Le temps et la durée (texte de Bergson)

Contrairment au temps, la durée réelle n’est pas décomposable en moments distincts:

« C’ est justement cette continuité indivisible de changement qui constitue la durée vraie. Je ne puis entrer ici dans l’examen approfondi d’une question que j’ai traitée ailleurs. Je me bornerai donc à dire, pour répondre à ceux qui voient dans cette durée « réelle» je ne sais quoi d’ineffable et de  mystérieux, qu’elle est la chose la plus claire du monde : la durée réelle est ce que l’on a toujours appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. Que le temps implique la succession, je n’en disconviens pas. Mais que la succession se présente d’abord à notre conscience comme la distinction d’un «avant» et d’un «après» juxtaposés, c’est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir – une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité – et pourtant c’est la continuité nome de la mélodie et l’impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d’ « avant», et d’« après » qu’il nous plaît, c’est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l’espace, et dans l’espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d’ailleurs que c’est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d’ordinaire. Nous n’avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là. C’est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur ».
Henri Bergson, « La Perception du changement» (1911), repris dans La Pensée et le Mouvant (7 934), Éd. PUF, coll. Quadrige, 1987, p. 166.

Le plaisir, but de la vie? (texte d’ Epicure)


jardin Epicure
É P I C U R E
 « C’ est un grand bien, croyons-nous, que de savoir se suffire à soi-même non pas qu’il faille toujours vivre de peu en général, mais parce que si nous n’avons pas l’abondance, nous saurons être contents de peu, bien convaincus que ceux-là jouissent le mieux de l’opulence, qui en ont le moins besoin. Tout ce qui est naturel s’acquiert aisément, malaisément ce qui ne l’est pas. Les saveurs ordinaires réjouissent à l’égal de la magnificence dès lors que la douleur venue du manque est supprimée. Le pain et l’eau rendent fort vif le plaisir, quand on en fur privé. Ainsi l’habitude d’une nourriture simple et non somptueuse porte à la plénitude de la santé, elle rend l’homme capable d’accomplir aisément ses occupations, elle nous permet de mieux jouir des nourritures coûteuses quand, par intermittence, nous nous en approchons, elle nous enlève toute crainte des coups de la fortune. Partant, quand nous disons que le plaisir est le but de la vie, il ne s’agit pas des plaisirs déréglés ni des jouissances luxurieuses ainsi que le prétendent ceux qui ne nous connaissent pas, nous comprennent mal ou s’opposent à nous. Par plaisir, c’est bien l’absence de douleur dans le corps et de trouble dans l’âme qu’il faut entendre. Car la vie de plaisir ne se trouve pas dans d’incessants banquets et fêtes, ni dans la fréquentation de jeunes garçons et de femmes, ni dans la saveur des poissons et des autres plats qui ornent les tables magnifiques, elle est dans un raisonnement vigilant qui s’interroge sur les raisons d’un choix ou d’un refus, délaissant l’opinion qui avant tout fait le désordre de l’âme.
Épicure (341-270 va. ).-C.), Lettre à Ménécée, trad. P Pénisson, Éd. Hatier, coll. Classiques hatier de la philosophie, 1999, pp. 12-13.

Explications complémentaires ici

La vraie tâche de l’art (Nietzsche)

