Peut-on vouloir ne pas faire le bonheur de nos proches ?

 Exemple intro et plan détaillé

Pouvoir vouloir, c’est d’abord avoir la capacité de désirer quelque chose. On peut penser que parmi les choses désirables par chacun, il y ait le fait de faire le bonheur, c’est-à-dire le bien-être de ses proches, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas éloignés temporellement et spatialement de nous et avec lesquels nous entretenons  des liens privilégiés de parenté, d’amitié, d’affection. Si tout homme est notre prochain, seuls quelques uns sont nos proches. Il parait naturel que cette proximité nous invite à désirer faire leur bonheur, c’est-à-dire à faire en sorte de leur procurer des plaisirs ou une situation favorable. Ne serait-ce que pour le plaisir de leur procurer des plaisirs. Mais pouvoir vouloir, c’est aussi se déterminer vers un objectif qui nous apparaît raisonnable, rationnel et réalisable. Or il peut apparaître que si faire plaisir n’est pas garanti, vouloir faire le bonheur de nos proches peut conduire à faire leur malheur, si comme Pascal, on peut penser que le bonheur est plus dans la chasse que dans la prise. « Malheur à celui qui n’a plus rien à désirer » avertissait Rousseau. Et c’est aussi négliger que dans le sens strict du terme, le plaisir n’est pas encore le bonheur, c’est un état de totale intense et durable satisfaction, peut-être inaccessible. Aussi on peut se demander si on ne peut pas finalement ne pas vouloir faire le bonheur de nos proches. C’est donc du problème éthique des fins légitimes de notre action envers autrui et de la nature du bonheur dont nous allons traiter en nous demandant s’il n’est pas naturel de désirer faire leur bonheur, si pour autant cela peut être l’objet d’une réelle volonté et si ne pas le faire c’est pour autant ne rien faire, ni se demander que faire.

I. On ne peut que désirer faire le bonheur de nos proches :

1. Même si le malheur des uns peut faire le bonheur des autres, même si on peut être jaloux du bonheur des autres, on ne peut sans s’en éloigner ne pas vouloir faire le bonheur de nos proches. Les liens affectifs font que nous sommes sensibles à leur état d’âme, à leur bien-être. S’ils étaient malheureux, nous en serions peinés pour eux et aussi pour nous. Nos proches sont clairement nos semblables, on s’identifie à eux, on est dans l’empathie, la compassion.

2. Leur bonheur est un des éléments du nôtre, soit parce ce qui fait partie de notre bonheur ( étant la satisfaction de tous nos désirs) , c’est de les voir heureux, comme il y a un plaisir à donner, offrir et à voir l’autre se réjouir ; soit parce que le malheur de ceux qui nous entourent nous affecte et empêche d’être heureux.

3. Leur bonheur est une des conditions de la pérennité du nôtre : si nos proches sont malheureux, c’est parce que le monde ne s’accorde pas avec leur désirs, ils pourraient donc vouloir changer ce monde qui pourtant s’accorde avec les miens. C’est parce que les hommes ne sont pas satisfaits de leur existence qu’ils se révoltent. C’est ce qu’ont bien compris ceux qui sont au pouvoir : il faut que le peuple se réjouisse, « du pain et des jeux » disait déjà César, pour que le pouvoir ne soit pas inquiété et puisse continuer à renier. Celui qui  n’est pas heureux est une menace pour le bonheur des autres, il est prêt à tout, n’a rien à perdre.

4. Par delà notre propre bonheur, leur malheur peut apparaître en lui-même injuste, surtout s’il n’est pas l’effet de leur mauvaise volonté. Ce n’est pas juste au regard de l’égalité entre les hommes, pourquoi certains auraient le bonheur et d’autres non ? Et même si on pense que c’est une question de chance ou de loterie, qui n’est en soi ni juste, ni injuste, on peut penser que l’on doit faire en sorte de donner les moyens à chacun d’accéder au bonheur. On peut ici faire référence aux droits inscrits dans les droits de l’homme de 1948 aux articles 24 (droit au repos et aux loisirs) et 25 ( « droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être»). Le malheur des autres devient alors aussi notre problème en tant que proche, mais aussi en tant que membre de la même humanité, de la même société ou responsable de cette société.

II. mais on peut aussi ne pas vouloir faire leur bonheur :

1. ce ne serait pas légitime (pas le droit deuxième sens de pouvoir) ni raisonnable ; Le bonheur est une affaire privée et doit le rester. Vouloir faire le bonheur des autres, c’est vouloir leur imposer notre conception du bonheur, alors que si tous les hommes aspirent au bonheur, chacun a sa conception du bonheur, car si le bonheur est la satisfaction durable de tous les désirs, et chacun a des désirs qui lui sont propres. Ce sont nos désirs qui nous distinguent, alors que nous avons les mêmes besoins. De plus ce serait porter atteinte à la liberté des autres et donc attenter à leur bonheur, la liberté étant une des autres aspirations de l’homme qui font partie des éléments du bonheur.

2. à vouloir faire leur bonheur on risque de faire leur malheur : il est impossible de faire le bonheur des autres, car le  bonheur, c’est de chercher à se rendre heureux et d’y travailler qui rend heureux, comme le dit Alain. La chasse plutôt que la prise.

3. ce n’est pas possible : vouloir rendre heureux, c’est présupposer que les obstacles au bonheur sont seulement extérieurs, d’où la possibilité de les lever du dehors. Or on peut penser que les principaux obstacles au bonheur sont plutôt intérieurs( désir). Du coup, le seul à pouvoir nous rendre heureux, c’est nous-mêmes,

4. c’est même radicalement impossible : le bonheur au sens strict du terme n’est qu’un « idéal de l’imagination », comme Kant ou la logique du principe de plaisir en désaccord avec la réalité selon Freud.

III. Ne pas vouloir faire leur bonheur ne veut pas dire pour autant ne rien faire :

1. mais travailler à  leur donner des conditions favorables au bonheur, même si celles-ci sont insuffisantes pour le faire.

2. mais protéger leur liberté pour qu’ils puissent eux-mêmes faire leur bonheur

3. renoncer à faire leur bonheur, mais veiller à leur faire des plaisirs et des joies

4. leur montrer l’inaccessibilité de cette fin pour qu’ils se donnent d’autres buts et souffrent moins de ce bonheur inaccessible

Auteur/autrice : Caroline Sarroul

Professeur de philosophie au Lycée Alain Borne

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