SEPTEMBRE TES2

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Présentation des buts de l’année et du « kit philosophique »

Rappel : oeuvre à acheter pour l’oral: Bertrand Russell, Science et religion, Folio Essais

Cours d’introduction « Qu’est-ce que c’est que ça la philosophie » ( M.HEIDEGGER)

  1. étymologie : amour de la sagesse, philosophe, ami de la sagesse
  2. aimer=désirer, désirer présuppose conscience d’un manque ( le philosophe est entre le savant et l’ignorant car il sait qu’il ne sait pas) et vécu de ce manque comme un vide à combler « Il tient aussi le milieu entre la sagesse et l’ignorance : car aucun dieu ne philosophe ni ne désire devenir sage, puisque la sagesse est le propre de la nature divine ; et, en général, quiconque est sage ne philosophe pas. Il en est de même des ignorants, aucun d’eux ne philosophe ni ne désire devenir sage ; car l’ignorance a précisément le fâcheux effet de persuader à ceux qui ne sont ni beaux, ni bons, ni sages, qu’ils possèdent ces qualités : or nul ne désire les choses dont il ne se croit point dépourvu. – Mais, Diotime, qui sont donc ceux qui philosophent, si ce ne sont ni les sages ni les ignorants ? – Il est évident, même pour un enfant, dit-elle, que ce sont ceux qui tiennent le milieu entre les ignorants et les sages, et l’Amour est de ce nombre. La sagesse est une des plus belles choses du monde ; or l’Amour aime ce qui est beau ; en sorte qu’il faut conclure que l’Amour est amant de la sagesse, c’est-à-dire philosophe, et, comme tel, il tient le milieu entre le sage et l’ignorant. C’est à sa naissance qu’il le doit : car il est le fils d’un père sage et riche et d’une mère qui n’est ni riche ni sage. Telle est, mon cher Socrate, la nature de ce démon. »Le Banquet, Platon ( discours de Diotime rapporté par Socrate)
  3. analyse de ce « souci de savoir et de la vérité » propre au philosophe, simple différence de degré par rapport à l’homme ordinaire, qui a de plus d’autres soucis qu’il fait passer avant celui-ci
  4. on peut associer le philosophe à un penseur, mais nous « pensons » aussi! Est-ce à dire que quand nous « pensons », nous ne pensons pas?
  5. Analyse de « penser », distinction entre avoir une activité mentale consciente en général et ré-fléchir, juger au sens étroit de penser
  6. Constat que nous pouvons avoir des « pensées » sans avoir réfléchi d’où idée de « pré-jugé » et distinction entre OPINION ( doxa) et PENSEE
  7. Illustration de la situation dans l’opinion, qui est notre situation initiale commune, et analyse de ses causes avec l’allégorie de la caverne au Livre VII de La république de Platon (p266)

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analyse des chaînes qui tiennent et maintiennent dans l’opinion ( corps – prison de l’âme, qui dans l’incarnation oublie les idées contemplées dans le monde intelligible-, la connaissance sensible, la vie collective, l’habitude, le conditionnement…)

Pour Platon seul le philosophe peut libérer le prisonnier dans la douleur pour l’amener par lui-même de faire seul l’ascension de la caverne, au monde sensible jusqu’à sa cause, le monde intelligible ( retrouver par la pensée, l’idée

Cette allégorie semble suggérer que seul le philosophe peut y aider, et que la philosophie et le seul moyen de sortir de l’opinion, que le philosophe seul réfléchit. Or c’est aussi ce que font l’artiste, le religieux et le scientifique et bien d’autres! La philosophie n’a pas le monopole de la réflexion, alors qu’est-ce qui caractérise la réflexion philosophique?

