Peut-on ne pas avoir conscience de ce que l’on fait ?
| Peut-on | ne pas avoir conscience | de ce que l’on fait? |
| 1. a-t-on la capacité
2.a-t-on le droit moral,légal, naturel |
1. a)se rendre simplement compte de ce qui est, se passe
b) percevoir qu’on perçoit d’où écart, rendant possible appropriation ( responsabilité) et jugement et action ( liberté) 2. avoir la connaissance pleine et entière de l’objet de conscience |
1. le fait d’agir ( que l’on fait)
2. le fait de comprendre ce que l’on fait ( cause, but, sens, conséquence) le contraire d’agir c’est: – l’inactivité – le fait de subir |
INTRODUCTION 1. Avoir conscience, c’est d’abord prendre acte de quelque chose. Je sais que l’autre est là, que j’ai chaud, que nous sommes lundi, que je lève mon bras. 2. En ce sens, il semble que tous nos actes s’accompagnent d’une conscience immédiate, sans quoi d’ailleurs il n’y a pas véritablement faire. On ne peut pas dire que le somnambule fait véritablement le tour de la maison. Il subit plutôt une crise de somnambulisme. Nous sommes présents à nous-mêmes, on sait donc qu’on est là entrain de faire, que c’est nous et pas un autre qui agit. 3. Mais avoir conscience c’est aussi et surtout avoir la connaissance , or connaître ou comprendre quelque chose, c’est en saisir les causes ou le but, le sens, le contenu. Or si nous savons que nous sommes en train de faire, nous ne savons pas nécessairement les raisons et effets de nos agissements. On peut ici penser aux actes irréfléchis, compulsifs ou à tous ces moments où on ne se reconnaît plus. Il est donc possible que nous ne sachions pas ce qui nous pousse à faire telle ou telle chose et où cela nous mène 4. Aussi peut-on se demander si on peut finalement ne pas être conscient ce que l’on fait. 5. C’est donc du problème de la profondeur de notre connaissance de nous même et de nos actes, de la possibilité d’une pleine connaissance et maîtrise de soi dont nous allons traiter. 6. Le sujet présuppose que non seulement nous puissions ne pas être conscient comme l’être mais aussi que nous pourrions nous contenter de l’inconscience, le cas échéant. 7. Nous nous demanderons si nous n’avons pas une conscience immédiate de nos actes, si on comprend pour autant nos actes et si enfin on pourrait se contenter de cette ignorance, en ayant an quelque sorte le droit de ne pas savoir ce que l’on fait?
Il y a deux degrés de conscience : la conscience immédiate et la conscience réfléchie. La première, commune à l’homme et à l’animal, consiste à simplement être présent à ce qui se passe en nous et hors de nous. Nous sentons ce qui nous affecte et ce que nous faisons, dès que nous sommes en éveil. Et, cette conscience ne disparaît que partiellement quand nous dormons, le rêve attestant sa présence, puisque il vient nous protéger contre ce que nous ressentons en nous et hors de nous et qui pourrait perturber notre sommeil. De même, le somnambule, même s’il ignore son état, témoigne par la sûreté de son pas d’une conscience du terrain. Donc, nous ne pouvons pas ne pas nous rendre compte que nous faisons, même si cette sensation est confuse et ténue. La conscience accompagne chacun de nos faits et gestes. Dès que nous pensons, avons une activité mentale quelle qu’elle soit, nous le savons. C’est ce que Sartre appelle la « translucidité de la conscience », rien ne lui échappe et c’est aussi pourquoi notre existence ne peut nous échapper, selon Descartes, dès que nous pensons, nous le savons et nous savons que nous sommes.
