LE LAID : aimez-vous les tripes?

Émincé de tripes poêlé au pistou

 

Les tripes, voilà un de ces mots qui éveillent le dégoût, alors que nul n’ignore avoir des tripes. Mais chacun s’efforce de ne pas en parler ( on ne se ballade pas les tripes à l’air, en quelque sorte!) et même de ne pas y penser. D’ailleurs  la nature semble avoir dissimulé cet informe derrière les formes de la belle apparence. Au dehors , tout est symétrique et unitaire , dans un certain ordre d’harmonie et dans une unité. Au dedans, c’est l’informe, le grouillant, le puant, le visqueux, les viscères et au dehors, c’est tout ce qui souligne que cette unité n’est qu’épanchement retenu, que pluralité cachée, dislocation repoussée, mort combattue et ajournée, en somme qui va nous dégoûter: la bave, la morve, les excréments mais aussi les membres amputés, les plaies… Regardez comment une plaie béante dégoûte et la même plaie refermée, cicatrisée ne dégoûte plus…L’unité, l’intégrité est retrouvée par la puissance du corps !! C’est l’opposition entre l’être, l’un et le devenir, l’autre vu comme corruption, comme altération. On peut ici penser à la vision antique du monde où il y a le monde supra-lunaire éternel, fixe, objet de contemplation et le monde sublunaire, le monde d’ici bas soumis à la corruption du temps, du devenir…Et ce qui vaut pour le corps vaut aussi pour le corps social!! 

Le dégoût est une émotion primaire, qui semble être de l’ordre du naturel alors qu’elle est culturelle. Son objet est  le résultat d’une contruction par exclusion, l’unité étant ici pensée comme intégrité close sur elle-même et donc comme rejet de l’autre. Je hais donc je suis, c’est parce que je ne suis pas toi que je suis moi. Et l’ autre qui est renvoyé du côté de la vermine, comme l’ont été les juifs sous le régime nazi et son hygiénisme. 

Concernant la nourriture, Pauk Rozin dans Des goûts et dégoûts, explique qu’il y a en somme 4 causes au fait que l’on ne mange pas certains aliments : l’aversion pour des raisons sensorielles ( cela ne sent pas bon, c’est amer, trop épicé!), la crainte de la nocivité ( champignons toxiques..), le rejet idéel de substances incongrues qu’on ne peut considérer comme de la nourriture ( le sable, les écorces, le plastique, tout cela ne se mange pas, ce ne sont pas des aliments) et le dégoût: 

 

« Il existe une dernière catégorie de rejet, c’ est le dégoût. Les substances dégoûtantes sont rejetées surtout pour des raisons idéelles, du fait de leur nature ou de leur origine. Toutefois, contrairement aux substances incongrues, les substances dégoûtantes sont perçues comme étant mauvaises au goût (même s’ il est rare qu’ on les goûte effectivement), et souvent dangereuses. Ce qui est incongru reste  inoffensif, alors que ce qui est dégoûtant est perçu comme nocif. Les produits du corps, les animaux bizarres, les aliments putréfiés appartiennent à la catégorie des substances dégoûtantes dans la plupart des cultures. Remarquons toutefois que, bien que les substances dégoûtantes soient souvent perçues comme mauvaises au goût et dangereuses, leur propriété principale reste leur agressivité idéelle. Les vers de terre frits sont sans doute très nourrissants, et auraient peutêtre « bon goût » si on les dégustait sans savoir ce que l’ on mange, mais le simple fait de le savoir les rend immédiatement immangeables. » 

J. Peker analyse le dégoût dans L’obscur objet du dégoût ( aux éditions Le bord de l’eau). Voilà le programme de sa réflexion: « Pourquoi avons-nous tant de mal avec ce qui nous dégoûte ? Pourquoi tournons-nous la tête à la vue d’une réalité non ordonnée, grouillante ou sanguinolente ? Pourquoi nos restes organiques sont-ils vécus comme de répugnants déchets ? Serrements de gorge et nausée escortent la montée d’un puissant signal de rejet, détournant l’esprit d’un champ tour à tour purulent, visqueux, puant. Pourtant comme le goût le dégoût s’éduque, l’insupportable varie et se déplace, mais pour désigner au coeur de la réalité la plus familière une part maudite, dévalorisée et teintée d’une obscure fascination, que nous apprivoisons par l’ignorance. A travers la sensation de l’immonde le dégoût affecte donc insidieusement les contours du monde, traçant le seuil d’arrière-cours sans fonds, exclues de l’ordonnancement des apparences. S’intéresser au dégoût, c’est alors, paradoxalement, contribuer à agrandir les frontières de l’humain. LE SCANDALE LOGIQUE DE L’AMBIVALENCE (La saveur d’une poire fangeuse : dégoûts amers et dégoûts sucrés. L’érotique du dégoût. La Belle est la Bête). L’IMMONDE ET LE MONDE (Du reste au déchet. Anomalies). LE PROPRE ET L’INAPPROPRIABLE ( L’intrus. L’impropre) . LE SPECTACLE DE L’IMMONDE (L’interdit esthétique. L’effet de réel. Le littéral) » 

