La raison est commune à tous (Malebranche)

  Malebranche montre ici que tous les hommes possèdent une sorte de savoir qui ne provient pas de l’expérience:

 

«  Je vois que deux et deux font quatre et qu’il faut préférer son mai à son chien, et je suis certain qu’il n’y a point d’homme au monde qui ne le puisse voir  aussi bien que moi. Or je ne vois pas ces vérités dans l’esprit des autres : comme les autres ne le voient point dans le mien. Il est donc nécessaire qu’il y ait une Raison universelle qui m’éclaire, e tout ce qu’il y a d’intelligences. Car si la raison que je consulte n’était pas la même qui répond aux chinois, il est évident que je ne pourrais pas être aussi assuré que je le suis, que les chinois voient les mêmes vérités que je vois. Ainsi la Raison que nous consultons quand nous rentrons dans nous-mêmes, est une Raison universelle. Je dis : quand nous rentrons dans nous-mêmes, car je ne parle pas ici de la raison que suit un homme passionné. Lorsqu’un homme préfère la vie de son cheval à celle de son cocher, il a ses raisons, mais ce sont des raisons particulières dont tout homme raisonnable a horreur. Ce sont des raisons qui dans le fond ne sont pas raisonnables, parce qu’elles ne sont pas conformes à la souveraine  Raison, ou à la raison universelle que tous les hommes consutltent ». De la recherche de la vérité, X ième Eclaircissement 

Y a-t-il plusieurs religions? (texte de Kant)

 

Pour Kant, il n’y a, il ne peut y avoir, au fond, qu’une religion :

 

« Diversité des religions: quelle étrange expression ! Comme si on parlait de diverses morales! Il peut certes y avoir différentes manières de croire, qui ne relèvent pas de la religion, mais de l’histoire des moyens qu’on emploie pour la promouvoir et qui appartiennent au champ de l’érudition. De même peut-il y avoir divers textes fondateurs des religions (le Zend-Avesta, les Védas, le Coran, etc. 2), mais une seule religion valable pour tous les hommes et tous les temps. Ces différentes manières de croire, au contraire, ne sont sans doute que le véhicule contingent de la religion, qui peut varier selon la diversité des temps et des lieux ».

 Vers la paix perpétuelle, 1795 (Notes de Kant)

 

Note 1 Pour Kant, la religion se fonde sur la morale dont elle est l’accomplissement

Note 2: Religions zoroastrienne, hindouisme, Islam

Utilité de la philosophie

russell

La philosophie nous ouvre l’accès à l’universel . Elle nous rend libres: 
« L’esprit qui s’est accoutumé à la liberté et à l’impartialité de la contemplation
philosophique, conservera quelque chose de cette liberté et de cette impartia-
lité dans le monde de l’action et de l’émotion; il verra dans ses désirs et dans
ses buts les parties d’un tout, et il les regardera avec détachement comme les
fragments infinitésimaux d’un monde qui ne peut être affecté par les préoccu-
pations d’un seul être humain. L’impartialité qui, dans la contemplation, naît
d’un désir désintéressé de la vérité, procède de cette même qualité de l’esprit
qui, à l’action, joint la justice, et qui, dans la vie affective, apporte un amour
universel destiné à tous et non pas seulement à ceux qui sont jugés utiles ou
dignes d’admiration. Ainsi, la contemplation philosophique exalte les objets de
notre pensée, et elle ennoblit les objets de nos actes et de notre affection ; elle
fait de nous des citoyens de l’univers et non pas seulement des citoyens d’une
ville forteresse en guerre avec le reste du monde. C’est dans cette citoyenneté
de l’univers que résident la véritable et constante liberté humaine et la libé-
ration d’une servitude faite d’espérances mesquines et de pauvres craintes.
 Résumons brièvement notre discussion sur la valeur de la philosophie : la
philosophie mérite d’être étudiée, non pour y trouver des réponses précises
aux questions qu’elle pose, puisque des réponses précises ne peuvent, en géné-
ral, être connues comme conformes à la vérité, mais plutôt pour la valeur des
questions elles-mêmes ; en effet, ces questions élargissent notre conception du
possible, enrichissent notre imagination intellectuelle et diminuent l’assurance
dogmatique qui ferme l’esprit à toute spéculation; mais avant tout, grâce à la
grandeur du monde que contemple la philosophie, notre esprit est lui aussi
revêtu de grandeur et devient capable de réaliser cette union avec l’univers qui
constitue le bien suprême ».
                 B, Russell, Problèmes de philosophie (1912),
                      Éd. Pavot, 1975, pp. 185-186.

