T’es où?

 Le téléphone portable peut sauver des vies en appelant au plus vite les secours, en créant des réseaux de solidarité ou d’action commune, en répondant à un appel de détresse; il permet chaque jour d’appeler ses proches ou clients; à la fois objet de consommation de masse ( plus de 4,6 milliards de portables  dans le monde dont 64% dans les pays dits émergents!), il est aussi support de personalisation, c’est en un sens le premier média personnel , permettant d’émettre infos, images et vidéos prises sur le vif.

C’est ce que souligne ici  Laurence Allard, sémiologue, auteur de La mythologie du portable,

 

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Mais il a, par delà la dangerosité des ondes émises selon certains, des inconvénients assez paradoxaux.

  1. Synonyme de mobilité et par là de liberté, comme tout objet nomade,  ( la liberté étant naturellement associée à la possibilité d’aller et venir dans l’espace à sa guise!!), en réalité « Comme leur nom ne l’indique pas, les nouveaux objets nomades sont des fils à la patte incassables.[…] Le portable c’est le cocon élargi aux dimensions de l’univers, c’est une existence soustraite à l’épreuve salutaire de la séparation, c’est l’éloignement jugulé par « le toujours joignable » et c’est le vide angoissant qu’il faut faire en soi pour rencontrer, pour contempler ou pour battre la campagne, conjuré par l’affairement perpétuel. «  écrivai  Alain Finkielkraut (p.127) en 2002 L’imparfait du présent ( p.127).
  2. synomyme de support de personalisation et donc de moyen d’affirmation de soi, il est paradoxalement  un des meilleurs divertissements au sens où l’entend Pascal (Les yeux rivés sur l’écran, les doigts occupés à tapoter, pris dans les jeux, la musique et même la télé) offrant de nombreuses ‘occasions et divers  moyens pour  regarder ailleurs qu’en soi, pour ne pas penser à soi .
  3. synonyme d’abolition des distances, il est en même temps  isolant comme le montre cette pub de Orange, qui vante un portable Windows 7 certes, mais un portable capable, paraît-il, de vous sauver de l’addiction à l’écran et de ses méfaits. Et le méfait mis ici en relief est l’isolement des individus, qui oublient qu’ils sont au milieu des autres ou qu’ils doivent aussi s’en préoccuper.

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Le téléphone portable peut donc être isolant dans un monde déjà dominé par un repli individualiste et hédoniste, où déjà comme le disait Tocqueville dans De la démocratie en Amérique ( Tome 2, 1848), « chacun , retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants er ses amis particuliers forment pour lui  toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais ne les voit pas; ils les touche mais ne les sent point »

« Il est à côté d’eux, mais ne les voit pas », cette situation n’est-elle pas claire quand dans un lieu public, dans un transport en commun, un portable sonne. La personne est alors comme seule au monde et pour elle les autres n’existent plus, aussi se permet-elle de parler haut et fort, de tout et de rien, d’étaler sa vie privée, son couple ou même ses fantasmes intimités. Cela montre que nous ne sommes pas simplement en retrait pour lui, mais purement et simplement inexistants, niés …

4. synomyme de relation, il compromet  la relation en créant au sein de la présence la menace de l’absence : quand je parle avec l’autre, et qu’il a un oeil sur son portable ou pire l’oreillette du kit mains libres, comment être certain qu’il est là, bien présent à mes côtés et comment peut-il être pleinement là , s’il est déjà en contact ailleurs ou dans l’attente de cet ailleurs, dans la fuite de l’ici et maintenant. L’écran n’est pas seulement celui qu’il guette du coin de l’oeil  mais celui que le portable tisse entre lui et moi. Toute relation en devient même suspecte en sa présence, comme si la liste des contacts empêchait le contact. On peut aussi noter que l’on remplace en quelque sorte par de l’avoir ( le poids de mon existence dépend de l’étendue de mon répertoire, comme de mon nombre d’amis sur facebook), l’être et la relation à l’autre réelle par un potentiel virtuel de relationnel.

