Sujet sur le cinéma

N’oubliez le 7ème art dans vos exemples dans un sujet sur l’art mais sachez sélectionner vos exemples. Si le courage de Rocky , l’épicurisme de Baloo dans Le livre de la jungle n’ont pas leur place dans une dissertation de philosophie sans friser le ridicule,  l’analyse du rapport à l’art , la nature de l’irrespect  dans Le pianiste de Roman Polanski; l’interrogation sur le statut de la réalité dans Matrix , l’analyse du dilemne du choix dans Le choix de sophie,  dans Mr Nobody ont, elles, tout à fait leur  place dans une dissertation, si on ne se contente pas du poids des images.

Et il vaut sans doute mieux une référence à une scène précise d’un de ces films analysée qu’une référence à la Joconde de Vinci ou à Guernica de Picasso pour ne rien en dire et/ou sans avoir vraiment vu ces toiles célèbres.

Walter Benjamin dans L’oeuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité, aborde le cinéma. Si les copies de film multipliables à l’infini ôte à l’oeuvre d’art son aura qui était la conséquence de son unicité et de son caractère sacré, le cinéma permet d’avoir avec la réalité un nouveau rapport.

C’est ce rapport avec la réalité qu’analyse dans le texte suivant Clément Rosset.

« La vision du monde chez l’homme du XXe siècle se rapproche insensiblement de celle que lui suggère le cinéma. […] Quoi qu’il en soit,  la réalité cinématographique n’apparaît pas comme très différente de la réalité tout court. L’une et l’autre se ressemblent de toute façon trop pour qu’on puisse chercher, dans une différence spécifique entre les deux réalités, la raison du prestige de l’une par rapport à l’autre. S’il arrive au cinéma de séduire davantage, ce n’est pas parce qu’il présente une version améliorée et plus désirable de la réalité, mais plutôt parce qu’il présente cette réalité comme située provisoirement ailleurs, par conséquent hors de portée du désir et de la crainte de tous les jours. Le privilège de la réalité cinématographique n’est pas d’être autre que la réalité tout court, mais de s’y confondre tout en bénéficiant d’une sorte d’ex-territorialité. Toujours la même chose mais située ailleurs, en un site qu’on ne saurait atteindre ni d’où on ne saurait être atteint soi-même : la même réalité, ou si l’on veut la réalité même, miraculeusement tenue à distance. Cette mise à distance de la réalité est la source principale du plaisir offert par le cinéma, lequel consiste ainsi essentiellement en une jouissance par procuration de ce qui apparaît sur l’écran, soit une participation sans aucun engagement personnel à ce qui s’y montre de plaisant ou d’horrible. Car bonheur et malheur sont ici également désirables, et pour la même raison, dès lors qu’on est assuré qu’ils ne sont pas présentement notre affaire : il est aussi plaisant de voir d’un peu loin le bonheur dont on est privé que de voir, toujours d’un peu loin, le malheur auquel on échappe. Et le cinéma excelle à satisfaire ces deux appétits apparemment contradictoires, quoique, en fait, complémentaires. Il nous offre, à volonté, tout ce dont la réalité nous prive alors qu’elle l’accorde à d’autres et pourrait éventuellement l’accorder à nous-mêmes : buffet dressé par le meilleur traiteur, maison à la décoration soignée et à la tenue impeccable, femme incomparablement belle et séduisante. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’au sortir de la projection d’un film on se mette en quête d’une bonne table ou d’une bonne amie, afin de s’accorder à soi-même, et sur-le-champ, une infime partie des plaisirs qui ont défilé sur l’écran […] Mais le cinéma nous offre aussi tout ce que la réalité nous épargne alors qu’elle l’inflige à d’autres et pourrait éventuellement l’infliger à nous-mêmes, une condamnation à la prison ferme, un grave accident de voiture, un tueur qui guette dans l’ombre. On dit volontiers que le spectateur a ici plus de peur que de mal, comme il avait dans le cas précédent plus de rêve que de réalité, puisqu’il s’en tirera finalement à bon compte et ne peut l’ignorer : aucune balle de pistolet, si chargé que puisse être celui-ci et bien dirigé depuis l’écran vers le public, n’a jamais blessé personne dans la salle. Soit, mais d’où vient alors cette peur si fréquente au cinéma, peur paradoxale puisque tout le monde sait bien qu’il n’y a pas de quoi avoir peur ? Il peut sembler en effet curieux que le spectateur le plus averti ait peur quand même, et d’une certaine façon encore davantage, que s’il se trouvait confronté, dans la vie réelle, à un pistolet efficacement braqué en sa direction. L’explication en est pourtant simple : c’est que dans la vie quotidienne on peut sans doute mourir mais on peut aussi agir plus ou moins efficacement, essayer de se soustraire par force ou par ruse à la menace ; au lieu qu’il n’est aucune action raisonnable contre le revolver qui vous pointe depuis l’écran cinématographique, sauf à fermer les yeux ou à se réfugier ridiculement sous son fauteuil. Réaction instinctive et sans doute puérile, qui en dit cependant long sur la nature du cinéma et la puissance de son effet, la participation forcée à laquelle elle invite bon gré, mal gré le spectateur : elle montre éloquemment le crédit dont continue à bénéficier le cinéma, alors même qu’on tient celui-ci pour imaginaire et étranger à toute réalité. À la fois trop éloignée pour être prise en charge et trop proche pour être négligée, la réalité cinématographique se situe en un lieu indécis, aux confins de l’imaginaire et du réel, tel que personne ne saurait le tenir, ni pour absolument présent ni pour absolument absent ».

Clément Rosset, Propos sur le cinéma ,  2001

  • Questions:
  1. Expliquez précisément les deux raisons pour lesquelles la réalité cinématographique peut « séduire davantage » que la «  réalité tout court » ( 3 pts)
  2. Pourquoi a-t-on peur au cinéma selon Clément Rosset, alors que ce n’est que du cinéma? ( 3pts)
  3. Quel est l’effet puissant du cinéma qui est selon l’auteur dangereux ? (3 pts)
  4. Que signifie que le lieu de la réalité cinématographique est « tel que personne ne saurait le tenir, ni pour absolument présent ni pour absolument absent » ( 1pts)
  5. Le cinéma ou l’art en général éloigne-t-il du réel ?
  • CORRECTION

 1.Les 2 raisons sont premièrement que la réalité au cinéma est à distance, sur l’écran. Les images sur l’écran bien que réalistes, reproduisant la réalité ne sont que des images, donc pas de rapport avec nous, pas de confrontation avec elle : cette réalité reste extérieure à nous, notre vie et nous restons extérieurs à elle. Deuxièmement on peut vivre grâce au cinéma des situations, des émotions sans que cela soit réel, vrai. Cela permet d’avoir que ce qui nous procure du plaisir: on peut vivre par procuration , en s’identifiant aux personnages et étant pris dans l’histoire, non seulement ce qu’on ne peut pas vivre dans la réalité et se réjouir de ne pas vivre ce qu’ils subissent mais surtout on peut « vivre » des choses sans conséquences : on peut vivre l’adultère sans honte, même peut-être prendre un certain plaisir à voir souffrir l’autre sans culpabilité ( parce que c’est de la fiction, pour de faux)

Une 3eme raison rejetée par Rosset pourrait être que le cinéma embellit la réalité dans le scénario mais aussi parce qu’il révèle la beauté de la réalité par des ruses de la caméra (ralenti, accéléré, gros plan…) qu’on voit inconsciemment ou pas. Walter Benjamin dit que le cinéma révèle un « inconscient visuel » qui permet de regarde autrement la réalité, en la voyant plus riche mais qui fait que la réalité peut aussi paraître plus face.

2. C’est ce qu’il explique aux lignes 29 à 34. Alors que l’on sait que c’est « pour de faux » et qu’on n’a donc pas de raison d’avoir peur, on a peur au cinéma parce qu’on ne contrôle rien de ce qui se passe. On n’a pas d’action possible. Or dans la vie ordinaire, ce qui fait qu’on a moins peur, c’est qu’on est face au danger dans l’action: on fuit, on tente de se défendre, on essaie de négocier… On est donc pris dans une action qui donne un sentiment de ne pas subir le danger, qui détourne aussi en un sens du danger, on est concentré sur ce que l’on fait, même s’il y a une part d’instinct dans cela. Mais au cinéma on ne peut rien faire , on subit , la seule chose qu’on peut faire se fermer les yeux.

3. L’effet puissant du cinéma, c’est qu’on subit et on est donc prisonnier de ce que l’on voit. Dès lors, on peut nous imposer certaines sensations, mais aussi certaines idées. Les images du cinéma par leur réalisme peuvent nous impressionner et nous faire croire certaines choses, cela peut nous détourner de la réalité ( évasion) , à confondre fiction et réalité, à lire la réalité selon les fiction ou à vouloir que la réalité devienne comme la fiction..

4.Cela signifie que le cinéma, ce sont des images projetées sur un écran. Une image, c’est une re-présentation plus ou moins fidèle de la réalité. Comme ce n’est qu’une re-présentation, elle n’est pas chose elle-même, mais en même temps elle est ressemblante avec cette réalité, du coup la réalité cinématographique propose dans les images une réalité qui n’est pas la réalité ( donc pas absolument présente) mais c’est en même temps une manière de rendre présent ce qui n’est pas là ( donc pas absolument absente).

    Le cinéma et l’art en général éloignent-ils du réel?

 

 I . L’art comme  fuite, détournement et dépréciation du réel.

 1. On a souvent considéré l’art comme une fuite du réel dans l’irréel. Car on dit s’évader le temps d’un film, d’une lecture d’un roman, de la contemplation d’un tableau. La réalité est décevante alors on cherche dans l’art une évasion, une compassion. Nietzsche disait en ce sens que l’homme a «  besoin de l’art pour se sauver de la vérité » comme il a besoin d’illusion pour vivre. L’art et le cinéma sont des distractions , du divertissement.

2. L’œuvre d’art est aussi en marge de ce qu’on peut appeler le réel, c’est-à-dire de nos préoccupations quotidiennes, auxquelles on nous rappelle lorsqu’on nous demande d’être réaliste. Ces préoccupations sont utilitaires, alors que l’œuvre d’art est elle hors du processus vital, n’étant pas réponse à un besoin primaire et hors du processus économique étant sans valeur marchande dans l’absolu. En ce sens, lui consacrer du temps pour la créer et la contempler, ce serait sortir des priorités imposées par le réel en un sens.

3. L’œuvre d’art se substitue même au réel quand elle ne se tient pas à sa place de simple copie, image et devient simulacre prenant la place du réel.

 TR : Donc l’art semble nous inviter à nous détourner du réel Mais assimiler l’art a une fuite, n’est-ce pas se méprendre sur ce qu’est l’art ? L’artiste engagé ne fuit pas la réalité , il la dénonce. Primo Levi n’embellit pas la réalité des camps, le surréaliste André Breton disait que le surréel n’est pas en dehors du réel mais au cœur du réel lui-même, où si on prend la peine de regarder on peut voir d’étonnantes coïncidences, des signes. Alors plutôt que de nous éloigner du réel l’art ne peut-il pas nous inviter à mieux le regarder et même à le voir enfin ?