Signification universelle des droits de l’homme

femme A.I.
Contre une  dénonciation marxiste des droits de l’ homme, le philosophe français contemporain Claude Lefortt rappelle la portée universelle des droits de l’homme qui, sitôt proclamés, se déclarent valoir pour toute situation où l’homme est opprimé.

« Comme on le sait, «l’homme» a été dénoncé comme une abstraction, sitôt formulée la Déclaration des droits de l’homme. Quoique fondée sur des prémisses parfois différentes, voire opposées, l’argument se soutenait d’un rappel à la « réalité ». Les hommes ne se laissent connaître que dans la  mesure où ils sont définis au sein d’une culture, comme membres d’une ethnie ou d’une nation, comme citoyens ou sujets dans une communauté politique […]. En l’absence d’un système de coordonnées qui permette de distinguer des filiations, des hiérarchies ou seulement des places, des fonctions, qui permette ainsi de situer des individus dans des ensembles différenciés
 renciés, l’image de l’homme s’évanouit. L’homme comme tel, sans détermination, n’est pas un homme. Aristote ne disait-il pas déjà qu’un homme délié de toute cité serait moins qu’un homme ou plus qu’un homme, une brute ou un dieu? Si forts soient ces arguments, ils se heurtent à une expérience, certes obscure, mais indéniable: ils sont impuissants à rendre compte  de l’avènement de l’idée de l’homme, de son lent cheminement, puis de son irrésistible diffusion depuis la fin du XVIIIe siècle. Cette idée acquiert une double signification; elle implique que l’homme n’est pas une donnée de fait, qu’il doit découvrir ce qui constitue son humanité, et elle implique que les hommes qui peuplent la terre, en dépit de tout ce qui les distingue, sont des semblables. Sans doute peut-on dire qu’il ne s’agit que d’une « idée » […]. Ainsi a-t-on jugé que les droits de l’homme relevaient d’une idéologie greffée sur les droits réels des individus et des citoyens en un lieu et en un temps donnés (ou bien seulement des bourgeois). Toutefois, cette objection résiste mal devant le fait que l’ensemble des droits respectés au sein  d’une nation et tenus pour générateurs de l’existence d’un peuples se voient dans le même moment chargés d’une signification universelle. […] Les libertés individuelles et les libertés politiques peuvent bien n’être reconnues de fait que dans un espace limité; sitôt qu’elles le sont elles se révèlent inconditionnelles, irrelatives, constitutives d’un mode d’existence et de coexistence proprement humain. Tel est le paradoxe apparent de la Déclaration française qui déconcerte ses adversaires ».
Claude Lefort, «Humanisme et anti-humanisme, hommage à Salman Rushdie»,

dans Écrire. A l’épreuve du politique, Calmann-Lévy, 1992, p. 36-37.
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La justice (texte de Montesquieu)

montesquieu
La justice ne peut dépendre de conventions

Usbek, le héros des Lettres persanes, explique ici à son interlocuteur Rhédi que l’idée de justice n’est pas arbitraire, ni même conventionnelle. Elle est donc naturelle. C est au nom de cette idée de justice universelle que la conscience morale peut m’interdire, dans certaines circonstances, l’obéissance aux lois de la cité.

 

« La justice est un rapport de convenance, qui se trouve réellement entre deux choses; ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un Ange, ou enfin que ce soit un homme.

Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports; sou vent même, lorsqu’ils les voient, ils s’en éloignent, et leur intérêt est toujours ce qu’ilss voient 1e mieux. La Justice élève la voix; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions.

[…] quand il n’y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la Justice, c’est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous

avons une si belle idée, et qui, s’il existait, serait nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la Religion, nous ne devrions pas l’être de celui de l’Équité.

Voilà, Rhédi, ce qui m’a fait penser que la justice est éternelle et ne dépend point des conventions humaines; et, quand elle en dépendrait, ce 15 serait une vérité terrible, qu’il faudrait se dérober à soi-même. Nous sommes entourés d’hommes plus forts que nous; ils peuvent nous nuire de mille manières différentes; les trois quarts du temps, ils peuvent le faire impunément. Quel repos pour nous de savoir qu’il y a dans le coeur de tous ces hommes un principe intérieur qui combat en notre faveur  et nous met à couvert de leurs entreprises! »

Charles de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, Lettres persanes (1721), Lettre LXXXIII, Le Livre de poche, 1984, p. 161-163.