  Art Religion Science (de la nature)
Ce qu’on recherche ici comme dans la philosophie Une réponse au sentiment d’être étranger à soi (désir d’être soi), aux autres ( désir de communier), à la nature (désir de comprendre) Une réponse au sentiment d’être étranger à soi, aux autres, à la société ( désir d’un monde commun et plus juste) et à la nature ( désir de comprendre et maîtriser) Une réponse au sentiment d’être étranger à la nature (désir de comprendre et maîtriser, « comme maîtres et possesseurs de la nature », Descartes)
Points communs avec la philosophie comme prise de conscience et sortie de l’opinion L’artiste est un « oculiste » ( Proust); « pouvoir de révélation de ce qui se dérobe sous la proximité de la possession » ( Merleau-Ponty); l’artiste lève le voile ( Bergson) Les religions proposent une représentation en rupture avec notre rapport immédiat au monde (par ex. condamnation ou dévaluation du monde terrestre et de ses valeurs) L’attitude scientifique présuppose une véritable « catharsis intellectuelle et affective » Bachelard; « en science, les convictions n’ont pas droit de cité, voilà ce qu’on dit à juste titre » Nietzsche
Caractéristiques Moyen: une œuvre matérielle ( limites des mots, l’idée y apparaît de manière sensible)But: la beauté, émotion esthétiqueOn touche l’esprit via les sens. Moyen: un dogme révélé ou immémorial ( extérieur à nous); la foi; « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » Pascal: les vérités de la foi sont au-delà des pouvoirs bien limités de la raisonBut: répondre aux questions et angoisses, donner du sens, promettre un salut, organiser la vie en communauté Moyen: la méthode expérimentale combinant expérience ( observation, expérimentation et vérification) et raisonnement ( hypothèses, déductions…)But: ramener la nature à des lois permettant explication, prédiction et action ; rationaliser notre représentation du monde et rendre le monde « disponible »; parvenir à la vérité et à la connaissance
Limites Œuvre parfois difficile à comprendre; difficile de dire ce qu’on a ressenti, de le verbaliser; l’œuvre ne « parle »pas à tous, ne « dit » pas à chacun, la même chose; sa compréhension est relative. Multiplicité des religions, révélation ( lumière divine extérieure), dogmatisme, irrationalité de la foi, de ses objets et parfois des pratiques qu’elle implique; obscurantisme ( foi opposée à la raison et la science), jeux de pouvoirs des institutions religieuses… – les sciences ne répondent pas aux questions du pourquoi et du pour quoi , mais seulement à celle du comment ( loi des 3 états d’Auguste Comte)- les sciences entraînent une « mathématisation » , un « arraisonnement » de la nature et des êtres, réduits à du mesurable, du quantifiable, à des « faits »- l’expérience est toujours singulière, temporelle, contingente ( même si la science s’efforce de montrer qu’il y a un ordre nécessaire et ne s’arrête pas aux résultats, cherchant les causes)
Philosophie« la philosophie est une activité qui par des discours et des raisonnements ( nous procure la vie heureuse) » Epicure Moyen: un discours ( des mots, signes de concepts)But: la vérité; compréhension par la raison; on s’adresse directement à la raison: universalité et rationalité Moyen: la lumière naturelle de la raison (un discours = un parcours, un raisonnement que tout homme peut élaborer ou suivre)But: parvenir à des réponses rationnelles universelles; penser par soi-même: liberté Moyen: la démonstration à partir de principes a priori ou a posteriori, clairs et distinct, donc la conclusion est nécessaire, universelle et éternelleBut: parvenir à répondre rationnellement et de manière cohérente à toutes les questions pour trouver la vérité et du sens

La philosophie, c’est donc un discours proposant autour de concepts des raisonnements, portant sur les questions fondamentales ( pourquoi?comment?pour quoi?) visant la vérité et le sens, en partant du principe qu’ils sont accessibles par la lumière naturelle de la raison.

Alors peut-on ne pas  philosopher? ( première approche de la méthode de dissertation)

13/09

Alors peut-on  ne pas  philosopher?

 I. oui, c’est possible car

  1. on ne sait pas que l’on est dans la caverne, dans l’opinion, pas de manque
  2. même si on le sait pas nécessairement le souci du vrai, d’autres soucis
  3. on peut penser que philosopher,
  • c’est un exercice stérile: certes on se libère de l’opinion, on remet en question mais cela n’aboutit à rien et en plus on perd son temps, dans le sens où cela détourne d’occupation bien plus sérieuse. C’est l’argument de Calliclès ( personnage imaginaire) dans le Gorgias de Platon