 II. L’art comme révélateur du réel

L’art permet de voir :

1. autrement qu’avec les yeux du désir : on prête à l’artiste la capacité de contempler le monde, de s’oublier dans cette contemplation et donc de pouvoir accéder à l’essence des choses. Pour Schopenhauer, la musique serait l’expression de cette essence du monde. L’œuvre d’art réussit à amener le spectateur à sa contemplation, il ne la regarde pas avec désir, pour sa matérialité,ce qui est représenté. Il ne regarde plus un nu peint comme un objet sexuel pour sa matérialité, sa plastique attirante, il le contemple pour sa belle présence, ce qui s’en dégage, l’idée à laquelle il renvoie. Il retrouve une « manière virginale de voir, d’entendre et de penser » , selon Bergson

2. autrement aussi qu’avec les yeux de l’esprit : selon Bergson, le scientifique a un regard actif sur le monde. Il veut y agir, le modifier, le connaître. Du coup, il cherche à le ramener à des lois, à des quantités mesurables et manipulables. Le reste est écarté, vu mais non retenu, et restant dès lors « opaque », finalement non vu en soi, sans sens, non visibles. Ce reste , c’est ce que Galilée appelait « les qualités ». L’artiste lui est sensible à ses qualités qui font que le monde est « habitable », qu’il peut avoir du sens pour l’homme. L’artiste est celui qui voit VRAIMENT, c’est-à-dire avec ses yeux, chaque chose dans sa particularité, son individualité, son unicité.

3. MIEUX: selon P Klee, dans Théorie de l’art moderne, le but de l’art n’est pas de « rendre le visible mais de rendre visible » l’invisible.

Il rend visible ce qu’on ne voit pas dans nos visions réductrices, utilitaire ( Les vieux souliers à lacets de Van Gogh, 1886) ou scientifique. Il rend visible ce qui nous échappe parce qu’on a le nez collé dessus ( effet cathartique de l’art sur les passions : extériorisation, distanciation, adoucissement et réflexion possible alors que l’homme passionné est « tout entier » à sa passion).

Il rend visible ce qui est invisible mais condition de la visibilité des choses : l’être des choses, l’humain, les lois génératives des choses, le geste créateur, l’Esprit de la nature. « L’art révèle à l’âme tout ce qu’elle recèle d’essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai » selon Hegel.

L’artiste est en effet un « oculiste »comme le disait Proust, qui rend plus visible et lisible le réel des sens et visible le réel de l’esprit, pourrait-on dire.

4. L’art est aussi un appel à prendre conscience que le réel de sa beauté mais aussi de sa laideur ( l’art engagé, lart comme protestation)

 TR : Mais peut-on dire pour autant l’art seul voit le réel et nous donne à le voir ? Ou nous amène-t-il à nous interroger sur la réalité.

 III. L’art comme interrogateur et moteur de la réalité.

  •  s’il est vrai que l’art bouscule la vision commune, propose d’autres déchiffrements, s’il est vrai qu’il permet de voir les choses ( selon Oscar Wilde dans Intentions « les choses sont parce que nous les voyons et ce que nous voyons, et comment nous le voyons dépend des arts qui nous ont influencés…. On ne voit quelque chose qui si l’on en voit la beauté »), si pour certains l’art révèle le réel, on peut aussi penser que l’art propose simplement une autre vision du monde sans posséder pour autant La Vison du réel. 
  • L’art est plutôt un appel à reconnaître que le réel n’est pas nécessairement ce que nous appelons réalité.

La réalité n’est que re-présentation du réel. C’est toute la différence entre voir et percevoir. Il y a nécessairement une part d’interprétation, une certaine lecture de ce qui est vu, ressenti et on ne voit même et ne ressent qu’à travers cette représentation. L’art nous propose de percevoir les choses différemment en dehors de nos cadres habituels. Donc on voit les choses sans l’art mais on les voit dans un certain rapport à elles, dans une certaine représentation. Cette représentation donne un sens aux choses mais ce sens est réducteur (visions utilitaires, scientifiques,…) et ne permet pas de saisir peut-être les choses en elles-mêmes ou de les voir autrement.

  • L’art nous invite à changer la réalité : « la fonction de l’art dans un monde purement fonctionnel est son absence de fonction » T. ADORNO

Engagez-vous!

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« Devenez-vous même » voilà donc le nouveau slogan de l’armée pour sa campagne de recrutement 2010 qui recouvre 2 thèmes celui de la réalisation de soi et de l’engagement

  • En ce qui concerne la réalisation de soi et le modèle proposé de celle-ci, ce slogan peut aussi être symptomatique de notre manière contemporaine de concevoir  la réalisation de soi :

d’abord, s’il a été choisi, c’est peut-être parce qu’il mise sur un désir de réalisation de soi. Désir qui peut s’expliquer par une frustration, celle de ne pas pouvoir être soi, sans doute du au fait qu’on nous empêche d’être nous-même, qu’on n’a pas encore reconnu ce qu’on est mais aussi parce qu’on se sent bien en dessous de ce que nous pouvons être. Du coup le trésor de notre être reste caché, réduit au silence, inexploité. Nous sommes tous des génies, des héros, des artistes en puissance, triomphe de la toute-puissance infantile, de l’enfant roi. Mais il ne suffit pas qu’il y ait manque pour qu’il y ait désir encore faut-il qu’il y ait le souci de combler ce manque, pour ne pas dire l’urgence de le faire. Et il est vrai que désormais nous devons  devenir nous-même. Il y a une sorte d’injonction qui pèse sur nous aujourd’hui, dans ce monde où la seule chose qui reste après la fin de la transcendance, après la fin de la vie publique, c’est l’individu et son monde d’ici-bas, il faut être une réussite et cela sur tous les plans. Nous avons désormais le droit d’ affirmer ici-bas notre égo, de goûter au plaisir  et nous nous devons donc le faire. Dès lors il  faut être ce que nous pouvons être, ne pas réussir à être soi et à exploiter toutes nos possibilités, ce serait avoir raté sa vie. On a tous les droits sauf celui de rater sa vie. Elle doit être une réussite pleine et entière, interdiction de laisser un talent en friche, aujourd’hui.

Ensuite, cette réussite  ne peut être dans la fadeur du quotidien, de ses gestes humains anodins, elle ne peut être que dans la prouesse physique. Certes la morale a toujours exigé de l’homme qu’il se dépasse, mais cela manque désormais de panache quand il s’agit simplement de tendre la main, l’oreille, il faut plus : sueur et montée d’adrénaline, mettre sa vie en péril, voilà on se montre la grandeur. Certes c’est une façon de montrer qu’on peut dépasser l’animal qui est en soi en restant sourd à ses appels et à ses peurs, mais on peut voir aussi là un sorte de déni de la réalité quotidienne et son rejet comme lieu de la réalisation de soi, dans le simple rapport à l’autre et à soi.

Enfin  c’est  un slogan qui, tout en appelant à la réalisation de soi, c’est-à-dire en tant qu’individu – totalité indivisible et unique- dit aussi  comment on devient soi-même à  savoir  en se dépassant. Le dépassement de soi serait là aussi paradoxalement  la réalisation de soi, c’est en étant plus soi , au-delà de soi qu’on serait enfin soi. Donc être soi, ce serait soit rompre avec soi pour s’inventer ou rompre avec qu’on est de fait dans l’existence  pour être ce qu’on est appelé à être en droit par essence ou par destination. Ce slogan semble s’inspirer du   fameux « deviens ce que tu es »  de Nietzsche et de sa notion de sur-homme: l’homme qui se réalise c’est celui qui dépasse l’homme, l’homme tel qu’il est et le monde qui l’a fait être ce qu’il est.

  • en ce qui concerne l’engagement,  c’est un slogan bien paradoxal dans le sens où on deviendrait soi en se soumettant à des ordres , où on s’engagerait à obéir, en obéissant. Ce slogan  paradoxal soulève aussi bien de questions:  le soldat qui s’engage à obéir pourra-t-il dire ensuite qu’il s’est contenté d’obéir aux ordres? Peut-il par son engagement s’engager à se désengager ? Et ne pas s’engager n’est-ce pas encore s’engager? S’engager est-ce se soumettre à des hommes ou à des valeurs?

L’engagement est un acte de liberté par lequel on pose une valeur et incarne cette valeur dans la réalité: regardez donc l’émission Philosophie sur l’engagement en particulier du philosophe de Socrate à Foucault en passant par Sartre juché sur un tonneau que Diogène lui habitait:

En tout cas, en ces temps d’indifférence où le « ça ne me concerne pas! » , le « tout le monde ne fait pas comme moi! »  triomphent , il est bon peut-être  de rappeler que ne pas s’engager, c’est encore s’engager ( « qui ne dit mot consent! » en quelque sorte et dit aussi où commence et où finit le monde pour lui. Pour Tocqueville analysant la démocratie naissante américaine au XIXème siècle , le monde , la réalité s’arrêterait souvent aux bornes de l’individu qui s’il a encore une famille, quelques amis, n’a déjà « plus de patrie » ) et que si nous sommes jetés dans l’existence, « embarqués » comme le dit Pascal, nous sommes aussi condamnés à  nous engager.

 Nous sommes « condamnés à être libre » selon Sartre et par là condamnés à la responsabilité et à la dignité!  « Noblesse oblige! » rappelait Alain

                « La plage de Torregaveta est bondée en ce début de week-end. Il fait très beau mais la mer est agitée (force 2). Quatre gamines roms, qui vivent dans le camp de Secondigliano, le plus important d’Italie, sont venues vendre des objets de pacotille.Accablées de chaleur, les fillettes décident de se baigner. (…) « Elles sont seules, il n’y a personne pour leur dire qu’il ne faut pas se baigner juste après avoir mangé, quand la mer est agitée et que l’on ne sait pas nager », rapporte LaRepubblica. Les courants sont forts. Ils emportent les gamines qui se mettent à crier. Leurs hurlements parviennent jusqu’à la plage. Deux baigneurs se précipitent pour leur porter secours , une femme prévient les secours avec son portable.  Les nageurs parviennent à ramener l’adolescente de 15 ans et la fillette de huit ans . Mais Violeta et Cristina Ebrahmovich, âgées de 11 et 12ans, sont emportées au loin par une grosse vague. Lorsqu’arrivent secours et pompiers, ils parviennent à récupérer les deux sœurs mais il est trop tard: impossible de les réanimer (…)
Les photos montrent ce qui s’est passé après: l’indifférence, l’insoutenable légèreté à côté de la mort, la mort sous le soleil des vacances. « Les corps sans vie reposaient sur le sable et, à quelques mètres de là, les vacanciers continuaient à pique-niquer et à prendre le soleil », rapporte dans le quotidien italien l’un des secouristes. « Nous avons récupéré les corps dans l’indifférence générale. »   
Libération, 19 juillet 2008 ( photo et article trouvés sur http://www.arretsurimages.net)

Pour finir, voilà ce que disait  Epictète aux philosophes et aux hommes de son temps:

« À quand remets-tu encore le moment de te juger digne des plus grand biens et de ne transgresser en rien les prescriptions de la raison ? Tu as reçu en dépôt les principes, que tu devais t’engager à mettre en pratique, et tu t’es engagé. Quel maître attends-tu donc encore, pour t’en remettre à lui du soin de ton propre redressement ? Tu n’es plus un adolescent, mais te voici un homme fait. Si maintenant tu donnes dans la négligence et dans la nonchalance, si toujours tu ajoutes les délais aux délais, si tu remets jour après jour le moment fixé pour t’occuper de toi-même, sans même t’en rendre compte tu n’auras fait aucun progrès, et c’est en profane que tu traverseras la vie et la mort. Dès maintenant donc, juge-toi digne de vivre en adulte et en homme qui progresse ; que tout ce qui est manifestement le meilleur soit pour toi une loi inviolable. Que la vie t’apporte de la peine ou de l’agrément, de la gloire ou de l’obscurité, souviens-toi que c’est l’heure du combat, qu’il n’y a plus moyen de différer, qu’un seul jour, une seule action commande la ruine ou le salut de ton progrès. »

« La morale consiste à se savoir esprit et, à ce titre, obligé absolument ; car noblesse oblige. Il n’y a rien d’autre dans la morale que le sentiment de la dignité. »

Alain, Lettres à Kant, (7e lettre).