L’art et le beau (textes Kant)

©courbet

 Kant souligne que le jugement de goût, authentiquement esthétique, implique une adhésion universelle. Plus question dès lors d’admettre à propos de beau la formule convenue : « À chacun selon son goût »…

 Lorsqu’il s’agit de ce qui est agréable,  chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme qu’un objet lui plaît, soit restreint à sa seule personne. Aussi bien disant : « Le vin des Canaries est agréable », il admettra volontiers qu’un autre corrige l’expression et lui rappelle qu’il doit dire : cela m’est agréable. Il en est ainsi non seulement pour le goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour tout ce qui peut être agréable aux yeux et aux oreilles de chacun. La couleur violette sera douce et aimable pour celui-ci, morte et éteinte pour celui-là. Celui-ci aime le son des instruments à vent, celui-là aime les instruments à corde. Ce serait folie que de discuter à ce propos, afin de réputer erroné le jugement d’autrui, qui diffère du nôtre, comme s’il lui était logiquement opposé; le principe : « À chacun son goût » ( s’agissant des sens ) est un principe valable pour ce qui est agréable.
 Il en va tout autrement du beau. Il serait ( tout juste à l’inverse ) ridicule que quelqu’un, s’imaginant avoir du goût, songe en faire la preuve en déclarant : cet objet ( l’édifice que nous voyons, le vêtement que porte celui-ci, le concert que nous entendons, le poème que l’on soumet à notre appréciation ) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau, ce qui ne plaît qu’à lui. Beaucoup de choses peuvent avoir pour lui du charme ou de l’agrément; personne ne s’en soucie; toutefois lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction; il ne juge pas seulement pour lui, mais aussi pour autrui et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses. C’est pourquoi il dit : la chose est belle et dans son jugement exprimant sa satisfaction, il exige l’adhésion des autres, loin de compter sur leur adhésion, parce qu’il a constaté maintes fois que leur jugement s’accordait avec le sien. Il les blâme s’ils jugent autrement et leur dénie un goût, qu’ils devraient cependant posséder d’après ses exigences; et ainsi on ne peut dire : « À chacun son goût ». Cela reviendrait à dire : le goût n’existe pas, il n’existe pas de jugement esthétique qui pourrait légitimement prétendre à l’assentiment de tous.
  Critique de la faculté de juger ( 1790 ), § 7, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp.74-75.

 On parle parfois de  l’art de la peinture, de  l’art culinaire ou  de celui des abeilles…Kant, en opposant l’art à la nature, à la science et au métier, entend mettre fin à ce genre de confusion.

 1. L’art est distingué de la nature, comme le « faire » l’est de l' »agir » ou « causer » en général et le produit ou la conséquence de l’art se distingue en tant qu’oeuvre du produit de la nature en tant qu’effet.
 En droit on ne devrait appeler art que la production par liberté, c’est-à-dire par un libre-arbitre, qui met la raison au fondement de ses actions. On se plaît à nommer une oeuvre d’art le produit des abeilles ( les gâteaux de cire régulièrement construits ), mais ce n’est qu’en raison d’une analogie avec l’art; en effet, dès que l’on songe que les abeilles ne fondent leur travail sur aucune réflexion proprement rationnelle, on déclare aussitôt qu’il s’agit d’un produit de leur nature ( de l’instinct ), et c’est seulement à leur créateur qu’on l’attribue en tant qu’art. Lorsqu’en fouillant un marécage on découvre, comme il est arrivé parfois, un morceau de bois taillé, on ne dit pas que c’est un produit de la nature, mais de l’art; la cause productrice de celui-ci a pensé à une fin, à laquelle l’objet doit sa forme. On discerne d’ailleurs un art en toute chose, qui est ainsi constituée, qu’une représentation de ce qu’elle est a dû dans sa cause précéder sa réalité ( même chez les abeilles ), sans que toutefois cette cause ait pu précisément penser l’effet; mais quand on nomme simplement une chose une oeuvre d’art, pour la distinguer d’un effet naturel, on entend toujours par là une oeuvre de l’homme.
 2. L’art, comme habileté de l’homme, est aussi distinct de la science ( comme pouvoir l’est de savoir ), que la faculté pratique est distincte de la faculté théorique, la technique de la théorie ( comme l’arpentage de la géométrie ). Et de même ce que l’on peut, dès qu’on sait seulement ce qui doit être fait, et que l’on connaît suffisamment l’effet recherché, ne s’appelle pas de l’art. Seul ce que l’on ne possède pas l’habileté de faire, même si on le connaît de la manière la plus parfaite, relève de l’art. Camper(1) décrit très exactement comment la meilleure chaussure doit être faite, mais il ne pouvait assurément pas en faire une (2).
 3. L’art est également distinct du métier; l’art est dit libéral, le métier est dit mercenaire. On considère le premier comme s’il ne pouvait obtenir de la finalité ( réussir ) qu’en tant que jeu, c’est-à-dire comme une activité en elle-même agréable; on considère le second comme un travail, c’est-à-dire comme une activité, qui est en elle-même désagréable ( pénible ) et qui n’est attirante que par son effet ( par exemple le salaire ), et qui par conséquent peut être imposée de manière contraignante.
  