  « Il est beau d’étudier la philosophie dans la mesure où elle sert à l’instruction et il n’y a pas de honte pour un jeune garçon à philosopher ; mais, lorsqu’on continue à philosopher dans un âge avancé, la chose devient ridicule, Socrate, et, pour ma part, j’éprouve à l’égard de ceux qui cultivent la philosophie un sentiment très voisin de celui que m’ins­pirent les gens qui balbutient et font les enfants. Quand je vois un petit enfant, à qui cela convient encore, bal­butier et jouer, cela m’amuse et me paraît charmant, digne d’un homme libre et séant à cet âge, tandis que, si j’entends un bambin causer avec netteté, cela me paraît choquant, me blesse l’oreille et j’y vois quelque chose de servile. Mais si c’est un homme fait qu’on entend ainsi balbutier et qu’on voit jouer, cela semble ridicule, indigne d’un homme, et mérite le fouet.C’est juste le même sentiment que j’éprouve à l’égard de ceux qui s’adonnent à la philosophie. J’aime la philo­sophie chez un adolescent, cela me paraît séant et dénote à mes yeux un homme libre. Celui qui la néglige me paraît au contraire avoir une âme basse, qui ne se croira jamais capable d’une action belle et généreuse. Mais quand je vois un homme déjà vieux qui philosophe encore et ne renonce pas à cette étude, je tiens, Socrate, qu’il mérite le fouet. Comme je le disais tout à l’heure, un tel homme, si parfaitement doué qu’il soit, se condamne à n’être plus un homme, en fuyant le cœur de la cité et les assemblées où, comme dit le poète , les hommes se distinguent, et passant toute sa vie dans la retraite à chuchoter dans un coin avec trois ou quatre jeunes garçons, sans que jamais il sorte de sa bouche aucun discours libre, grand et géné­reux. » […]En ce moment même, si l’on t’arrêtait, toi ou tout autre de tes pareils, et si l’on te traînait en prison, en t’accusant d’un crime que tu n’aurais pas commis, tu sais bien que tu serais fort embarrassé de ta personne, que tu perdrais la tête et resterais bouche bée sans savoir que dire, et que, lorsque tu serais monté au tribunal, quelque vil et méprisable que fût ton accusateur, tu serais mis à mort, s’il lui plaisait de réclamer cette peine. Or qu’y a t il de sage, Socrate, dans un art qui « prenant un homme bien doué le rend pire », impuissant à se défendre et à sauver des plus grands dangers, soit lui-même, soit tout autre, qui l’expose à être dépouillé de tous ses biens par ses ennemis et à vivre absolument sans honneur dans sa patrie ? Un tel homme, si l’on peut user de cette expression un peu rude, on a le droit de le souffleter impu­nément.Crois moi donc, mon bon ami, renonce à tes arguties, cultive la belle science des affaires, exerce toi à ce qui te donnera la réputation d’un habile homme ; « laisse à d’autres ces gentillesses », de quelque nom, radotages ou niaiseries, qu’il faille les appeler, « qui te réduiront à habiter une maison vide. Prends pour modèle non pas des gens qui ergotent sur ces bagatelles, mais ceux qui ont du bien, de la réputation et mille autres avantages. »                           Gorgias, Platon

Le cas de Socrate semble confirmer cela: condamné à mort en 399 av.JC pour impiété et corruption de la jeunesse.

  • c’est un exercice sans conséquence, même si les philosophes vantent les « suites de la vérité » comme Epicure qui prétend que la philosophie rend heureux, la désillusion, la lucidité peut être douloureuse, notre bonheur ne dépend pas que de nous, et il y a d’autres moyens plus sûrs de l’améliorer: les applications techniques de la science ( santé, exploitation de la nature, allégement du travail, télécommunications,…) ou le divertissement par l’art ou la consolation par la religion. La philosophie détourne de l’action, paralyse d’où l’idée de Descartes d’une morale provisoire pour répondre à l’urgence de l’action, en attendant une morale appuyée sur des fondements rationnels, clairs et distincts à découvrir.

II. non, on n’en a pas le droit

– même si la loi de l’Etat  ne nous oblige pas à philosopher ( hormis via les programmes de l’éducation nationale en Terminale générale et technologique) , l’Etat attend de chaque citoyen un exercice éclairé de sa citoyenneté donc on peut dire que l’on a besoin de philosopher sur les valeurs et fins de notre société ( éthique)

– en qualité d’être moral, on peut considérer que ne jamais exercer son jugement critique, penser le bien et le mal et se contenter des normes et valeurs imposées par la société ou le fait ( ce qui se passe, se fait) peut être dangereux, c’est ce que souligne Hannah Arendt avec son analyse du nazi Eichmann, de « la banalité du mal » chez cet homme ordinaire qui se caractérise par « son extraordinaire superficialité » cf p 442.443

– en qualité d’être doué de raison, on peut penser qu’il serait contradictoire avec notre nature de ne pas en faire usage à travers l’exercice philosophique. L’homme est un  » animal métaphysique », un « roseau pensant » dont toute la dignité repose dans la pensée.