Quel est le propre de l’homme?

Pascal Picq est paléoanthropologue, maître de conférence au Collège de France et collaborateur de Yves Coppens. Pour lui, l’humain n’est pas un propre mais «  une invention des hommes, qui repose sur notre héritage évolutif partagé, mais [ qui] n’est pas une évidence pour autant. Homo sapiens n’est pas humain de fait. Il a inventé l’humain et il lui reste à devenir humain, ce qui sera fait lorsqu’il regardera le monde qui l’entoure avec humanité. »

Voir une conférence : http://www.canal-u.tv/producteurs/universite_de_nice_sophia_antipolis/dossier_programmes/les_lundis_de_la_connaissance_2009/darwin_et_les_origines_de_l_homme_un_siecle_de_perdu

La liberté est-elle proportionnelle au nombre de choix offerts?

                      On pense souvent que notre liberté de choix est augmentée lorsque de nouvelles options sont ajoutées à un ensemble d’otions déjà existantes. Puis en y réfléchissant, on ajoute que ce n’est pas seulement le nombre qui comptre mais la réelle diversité des options, leur réelle dissimilitude. Il vaut mieux avoir le choix entre deux candidats ayant des programmes clairement différents qu’entre 15 candidats ayant des programmes quasi-identiques. Mais on devrait ajouter qu’il faut aussi que ces nouvelles options ajoutées doivent me laisser le choix de les prendre ou de ne pas les prendre.

Parfois, il vaut mieux que certaines options ne nous soient pas offertes!

( d’autant que le nombre d’options n’empêche pas que nos choix restent déterminés par des préférences,des motivations, des détermination..non choisis!)

C’est ce que montrent tragiquement les deux choix cornéliens proposés dans les deux films suivants: Le choix de sophie d’Alan Pakula (1982) , inspiré  du roman de William Styron (1979) et The box de Richard Kelly( 2009), librement inspiré de la nouvelle Button button de Richard Matheson, publiée pour la première fois en 1970 dans le journal Playboy

  • dans Le choix de Sophie, Sophie est d’abord dans une situation où elle n’a pas le choix; puis repérée par un officier nazi à cause de sa beauté dans la file des déportés juifs, elle a comme le dit l’officier en tant que polonaise, le privilège de pouvoir choisir. Et il la met alors devant un véritable dilemne dans le sens où le choix lui est imposé, où elle est enfermée dans une cruelle alternative sans autre choix et où quelque soit son choix, les conséquences seront de toute façon odieuses et tragiques. Elle est condamnée avec ce choix à  ne pouvoir remplir qu’une de ses deux obligations morales, des obligations qu’elle ne peut hiérarchiser. D’ailleurs comment hiérarchiser des devoirs moraux? En tout cas, en lui donnant « la liberté » de choisir , en lui offrant une option qu’elle n’avait pas et en la forçant à la prendre, il lui impose un choix impossible mais aussi une responsabilité et une culpabilité insupportable. Regardez :

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  • dans The box, les Lewis se voient eux aussi proposer un choix qu’ils n’auraient sans doute jamais eu avant l’arrivée de cette fameuse boîte. Ils se voient donc offrir une nouvelle option et à la différence de Sophie, ils  sont eux libres de la prendre ou pas. Mais si pour Arthur le choix qui s’impose est clair, pour Norma, c’est un véritable dilemne: elle doit choisir entre  la raison et le désir, et quelque soit son choix en assumer les conséquences, même si elle cherche à les attenuer ou à souligner le caractère nécessaire de son choix. Regardez la bande annonce du film  ou prenez le temps de lire la nouvelle de Matheson, dont l’issue est bien différente de celle du film.

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« Le jeu du bouton

Le paquet était déposé sur le seuil : un cartonnage cubique clos par une simple bande gommée, portant leur adresse en capitales écrites à la main : Mr. et Mrs. Arthur Lewis, 217E 37e Rue, New York. Norma le ramassa, tourna la clé dans la serrure et entra. La nuit tombait.
Quand elle eut mis les côtelettes d’agneau à rôtir, elle se confectionna un martini-vodka et s’assit pour défaire le paquet.
Elle y trouva une petite boîte en contreplaqué munie d’un bouton de commande. Ce bouton était protégé par un petit dôme de verre. Norma essaya de l’ôter, mais il était solidement rivé. Elle renversa la boite et vit une feuille de papier pliée, collée avec du scotch sur le fond de la caissette. Elle lut ceci : Mr. Steward se présentera chez vous ce soir à vingt heures.
Norma plaça la boîte à côté d’elle sur le sofa. Elle savoura son martini et relut en souriant la phrase dactylographiée.
Peu après, elle regagna la cuisine pour éplucher la salade.

A huit heures précises, le timbre de la porte retentit. «J’y vais », déclara Norma. Arthur était installé avec un livre dans la salle de séjour.
Un homme de petite taille se tenait sur le seuil. Il ôta son chapeau. «Mrs. Lewis? » s’enquit-il poliment.
– C’est moi.
– Je suis Mr. Steward.
– Ah ! bien. Norma réprima un sourire. Le classique représentant, elle en était maintenant certaine.
– Puis-je rentrer ?
– J’ai pas mal à faire, s’excusa Norma. Mais je vais vous rendre votre joujou. Elle amorça une volte-face.
– Ne voulez-vous pas savoir de quoi il s’agit ?
Norma s’arrêta. Le ton de Mr. Steward avait été plutôt sec.
– Je ne pense pas que ça nous intéresse, dit-elle.
– Je pourrais cependant vous prouver sa valeur.
– En bons dollars ? Riposta Norma.
Mr. Steward hocha la tête.
– En bons dollars, certes.
Norma fronça les sourcils. L’attitude du visiteur ne lui plaisait guère. « Qu’essayez-vous de vendre ? » demanda-t-elle.
– Absolument rien, madame.
Arthur sortit de la salle de séjour. «Une difficulté ? »
Mr. Steward se présenta.
– Ah ! Oui, le… Arthur eut un geste en direction du living. Il souriait. Alors, de quel genre de truc s’agit-il ?
– Ce ne sera pas long à expliquer, dit Mr. Steward. Puis-je entrer ?
– Si c’est pour vendre quelque chose…
Mr. Steward fit non de la tête. «Je ne vends rien. »
Arthur regarda sa femme. «A toi de décider », dit-elle.
Il hésita, puis «Après tout, pourquoi pas ? »
Ils entrèrent dans la salle de séjour et Mr. Steward prit place sur la chaise de Norma. Il fouilla dans une de ses poches et présenta une enveloppe cachetée. «Il y a là une clé permettant d’ouvrir le dôme qui protège le bouton», expliqua-t-il. Il posa l’enveloppe à côté de la chaise. «Ce bouton est relié à notre bureau. »
– Dans quel but? demanda Arthur.
– Si vous appuyez sur le bouton, quelque part dans le monde, en Amérique ou ailleurs, un être humain que vous ne connaissez pas mourra. Moyennant quoi vous recevrez cinquante mille dollars.
Norma regarda le petit homme avec des yeux écarquillés. Il souriait toujours. – Où voulez-vous en venir ? Exhala Arthur.
Mr. Steward parut stupéfait.
«Mais je viens de vous le dire. » Susurra-t-il.
– Si c’est une blague, elle n’est pas de très bon goût.
– Absolument pas. Notre offre est on ne peut plus sérieuse.
– Mais ça n’a pas de sens ! Insista Arthur. Vous voudriez nous faire croire…
– Et d’abord, quelle maison représentez-vous ? Intervint Norma.
Mr. Steward montra quelque embarras. «C’est ce que je regrette de ne pouvoir vous dire », s’excusa-t-il. «Néanmoins, je vous garantis que notre organisation est d’importance mondiale.
– Je pense que vous feriez mieux de vider les lieux, signifia Arthur en se levant.
Mr. Steward l’imita. «Comme il vous plaira. »
– Et de reprendre votre truc à bouton.
– Êtes-vous certain de ne pas préférer y réfléchir un jour ou deux ? »
Arthur prit la boîte et l’enveloppe et les fourra de force entre les mains du visiteur. Puis il traversa le couloir et ouvrit la porte.
– Je vous laisse ma carte, déclara Mr. Steward. Il déposa le bristol sur le guéridon à côté de la porte.
Quand il fut sorti, Arthur déchira la carte en deux et jeta les morceaux sur le petit meuble. «Bon Dieu ! » proféra-t-il.
Norma était restée assise dans le living.
«De quel genre de truc s’agissait-il en réalité, à ton avis ?
– C’est bien le cadet de mes soucis ! Grommela-t-il.
Elle essaya de sourire, mais sans succès.
«Cela ne t’inspire aucune curiosité ? »
Il secoua la tête. « Aucune. » Une fois qu’Arthur eut repris son livre, Norma alla finir la vaisselle.

– Pourquoi ne veux-tu plus en parler ? demanda Norma.
Arthur, qui se brossait les dents, leva les yeux et regarda l’image de sa femme reflétée par le miroir de la salle de bains.
– Ça ne t’intrigue donc pas ? Insista-t-elle.
– Dis plutôt que ça ne me plaît pas du tout.
– Oui, je sais, mais… Norma plaça un nouveau rouleau dans ses cheveux. Ça ne t’intrigue pas quand même ? Tu penses qu’il s’agit d’une plaisanterie ? Poursuivit-elle au moment où ils gagnaient leur chambre.
– Si c’en est une, elle est plutôt sinistre.
Norma s’assit sur son lit et retira ses mules.
C’est peut-être une nouvelle sorte de sondage d’opinion.
Arthur haussa les épaules. «Peut-être.
– Une idée de millionnaire un peu toqué, pourquoi pas ?
– Ça se peut.
– Tu n’aimerais pas savoir ?
Arthur secoua la tête.
– Mais pourquoi ?
– Parce que c’est immoral, scanda-t-il.
Norma se glissa entre les draps. «Eh bien, moi, je trouve qu’il y a de quoi être intrigué.»
Arthur éteignit, puis se pencha vers sa femme pour l’embrasser.
– Bonne nuit, chérie.
– Bonne nuit.
Elle lui tapota le dos.
Norma ferma les yeux. Cinquante mille dollars, songeait-elle.