Dans Libération du 25/2/10, Robert Maggiori écrivait sur cette analyse un article intitulé Dégoût et des couleurs. Le rejet de «l’immonde» sur le terrain de la philosophie 

« L’envie est de vomir – mais ces koro sont des friandises pour les Indiens du Parana* qui vous accueillent : des «larves pâles qui pullulent dans certains troncs d’arbre pourrissants». Il faut donc y aller… Et Claude Lévi-Strauss – il le raconte dans Tristes tropiques – y va de sa bouchée : initiation de l’ethnologue. Curieuse frontière que celle qui passe entre goûts et dégoûts. Ici elle est culturelle, et sans doute les Indiens trouveraient-ils répugnant qu’on se délecte de grenouilles ou de boudin. Mais au sein d’une même culture, elle est incertaine : à quoi tient que l’amateur d’escargots ne mange guère de limaces ? Aussi en vient-on à la dire naturelle : chairs décomposées, vomissures, puanteurs, excréments et excrétions provoquent comme une protestation innée ou «préprogrammée» du corps. Mais là encore les choses ne sont pas claires : tes yeux, mon amour, secrètent les larmes, mais on les essuie plus facilement que la morve verdâtre que secrète ton nez. Plus : ce qui, par nature ou culture, suscite répugnance, excite aussi désir et appétence. L’ethnologie, la physiologie, la psychanalyse ou l’histoire des mentalités ont beau faire feu de tout bois, le mystère demeure : pourquoi «ça nous dégoûte» ? Quelle raison et quelle fonction a le dégoût ? Dans Cet obscur objet du dégoût, Julia Peker apporte des réponses très éclairantes, en ce qu’elle déplace la question vers la philosophie, qui jusqu’ici n’en avait pas dénoué tous les enchevêtrements conceptuels, laissant ainsi flotter l’idée que l’écoeurement impose silence à la raison. Certes, parler des «effets ontologiques et subjectifs» de la «puanteur de la merde» peut paraître osé. Mais le propos se révèle pertinent dès qu’on l’inscrit dans la thèse que défend la jeune philosophe et critique d’art, à savoir qu’«à travers la sensation de l’immonde le dégoût affecte insidieusement les contours du monde, et semble jouer un rôle décisif dans la détermination de ce qui fait monde».

 Pour «tenter de voir clair en ces bas-fonds», Julia Peker passe par l’analyse de l’hygiénisme, de l’étrange collusion qui lie attraction et répulsion, des amalgames entre propreté et propriété, saleté et altérité, des services que l’excrémentiel rend au langage quand celui veut blesser ou déshumaniser («petite merde, vermine, ordure…»), des interdits esthétiques qui pèsent sur le laid. Puis elle arrive à trouver dans la nausée une sorte de «leçon». Le dégoût, «en circonscrivant un pan du réel, en se collant à quelques étiquettes d’objets stigmatisés», joue, dit-elle, «un rôle répulsif stratégique». L’existence de «ce hors-champ immonde atteste par sa puanteur et son grouillement que nous ne maîtrisons pas tout, il signale l’existence d’excrétions, d’exceptions de toutes sortes qui sont en excès sur l’ordre qui les produit». Si bien qu’à vouloir du monde exclure l’immonde – toujours le fait des autres – on le clôt, on extirpe sa part maudite «pour que puisse briller la blancheur éclatante d’un monde parfait, où se répand le parfum aseptisé de la sainteté». A le faire paradoxalement agir comme un «principe éthique», on maintient au contraire actives les lignes de faille – celles qui laissent ouverte «la différence subtile entre identité et intégrité». »

 Note: les indiens du Parana, ce sont les Kaingang que Lévi-strauss a rencontrés en 1935, non dans leur forêt natale mais dans le campement où les colons avaient fini par parquer les survivants de cette tribu indigène. « On leur avait construit des maisons, et ils vivaient dehors. On s’était efforcer de les fixer dans des villages et ils demeuraient nomades. Les lits, ils les avaient brisé pour en faire du feu et couchaient à même le sol. Les troupeaux de vaches envoyés par le gouvernement vaguaient à l’aventure. les indigènes repoussaient avec dégoût leur viande et leur lait ». Et Lévi-strauss est lui remercié d’avoir vaincu son dégoût primitif:  » je décapite mon gibier; du corps s’échappe une graisse blanchâtre, que je goûte non sans hésitation: elle a la consistance et la finesse du beurre et la saveur du lait de noix de cocotier »

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 Retrouvez J.Peker sur Arté dans Philosophie:

 

 

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/philosophie/3488732.html 

  

 

« Je voulais parler de l’art. Et je ne parle que de la vie. » Aragon

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August Rush est un film réalisé en 2007 par Kirsten Sheridan sur l’intuition, l’attention et le talent ou plutôt le génie. Ce n’est certes qu’un drame à l’américaine, une fiction mais qui permet, en un sens,  de mettre en image, ce que pourrait être cette vision à part de l’artiste décrite par exemple par Bergson ou ce qui est pour Kant le génie au paragraphe 46 de La critique de la faculté de juger:

