Texte de Rousseau les passions à l’origine du langage

©RousseauContrairement à l’idée reçue selon laquelle le langage aurait son origine dans les besoins primaires de l’homme, dont il permettrait la satisfaction en commun, Rousseau soutient qu’il procède de l’affectivité qui accompagne et enveloppe les premiers rudiments de vie sociale. Ce n’est pas la relation à la nature, mais la relation aux autres qui prescrit l’usage de la parole.

« On ne commença pas par raisonner mais par sentir. On prétend que les hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette opinion me paraît insoutenable. L’effet naturel du besoin fut d’écarter les hommes et non de les rapprocher. Il le fallait ainsi pour que l’espèce vînt à s’étendre et que la terre se peuplât promptement, sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, et tout le reste fût demeuré désert.

De cela seul il suit que l’origine des langues n’est point due aux premiers besoins des hommes ; il serait absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D’où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim ni la soif mais l’amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler, on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître ; mais pour émouvoir un jeune c?ur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes : voilà les anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques. »

Rousseau, Essai sur l’origine des langues [1781], chapitre 2, « Profil », Hatier, 1983, p. 51

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