Le lendemain, en quittant l’appartement, elle vit la carte déchirée sur le guéridon. D’un geste irraisonné, elle fourra les morceaux dans son sac. Puis elle ferma la porte à clé et rejoignit Arthur dans l’ascenseur.
Plus tard, profitant de la pause café, elle sortit les deux moitiés de bristol et les assembla. Il y avait simplement le nom de Mr. Steward et son numéro de téléphone.
Après le déjeuner, elle prît encore une fois la carte déchirée et la reconstitua avec du scotch. Pourquoi est-ce que je fais ça ? se demanda-t-elle.
Peu avant cinq heures, elle composait le numéro.
– Bonjour, modula la voix de Mr. Steward.
Norma fut sur le point de raccrocher, mais passa outre.
Elle s’éclaircit la voix. « Je suis Mrs. Lewis », dit-elle.
– Mrs. Lewis, parfaitement.
Mr. Steward semblait fort bien disposé.
– Je me sens curieuse.
– C’est tout naturel, convint Mr. Steward.
– Notez que je ne crois pas un mot de ce que vous nous avez raconté.
– C’est pourtant rigoureusement exact, articula Mr. Steward.
– Enfin, bref…
Norma déglutit. Quand vous disiez que quelqu’un sur terre mourrait, qu’entendiez-vous par là ?
– Pas autre chose, Mrs. Lewis. Un être humain, n’importe lequel. Et nous vous garantissons même que vous ne le connaissez pas. Et aussi, bien entendu, que vous n’assisterez même pas à sa mort.
– En échange de cinquante mille dollars, insista Norma.
– C’est bien cela.
Elle eut un petit rire moqueur. «C’est insensé.»
– Ce n’en est pas moins la proposition que nous faisons. Souhaitez-vous que je vous réexpédie la petite boîte? Norma se cabra. «Jamais de la vie ! »
Elle raccrocha d’un geste rageur.

Le paquet était là, posé près du seuil. Norma le vit en sortant de l’ascenseur. Quel toupet ! Songea-t-elle. Elle lorgna le cartonnage sans aménité et ouvrit la porte. Non, se dit-elle, je ne le prendrai pas.
Elle entra et prépara le repas du soir.
Plus tard, elle alla avec son verre de martini-vodka jusqu’à l’antichambre. Entrebâillant la porte, elle ramassa le paquet et revint dans la cuisine, où elle le posa sur la table.
Elle s’assit dans le living, buvant son cocktail à petites gorgées, tout en regardant par la fenêtre. Au bout d’un moment, elle regagna la cuisine pour s’occuper des côtelettes. Elle cacha le paquet au fond d’un des placards. Elle se promit de s’en débarrasser dès le lendemain matin
– C’est peut-être un millionnaire qui cherche à s’amuser aux dépens des gens, dit-elle.
Arthur leva les yeux de son assiette. « Je ne te comprends vraiment pas.»
– Enfin, qu’est-ce que ça peut bien signifier ?
Norma mangea en silence puis, tout à coup, lâcha sa fourchette.
Arthur la dévisagea d’un oeil effaré.
– Oui. Si c’était une offre sérieuse ?
– Admettons. Et alors ? Il ne semblait pas se résoudre à conclure
– Que ferais tu ? Tu reprendrais cette boîte, tu presserais le bouton ? Tu accepterais d’assassiner quelqu’un ?
Norma eut une moue méprisante. « Oh ! Assassiner… »
– Et comment appellerais-tu ça, toi ?
– Puisqu’on ne connaîtrait même pas la personne ? Insista Norma.
Arthur montra un visage abasourdi. « Serais-tu en train d’insinuer ce que je crois deviner?
– S’il s’agit d’un vieux paysan chinois à quinze mille kilomètres de nous? Ou d’un nègre famélique du Congo ?
– Et pourquoi pas plutôt un bébé de Pennsylvanie ? Rétorqua Arthur. Ou une petite fille de l’immeuble voisin?
– Ah ! Voilà que tu pousses les choses au noir. – Où je veux en venir, Norma, c’est que peu importe qui serait tué. Un meurtre reste un meurtre.
– Et où je veux en venir, moi, c’est que s’il s’agissait d’un être que tu n’as jamais vu et que tu ne verras jamais, d’un être dont tu n’aurais même pas à savoir comment il est mort, tu refuserais malgré tout d’appuyer sur le bouton ?
Arthur regarda sa femme d’un air horrifié. « Tu veux dire que tu accepterais, toi ?
– Cinquante mille dollars, Arthur.
– Qu’est-ce que ça vient…
– Cinquante mille dollars, répéta Norma. L’occasion de faire ce voyage en Europe dont nous avons toujours parlé.
– Norma !
– L’occasion d’avoir notre pavillon en banlieue.
– Non, Norma. Arthur pâlissait. Pour l’amour de Dieu, non!
Elle haussa les épaules. « Allons, calme-toi. Pourquoi t’énerver ? Je ne faisais que supposer.» Après le dîner, Arthur gagna le living. Au moment de quitter la table, il dit : « Je préférerais ne plus en discuter, si tu n’y vois pas d’inconvénient.»
Norma fit un geste insouciant. «Entièrement d’accord. »

Elle se leva plus tôt que de coutume pour faire des crêpes et les oeufs au bacon à l’intention d’Arthur.
– En quel honneur ? demanda-t-il gaiement.
– En l’honneur de rien. Norma semblait piquée. J’ai voulu en faire, rien de plus.
– Bravo, apprécia-t-il. Je suis ravi.
Elle lui remplit de nouveau sa tasse. « Je tenais à te prouver que je ne suis pas … » Elle s’interrompit avec un geste désabusé.
– Pas quoi ?
– Egoïste ?
– Ai-je jamais prétendu ça ?
– Ma foi… hier soir…
Arthur resta muet.
– Toute cette discussion à propos du bouton, reprit Norma. Je crois que… bref, que tu ne m’as pas comprise….
– Comment cela ? Il y avait de la méfiance dans la question d’Arthur.
– Je crois que tu t’es imaginé… (Nouveau geste vague) que je ne pensais qu’à moi seule.
– Oh !
– Et c’est faux.
– Norma, je…
– C’est faux, je le répète. Quand j’ai parlé du voyage en Europe, du pavillon…
– Norma ! Pourquoi attacher tant d’importance à cette histoire ?
– « Je n’y attache pas d’importance »
Elle s’interrompit, comme si elle avait du mal à trouver son souffle, puis : «J’essaie simplement de te faire comprendre que… »
– Que quoi ?
– Que si je pense à ce voyage, c’est pour nous deux. Que si je pense à un pavillon, c’est pour nous deux. Que si je pense à un appartement plus confortable, à des meubles plus beaux, à des vêtements de meilleure qualité, c’est pour nous deux. Et que si je pense à un bébé puisqu’il faut tout dire, c’est pour nous deux, toujours !
– Mais tout cela, Norma, nous l’aurons
– Quand ? Il la regarda avec désarroi. « Mais tu… »
– Quand ?
– Alors, tu … Arthur semblait céder du terrain. Alors, tu penses vraiment…
– Moi ? Je pense que si des gens proposent ça, c’est dans un simple but d’enquête ! Ils veulent établir le pourcentage de ceux qui accepteraient ! Ils prétendent que quelqu’un mourra, mais uniquement pour noter les réactions… culpabilité, inquiétude, que sais-je ! Tu ne crois tout de même pas qu’ils iraient vraiment tuer un être humain, voyons ?
Quand il fut parti à son travail, Norma était toujours assise, les yeux fixés sur sa tasse vide. Je vais être en retard, songea-t-elle. Elle haussa les épaules. Quelle importance, après tout ? La place d’une femme est au foyer, et non dans un bureau.
Alors qu’elle rangeait la vaisselle, elle abandonna brusquement l’évier, s’essuya les mains et sortit le paquet du placard. L’ayant défait, elle posa la petite boite sur la table. Elle resta longtemps à la regarder avant d’ouvrir l’enveloppe contenant la clé. Elle ôta le dôme de verre. Le bouton, véritablement, la fascinait. Comme on peut être bête ! Songea-t-elle. Tant d’histoires pour un truc qui ne rime à rien.
Elle avança la main, posa le bout du doigt… et appuya. Pour nous deux, se répéta-t-elle rageusement.
Elle ne put quand même s’empêcher de frémir. Est-ce que, malgré tout ?… Un frisson glacé la parcourut.
Un moment plus tard, c’était fini. Elle eut un petit rire ironique. Comme on peut être bête! Se monter la tête pour des billevesées.
Elle jeta la boîte à la poubelle et courut s’habiller pour partir à son travail.

Elle venait de mettre la viande du soir à griller et de se préparer son habituel martini-vodka quand le téléphone se mit à sonner. Elle décrocha.
– Allô,
– Mrs. Lewis ?
– c’est elle-même.
– Ici l’hôpital de Lenox Hill.
Elle crut vivre un cauchemar à mesure que la voix l’informait de l’accident survenu dans le métro : la cohue sur le quai, son mari bousculé, déséquilibré, précipité sur la voie à l’instant même où une rame arrivait. Elle avait conscience de hocher la tête, mécaniquement, sans pouvoir s’arrêter.
Elle raccrocha. Alors seulement elle se rappela l’assurance-vie, une prime de 25000 dollars, une clause de double indemnité en cas de…
Alors elle fracassa la boite contre le bord de l’évier. Elle frappa à coups redoublés, de plus en plus fort, jusqu’à ce que le bois eût éclaté. Elle arracha les débris, insensible aux coupures qu’elle se faisait. La caissette ne contenait rien. Pas le moindre fil. Elle était vide.

Quand le téléphone sonna, Norma suffoqua, comme une personne qui se noie. Elle vacilla jusqu’au living-room, saisit le récepteur.
– Mrs. Lewis ? Articula doucement Mr. Steward.
Etait-ce bien sa voix à elle qui hurlait ainsi ? Non, impossible !
– Vous m’aviez bien dit que je ne connaîtrais pas la personne qui devait mourir ?
– Mais, chère madame, objecta Mr. Steward, croyez-vous vraiment que vous connaissiez votre mari ? »

Richard Matheson, Button, Button,
traduit par René Lathière
in La Grande Anthologie du Fantastique,
de Jacques Goimard et Roland Stragliati
© tous droits réservés, Presses Pocket (1981)

T’es où?

 Le téléphone portable peut sauver des vies en appelant au plus vite les secours, en créant des réseaux de solidarité ou d’action commune, en répondant à un appel de détresse; il permet chaque jour d’appeler ses proches ou clients; à la fois objet de consommation de masse ( plus de 4,6 milliards de portables  dans le monde dont 64% dans les pays dits émergents!), il est aussi support de personalisation, c’est en un sens le premier média personnel , permettant d’émettre infos, images et vidéos prises sur le vif.

C’est ce que souligne ici  Laurence Allard, sémiologue, auteur de La mythologie du portable,

 

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Mais il a, par delà la dangerosité des ondes émises selon certains, des inconvénients assez paradoxaux.

  1. Synonyme de mobilité et par là de liberté, comme tout objet nomade,  ( la liberté étant naturellement associée à la possibilité d’aller et venir dans l’espace à sa guise!!), en réalité « Comme leur nom ne l’indique pas, les nouveaux objets nomades sont des fils à la patte incassables.[…] Le portable c’est le cocon élargi aux dimensions de l’univers, c’est une existence soustraite à l’épreuve salutaire de la séparation, c’est l’éloignement jugulé par « le toujours joignable » et c’est le vide angoissant qu’il faut faire en soi pour rencontrer, pour contempler ou pour battre la campagne, conjuré par l’affairement perpétuel. «  écrivai  Alain Finkielkraut (p.127) en 2002 L’imparfait du présent ( p.127).
  2. synomyme de support de personalisation et donc de moyen d’affirmation de soi, il est paradoxalement  un des meilleurs divertissements au sens où l’entend Pascal (Les yeux rivés sur l’écran, les doigts occupés à tapoter, pris dans les jeux, la musique et même la télé) offrant de nombreuses ‘occasions et divers  moyens pour  regarder ailleurs qu’en soi, pour ne pas penser à soi .
  3. synonyme d’abolition des distances, il est en même temps  isolant comme le montre cette pub de Orange, qui vante un portable Windows 7 certes, mais un portable capable, paraît-il, de vous sauver de l’addiction à l’écran et de ses méfaits. Et le méfait mis ici en relief est l’isolement des individus, qui oublient qu’ils sont au milieu des autres ou qu’ils doivent aussi s’en préoccuper.