 « J’aurais voulu premièrement y expliquer ce que c’est que la philosophie, en commençant par les choses les plus vulgaires, comme sont que ce mot de philosophie signifie l’étude de la sagesse, et que par la sagesse on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l’invention de tous les arts ; et qu’afin que cette connaissance soit telle, il est nécessaire qu’elle soit déduite  des premières causes, en sorte que pour étudier à l’acquérir, ce qui se nomme proprement philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c’est-à-dire des principes; et que ces principes doivent avoir deux conditions : l’une, qu’ils soient si clairs et si évidents que l’esprit humain ne puisse douter de leur vérité, lorsqu’il s’applique avec attention à les considérer; l’autre, que ce soit d’eux que dépende la connaissance des autres choses, en sorte qu’ils puissent être connus sans elles, mais non pas réciproquement elles sans eux; et qu’après cela il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu’il n’y ait rien dans la suite des déductions qu’on en fait qui ne soit très manifeste. (… )
J’aurais ensuite fait considérer l’utilité de cette philosophie, et montré que, puisqu’elle s’étend à tout ce que l’esprit humain peut savoir, on doit croire que c’est elle seule qui nous distingue des plus sauvages et barbares, et que chaque nation est d’autant plus civilisée et polie que les hommes y philosophent mieux; et ainsi que c’est le plus grand bien qui puisse être dans un État que d’avoir de vrais philosophes.  Et outre cela que, pour chaque homme en particulier, il n’est pas seulement utile de vivre avec ceux qui s’appliquent à cette étude, mais qu’il est incomparablement meilleur de s’y appliquer soi-même; comme sans doute il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire, et jouir par même moyen de la beauté des couleurs et de la lumière, que non pas de les avoir fermés et suivre la conduite d’un autre; mais ce dernier est encore meilleur que les tenir fermés et n’avoir que soi pour se conduire. Or, c’est proprement les veux fermés sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n’est point comparable à la satisfaction que donne la connaissance celles qu’on trouve par la philosophie; et, enfin, cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas.  Les bêtes brutes, qui n’ont que leur corps à conserver, s’occupent continuellement à chercher de quoi le nourrir; mais les hommes, dont la principale partie est l’esprit, devraient employer leurs principaux soins à la recherche de la sagesse, qui en est la vraie nourriture.. »

Principes de la philosophie, Descartes, 1644

 «Nous nous définissons humainement par ce superflu qui, selon la formule connue, est plus nécessaire que le nécessaire, et qui n’est autre chose que l’esprit. Non que l’on ne puisse vivre sans penser, mais par définition même, une telle vie est, humainement parlant, dénuée de sens. Car c’est l’esprit qui, chez l’homme, donne un sens à la vie. La vie n’a de sens que pour l’homme spirituel qui est en chacun de nous, mais souvent en sommeil. Et la dignité de l’homme consiste en cela seul qu’il peut concevoir qu’une certaine dignité est de son essence. Par quoi l’homme est tout autre chose qu’un animal: il est un animal conscient de transcender l’animalité; il est un animal métaphysique».

Initiation à la philosophie, Marcel Deschoux

Ceci dit en III, on pourrait :

  • soit renforcer le II en parlant d’un devoir de philosopher
  • soit le dépasser en se demandant si cette association de l’homme à un être de raison n’estpas abusive et discutable
  • soit souligner que la question ne se pose pas, on ne peut que philosopher ne pouvant pas traverser l’existence sans être confronter au sentiment d’étrangeté à soi et au monde, donc comme ne pas philosopher n’est pas possible de manière, la question ne se pose pas car elle présupposait qu’on peut philosopher et ne pas philosopher. La question serait alors plutôt de savoir si la philosophie peut vraiment dissiper ce sentiment d’étrangeté.

Travail maison : pour le 16/09 proposez 3 axes et quelques arguments sur le sujet suivant: peut-on vouloir ne pas savoir?

COURS N°1                   LA CONSCIENCE

Introduction: définitions

  • distinction entre conscience immédiate ( Je perçois: simple présence sensible au monde, être là d’où existence en soi « enfoncé dans l’être de la vie » comme le dit Hegel), conscience réfléchie ( je perçois que je perçois: conscience de la conscience: se savoir être là  en se dissociant de l’être-là ( distance) , d’où existence pour soi, position de surplomb qui est la condition de la prise de conscience, du jugement ( d’où dimension de la conscience morale), de la liberté ( je ne me réduis pas à ce que je suis là; à ce qui est là!) , de la responsabilité et de l’humanité.
  • cette conscience réfléchie présuppose la conscience de soi, au moment même où je perçois mon état de conscience, je reconnais cet état  comme étant le mien, je perçois que je perçois et je m’entraperçois. Il y a derrière mes états de conscience changeants un point fixe, permanent, un et identique: MOI.