Cette conscience apparaît d’autant plus logiquement présente quand nous « faisons ». Faire renvoie à l’idée d’être actif, donc cette action semble exiger un effort, une attention, une stratégie, une mise en œuvre de moyens pour atteindre une fin, ce qui ne peut manquer d’impliquer la conscience. Comment faire un acte qui exige un effort intelligent sans le savoir, cela apparaît illogique
Pourtant il y a certaines situations où cela pourtant arrive : la conscience semble se retirait de l’action par exemple dans l’automatisme. Pour acquérir un automatisme, il faut un apprentissage qui nécessite attention, concentration, un effort d’adaptation et des choix. On décompose l’acte, on le répète. Mais, paradoxalement, l’apprentissage a pour résultat que l’acte se solidifie et se fait ensuite de lui-même sans choix. On peut voir cela dans l’apprentissage de la conduite. Elle exige au départ une attention extrême pour coordonner les mouvements (débrayer, passer la vitesse, accélérer …) pour s’adapter à la situation et faire le bon choix. Mais, à force d’expérience, cela se fait presque seul, je perçois et réagis tout en pouvant discuter avec mon passager. C’est pourquoi Bergson dira que la conscience est « la fonction du réel » et dès lors que l’adaptation n’est plus nécessaire par sur-adaptation, elle se retire, inutile. Je n’ai plus besoin de choisir, je réagis, comme un animal réagira instinctivement à un stimulus. Dans certaines pathologies, comme l’hystérie, on peut faire un acte intelligent sans le savoir, c’est le cas de l’écriture automatique observée chez certains hystériques, la conscience malade n’étant plus capable de synthétiser tous les actes.
Nous avons donc vu que sauf cas pathologiques, notre conscience immédiate et même réfléchie accompagne nos actes, nous savons que nous faisons, mais savons-nous pour autant ce que nous faisons ?
Et si on entend par savoir pas seulement prendre acte mais connaître nos actes , il se peut que nous sachions que nous faisons mais pas ce que nous faisons. Connaître, c’est saisir les causes et les conséquences avec justesse, vérité. Je peux prétendre connaître quelque chose, si il y a accord entre mon jugement et la réalité. Or même si notre conscience fonctionne normalement, même si nous ramenons à nous nos actes, il se peut qu’on évalue d’abord mal la valeur de nos actes et leur conséquence, on croit faire le bien et on fait le mal, soit parce qu’on ne peut prévoir les conséquences de nos actes, qui ne dépendent d’ailleurs pas que de nous, soit parce qu’on se laisse emporté par la passion qui nous aveugle ou pervertit nos jugements, soit parce qu’on est simplement ignorant, par manque de connaissance ou d’expérience. C’est pourquoi Socrate soutenait par exemple dans le Gorgias de Platon, que finalement « nul n’est méchant volontairement » soulignant par là qu’on peut agir sans conscience.
Mais, ce ne sont pas que les conséquences et la nature de nos actes qui peuvent nous échapper, cela peut aussi être les causes. Il se peut aussi que je ramène l’acte à moi-même et donc sois conscient que c’est moi qui fais sans savoir pour autant les causes de ce que je fais. C’est ce que suggère l’hypothèse de l’inconscient de Freud. On peut savoir que l’on fait mais ignorer les réelles causes de ce faire. On peut penser ici aux symptômes hystériques de Anna O. analysés par Freud comme des réminiscences, c’est-à-dire comme le fait de rejouer au présent des évènements traumatisants passés sans avoir conscience de les rejouer, ni de leur caractère passé. Là encore ce n’est pas le privilège de certaines pathologies ou des simples manifestations de notre inconscient, nous avons bien du mal à savoir pourquoi nous agissons ainsi. On pourrait ici prendre l’exemple de nos désirs, qui nous font agir. Nous savons que nous désirons telle ou telle chose, et nous cherchons à satisfaire ce désir et agissons en conséquence, mais l’objet apparent du désir est-il son objet réel, savons-nous ce que sont nos désirs, s’ils s’accordent vraiment avec nous?
Donc on ne peut ne pas savoir qu’on fait, mais on peut ne pas savoir que c’est nous qui faisons et ignorer la nature de ce que l’on fait (les causes et la valeur de l’acte) mais peut-on en rester là, et se contenter de cette inconscience et de cette irresponsabilité ? A-t-on le droit de ne pas savoir ce que l’on fait ?
Il y a certes certains avantages à ne pas savoir ce que l’on fait. L’inconscience peut être confortable. Et c’est pourquoi l’hypothèse de l’inconscient est séduisante, tout comme l’alibi de la passion. Car si notre conscience est un privilège, elle est aussi un despote.