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Le téléphone portable peut donc être isolant dans un monde déjà dominé par un repli individualiste et hédoniste, où déjà comme le disait Tocqueville dans De la démocratie en Amérique ( Tome 2, 1848), « chacun , retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants er ses amis particuliers forment pour lui  toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais ne les voit pas; ils les touche mais ne les sent point »

« Il est à côté d’eux, mais ne les voit pas », cette situation n’est-elle pas claire quand dans un lieu public, dans un transport en commun, un portable sonne. La personne est alors comme seule au monde et pour elle les autres n’existent plus, aussi se permet-elle de parler haut et fort, de tout et de rien, d’étaler sa vie privée, son couple ou même ses fantasmes intimités. Cela montre que nous ne sommes pas simplement en retrait pour lui, mais purement et simplement inexistants, niés …

4. synomyme de relation, il compromet  la relation en créant au sein de la présence la menace de l’absence : quand je parle avec l’autre, et qu’il a un oeil sur son portable ou pire l’oreillette du kit mains libres, comment être certain qu’il est là, bien présent à mes côtés et comment peut-il être pleinement là , s’il est déjà en contact ailleurs ou dans l’attente de cet ailleurs, dans la fuite de l’ici et maintenant. L’écran n’est pas seulement celui qu’il guette du coin de l’oeil  mais celui que le portable tisse entre lui et moi. Toute relation en devient même suspecte en sa présence, comme si la liste des contacts empêchait le contact. On peut aussi noter que l’on remplace en quelque sorte par de l’avoir ( le poids de mon existence dépend de l’étendue de mon répertoire, comme de mon nombre d’amis sur facebook), l’être et la relation à l’autre réelle par un potentiel virtuel de relationnel.

Même si nous cherchons tous une reconnaissance sociale, affective, même si notre seul désir est sans doute d’être reconnu, on peut voir ici une sorte de dérapage infantile ou sénile:  les psychologues montrent en effet qu’à chaque âge de sa vie, l’homme se définit différemment; si l’adolescent se défint par ses valeurs, le jeune adulte par ses projets et par la situation déjà acquise, le jeune enfant se définit par ses capacités ( courir vite..) par ses possessions , dont ses amis. Et à un âge avancé, l’existence touchant à sa fin, ce n’est plus le temps des projets et de la réalisation de l’être et on se raccroche à nouveau à ce qu’on peut (encore faire) et à ce qu’il nous reste de solide ( et de sécurisant) c’est-à-dire ce que l’on a et ce qu’on pourra transmettre.

5. synomyme de communication, son usage qui peut être utilitaire et même utile,  se réduit souvent à l’équivalenr de la fonction phatique du langage, à savoir  simplement maintenir le contact, parler pour parler, SMSer pour SMSer , parler pour ne rien dire. Les SMS illimités, ce serait le droit à la parole vide et l’interdiction de ne pas « communiquer », de rester seul et au silence.

Et si le langage SMS est une langue libérée des contraintes de l’orthographe, de la grammaire, c’est tout de même une langue, un système de « signes » ( qui peut d’ailleurs être l’objet d’une sémiotique, comme ici ).

 Et une langue n’est pas simplement une enveloppe extérieure que l’on utilise, parmi d’autres,  pour transmettre sa pensée, c’est le lieu où s’élabore la pensée, le support sur lequel elle s’appuie pour prendre conscience d’elle-même, pour s’affiner et exister. « C’est dans le mot que nous pensons » disait Hegel .

Une pensée qui est alors conditionnée et limitée par cette langue. Et quand on pense aux contraintes du SMS ( texte court, facile à taper, codé, avec des passages  quasi obligatoires ( smiley ou émoticons, abréviations, mdr, lol, etc..) et à ce qui facilite son écriture ( on tape le début des mots et on vous proprose la suite , qu’écrire en somme!! Mais si le mot ne fait pas partie du dictionnaire propre au programme, il faut alors lutter pour le taper, en particulier lutter contre soi-même et la facilité du « prétapé », du « prêt-à-dire »!), on peut s’interroger sur la pensée d’un être qui ne ferait usage que de cette langue ou  même qui ne parlerait qu’en smiley.

Un smiley n’est pas ,me semble-t-il, un signe linguistique, mais une représentation figurative, une présentification iconique  d’un état de conscience ou d’une idée. On n’associe pas l’idée ( le signifié) à un signifiant ( le support ), on représente l’idée; on la peint! Aussi comprendre un mot et saisir un smiley ne me semblent  pas requérir les même facultés. Un mot exige pour être compris comme un mot ( et non pas comme un signal, associant 2 faits; exemple du chien entendant « couché » et exécutant l’ordre par apprentissage à grands renforts de croquettes et de carresses !) la faculté symbolique de conceptualisation, ce qui n’est pas le cas pour un smiley qui n’exige que d’identifier ce qui est représenté et de le ramener à d’autres faits semblables… Si, pour être compris,  le smiley n’exige pas la faculté symbolique, ni que le seuil de la représentation conceptuelle ait été franchi, est-ce  dire pour autant que son usage unique entraînerait  un retour en arrière?

Cela me semble plus préoccupant que le fait que parler le langage SMS soit celui de parler une langue inconnue de certains.C’est le propre de toute langue ce créer une communauté linguistique et cette  langue ne me semble pas non plus inhumaine, puisqu’elle a été instituée par des hommes et sans doute pour répondre à certains de leurs besoins, à certaines de leurs attentes. De même qu’il y ait des fautes volontaires me semble moins inquiétant qu’un contenu involontaire, stéréotypé et réduit à quelques « signes ».

 

Suffit-il d'être seul pour être soi-même?

 

Suffit-il d’être seul pour être soi-même?
Est-ce une condition nécessaire et suffisante Être dans un état de solitude:

– soit radicale ( je n’ai jamais été en contact avec les autres)

– soit ponctuelle ou durable ( je m’isole des autres physiquement, ils sont absents pour moi, pas de contact avec eux)

La solitude peut aussi être psychologique, on peut se sentir seul au milieu des autres: « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » Alphonse Lamartine

Être soi-même : « même » renvoie à une idée de semblable, de redondance. Être soi-même, c’est être soi, au plus haut point soi d’où idée d’un ACCORD entre soi et soi,

1. externe: apparaître, exister tel que l’on est: notre existence est en accord avec notre essence: on incarne au dehors ce que l’on est au dedans

2. interne: on a le sentiment d’être en accord avec soi: on se connaît, on s’est trouvé, on s’accepte, on a le sentiment d’être ce qu’on voulait, devait être.

Cela présuppose qu’être soi-même est

1.conditionnel ( il y a des conditions pour l’être ? inconditionnel, sans condition)

2. possible ( sans quoi on envisagerait pas les conditions nécessaires à cela)

Le sujet suggère que les autres peuvent être un obstacle ( voire sont le seul obstacle!!) au fait d’être soi-même. D’où le raisonnement suivant : si on les supprime dans la solitude, on est soi-même ( en tout cas on le devrait logiquement) Cela présuppose que l’on se connaisse.

 

 

(1) Être soi-même, c’est d’abord accorder son être avec son apparaître, être au dehors tel que l’on est au dedans , rester fidèle à soi, sans compromis. (2) Or il semble bien difficile de rester fidèle à soi quand les autres sont là. Souvent, nous nous taisons ou même mentons pour ne pas froisser les autres ; nous abandonnons un comportement naturel pour jouer la comédie ou nous forçons à paraître ce que nous ne sommes pas pour être accepté, intégré, aimé… Mais dès que les autres s’en vont, que nous retrouvons seul physiquement, sans entourage nous pouvons regretter de ne pas avoir été nous-même et semblons cesser de jouer la comédie. Donc la solitude semble être une condition nécessaire et suffisante pour être à nouveau ou enfin soi-même. (3) Mais être soi-même, ce n’est pas seulement apparaître tel que l’on est devant les autres, c’est aussi et surtout être ce que l’on est pour soi, être en accord avec soi au dedans de soi; ce qui fait d’ailleurs que je peux au dehors ne pas être moi-même tout en le restant au dedans , si je ne suis pas dupe, ni contraint. Dès lors la solitude ne suffit plus pour être soi-même, il faut y ajouter la connaissance et la maîtrise de soi. Et comme la solitude n’est pas nécessairement l’état le plus favorable à la connaissance et à la réalisation de soi, on peut même penser qu’il faut la rompre pour se confronter au regard des autres, aux réactions qu’ils déclenchent chez moi , qui peuvent me permettre de me découvrir, de mieux me connaître et de pouvoir être moi-même. (4) Aussi on peut se demander s’il suffit vraiment d’ être seul pour être soi-même ? (5) C’est donc du problème des conditions pour être soi-même et de la possibilité d’atteindre cet état au milieu des autres dont nous allons traiter . (6) Se poser cette question, c’est présupposer que ce qui m’empêche d’être moi-même ne peut être qu’au dehors ou indépendant de ma volonté. (7) Nous nous demanderons donc si les autres ne sont pas ce qui m’empêche d’être moi-même, si les abolir, c’est pour autant me retrouver et être en accord interne et si finalement on veut vraiment être soi-même ?

 

I. les autres, la vie en société semblent être un obstacle à un accord entre ce que je suis et ce que j’apparais, fais, dis.

– on joue chacun un rôle dans la grande « comédie sociale » d’où une distorsion entre notre être et notre paraître. Un écart dans lequel on peut finir par se perdre ou un rôle dans lequel on peut se prendre au jeu.

– la vie en société exige certaines règles ,certains interdits qui peuvent nous limiter et nous empêcher de faire ce qui nous plaît (? ce que l’on veut)

– Comme on se définit par rapport aux autres, on peut vouloir s’affirmer dans l’opposition ( mais ce n’est pas parce qu’on nie quelque chose qu’on défend pour autant quelque chose qui serait vraiment soi) ou être dans le mimétisme ou un jeu de séduction aliénants ou même se laisser emporter par la foule ( c’est ce que décrivait Gustave Le Bon en 1895 dans La psychologie des foules : « Isolé, c’était peut-être un individu cultivé, en foule c’est un instinctif, par conséquent un barbare. »)

Donc , on pourrait croire que puisque la vie en société nous empêche d’être nous-mêmes, abolir les autres en se retirant de la société suffirait pour être enfin nous-même. Mais cette réciproque est-elle vraie? Est-ce aussi simple?

II. A. d’abord en me détachant de la société, je ne l’annule pas pour autant. Même seul, je reste un produit social et si l’autre n’est plus devant moi, il est en moi ( il me suffit de l’imaginer là et je peux avoir honte, SARTRE), tout comme la société et ses interdits ( ils sont même en moi de manière inconsciente: SURMOI de Freud) .