16/09

reprise des définitions.

Etude du texte de Kant  : Texte 1 P 100, Conséquence de la conscience de soi, le fait de se penser ( et de se dire – lien entre parole et pensée) à la première personne ( ce qui est donc une acquisition où le langage joue un rôle important; les psychologues confirment que le nourisson jusqu’à 1/2 ans n’a pas une pleine conscience de soi en particulier parce qu’au départ il ne se distingue pas des autres et du monde; pour lui moi=monde=mes désirs et c’est progressivement qu’il va dans la douleur découvrir l’autre et la réalité extérieure du monde!) , comme un et identique, est selon Kant un privilège qui élève infiniment l’homme au-dessus des choses et autres créatures. D’où une différence de nature entre l’homme et l’animal, d’où une dignité à respecter chez l’homme ( qui a seul une valeur absolue en soi, comme « fin en soi ») par opposition à la simple préservation des choses et autres êtres, qui n’ont qu’une valeur, qu’un prix relatif.

Annonce des problèmes : I. De la certitude d’être

  • l’étymologie ( conscience = cum-scientia, avec connaissance, savoir) , le langage commun ( perdre conscience= perdre connaissance) associent conscience et connaissance, mais être conscient est-ce se connaître et connaître le monde?
  • on vient de présenter la conscience d’ordre supérieur ( conscience réfléchie et conscience de soi) comme un privilège humain, mais est-ce vrai? Seul l’homme en est-il bénéficiaire et est-ce vraiment un bénéfice?
  •  

    A. Descartes et le « cogito ergo sum » ( « je pense donc je suis »)

    Analyse de cet extrait de la quatrième partie du Discours de la méthode

     « Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j’y ai faites; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde : et toutefois, afin qu’on puisse juger si les fondements que j’ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avais dès longtemps remarqué que pour les mœurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus : mais pour ce qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fut entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer; et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étais sujet a faillir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.

    Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps, et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point; et qu’au contraire de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais; au lieu que si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été; je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne cesserait pas d’être tout ce qu’elle est. »

    20/09

    Corrigé du sujet : Peut-on vouloir ne pas savoir? et méthode de l’introduction et fin de la méthode ( organisation du plan, transitions et conclusion)

    Pour le 23/09 rédigez une intro sur le sujet : peut-on ne pas philosopher? OU peut-on vivre sans philosopher?

    Reprise du cours: le saut substantialiste: je sais que je suis et je sais ce que je suis une substance pensante ( cela me définit comme sujet par opposition aux objets, mais pas par rapport aux autres sujets, cela c’est qui je suis)

    23/09

    B. les critiques de Descartes 

    • Descartes dit « je suis une âme » et « j’ai un corps »; il affirme donc une position dualiste, considérant que 2 substances distinctes existent:  l’esprit ayant pour attribut la pensée et la matière ayanty pour attribut l’étendue ( et la divisibilité); mais d’un autre côté, il affirme que « je suis pas seulement logé dans mon corps comme un pilote ne son navire ». Alors comme expliquer qu’il y ait une action du corps sur l’âme et de l’âme sur le corps; pour Descartes c’est via la glande pinéale, siège de l’âme; mais alors il matérialise l’âme, et se contredit; pourtant d’autres alternatives étaient possibles: voir cours sur la matière et l’esprit ici
    • TEXTE 2 p42  : savoir ce que l’on est présuppose qu’il y ait une expérience du moi : selon Hume on ne peut la faire, « on bute  » toujours sur un état de conscience, un état du moi; d’où l’idée que le moi est TRANSCENDANTAL chez Kant, il est objet d’aucune expérience mais il est la condition de toute expérience.

    27/09

    rendu des intros

    • TEXTE 1 p24: pour Nietzsche Descartes a commis 2 erreurs: il est en quelque sorte une victime consentante de la grammaire:
    1. constatant une activité de pensée, il en a conclut, comme tout verbe à un sujet, que je suis l’auteur de ma pensée; or il se pourrait que ça pense en moi sans moi
    2. du je pense , il en est arrivé à je suis une chose pensante: or ce n’est pas parce que je pense que l’activité pensée me définit et une caractéristique esssentielle; abus par avantage, identifier le moi à la pensée, à l’âme, c’est se donner une possible immortalité et nous distinguer de tout ce qui ne pense pas, et que l’on peut dominer par « notre position de penseur ».
    • TEXTE 2 p25: pour Sartre en reste à une conception de la prise de conscience comme mouvement de digestion  du dehors vers le dedans OR on peut penser plutôt la conscience comme un mouvement vers le dehors. « la conscience est toujours conscience de quelque chose ». Sans objet de conscience , la conscience s’éteint et je ne peux me saisir. Il n’y a pas d’intériorité digérante mais mouvement, et par là liberté, car en tant qu’être conscient, je ne suis pas ce que je suis et suis ce que je ne suis pas, donc je ne peux être défini.