© » L’art doit avant tout embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes tolérables aux autres et agréables si  possible : ayant cette tâche en vue, il modère et nous tient en brides, crée des formes de civilité, lie ceux dont l’éducation n’est pas faite à des lois de convenance, de propreté, de politesse, leur apprend à parler et à se taire au bon moment.
De plus, l’art doit dissimuler ou réinterpréter tout ce qui est laid, ces choses pénibles, épouvantables et dégoûtantes qui, malgré tout les efforts, à cause des origines de la nature humaine, viendront toujours de nouveau à la surface : il doit agir ainsi surtout pour ce qui en est des passions, des douleurs de l’âme et des craintes, et faire transparaître, dans la laideur inévitable ou insurmontable, son côté significatif.
Après cette tâche de l’art, dont la grandeur va jusqu’à l’énormité, l’art que l’on appelle véritable, l’art des œuvres d’art, n’est qu’accessoire. L’homme qui sent en lui un excédent de ces forces qui embellissent, cachent, transforment, finira par chercher, à s’alléger de cet excédent par l’œuvre d’art ; dans certaines circonstances, c’est tout un peuple qui agira ainsi.
 Mais on a l’habitude, aujourd’hui, de commencer l’art par la fin ; on se suspend à sa queue, avec l’idée que l’art des oeuvres d’art est le principal et que c’est en partant de cet art que la vie doit être améliorée et transformée. Fous que nous sommes !  Si nous commençons le repas par le dessert, goûtant à un plat sucré après l’autre, quoi d’étonnant su nous nous gâtons l’estomac et même l’appétit pour le bon festin, fortifiant et nourrissant , à quoi l’art nous convie. « 

Nietzsche
Humain, trop humain
Mercure de France, p109
COMMENTAIRE (LHL) :

-Nietzsche parle de l’art, mais en un sens inhabituel, puisqu’il prend bien soin de distinguer l' » art  » ( au sens où il l’entend) et la création d’œuvres d’art (sens usuel, et restreint, du mot  » art « ). Il faudra insister sur ce point , et essayer de comprendre en quel sens Nietzsche entend exactement le mot  » art « .
– L’art doit  » embellir la vie  » : le texte dit quels effets doit produire l’art (dissimuler ce qui est laid etc..) . Mais il ne donc pas comment il parvient à ce résultat. Il faudra se poser la question, et suggérer au moins quelques pistes (l’art élabore un monde parallèle, il nous aide à sublimer nos désirs, il permet de regarder le monde sous un angle inattendu, de voir la beauté inaperçue de choses anodines, il transfigure le réel,  etc..).
PROCEDES D’ ARGUMENTATION

 Il s’agit de présenter une définition originale de l’art que Nietzsche caractérise par sa finalité (deux premiers paragraphes). Cette conception particulière de l’art constitue la thèse du texte, que vient compléter une remarque d’ordre polémique : l’art n’est pas ce que l’on tient habituellement pour tel (3ième §) . Cette précision est illustrée par une analogie (4ième §) : l’art, au sens étroit est, par rapport à l’art, au sens véritable, comme un dessert par rapport à l’ensemble du repas .

THESE
Ce qui est essentiel, dans  l’art , c’est la capacité d’embellir la vie. Ainsi compris,         l’  » art  » se réduit pas à la création d’œuvres d’art .

 PLAN DETAILLE
-1 ier § : La tâche principale de l’art est d’embellir la vie, de l’adoucir, de la pacifier.
-2ième § : Seconde tâche de l’art : il rend supportable, en dégageant des significations implicites mais inaperçues, tout ce qui est pénible, trivial, repoussant. Il s’approprie la laideur et la transfigure.
-3ième§ : Ce pouvoir d’esthétisation est à la portée de chacun d’entre nous. Il  ne concerne pas les seuls artistes, au sens usuel du terme (créateurs reconnus et admirés).
-4ième § : Si l’art est comme un repas, l’œuvre d’art est un complément délicieux , mais non pas substantiel (ce n’est pas le plat de résistance, ni la totalité du repas).

 ENJEUX PHILOSOSPHIQUES DU TEXTE :
-Une définition élargie de l’art. Pour Nietzsche, comme pour Proust ou Bergson  , l’esthétisation de la vie n’est pas le propre des créateurs attitrés. Tout le monde peut être poète , au  moins par moments , c’est-à-dire voir le monde sous un angle esthétique, l’appréhender dans toute sa richesse, être attentif aux ressources créatrices  de la vie.
– La vocation de l’art est de magnifier la vie, de découvrir en elle  fécondité et  grâce, de  l’assumer , et d’une certaine manière, de la diviniser .  Il n’y a pas besoin, pour cela,  de disposer d’un talent spécifique.
– Surmonter la souffrance, transfigurer la douleur : cette faculté   manifeste une puissance positive  que toute éducation devrait s’efforcer d’encourager. Pour Nietzsche, comme pour Schiller, la beauté est libératrice.