B. Ensuite, même sans cela, serais-je pour autant moi-même? Être soi-même c’est être en accord INTERNE avec soi avant de l’être au dehors ( cet accord externe est secondaire: on peut ne pas paraître tel que l’on est et rester soi-même si on sait ce qu’on fait et qui l’on est en fait; mais ce n’est pas parce qu’on est soit-disant soi-même au dehors que l’on est pour autant au dedans) Car pour cela, il faut

    – se connaître or il y a ce que j’ai conscience d’être et ce que j’ignore ( inconscient, limites de la connaissance de soi liée au manque d’objectivité, la mauvaise foi …)

    – se réaliser , or il y a ce que je suis et ce que je ne suis pas encore (l’homme est un projet ,donc n’est pas ce qu’il est et est ce qu’il n’est pas; SARTRE) ; il y a ce que je suis en tant qu’être de désir et ce que j’exige de moi en tant qu’être de raison, et même mes désirs peuvent être contradictoires: on est souvent déchiré, obligé de privilégier tel aspect de soi au détriment d’un autre

    C. Les autres sont ici importants pour la connaissance de soi ( cf. cours)

    Donc la solitude n’est pas une condition suffisante (A/B)pour être soi-même et elle n’est même pas nécessaire (C). Doit-on dès lors penser que le seul obstacle au fait d’être soi-même est finalement soi-même?

    III. C’est l’hypothèse retenue par Heidegger ( on se fuit soi-même dans « la banalité quotidienne » , dans l’ « inauthenticité » d’une vie la plus générale possible, on se cache dans l’indétermination du On) , Pascal ( divertissement), Sartre et la mauvaise foi (on s’invente des excuses pour ne pas être soi-même, les autres, les circonstances, les exigences de la vie en société,. )

Donc finalement, si je ne suis pas moi-même, c’est surtout parce que je n’y tiens pas. Et , c’est pourquoi  je joue mes rôles sociaux jusqu’à m’y perdre, que j’accepte si volontiers de rentrer dans le jeu de masque qu’exige la vie en société. C’est la peur de ce que je suis qui fait que je l’accepte et que je fuis la solitude. [C’est aussi peut-être ma pauvreté intérieure qui fait que je suis prêt à tout pour me fondre dans la masse comme le suggère Schopenhauer. Celui qui n’a pas peur de ce qu’il est, qui est conscient de sa richesse, de sa valeur n’a plus besoin de l’autre, de sa reconnaissance qui lui coûte trop cher : l’abnégation de lui-même.] Donc si on est difficilement soi-même, ce refus d’être soi-même trahit ce que l’on est . Donc finalement si on n’est jamais soi-même parce qu’on ne le veut pas ou ne le peut pas (Cf. II), on est toujours soi-même, soi se fuyant ou soi se cherchant.

TEXTES COMPLEMENTAIRES

 1.« Et tout d’abord toute vie en société exige nécessairement un accommodement réciproque, une volonté d’harmonie :aussi, plus elle est nombreuse, plus elle est devient fade. On ne peut vraiment être soi qu’aussi longtemps qu’on est seul ; qui n’aime donc pas la solitude n’aime pas la liberté, car on est libre qu’étant seul. Toute société a pour compagne inséparable la contrainte et réclame des sacrifices qui coûtent d’autant plus cher que la propre individualité est plus marquante. Par conséquent, chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. Car c’est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie et le grand esprit toute sa grandeur ; bref, chacun s’y pèse à sa vraie valeur » Schopenhauer, Aphorisme sur la sagesse dans la vie

2.« De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c’est enfin le plus grand sujet de la félicité de la condition des rois, de ce qu’on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisirs. Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense. Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux . Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu’ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse – qui nous en détourne- nous en garantit. »Pascal, Pensées 

3.« Il y a une vérité dont la connaissance me semble fort utile : qui est que , bien que chacun de nous soit une personne séparée des autres, et dont, par conséquent, les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde, on doit toutefois penser qu’on ne saurait subsister seul, et qu’on est , en effet, l’une des parties de l’univers, et plus particulièrement encore l’une des paries de cette terre, l’une des parties de cet Etat, de cette Société, de cette famille, à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance. Et il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier ; toutefois avec mesure et discrétion ; car on aurait tort de s’exposer à un grand mal, pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays ; et si un homme vaut plus, lui seul, que tout le reste de la ville, il n’aurait raison de se vouloir perdre pour la sauver. » Descartes, Lettre à Elisabeth

4.« En outre , la Cité est par nature antérieure à la famille et à chacun de nous pris individuellement. Le tout, en effet, est nécessairement antérieur à la partie, puisque le corps entier une fois détruit, il n’y aura ni pied, ni main, sinon par simple homonymie et au sens où l’on parle d’une main de pierre : une main de ce genre sera une main morte. (…) Que dans ces conditions la cité soit aussi antérieure à l’individu, cela est évident : si, en effet, l’individu pris isolément est incapable de se suffire à lui-même, il sera en rapport à la cité comme, dans nos autres exemples, les parties sont en rapport avec le tout. Mais l’homme qui est dans l’incapacité d’être membre d’une communauté, ou qui n’en éprouve nullement le besoin parce qu’il se suffit à lui-même, ne fait en rien partie d’une cité, et par conséquent est ou une brute ou un dieu. »Aristote, La politique. 

5. « Des observations attentives paraissent prouver que l’individu plongé depuis quelque temps au sein d’une foule agissante, tombe bientôt dans un état particulier, se rapprochant beaucoup de l’état de fascination de l’hypnotisé entre les mains de son hypnotiseur. La vie du cerveau étant paralysée chez le sujet hypnotisé, celui-ci devient l’esclave de toutes ses activités inconscientes, que l’hypnotiseur dirige à son gré. La personnalité consciente est évanouie, la volonté et le discernement abolis.(…) Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l’individu en foule. Il n’est plus lui-même, mais un automate que sa volonté est devenus impuissante à guider. Par le fait seul qu’il fait parti d’une foule, l’homme descend donc plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était peut-être un individu cultivé, en foule c’est un instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. » Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895)

Connaissez-vous les zoos humains?

« L’expérience nous prouve, malheureusement, combien il faut de temps avant que nous considérions comme nos semblables les hommes qui diffèrent de nous par leur aspect extérieur et par leurs coutumes. » disait en 1871 Charles Darwin, théoricien de l’évolution des espèces  et à l’origine de cette volonté des anthropologues du XIXème siècle de trouver le chaînon manquant entre le singe et l’homme moderne, désir qui est d’ailleurs à l’origine de la célèbre affaire de Piltdown.

Certains ont cru le trouver chez certains « sauvages », chez certaines « races prétendues inférieures », aveuglés par leur ethnocentrisme, qui consiste à associer  la différence culturelle ou extérieure à une différence naturelle et intérieure, en pensant que l’humanité n’a pu emprunter qu’une seule direction: celle de notre culture qui est alors  le sommet, l’apogée de l’humanité.

Le différent est donc associé au mieux au sous-développé, au pire au sauvage, au barbare, renvoyé du côté de l’animalité, hors des frontières de l’humanité qui seraient modestement et narcissiquement celles de notre culture.

Cette manière de voir peut nous sembler  être d’un autre âge, parce que l’idée de nature humaine et par là celle d’unité du genre humain sous la diversité semble s’être imposées dans la plupart des esprits ( ils restent en effet quelques barbares  qui continuent de croire à la barbarie,  pour reprendre Lévi-strauss!) et pourtant au XIXème  siècle et  même jusqu’à la première moitié du XXème siècle, les cultures différentes étaient plus synomymes de curiosité, d’exotisme, d’étrangeté, de sauvagerie que de visages différents de la même humanité, que des variations sur un même thème.

 Alors que sur nos écrans, le cinéaste Abdellatif Kéchiche met à l’honneur dans son dernier film La Vénus noire, cette Vénus Hottentote ( tribu d’Afrique du Sud), Saartjie Baartman ( Sawtche) née en 1790 et décédée en 1815  après avoir été arrachée à sa terre natale par un afrikaner, exhibée à Londres dans une cage à Picadilly en 1810 et à Paris, vendue aux uns et aux autres, mise même entre les mains d’un montreur d’animaux ( à cause d’une stéatopygie, c’est-à-dire une hypertrophie graisseuse des hanches et des fesses ainsi qu’un « tablier génital »)  comme une bête de foire, un monstre.

 Mais en aurait-il été de même si elle n’avait pas été en plus noire?

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 A sa mort , sa dépouille sera étudiée, disséquée  ( selon George Badou , auteur de L’énigme de la Vénus Hottentote ( Payot 2002), plutôt charcutée) par l’anatomiste Georges Cuvier, qui l’avait par ailleurs examinée de son vivant. Dans le rapport de l’Assemblée nationale n°3563 du 30/01/2002, quelques conclusions de l’analyse de Cuvier présentées en 1917 devant l’Academie de médecine sont citées, je vous laisse juge: 

« Ses mouvements avaient quelque chose de brusque et de capricieux qui rappelait ceux du singe. Elle avait surtout une manière de faire saillir ses lèvres tout à fait pareille à ce que nous avons observé dans l’orang-outang. »… « Le nègre, comme on le sait, a le museau saillant, et la face et le crâne comprimé par les côtés ; le Calmouque a le museau plat et la face élargie ; dans l’un et l’autre les os du nez sont plus petits et plus plats que dans l’Européen. Notre Boschimane a le museau plus saillant encore que le nègre, la face plus élargie que le calmouque, et les os du nez plus plats que l’un et l’autre. A ce dernier égard, surtout, je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable aux singes que la sienne. » « Ce qui est bien constaté dès à présent,.., c’est que ni ces Gallas ou ces Boschimans, ni aucune race de nègre, n’a donné naissance au peuple célèbre qui a établi la civilisation dans l’antique Egypte, et duquel on peut dire que le monde entier a hérité les principes des lois, des sciences, et peut-être même de la Religion… Aujourd’hui que l’on distingue les races par le squelette de la tête, et que l’on possède tant de corps d’anciens Égyptiens momifiés, il est aisé de s’assurer que quel qu’ait pu être leur teint, ils appartenoient à la même race d’hommes que nous ; qu’ils avoient le crâne et le cerveau aussi volumineux ; qu’en un mot ils ne faisaient pas exception à cette loi cruelle qui semble avoir condamné à une éternelle infériorité les races à crâne déprimé et comprimé. »

En avril 1815, le zoologue  Geoffroy de Saint-Hilaire, également administrateur du Muséum d’histoire naturelle,  présentait, lui,  un rapport dans lequel il comparait son visage à celui d’un orang-outang et ses fesses à celles des femelles des singes mandrills.

Ce rapport de l’Assemblée nationale concerne une requête faite par Nelson Mandela, au nom de sa tribu d’origine pour récupérer les restes de la dépouille de la pauvre Vénus afin de lui offrir une sépulture digne de ce nom et les honneurs dus à son martyr, et se solde après 8 ans de débats juridiques par une loi,  le 21 février 2002: 

« Article unique : A compter de la date d’entrée en vigueur de la présente loi, les restes de la dépouille mortelle de la personne connue sous le nom de Saartjie Baartman cessent de faire partie des collections de l’établissement public du Muséum national d’histoire naturelle. L’autorité administrative dispose, à compter de la même date, d’un délai de deux mois pour les remettre à la République d’Afrique du Sud. »  ( la dépouille sera de fait rendu fin avril 2002)

 (L’histoire de la dépouille de la Vénus Hootentote est aussi pitoyable que sa vie: l’ensemble des restes furent exposés au trocadéro pendant l’exposition universelle de 1889 pour la célébration du centenaire de la Révolution française.Rappatriés au Muséum, l’ensemble est de nouveau séparé, puisque le conservateur déclare la perte du squelette. Le moulage et les parties conservées dans le formol seront d’abord exposés jusqu’en 1974, dans diverses sections du muséum avec en commentaires les analyses de Cuvier, dont  la section préhistoire et enfin remisés dans la réserve, suite à des plaintes du personnel et des visiteurs d’origine africaine particulièrement choqués!)