    II. la conscience est-elle connaissance?

    A. Du je au moi:  la connaissance de soi

    Distinction entre être un je ( « identité de substance » Locke: une subsatnce pensante certaine d’être par oppisition aux objets); être moi ( être distinct des autres sujets, ne pas être toi, eux…; se définir soit comme un homme avec des éléments d’identité objectifs – état civil, corps, ADN, un passé, reconnaissance des autres, .. et statut social), soit comme une personne ( « identité de conscience » Locke: même si ces éléments objectifs me définissent, c’est moi qui me définit dans un RECIT dans lequel je dis ce qui selon moi me définit, ce à quoi je m’attache et dans lequel je me reconnais comme étant moi; ce n’est plus par exemple mon passé qui me définit, mais ma mémoire ou mon histoire).

    Pour comprendre ces nuances, on peut reprendre l’histoire du prince et du savetier de Locke au Livre II, chap 27 de L’essai sur l’entendement humain, qui l’utilise pour penser la personne en termes juridiques avec ce qui peut lui être imputé ou non

      § 15. Et de la sorte nous pourrons peut-être concevoir sans difficulté qu’au moment de la résurrection une personne soit la même, bien que dans un corps dont la structure ou les parties ne seraient pas exactement ceux qu’il avait eus ici bas, puisque la même conscience va avec l’âme qui l’habite. Pourtant l’âme seule dans le changement des corps ne suffirait pas à faire le même homme, sauf aux yeux de celui pour qui c’est l’âme qui fait l’homme. Car si l’âme d’un prince, emportant avec elle la conscience de sa vie passée de prince, venait à entrer dans le corps d’un savetier et à s’incarner en lui à peine celui-ci abandonné par son âme à lui, chacun voit bien qu’il serait la même personne que ce prince, et comptable seulement de ses actes : mais qui dirait que c’est le même homme ? Le corps lui aussi entre dans la constitution de l’homme, et je suppose que pour quiconque c’est le corps qui, dans ce cas, déterminerait l’homme, tandis que l’âme, avec toutes ses pensées princières, ne ferait pas un autre homme, mais il demeurerait le même savetier pour tous, sauf pour lui-même. Je sais bien que dans la façon de parler ordinaire « la même personne » et « le même homme » représentent une seule et même chose. Bien entendu chacun aura toujours le droit de parler comme il veut, et d’appliquer les sons articulés qu’il veut aux idées auxquelles ils lui paraissent convenir, et de les changer autant de fois qu’il veut. Il n’empêche que quand nous recherchons ce qui fait le même Esprit, le même homme ou la même personne, il nous faut fixer dans notre esprit les idées d’Esprit, d’homme et de personne, et, ayant décidé en nous-mêmes ce que nous entendons par là, il ne nous sera pas difficile de déterminer dans ces trois cas, ou d’autres semblables, quand il y a identité ou non.

       § 16. La conscience fait la même personne. On voit que la même substance immatérielle ou âme ne suffit pas, où qu’elle soit située et quel que soit son état, à faire à elle seule le même homme. En revanche il est manifeste que la simple conscience, aussi loin qu’elle peut atteindre, même si c’est à des époques historiques passées, réunit des existences et des actions éloignées dans le temps au sein de la même personne aussi bien qu’elle le fait pour l’existence et les actions du moment immédiatement précédent. En sorte que tout ce qui a la conscience d’actions présentes et passées est la même personne à laquelle elles appartiennent ensemble. Si j’avais conscience d’avoir vu l’Arche et le Déluge de Noé comme j’ai conscience d’avoir vu une crue de la Tamise l’hiver dernier, ou comme j’ai conscience maintenant d’écrire, je ne pourrais pas plus douter que moi qui écris ceci maintenant, qui ai vu la Tamise déborder l’hiver dernier, et qui aurais vu la terre noyée par le Déluge, j’étais le même soi, dans quelque substance qu’il vous plaira de le placer, que je ne puis douter que moi qui écris suis le même soi ou moi-même que j’étais hier, tandis qu’à présent j’écris (que je sois entièrement constitué ou non de la même substance, matérielle ou immatérielle). Car pour ce qui est de la question de savoir si je suis le même soi, il importe peu que ce soi d’aujourd’hui soit fait de la même substance ou d’autres. Car je suis aussi justement soucieux et comptable d’un acte accompli il y a mille ans, que cette conscience de soi m’attribuerait maintenant en propre, que je le suis de ce que j’ai fait il y a un instant.