Du point de vue légal, on peut en partie ne pas savoir ce que l’on fait. Si je dois toujours réparer les conséquences de mes actes, la vie en société présupposant que chacun réponde de ses actes, ma responsabilité peut être atténuée par ma folie, me privant d’être auteur de mon acte même si j’en reste acteur, ou par le fait que les circonstances m’ont contraint à faire cet acte. Donc, je ne suis pas pleinement responsable d’un acte involontaire. On pourrait en déduire qu’on me reconnaît le droit de ne pas savoir ce que je fais.
En réalité, cela signifie plutôt qu’au regard de la loi, il n’y a réellement « faire », action que si je suis auteur de mon acte et pas simplement acteur. Une action présuppose mémoire, c’est pourquoi on peut comprendre que le fou qui ne se rappelle pas de ce qu’il a fait ne soit pas tenu pour totalement responsable de ce qu’il a « fait ». C’est comme si il n’avait rien fait : même si il y a eu acte, il n’y a pas eu réellement action. De même, une action présuppose un choix. Si je n’ai pas eu le choix car j’ai été contraint, je n’ai pas vraiment été actif, j’ai subi et mon acte a donc été involontaire et je n’en suis que l’acteur malgré moi. Dans ce cas, je n’étais pas libre donc je ne peux être responsable totalement de quelque chose que je n’ai pas réellement fait. Donc, au regard de la loi, je sais tout ce que je fais dès que je fais vraiment même si j’ai le droit de ne pas savoir ce que je fais, au sens de produire des actes. Et pourtant, je peux regretter des actes que je n’ai pas pleinement faits ou avoir des remords. La responsabilité morale irait donc plus loin que ma responsabilité devant la loi.
En effet, du point de vue moral, l’argument selon lequel on ne savait pas ce que l’on faisait est plus difficile à admettre. En effet, de ce point de vue, on peut penser que l’homme est une personne morale, un être un et même, un sujet. Aussi en tant que tel, il se doit d’être responsable de tous ses actes .Pour cela, on doit présupposer soit qu’il sait ce qu’il fait , soit qu’il croit sincèrement savoir ce qu’il fait même s’il ignore les raisons profondes qui le font agir, soit qu’ il sait qu’il est en train de se placer dans une situation où il pourrait ne plus savoir que c’est lui qui fait ou ce qu’il fait. Dès lors, l’excuse de la passion n’en est plus une. Le passionné a en effet participé à sa naissance, il aurait pu lutter et retrouver sa faculté de juger, il s’est rendu esclave de lui-même, donc s’il ne sait plus exactement ce qu’il fait, il savait cependant qu’il n’allait plus savoir ce qu’il ferait. De même pour le criminel en état d’ivresse, son crime est involontaire, mais à chaque verre bu, il aurait pu s’arrêter et il savait qu’il n’allait plus savoir ce qu’il ferait. Il est donc responsable de son acte, résultat de son manque de volonté, de sa vie relâchée comme le disait Aristote dans l’Ethique à Nicomaque. Aristote remet donc en question « le nul n’est méchant volontairement » de Socrate. Pour Aristote, l’homme est responsable de sa méchanceté parce qu’il n’a rien fait pour l’empêcher, par manque de volonté. Il est responsable de son irresponsabilité.
Donc si, au regard de la loi, on comprend que je puisse ne pas savoir ce que je fais, au regard de la morale, je me dois de savoir ce que je fais en m’efforçant d’être et de rester conscient. En tant qu’être humain, je me dois également d’être à la hauteur du privilège d’être conscient. On ne peut se contenter de traverser l’existence sans savoir ce que l’on fait et qui l’on est, mais si la conscience est souvent malheureuse et la tâche difficile. Car la conscience est finalement comme l’œil, il voit tout mais est aveugle sur lui-même. En tant qu’être conscient, je suis celui par qui les choses prennent sens, non pas que je les fasse venir à l’existence ( je ne suis pas Dieu !) mais c’est par moi, devant moi qu’elles prennent un sens. Mais d’un autre côté, nous avons bien du mal à savoir qui nous sommes nous, les détecteurs de l’être.
Nous n’avons donc pas le droit en tant qu’être social, moral et humain de ne pas savoir ce que nous faisons et ce que nous sommes, et c’est même la condition pour qu’il y ait faire et être. Exister, pour l’homme, ce n’est pas seulement être là, en vie, c’est être un projet libre et authentique.