Si le cas de la Vénus Hottentote est édifiant, il n’est pas pour autant unique et c’est ce que montre ce documentaire de Pierre Carles diffusé sur Arté et  intitulé

  ZOOS HUMAINS

http://www.dailymotion.com/video/xg02z

A lire en complément

LE LAID : aimez-vous les tripes?

Émincé de tripes poêlé au pistou

 

Les tripes, voilà un de ces mots qui éveillent le dégoût, alors que nul n’ignore avoir des tripes. Mais chacun s’efforce de ne pas en parler ( on ne se ballade pas les tripes à l’air, en quelque sorte!) et même de ne pas y penser. D’ailleurs  la nature semble avoir dissimulé cet informe derrière les formes de la belle apparence. Au dehors , tout est symétrique et unitaire , dans un certain ordre d’harmonie et dans une unité. Au dedans, c’est l’informe, le grouillant, le puant, le visqueux, les viscères et au dehors, c’est tout ce qui souligne que cette unité n’est qu’épanchement retenu, que pluralité cachée, dislocation repoussée, mort combattue et ajournée, en somme qui va nous dégoûter: la bave, la morve, les excréments mais aussi les membres amputés, les plaies… Regardez comment une plaie béante dégoûte et la même plaie refermée, cicatrisée ne dégoûte plus…L’unité, l’intégrité est retrouvée par la puissance du corps !! C’est l’opposition entre l’être, l’un et le devenir, l’autre vu comme corruption, comme altération. On peut ici penser à la vision antique du monde où il y a le monde supra-lunaire éternel, fixe, objet de contemplation et le monde sublunaire, le monde d’ici bas soumis à la corruption du temps, du devenir…Et ce qui vaut pour le corps vaut aussi pour le corps social!! 

Le dégoût est une émotion primaire, qui semble être de l’ordre du naturel alors qu’elle est culturelle. Son objet est  le résultat d’une contruction par exclusion, l’unité étant ici pensée comme intégrité close sur elle-même et donc comme rejet de l’autre. Je hais donc je suis, c’est parce que je ne suis pas toi que je suis moi. Et l’ autre qui est renvoyé du côté de la vermine, comme l’ont été les juifs sous le régime nazi et son hygiénisme. 

Concernant la nourriture, Pauk Rozin dans Des goûts et dégoûts, explique qu’il y a en somme 4 causes au fait que l’on ne mange pas certains aliments : l’aversion pour des raisons sensorielles ( cela ne sent pas bon, c’est amer, trop épicé!), la crainte de la nocivité ( champignons toxiques..), le rejet idéel de substances incongrues qu’on ne peut considérer comme de la nourriture ( le sable, les écorces, le plastique, tout cela ne se mange pas, ce ne sont pas des aliments) et le dégoût: 

 

« Il existe une dernière catégorie de rejet, c’ est le dégoût. Les substances dégoûtantes sont rejetées surtout pour des raisons idéelles, du fait de leur nature ou de leur origine. Toutefois, contrairement aux substances incongrues, les substances dégoûtantes sont perçues comme étant mauvaises au goût (même s’ il est rare qu’ on les goûte effectivement), et souvent dangereuses. Ce qui est incongru reste  inoffensif, alors que ce qui est dégoûtant est perçu comme nocif. Les produits du corps, les animaux bizarres, les aliments putréfiés appartiennent à la catégorie des substances dégoûtantes dans la plupart des cultures. Remarquons toutefois que, bien que les substances dégoûtantes soient souvent perçues comme mauvaises au goût et dangereuses, leur propriété principale reste leur agressivité idéelle. Les vers de terre frits sont sans doute très nourrissants, et auraient peutêtre « bon goût » si on les dégustait sans savoir ce que l’ on mange, mais le simple fait de le savoir les rend immédiatement immangeables. » 

J. Peker analyse le dégoût dans L’obscur objet du dégoût ( aux éditions Le bord de l’eau). Voilà le programme de sa réflexion: « Pourquoi avons-nous tant de mal avec ce qui nous dégoûte ? Pourquoi tournons-nous la tête à la vue d’une réalité non ordonnée, grouillante ou sanguinolente ? Pourquoi nos restes organiques sont-ils vécus comme de répugnants déchets ? Serrements de gorge et nausée escortent la montée d’un puissant signal de rejet, détournant l’esprit d’un champ tour à tour purulent, visqueux, puant. Pourtant comme le goût le dégoût s’éduque, l’insupportable varie et se déplace, mais pour désigner au coeur de la réalité la plus familière une part maudite, dévalorisée et teintée d’une obscure fascination, que nous apprivoisons par l’ignorance. A travers la sensation de l’immonde le dégoût affecte donc insidieusement les contours du monde, traçant le seuil d’arrière-cours sans fonds, exclues de l’ordonnancement des apparences. S’intéresser au dégoût, c’est alors, paradoxalement, contribuer à agrandir les frontières de l’humain. LE SCANDALE LOGIQUE DE L’AMBIVALENCE (La saveur d’une poire fangeuse : dégoûts amers et dégoûts sucrés. L’érotique du dégoût. La Belle est la Bête). L’IMMONDE ET LE MONDE (Du reste au déchet. Anomalies). LE PROPRE ET L’INAPPROPRIABLE ( L’intrus. L’impropre) . LE SPECTACLE DE L’IMMONDE (L’interdit esthétique. L’effet de réel. Le littéral) » 

Dans Libération du 25/2/10, Robert Maggiori écrivait sur cette analyse un article intitulé Dégoût et des couleurs. Le rejet de «l’immonde» sur le terrain de la philosophie 

« L’envie est de vomir – mais ces koro sont des friandises pour les Indiens du Parana* qui vous accueillent : des «larves pâles qui pullulent dans certains troncs d’arbre pourrissants». Il faut donc y aller… Et Claude Lévi-Strauss – il le raconte dans Tristes tropiques – y va de sa bouchée : initiation de l’ethnologue. Curieuse frontière que celle qui passe entre goûts et dégoûts. Ici elle est culturelle, et sans doute les Indiens trouveraient-ils répugnant qu’on se délecte de grenouilles ou de boudin. Mais au sein d’une même culture, elle est incertaine : à quoi tient que l’amateur d’escargots ne mange guère de limaces ? Aussi en vient-on à la dire naturelle : chairs décomposées, vomissures, puanteurs, excréments et excrétions provoquent comme une protestation innée ou «préprogrammée» du corps. Mais là encore les choses ne sont pas claires : tes yeux, mon amour, secrètent les larmes, mais on les essuie plus facilement que la morve verdâtre que secrète ton nez. Plus : ce qui, par nature ou culture, suscite répugnance, excite aussi désir et appétence. L’ethnologie, la physiologie, la psychanalyse ou l’histoire des mentalités ont beau faire feu de tout bois, le mystère demeure : pourquoi «ça nous dégoûte» ? Quelle raison et quelle fonction a le dégoût ? Dans Cet obscur objet du dégoût, Julia Peker apporte des réponses très éclairantes, en ce qu’elle déplace la question vers la philosophie, qui jusqu’ici n’en avait pas dénoué tous les enchevêtrements conceptuels, laissant ainsi flotter l’idée que l’écoeurement impose silence à la raison. Certes, parler des «effets ontologiques et subjectifs» de la «puanteur de la merde» peut paraître osé. Mais le propos se révèle pertinent dès qu’on l’inscrit dans la thèse que défend la jeune philosophe et critique d’art, à savoir qu’«à travers la sensation de l’immonde le dégoût affecte insidieusement les contours du monde, et semble jouer un rôle décisif dans la détermination de ce qui fait monde».

 Pour «tenter de voir clair en ces bas-fonds», Julia Peker passe par l’analyse de l’hygiénisme, de l’étrange collusion qui lie attraction et répulsion, des amalgames entre propreté et propriété, saleté et altérité, des services que l’excrémentiel rend au langage quand celui veut blesser ou déshumaniser («petite merde, vermine, ordure…»), des interdits esthétiques qui pèsent sur le laid. Puis elle arrive à trouver dans la nausée une sorte de «leçon». Le dégoût, «en circonscrivant un pan du réel, en se collant à quelques étiquettes d’objets stigmatisés», joue, dit-elle, «un rôle répulsif stratégique». L’existence de «ce hors-champ immonde atteste par sa puanteur et son grouillement que nous ne maîtrisons pas tout, il signale l’existence d’excrétions, d’exceptions de toutes sortes qui sont en excès sur l’ordre qui les produit». Si bien qu’à vouloir du monde exclure l’immonde – toujours le fait des autres – on le clôt, on extirpe sa part maudite «pour que puisse briller la blancheur éclatante d’un monde parfait, où se répand le parfum aseptisé de la sainteté». A le faire paradoxalement agir comme un «principe éthique», on maintient au contraire actives les lignes de faille – celles qui laissent ouverte «la différence subtile entre identité et intégrité». »

 Note: les indiens du Parana, ce sont les Kaingang que Lévi-strauss a rencontrés en 1935, non dans leur forêt natale mais dans le campement où les colons avaient fini par parquer les survivants de cette tribu indigène. « On leur avait construit des maisons, et ils vivaient dehors. On s’était efforcer de les fixer dans des villages et ils demeuraient nomades. Les lits, ils les avaient brisé pour en faire du feu et couchaient à même le sol. Les troupeaux de vaches envoyés par le gouvernement vaguaient à l’aventure. les indigènes repoussaient avec dégoût leur viande et leur lait ». Et Lévi-strauss est lui remercié d’avoir vaincu son dégoût primitif:  » je décapite mon gibier; du corps s’échappe une graisse blanchâtre, que je goûte non sans hésitation: elle a la consistance et la finesse du beurre et la saveur du lait de noix de cocotier »

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 Retrouvez J.Peker sur Arté dans Philosophie:

 

 

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/philosophie/3488732.html 

  

 

La culture comme dénaturation

  

 

 

 

 

«Le corps de l’homme sauvage étant le seul instrument qu’il connaisse, il l’emploie à divers usages, dont, parle défaut d’exercice, les nôtres sont incapables ; et c’est notre industrie qui nous ôte la force et l’agilité, que la nécessité l’oblige d’acquérir. S’il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches ? S’il avait eu une fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant de raideur ? S’il avait eu une échelle, grimperait-il si légèrement sur un arbre ? S’il avait eu un cheval, serait-il si vite à la course ? Laissez à l’homme civilisé le temps de rassembler toutes ces machines autour de lui ; on ne peut douter qu’il ne surmonte facilement l’homme sauvage. Mais, si vous voulez voir un combat plus inégal encore, mettez les nus et désarmés vis-à-vis l’un de l’autre ; et vous reconnaîtrez bientôt quel est l’avantage d’avoir sans cesse toutes ses forces à sa disposition, d’être toujours prêt à tout évènement, et de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entier avec soi.»

J.-J. Rousseau

Questions:

1. Quelles différences entre l’homme sauvage et l’homme civilisé,  selon Rousseau? ( la thèse du texte et ses arguments)

2. Que signifie « se porter, pour ainsi dire, toujours tout entier avec soi »?

3. Proposez un plan d’essai sur un des deux sujets suivants en évitant une thèse/antithèse ( répondre oui et non à une même question) et un simple oui… mais  OU non…. mais :

– peut-on parler d’un progrès technique?           – Le progrés de la technique éloigne-t-il de la nature?

CORRECTION

 

Q1: L’homme sauvage est un être vigoureux, parce qu’il n’a qu’un seul outil pour survivre: son corps et donc il le développe, l’entretient en s’en servant quotidiennement dans la nature.