       § 17. Le soi dépend de la conscience. Soi est cette chose qui pense consciente (de quelque substance, spirituelle ou matérielle, simple ou composée, qu’elle soit faite, peu importe) qui est sensible, ou consciente du plaisir et de la douleur, capable de bonheur et de malheur, et qui dès lors se soucie de soi dans toute la mesure où s’étend cette conscience. Chacun trouve ainsi que son petit doigt, tant qu’il entre dans cette conscience, est une partie de soi autant que ce qui lui est le plus essentiel. Ce petit doigt étant amputé, si la conscience s’en allait avec lui et se séparait du reste du corps, il est clair que c’est le petit doigt qui serait la personne, la même personne ; et soi n’aurait alors rien à voir avec le reste du corps. De même que dans ce cas c’est la conscience qui accompagne la substance, lorsqu’une partie est séparée d’une autre, qui fait la même personne, et constitue ce soi indivisible, de même en va-t-il par rapport à des substances éloignées dans le temps. Celle avec qui peut se joindre la conscience de la chose pensante actuelle fait la même personne, elle forme un seul soi avec elle, et avec rien d’autre ; elle s’attribue ainsi et avoue toutes les actions de cette chose, qui n’appartiennent qu’à elle seule aussi loin que s’étend cette conscience (mais pas plus loin), comme le comprendra quiconque y pensera.

       § 18. Objet de récompense et de châtiment. C’est dans cette identité personnelle que se fondent tout le droit et toute la justice de la récompense et du châtiment, c’est-à-dire du bonheur et du malheur dont chacun se soucie pour lui-même, indépendamment de ce qui peut advenir à toute substance qui ne serait pas unie à cette conscience, ou affectée en même temps qu’elle. Car, comme il apparaissait clairement dans l’exemple que je donnais à l’instant, si la conscience s’en allait avec le petit doigt quand il a été coupé, ce serait le même soi qui hier se souciait du corps tout entier et le considérait comme faisant partie de soi, et dont il lui faudrait bien admettre alors que les actions sont maintenant les siennes. Tandis que si le même corps étant toujours en vie acquérait sa propre conscience aussitôt après la séparation du petit doigt, dont celui-ci ne saurait rien, il ne s’en soucierait plus, ne verrait pas en lui une partie de soi, ne pourrait faire siennes aucune de ses actions ni se les voir imputer.

       § 19. Ceci peut nous faire voir en quoi consiste l’identité personnelle : non dans l’identité de substance mais, comme je l’ai dit, dans l’identité de conscience, en sorte que si Socrate et l’actuel maire de Quinborough en conviennent, ils sont la même personne, tandis que si le même Socrate éveillé et endormi ne partagent pas la même conscience, Socrate éveillé et Socrate dormant n’est pas la même personne. Et punir Socrate l’éveillé pour ce que Socrate le dormant a pu penser, et dont Socrate l’éveillé n’a jamais eu conscience, ne serait pas plus juste que de punir un jumeau pour les actes de son frère jumeau et dont il n’a rien su, sous prétexte que leur forme extérieure est si semblable qu’ils sont indiscernables (or on a vu de tels jumeaux).

       § 20. Maintenant on pourra toujours nous objecter encore ceci : supposons que j’aie totalement perdu la mémoire de certaines parties de mon existence, ainsi que toute possibilité de les retrouver, en sorte que peut-être je n’en serai plus jamais conscient, ne suis-je pas cependant toujours la personne qui a commis ces actes, eu ces pensées dont une fois j’ai eu conscience, même si je les ai maintenant oubliées ? À quoi je réponds que nous devons ici faire attention à quoi nous appliquons le mot « je ». Or dans ce cas il ne s’agit que de l’homme. Si l’on présume que le même homme est la même personne, on suppose aussi facilement que « je » représente aussi la même personne. Mais s’il est possible que le même homme ait différentes consciences sans rien qui leur soit commun à différents moments, on ne saurait douter que le même homme à différents moments ne fasse différentes personnes. Ce qui, nous le voyons bien, est le sentiment de toute l’humanité dans ses déclarations les plus solennelles, puisque les lois humaines ne punissent pas le fou pour les actes accomplis par l’homme dans son bon sens, ni l’homme dans son bon sens pour ce qu’a fait le fou, les considérant ainsi comme deux personnes distinctes. Ce qu’explique assez bien notre façon de parler lorsque nous disons qu’un tel « n’est pas lui-même », ou qu’il est « hors de soi », phrases qui suggèrent que le soi a été transformé, que la même personne qui est soi n’était plus là dans cet homme, comme si c’était bel et bien ce que pensaient ceux qui usent de ces tours, ou du moins ceux qui ont été les premiers à en user.

