Est-il utile de chercher à se connaître?

L’utile, c’est d’abord l’utilitaire, ce qui peut servir de moyen pour atteindre une fin technique et/ou vitale. C’est l’utile pour la survie. Se connaître, c’est-à-dire savoir qui on est, ce qui nous définit en tant qu’homme et individu, avec un souci de vérité et d’exhaustivité. Se connaître, c’est ne rien ignorer de soi. Cela ne semble pas nécessaire pour survivre, une simple conscience de soi superficielle semble suffire. Mais l’utile ne se réduit pas l’utilitaire, l’utile, c’est aussi ce qui est bon pour nous, ce qui s’accorde avec notre nature et qui vaut pour lui-même, pour la joie que cela procure. C’est ce que Spinoza appelle « l’utile propre ». Et là on peut considérer que se connaître est utile dans le sens où en tant qu’être pensant et conscient on réalise quelque chose qui est en accord avec notre nature. Aussi on peut se demander s’il n’est pas finalement utile de se connaître. C’est donc du problème de l’importance de la connaissance de soi pour l’homme et des buts qu’il se doit de poursuivre dont nous allons traiter. Ce sujet présuppose que nous ayons le choix de chercher ou non à se connaitre. Nous nous demanderons si la connaissance de soi est nécessaire pour vivre, si on peut pour autant s’en passer en tant qu’être pensant et conscient et si enfin nous avons la liberté de ne pas nous connaître.

I. Chercher à se connaître n’est pas utilitaire

1. nous avons presque sans effort conscience d’être et de ne pas être un autre que soi, on peut penser que cela suffit pour vivre et survivre. Cette conscience immédiate de soi semble suffire. C’est d’ailleurs ce que soutient Nietzsche, la nature ne nous a donné qu’une conscience superficielle de nous-mêmes pour que nous puissions dire ce dont nous avons besoin et survivre.

2. On ne peut pas pleinement se connaître, c’est une perte de temps stérile.

3. chercher à se connaître, c’est s’exposer à apprendre des choses qui pourraient nous rendre malheureux et nous détourner de la vie. C’est le thème de la conscience malheureuse déprimante, qui dessert plus qu’elle ne sert. Il vaut mieux pour vivre s’illusionner sur soi ou même croire se connaître.

Transition : donc la connaissance de soi n’est pas un moyen nécessaire pour vivre et survivre. Elle peut même devenir un obstacle, un handicap. Mais l’utile ne se réduit pas l’utilitaire. Si nous avons besoin de certains moyens pour atteindre certains buts, il y a aussi des choses qui valent pour elles-mêmes et dont la possession nous suffit. C’est par exemple le cas d’une œuvre d’art, elle ne sert à rien, mais sa beauté suffit et nous comble. C’est le cas d’un ami, sa présence suffit et nous contente. On n’a pas un ami pour quelque chose, l’amitié suffit à elle-même. Si nous avons des buts techniques, vitaux, nous avons aussi des buts en soi presque superflus mais pour nous essentiels, comme le bonheur, la liberté. Peut-on alors se passer de la recherche de la connaissance de soi ?

II. Chercher à se connaître est ce qu’il y a de plus utile

1. nous aspirons naturellement à connaître, connaître est quelque chose de positif en soi, on sort de l’ignorance. Il vaut mieux connaître une chose que l’ignorer même si cela peut être désagréable en soi. L’homme en tant qu’être conscient et pensant ne peut se contenter de l’ignorance quand elle est reconnue, or celui qui cherche à se connaître sait pour avoir ce désir qu’il ne se connaît pas. Et dès lors, il ne peut que répondre à ce désir et en sortir grandi, comme le souligne le Conte du bon bramin de Voltaire.

2. Nous ne pouvons rester des étrangers pour nous-mêmes, cela nous condamnerait au malheur à terme ; si nous ne savons pas qui nous sommes, nous ne pouvons savoir ce qui s’accorderait avec nous, quels sont nos désirs, nos aspirations, notre essence….nous ne pouvons donc pas parvenir au bonheur.

3. Ne pas chercher à se connaître, c’est être condamné à être soumis, à subir notre passé, nos héritages, notre inconscient, … autant de choses qui nous empêchent de mener une existence libre, d’être maître de notre vie.

III. on se doit de chercher à se connaître

1. dans une société où l’individu et la réalisation de soi sont posés comme des valeurs centrales. Il n’y a qu’à voir tous les sites, émissions sur le développement personnel, sur le coaching … il faut être soi, on n’a pas le choix !

2. car on se doit d’être responsable, or ne pas se connaître, c’est s’exposer à ne pas maîtriser nos comportements, à se laisser déborder par nos pulsions, nos passions, notre inconscient. Ne pas se connaître, c’est être dans l’inconscience qui empêche liberté et responsabilité

3. car on se doit d’être moral, de bien agir et d’agir conformément à notre nature d’homme. Comme le disait Porphyre (234/305) néoplatonicien : « Il faut savoir quelles sont les facultés propres à chacun de ces deux hommes et quels soins il convient d’accorder à chacun d’eux, pour ne pas préférer la partie mortelle et terrestre à la partie immortelle, et devenir ainsi un objet de pitié et de risée dans la tragédie et la comédie de cette vie insensée, enfin pour ne pas prêter à la partie immortelle la bassesse de la partie mortelle et devenir misérables et injustes par ignorance de ce que nous devons à chacune de ces deux parties » ( l’âme et le corps).

Donc même si cette recherche de la connaissance de soi est inutilitaire, même s’il était inutile (ce qu’elle n’est pas !), il faudrait la faire !

Auteur/autrice : Caroline Sarroul

Professeur de philosophie au Lycée Alain Borne

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