(1) Pierre Camper ( 1722-1789 ), anatomiste hollandais.
(2) Dans mon pays l’homme du commun auquel on propose un problème tel que celui de l’oeuf de Christophe Colomb, dit : « Ce n’est pas de l’art il ne s’agit que d’une science ». C’est-à-dire : si on le sait, on le peut : il en dit autant de tous les prétendus arts de l’illusionniste. En revanche il ne répugnera pas à nommer art l’adresse du danseur de corde. ( note de Kant)

 Critique de la Faculté de juger ( 1790 ), § 43, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp. 198-200.

 Kant estime qu’on ne peut les juger beaux que s’ils nous apparaissent comme « naturels ». Cela indique fondamentalement que les règles auxquelles a obéi l’artiste ne doivent pas transparaître dans son oeuvre.

 En face d’un produit des beaux-arts on doit prendre conscience que c’est là une production de l’art et non de la nature; mais dans la forme de ce produit la finalité doit sembler aussi libre de toute contrainte par des règles arbitraires que s’il s’agissait d’un produit de la simple nature. C’est sur ce sentiment de la liberté dans le jeu de nos facultés de connaître, qui doit être en même temps final, que repose ce plaisir, qui est seul universellement communicable, sans se fonder cependant sur des concepts. La nature était belle(1) lorsqu’en même temps elle avait l’apparence de l’art; et l’art ne peut être dit beau que lorsque nous sommes conscients qu’il s’agit d’art et que celui-ci nous apparaît cependant en tant que nature.
 Qu’il s’agisse, en effet, de beauté naturelle ou de beauté artistique nous pouvons en effet dire en général : est beau, ce qui plaît dans le simple jugement ( non dans la sensation des sens, ni par un concept ). Or l’art a toujours l’intention de produire quelque chose. S’il s’agissait d’une simple sensation ( qui est quelque chose de simplement subjectif ), qui dût être accompagnée de plaisir, ce produit ne plairait dans le jugement que par la médiation du sentiment des sens. Si le projet portait sur la production d’un objet déterminé, et s’il pouvait être réalisé part l’art, alors l’objet ne plairait que par les concepts. Dans les deux cas l’art ne plairait pas dans le simple jugement; en d’autres termes il ne plairait pas comme art du beau, mais comme art mécanique.
 Aussi bien la finalité dans les produits des beaux-arts, bien qu’elle soit intentionnelle, ne doit pas paraître intentionnelle; c’est dire que les beaux-arts doivent avoir l’apparence de la nature, bien que l’on ait conscience qu’il s’agit d’art. Or un produit de l’art apparaît comme nature, par le fait qu’on y trouve toute la ponctualité voulue dans l’accord avec les règles, d’après lesquelles seules le produit peut être ce qu’il doit être; mais cela ne doit pas être pénible; la règle scolaire ne doit pas transparaître; en d’autres termes on ne doit pas montrer une trace indiquant que l’artiste avait la règle sous les yeux et que celle-ci a imposé des chaînes aux facultés de son âme.

(1) La nature était belle. Kant songe peut-être à la conception grecque du monde où nature et art se confondaient, et qui s’est évanouie (n.d. t.).

  Critique de la faculté de juger ( 1790 ), § 45, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp. 202-204.