    1. obstacles à la connaissance de soi.

    • les autres qui me définissent, que je crois; qui m’entraîne vers une uniformisation
    • moi-même:
    1. je suis un sujet, non un objet ( difficile à cerner, car non fini, défini)
    2. je suis sujet et objet de la connaissance dans la connaissance de moi-même: absence de distance critique; TEXTE 3 p. 43 Auguste Comte »par une nécessité invincible, l’esprit humain peut observer directement tous les phénomènes, exceptés les siens propres »
    3. je ne suis pas nécessairement désireux de me connaître davantage: mauvaise foi de Sartre et divertissement ( au sens de Pascal: TEXTE 2 p.460 Pascal sur un roi sans divertissement)
    4. je ne suis pas nécessairement outillé pour me connaître: idée selon laquelle notre conscience n’est qu’un instrument de survie, donné au profit de l’espèce, non de l’individu: TEXTE 3 p 23″elle n’est subtilement développée que dans la mesure de son utilité pour la communauté, le troupeau.

    30/09

    – distribution correction intro

    – DM pour le 14/10 faire une intro selon la méthode et un plan détaillé ( axes et arguments) sur un des deux sujets suivants:

    être conscient de soi est-ce être maître de soi?

    suis-je ce que je crois être?

    reprise des obstacles : Théorie de Nietzsche

    2. les médiations

    • les autres

    – qui sont les garants de mon identité et « la pièce maîtresse de mon univers » selon  Michel Tournier TEXTE découverte 3 p 49 . A lire!!!

    – qui sont ceux par rapport auxquels je me définis en m’en distinguant ( au départ je=monde=plaisir, la mère =moi), en m’y opposant ( période du non à 2 ans, adolescence) et en m’y identifiant ( idéal des parents, puis d’autres modèles)

    -qui sont des alter ego, des autres moi, des moi qui ne sont pas moi, mais dans lesquels je peux me voir à distance ( même si cet écart entre moi et l’autre est peut être irréductible,quand je veux le connaître)

    – qui sont ceux qui m’obligent à me voir et à me juger, texte de Sartre sur la honte, où je deviens objet de la conscience de l’autre, contraint de me voir tel que je suis et de me juger; d’où « l’enfer c’est les autres » dans Huis clos

    « La honte réalise donc une relation intime de moi avec moi : j’ai découvert par la honte un aspect de mon être. Et pourtant, bien que certaines formes complexes et dérivées de la honte puissent apparaître sur le plan réflexif, la honte n’est pas originellement un phénomène de réflexion. En effet, quels que soient les résultats que l’on puisse obtenir dans la solitude par la pratique religieuse de la honte, la honte dans sa structure première est honte devant quelqu’un. Je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire : ce geste colle à moi je ne le juge ni le blâme, je le vis simplement, je le réalise sur le mode du pour-soi. Mais voici tout à coup que je lève la tête : quelq’un était là et m’a vu. Je réalise tout à coup la vulgarité de mon geste et j’ai honte. Il est certain que ma honte n’est pas réflexive, car la présence d’autrui à ma conscience, fût-ce à la manière d’un catalyseur, est incompatible avec l’attitude réflexive ; dans le champ de la réflexion je ne peux jamais rencontrer que la conscience qui est mienne. Or autrui est le médiateur entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui. Et par l’apparition même d’autrui, je suis mis en mesure de porter un jugement sur moi-même comme sur un objet, car c’est comme objet que j’apparais à autrui. Mais pourtant cet objet apparu à autrui, ce n’est pas une vaine image dans l’esprit d’un autre. Cette image en effet serait entièrement imputable à autrui et ne saurait me « toucher ». Je pourrais ressentir de l’agacement, de la colère en face d’elle, comme devant un mauvais portrait de moi, qui me prête une laideur ou une bassesse d’expression que je n’ai pas ; mais je ne saurais être atteint jusqu’aux moelles : la honte est, par nature, reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit ».

    J-P. Sartre, L’être et le néant (1943)

     

     

     

     

    Auteur/autrice : Caroline Sarroul

    Professeur de philosophie au Lycée Alain Borne

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