Même si nous cherchons tous une reconnaissance sociale, affective, même si notre seul désir est sans doute d’être reconnu, on peut voir ici une sorte de dérapage infantile ou sénile:  les psychologues montrent en effet qu’à chaque âge de sa vie, l’homme se définit différemment; si l’adolescent se défint par ses valeurs, le jeune adulte par ses projets et par la situation déjà acquise, le jeune enfant se définit par ses capacités ( courir vite..) par ses possessions , dont ses amis. Et à un âge avancé, l’existence touchant à sa fin, ce n’est plus le temps des projets et de la réalisation de l’être et on se raccroche à nouveau à ce qu’on peut (encore faire) et à ce qu’il nous reste de solide ( et de sécurisant) c’est-à-dire ce que l’on a et ce qu’on pourra transmettre.

5. synomyme de communication, son usage qui peut être utilitaire et même utile,  se réduit souvent à l’équivalenr de la fonction phatique du langage, à savoir  simplement maintenir le contact, parler pour parler, SMSer pour SMSer , parler pour ne rien dire. Les SMS illimités, ce serait le droit à la parole vide et l’interdiction de ne pas « communiquer », de rester seul et au silence.

Et si le langage SMS est une langue libérée des contraintes de l’orthographe, de la grammaire, c’est tout de même une langue, un système de « signes » ( qui peut d’ailleurs être l’objet d’une sémiotique, comme ici ).

 Et une langue n’est pas simplement une enveloppe extérieure que l’on utilise, parmi d’autres,  pour transmettre sa pensée, c’est le lieu où s’élabore la pensée, le support sur lequel elle s’appuie pour prendre conscience d’elle-même, pour s’affiner et exister. « C’est dans le mot que nous pensons » disait Hegel .

Une pensée qui est alors conditionnée et limitée par cette langue. Et quand on pense aux contraintes du SMS ( texte court, facile à taper, codé, avec des passages  quasi obligatoires ( smiley ou émoticons, abréviations, mdr, lol, etc..) et à ce qui facilite son écriture ( on tape le début des mots et on vous proprose la suite , qu’écrire en somme!! Mais si le mot ne fait pas partie du dictionnaire propre au programme, il faut alors lutter pour le taper, en particulier lutter contre soi-même et la facilité du « prétapé », du « prêt-à-dire »!), on peut s’interroger sur la pensée d’un être qui ne ferait usage que de cette langue ou  même qui ne parlerait qu’en smiley.

Un smiley n’est pas ,me semble-t-il, un signe linguistique, mais une représentation figurative, une présentification iconique  d’un état de conscience ou d’une idée. On n’associe pas l’idée ( le signifié) à un signifiant ( le support ), on représente l’idée; on la peint! Aussi comprendre un mot et saisir un smiley ne me semblent  pas requérir les même facultés. Un mot exige pour être compris comme un mot ( et non pas comme un signal, associant 2 faits; exemple du chien entendant « couché » et exécutant l’ordre par apprentissage à grands renforts de croquettes et de carresses !) la faculté symbolique de conceptualisation, ce qui n’est pas le cas pour un smiley qui n’exige que d’identifier ce qui est représenté et de le ramener à d’autres faits semblables… Si, pour être compris,  le smiley n’exige pas la faculté symbolique, ni que le seuil de la représentation conceptuelle ait été franchi, est-ce  dire pour autant que son usage unique entraînerait  un retour en arrière?

Cela me semble plus préoccupant que le fait que parler le langage SMS soit celui de parler une langue inconnue de certains.C’est le propre de toute langue ce créer une communauté linguistique et cette  langue ne me semble pas non plus inhumaine, puisqu’elle a été instituée par des hommes et sans doute pour répondre à certains de leurs besoins, à certaines de leurs attentes. De même qu’il y ait des fautes volontaires me semble moins inquiétant qu’un contenu involontaire, stéréotypé et réduit à quelques « signes ».

 

Auteur : Caroline Sarroul

Professeur de philosophie au Lycée Alain Borne

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