour toujours ».
    Louis Lavelle, Du temps et de l’éternité (1945), Éd. Aubier-Montaigne, p. 126

Le temps (texte de Kant)

KantLe temps n’est pas une chose en soi, pour Kant. Il n’est pas dissociable de notre sensibilité, par laquelle nous ressentons  le réel :

« Le temps, forme a priori de la sensibilité

a) Le temps n’est pas quelque chose qui existe en soi, ou qui soit inhérent aux choses comme une détermination objective, et qui, par conséquent, subsiste, si l’on fait abstraction de toutes les conditions subjectives de leur intuition ; dans le premier cas, en effet, il faudrait qu’il fût quelque chose qui existât réellement sans objet réel. Mais dans le second cas, en qualité de détermination ou d’ordre inhérent aux choses elles-mêmes, il ne pourrait être donné avant les objets comme leur condition, ni être connu et intuitionné a priori par des propositions synthétiques; ce qui devient facile, au contraire, si le temps n’est que la condition subjective sous laquelle peuvent trouver place en nous toutes les intuitions. Alors, en effet, cette forme de l’intuition intérieure peut être représentée avant les objets et, par suite, a priori.
b) Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. En effet, le temps ne peut pas être une détermination des phénomènes extérieurs, il n’appartient ni à une figure, ni à une position, etc. ; au contraire, il détermine le rapport des représentations dans notre état interne. Et, précisément parce que cette intuition intérieure ne fournit aucune figure, nous cherchons à suppléer à ce défaut par des analogies et nous représentons la suite du temps par une ligne qui se prolonge à l’infini et dont les diverses parties constituent une série qui n’a qu’une dimension, et nous concluons des propriétés de cette ligne à toutes les propriétés du temps, avec cette seule exception que les parties de la première sont simultanées, tandis que celles du second sont toujours successives. Il ressort clairement de là que la représentation du temps lui-même est une intuition, puisque tous ses rapports peuvent être exprimés par une intuition extérieure.
c) Le temps est la condition formelle a priori de tous les phénomènes en général. L’espace, en tant que forme pure de l’intuition extérieure, est limité, comme condition a priori, simplement aux phénomènes externes. Au contraire, comme toutes les représentations, qu’elles puissent avoir ou
non pour objets des choses extérieures, appartiennent, pourtant, en ellesmêmes, en qualité de déterminations de l’esprit, à l’état interne, et, comme cet état interne est toujours soumis à la condition formelle de l’intuition intérieure et que, par suite, il appartient au temps, le temps est une condition a priori de tous les phénomènes intérieurs (de notre âme), et, par là même, la condition médiate des phénomènes extérieurs ».
Emmanuel Kant, Critique de la raison pure (1781),

trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Éd. PUF,

coll. Quadrige, 4° éd., 1993, p. 63.

Le temps (texte de Saint Augustin)

Saint Augustin
Texte de Saint Augustin
Traduction J. Trabucco

Le temps est  l’une de ces notions qui nous sont très familières et que pourtant il nous est extrêmement difficile de décrire ou  d’expliquer:  

 « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. Pourtant, je le déclare hardiment, je sais que si rien ne passait, il n’y aurait pas de temps passé ; que si rien n’arrivait, il n’y aurait pas de temps à venir ; que si rien n’était, il  n’y aurait pas de temps présent.
 Comment donc ces deux temps, le passé et l’avenir, sont-ils, puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l’éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu’il est aussi, lui qui ne peut être qu’en cessant d’être ? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c’est qu’il tend à n’être plus. […]
Ce qui m’apparaît maintenant clairement avec la clarté de l’évidence, c’est que ni l’avenir ni le passé n’existent. Ce n’est pas user de termes propres que de dire :  » Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir.  » Peut-être dirait-on plus justement :  » Il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur « . Car ces trois sortes de temps existent dans notre esprit, et je ne les vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent ,c’est l’intuition directe ; le présent de l’avenir, c’est l’attente. Si l’on me permet de m’exprimer ainsi, je vois et j’avoue qu’il y a trois temps, oui, il y en a trois.
 Que l’on persiste à dire :  » Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir « , comme le veut un usage abusif, oui qu’on le dise. Je ne m’en soucie guère, ni je n’y contredis ni ne le blâme, pourvu cependant que l’on entende bien ce qu’on dit, et qu’on n’aille pas croire que le futur existe déjà, que le passé existe encore. Un langage fait de termes propres est chose rare : très souvent nous parlons sans propriété, mais on comprend ce que nous voulons dire ».
 Saint Augustin, Les Confessions (400), trd. J ; Trabucco, Editions  G.F, 1964, Livre XI, Chap 14 et 20, pp 264 et 269-270.