Fiche le vivant

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Vivant :  (etymologie : lat. vivus, vivant, animé, de vivere, vivre).  Le vivant est une catégorie qui regroupe tous les êtres doués de vie, et pourtant on ne définit pas le vivant comme un être doué de « vie ». Pourquoi ? Parce que la  » vie  »  est une notion problématique en ce sens que la vie n’est pas une donnée observable, et que les frontières entre le vivant et le non-vivant sont moins nettes qu’on pourrait le croire (cf un embryon congelé par exemple, ou un germe hiberné pendant plusieurs siècles). On préfère donc définir les êtres (ou  » systèmes)   vivants par des traits caractéristiques communs, observables et aussi  objectifs que possibles. Selon Jacques Monod (dans Le hasard et la nécessité, 1970)  les êtres vivants, depuis l’amibe jusqu’à l’homme,  s’opposent aux êtres naturels et aux choses artificielles (produites par l’homme)  de trois poins de  vue : 1) Le vivant est un individu indivisible doué d’une autonomie relative à l’égard du milieu ambiant et  il obéit globalement à une programmation interne même s’il a besoin d’apports extérieurs pour se régénérer 2)  Il est porteur d’une invariance reproductive, les êtres vivants reproduisent d’autres êtres vivants possédant les caractéristiques essentielles de l’espèce 3) Chaque système vivant, dans son ensemble comme dans chacune de ses parties, répond à une fonction, c’est-à-dire semble poursuivre des fins.
On retiendra de tout ceci l’essentiel : les êtres vivants sont des systèmes auto organisés, auto normés, dont tous les organes et les éléments sont solidaires et indissociables. On ne peut pas détruire ou décomposer un être vivant  puis le reconstituer par la suite, contrairement à ce que pourrait suggérer la généralisation des opérations de greffes d’organes. Un être vivant  naît et meurt, et la mort est irréversible, tandis  qu’une machine peut toujours être reconstituée.
Biologie : Le mot  » biologie  » apparaît en 1802 avec Lamarck, auteur de Théorie de l’évolution des espèces. Mais la biologie ne se constitue vraiment en science qu’au cours du 19 ième siècle grâce à trois découvertes décisives concernant le rôle de la cellule dans le vivant (A. Leeuwenhoek, 1665), la loi de l’hérédité (Mendel, 1866) et celle de l’évolution des espèces (Darwin 1859) . Jusque là,  les interdits religieux (interdit de la dissection) les préjugés (celui de la génération spontanée) et certaines théories philosophiques (le finalisme hérité d’Aristote, le mécanisme trop schématique de  Descartes)  entravaient les recherches. Aujourd’hui les progrès de la génétique et des neurosciences entraînent des bouleversements constants. L’opposition entre le corps (purement matériel) et l’esprit (purement humain) est remise en cause par  la neurobiologie qui nous apprend à mieux comprendre le rôle du   substrat matériel des opérations mentales (cf  l’ouvrage de  l’américain  Antonio Damasio : L’erreur de Descartes, qui démontre le rôle essentiel des émotions, donc du rapport au corps,  dans l’intelligence humaine).
Mécanisme : Théorie d’après laquelle le fonctionnement du vivant peut être expliqué comme celui d’une machine. En d’autres termes : les activités du vivant se réduisent aux propriétés physico-chimique de la matière. Ainsi, pour Descartes, le  comportement des animaux ne nécessite pas le recours à la notion de  » vie « , au sens d’Arsistote,  ni d’intention. L’on admet aujourd’hui que la cellule vivante  se comporte en effet comme une  » horlogerie microscopique « , ce qui donne sur ce point , raison à Descartes.
Finalisme : théorie d’après laquelle, pour expliquer le comportement des êtres naturels, en particulier des êtres vivants, il faut faire appel à la notion de  » causes finales  » ( fins , objectifs ou intentions de ce qui agit).