Mais n’exige-t-on pas de nous l’impossible ? Non, qui veut peut ! Je peux toujours m’efforcer de parvenir à une conscience plus claire de moi-même, Freud ne voyait d’ailleurs pas d’autres objectifs à la psychanalyse, « là où est le ça, le moi doit advenir ». Mais, veut-on réellement savoir ce que l’on est et ce que l’on fait ? On peut préférer l’aveuglement, l’ignorance, la mauvaise foi à la lucidité, la connaissance et la conscience. D’où la difficulté d’interpréter le geste final d’Œdipe dans la tragédie de Sophocle, se crève-t-il les yeux par mauvaise conscience pour se punir du parricide et de l’inceste ou pour s’aveugler dans la mauvaise foi et l’inconscience ? Savoir ce que l’on fait, c’est s’identifier à ses actes et donc en porter l’entière responsabilité sans excuse. Se retrouver seul, entièrement responsable et face à soi et aux autres. Situation inconfortable que Sartre soulignait en disant que « nous sommes condamné à être libre ». En effet, la responsabilité est lourde à portée, car elle implique une prise de risque : on choisit des actes et à travers eux des valeurs. Mais sommes-nous sûr de ce qui est bien ou mal ? D’où l’angoisse. Tandis que si on se réfugie dans la mauvaise foi, ce n’est pas moi qui fait mais mon inconscient, ma passion, ma nature … c’est bien plus confortable, même si finalement je sais toujours plus ou moins clairement que je fais et ce que je fais.
Mais peut-être que tout cela n’est qu’illusion et sommes-nous victimes d’une « psychologie de toute responsabilisation générale ».
C’est ce que suggère Nietzsche pour qui, au contraire, l’inconscience est une vertu, une force présentée comme un vice, une faiblesse par une société qui veut juger, tenir et punir. Comme il l’explique, la conscience est une donnée naturelle, elle s’est développée à cause de la faiblesse de l’homme, qui l’a obligé pour survivre à communiquer et donc à savoir ce qu’il voulait dire. Et, c’est aussi pour cela qu’elle n’est que superficielle. Et pourtant on exige de l’homme qu’il soit transparent à lui-même, qu’il sache tout ce qu’il fait pour pouvoir lui en attribuer la responsabilité, ou plutôt la culpabilité. « La théorie de la volonté » serait la conséquence d’un « désir de trouver coupable », qui serait celui des prêtres et des chefs d’Etat. En effet, ils tiennent les hommes par leur peur de mal faire et les brider. Si bien que sous prétexte que l’on doit savoir ce que l’on fait, on ne fait plus rien, plus rien de neuf. On ne crée plus, on n’agit plus au sens strict du terme.
Nous avons vu que ne pas constater que l’on fait et est était difficile sauf quand la conscience se retire comme dans l’automatisme ou le réflexe ou si elle est altérée par la pathologie, mais nous avons vu que ne pas savoir ce que l’on fait était par contre possible, si par savoir on entend : soit ne pas s’identifier à l’acte comme dans la passion où on est « hors de soi » ou plus soi-même OU ne pas connaître les raisons, conséquences ou valeur de nos actes et si faire, c’est seulement produire des actes et être, pas seulement être là vivant. Mais nous avons aussitôt souligné que « faire » présuppose une volonté consciente et qu’être exige qu’on prenne en main son existence, qu’on se définisse par et dans un projet qui nous corresponde, et que dès lors on ne peut pas ne pas savoir qu’on fait et que l’on est celui qui fait, et même qu’on doit savoir qui on est pour véritablement faire et être. Mais même si on peut se tromper sur les raisons et la valeur de nos actes, ou trouver confortable l’inconscience et l’ignorance de soi, l’on se doit, du point de vue moral, de s’efforcer de savoir ce que l’on fait et qui on est. Et, il semble que cela soit possible, si on veut bien y travailler. Mais, il faut rester vigilant à ce que cette responsabilité assumée ne se retourne pas contre nous, pour nous empêcher de faire . Donc nous ne pouvons pas ne pas avoir conscience ce que l’on fait, même si nous nous devons d »être le plus conscient possible de ce que nous faisons.