A l’inverse l’homme civilisé s’est doté d’une multitude d’outils qui dans un premier temps, semblent être plus avantageux car ils facilitent le travail ( hache) et la survie( la fronde pour la chasse, l’échelle pour la cueillette); il a aussi développer des savoir-faire qui lui ont permis de compenser sa faiblesse naturelle , comme l’art du dressage et de l’équitation qui permet de faire sienne la vitesse du cheval et de pouvoir ainsi fuir plus vite devant un danger ou de se déplacer plus vite. Mais ces outils l’ont amolli et sans ses outils et armes, l’homme civilisé n’est plus rien. Sa force vient de l’artifice des outils, elle est artificielle et sans ses outils, l’homme se retrouve encore plus démuni face à la nature. C’est ce qu’illustre de manière métaphorique le combat à main nu avec l’homme sauvage, sorti des mains de la nature. La culture ( symbolisée par les outils) a donc selon Rousseau dénaturer l’homme.

 Q2: « se porter pour ainsi dire tout entier avec soi » signifie que l’homme sauvage n’a pas dispersé ses forces dans des outils séparés de son corps ( même si l’outil est encore le prolongement de la main, ce qui n’est plus le cas avec les machines, qui sont, elles, des outils autonomes). L’homme a toujours son outil avec lui, c’est son corps. L’homme civilisé s’est dépossédé de ses forces en se donnant des outils qui sont comme des prothèses. Et il doit rassembler ses outils pour être efficace face à un danger ou un problème ( ce qui exige du temps et peut même le mettre en difficulté s’il y a oublié ses outils ou n’a pas pris l’outil adéquat, cela le condamne à sans cesse prévoir, anticiper… il est en quelque sorte esclave de sa technique et désemparé sans elle) alors que l’homme sauvage n’a qu’à rassembler ses forces pour répondre sur-le-champs aux difficultés rencontrées. Il ne se trouve jamais démuni car il a tout sur et avec lui et n’a pas perdu l’habitude de faire usage de ses forces en les aliénant ( les rendant étrangères à lui, en s’en dépossédant) dans des objets comme l’homme civilisé dépendant.

 Q3:

Peut-on parler d’un progrès technique?

Si on entend par progrès technique ( le progrès de la technique), l’ensemble des innovations permettant d’améliorer l’efficacité du système productif, de créer de nouveaux produits (ou procédés commerciaux), alors on peut dire que l’humanité a progressé techniquement en se dotant d’outils de plus en plus performants, puis de machines de plus en plus sophistiquées, qui ont considérablement facilité le travail en le rendant moins pénible et plus productif, amélioré la vie quotidienne en libérant du temps libre et la santé des hommes… la technique progresse sans cesse, avec de nouvelles technologies ( imagerie médicale, informatique, communication, nanotechnologie…)…

Mais si on entend par progrès technique ( le progrès par la technique), ce qui fait progresser les hommes, ce qui leur permet d’aller vers l’avant, de s’accroître, d’être meilleur, c’est-à-dire plus homme, plus humain, alors on peut penser que le progrès technique n’est pas un progrès. Car la technique ne rend pas l’homme plus fort en lui-même ( texte de Rousseau); le progrès de la technique n’entraîne pas forcément un progrès moral, ne rend pas l’homme meilleur, plus moral ( au contraire peut-être, parce que les valeurs de la technique triomphent: il faut être performant à n’importe quel prix… »le corps agrandi attend un supplément d’âme » disait Bergson); le progrès technique seul ne rend pas le monde plus juste , il crée des inégalités ou ne les empêchent pas, il met en danger la nature, qui est pourtant l’habitat de l’homme ou même sous sa responsabilité.

( Si on ne peut pas vraiment parler de progrès par la technique et souligner les pertes engendrées par la technique, on peut cependant noter que le progrès technique peut contribuer au progrès de l’humanité ; au progrès artistique par ex. ; au progrès moral en nous donnant les moyens de mieux respecter la dignité humaine (insertion des handicapés, soins aux malades…).

 – Le progrès de la technique éloigne-t-il de la nature?

Si on entend par nature, tout ce qui existe indépendamment de l’homme et de ses productions, alors le progrès technique éloigne de la nature, dans le sens où ce progrès rompt le rapport de l’homme avec la nature, comme le montre Rousseau, l’homme civilisé n’est plus l’homme sauvage avec son outillage rudimentaire en harmonie avec la nature; le progrès technique s’est accompagnée d’un arraisonnement de la nature, vue comme une source d’énergie à dominer et exploiter le plus efficacement possible; le progrès technique a crée un monde artificiel, de plus en plus artificiel,car la technique ne se contente plus d’exploiter la nature, elle peut même prendre sa place ( procréation in vitro, OGM…)

Mais si on entend par nature, tout ce qui est inné en l’homme, on peut penser que le progrès de la technique rapproche plutôt l’homme de sa nature qui est d’être inadapté, d’être un être de culture et d’artifice, devant par des armes artificielles compensant l’absence d’armes naturelles ( mythe de Prométhée). De plus, si ce qui caractérise l’homme, c’est la perfectibilité, alors le progrès technique en est le signe évident. Enfin, la technique a permis à l’homme de développer certains autres aspects de son humanité : le progrès technique peut contribuer au progrès de l’humanité ; au progrès artistique par ex. ; au progrès moral en nous donnant les moyens de mieux respecter la dignité humaine (insertion des handicapés, soins aux malades…).

( Si on peut souligner les gains par le progrès technique, on peut aussi souligner les pertes et dire que le progrès de la technique mal maîtrisé peut aussi dénaturer l’homme: cf. II du 1er sujet)

 

Pour aller plus loin!

« Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions  , laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation c’est la faculté de se perfectionner; faculté qui, à l’aide des circonstances développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents, tout ce que sa perfectibilité  lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l’homme ; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents ; que c’est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même, et de la nature. »

ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’Inégalité parmi les Hommes, Première Partie

 

Suis-je ce que je crois être?

 

Suis-je ce que je crois être?

– je suis un sujet, un individu un et unique, différent des autres mais

– soit d’un point de vue objectif: identité réelle en soi : je suis ce que je suis de FAIT, EN SOI ( être : exister)

– soit d’un point de vue subjectif , identité personnelle pour soi: je suis ce que je suis selon moi , POUR MOI ( être: défini par)

croire c’est adhérer à une idée en la tenant pour vraie, ce sentiment d’être dans le vrai peut être soit:

– seulement subjectivement suffisant ( sentiment de conviction, besoin de croire, désir)

– soit subjectivement et objectivement suffisant ( appuyé sur des bases solides: preuves, démonstrations…

donc ce que je crois être, c’est soit

– ce que je pense ( et souhaiterais) être

– ce que je sais être

 

Cela présuppose que j’ai une identité ( « idem » le même)

– unité de la personnalité qui identifie à son moi les divers états de conscience

– unité absolue d’un être : existence= essence, essence = existence (comme Dieu qui est sans devenir, il est tout ce qu’il est ou comme les objets – qui ne sont pas cependant des êtres mais des choses-)

Cela présuppose que je puisse me connaître comme ignorer ce que je suis; cela présuppose que je peux être un objet de connaissance pour moi-même et que je suis transparent à moi-même.
Connais-toi toi même

 

 INTRO : Ce que je suis, c’est ce que je suis pour moi, mon identité personnelle. Comme cette définition de moi est élaborée par moi, elle semble pouvoir correspondre à ce que je crois être, cette croyance étant fondée sur ce dont j’ai conscience, sur les témoignages de ma conscience. Mais ce que je suis, c’est aussi ce que je suis de fait, en soi. Et dans ce cas, il se pourrait que ma conscience soit lacunaire, d’autant que ce que je crois être peut être aussi influencé par mes désirs, la croyance peut être une illusion. Aussi on peut se demander si je suis bien ce que je crois être. C’est donc du problème de la définition du moi, de notre capacité à se connaître de manière adéquate dont nous allons traiter. Ce sujet présuppose que j’ai une identité qui puisse être cernée, que j’ai une essence que mon existence ne fait qu’actualiser. Nous nous demanderons donc si ce que je suis pour moi n’est pas ce que je crois être, si pour autant ce que je suis en soi coïncide avec cette croyance et si enfin j’ai une essence avant d’exister dont je pourrais prendre conscience et connaissance.

 

I. je suis pour moi ce que je crois être: une fois que j’ai pris conscience que je suis, que je possède comme le dit Kant, « le je dans ma représentation », je me pense, m’analyse et c’est par rapport à ces données de la conscience que je vais me définir. Pour cela, je ne peux que prendre en compte des données objectives qui s’imposent à moi, puis m’appuyer sur le témoignage des autres et enfin sur un travail d’introspection. Tout cela fera que je peux croire être ceci ou cela et à partir de là me définir. C’est ainsi que je vais me forger mon identité personnelle, qui dépend de données objectives et aussi de mon interprétation de celles-ci.

Mais on peut justement se demander si cette interprétation correspond bien à ce que je suis de fait réellement?

II. En effet, il peut y avoir un décalage entre mon identité personnelle pour moi et mon identité réelle, en soi. Ce décalage fait que, finalement, je ne suis pas ce que je crois être et cela peut venir:

1. du fait que je suis mal placé paradoxalement pour me connaître d’où l’importance des autres et de leur regard; du fait que je me contente d’une conscience superficielle et je me fuis dans le divertissement.

2.des limites de ma conscience: il y a peut-être des choses en moi qui me constituent et me définissent et que j’ignore: on peut penser à l’inconscient de Freud qu’il distingue du moi, dans les 2 topiques, qui n’est que la partie émergente de moi-même mais auquel ce que je suis ne se réduit pas, le ça et le surmoi font aussi partie de moi

3.du fait que ce que je crois être dépend certes de ce que je sais être, mais aussi de ce que désirerais être. La croyance peut être « fondée » sur le désir, elle est alors illusion et donc éloignée de la réalité

Mais pour pouvoir évaluer cet écart, il faut présupposer qu’il y aurait un moi prédéfini que je me devrais de saisir et découvrir.

III. On peut penser que si un objet est défini, son essence précède son existence; je suis un sujet humain et que je suis en tant que tel non défini mais que j’ai à me définir. Et c’est la conséquence du fait que nous sommes des êtres doués de conscience réfléchie. « la conscience est l’être qui est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est ». (Je suis conscience de l’arbre que je ne suis pas , je ne suis pas seulement conscience de cet arbre, par ex). Donc on ne peut réduire l’homme à ce qu’il est là, et c’est grâce à cet écart créé par la conscience, qu’il peut devenir, devenir autre chose, lui. Chez l’homme l’existence précède l’essence, on est indéfini et on a à se définir, donc je ne suis pas ce que je crois être dans le sens où je peux juger et agir sur ce que je découvre ( déterminisme, inconscient…), je suis libre et je suis ce que je crois être mais que je ne suis pas (encore), si cela correspond à mon projet d’être, car je pourrais peut-être l’être un jour et je me réaliserais en le réalisant. Et la croyance d’être ceci ou cela, comme la foi des autres en moi, peut faire que je le devienne, je serai ce que je crois être, je serai mon projet!

« si je crois que l’enfant que j’instruis est incapable d’apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours, le rendra stupide; au contraire ma confiance et mon attente sont comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme » Alain, Propos d’un normand, 1952

autres III possibles: quels sont les moyens pour MIEUX se connaître? OU impossibilité de se connaître ( l’inconscient de Freud)