« La philosophie n’est pas l’art, mais elle a avec l’art de profondes affinités. Qu’est ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres car il regarde la réalité nue et sans voile. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’habitude, nous ne le voyons pas : parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le distinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. Mais ce sera aussi un philosophe, avec cette différence que la philosophie s’adresse moins aux objets extérieurs qu’à la vie intérieure de l’âme ! »

 Bergson, Conférence de Madrid sur l’âme humaine – dans  « Mélanges » (1885-1892) 

 « Le génie est le talent (don naturel), qui donne les règles à l’art. Puisque le talent, comme faculté innée de l’artiste, appartient lui-même à la nature, on pourrait s’exprimer ainsi : le génie est la disposition innée de l’esprit (ingenium) par laquelle la nature donne les règles à l’art.[…]

Tout art en effet suppose des règles sur le fondement desquelles un produit est tout d’abord représenté comme possible, si on doit l’appeler un produit artistique. Le concept des beaux-arts ne permet pas que le jugement sur la beauté de son produit soit dérivé d’une règle quelconque, qui possède comme principe de détermination un concept, et par conséquent il ne permet pas que l’on pose au fondement un concept de la manière dont le produit est possible. Aussi bien les beaux-arts ne peuvent pas eux-mêmes concevoir la règle d’après laquelle ils doivent réaliser leur produit. Or, puisque sans une règle qui le précède le produit ne peut jamais être dit un produit de l’art, il faut que la nature donne la règle à l’art dans le sujet (et cela par la concorde des facultés de celui-ci) ; en d’autres termes, les beaux-arts ne sont possibles que comme produits du génie.

On voit par là que le génie : 1° est un talent, qui consiste à produire, dont on ne saurait donner aucune règle déterminée ; il ne s’agit pas d’une aptitude à ce qui peut être appris d’après une règle quelconque ; il s’ensuit que l’originalité doit être sa première propriété ; 2° que l’absurde aussi pouvant être original, ses produits doivent en même temps être des modèles, c’est-à-dire exemplaires et par conséquent, que sans avoir été eux-mêmes engendrés par l’imitation, ils doivent toutefois servir aux autres de mesure ou de règle de jugement ; 3° qu’il ne peut décrire lui-même ou exposer scientifiquement comment il réalise ce produit, et qu’au contraire c’est en tant que nature qu’il donne la règle ; c’est pourquoi le créateur d’un produit qu’il doit au génie, ne sait pas lui-même comment se trouvent en lui les idées qui s’y rapportent et il n’est en son pouvoir ni de concevoir à volonté ou suivant un plan de telles idées, ni de les communiquer aux autres dans des préceptes, qui les mettraient à même de réaliser des produits semblables. (C’est pourquoi aussi le mot génie est vraisemblablement dérivé de genius, l’esprit particulier donné à un homme à sa naissance pour le protéger et le diriger, et qui est la source de l’inspiration dont procèdent ces idées originales) ; 4° que la nature à travers le génie ne prescrit pas de règle à la science, mais à l’art ; et que cela n’est le cas que s’il s’agit des beaux-arts ».   

                                                                                                                          Kant, Critique de la faculté de juger (1790), § 46

 

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Sur le temps

 Comment nous  vivons dans le temps ( et en particulier au travail)  et avec le temps, comment nous essayons de ne pas seulement le subir, en essayant de le maîtriser en l’accélérant, en l’occupant, en l’arrêtant, c’est le thème principal de ce court-métrage réalisé en 2003 par  Sean Ellis, qui en fera en 2007 un long-métrage Cashback.

Le court métrage et le film abordent aussi la question de l’art , du regard de l’artiste que sait voir la beauté et ses pouvoirs. L’artiste arrête alors le temps en la contemplant ou c’est elle qui les arrête.

http://www.dailymotion.com/video/x19t51

L’élégance du hérisson

Librement inspiré du roman de Muriel Barbery, prof de philo, paru en 2006, le film L’hérisson sorti cet été 2009, commence presque comme la présentation de l’éditeur:

 » Je m’appelle Renée, j’ai cinquante-quatre ans et je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un immeuble bourgeois. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j’ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Mais surtout, je suis si conforme à l’image que l’on se fait des concierges qu’il ne viendrait à l’idée de personne que je suis plus lettrée que tous ces riches suffisants. Je m’appelle Paloma, j’ai douze ans, j’habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c’est le bocal à poissons, la vacuité et l’ineptie de l’existence adulte. Comment est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis très intelligente. Exceptionnellement intelligente, même. C’est pour ça que j’ai pris ma décision : à la fin de cette année scolaire, le jour de mes treize ans, je me suiciderai.  »

En voici la bande annonce et quelques extraits:

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Extrait du livre: « Je m’appelle Renée. J’ai cinquante-quatre ans. Depuis vingt-sept ans, je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un bel hôtel particulier avec cour et jardin intérieurs, scindé en huit appartements de grand luxe, tous habités, tous gigantesques. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j’ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Je n’ai pas fait d’études, ai toujours été pauvre, discrète et insignifiante. Je vis seule avec mon chat, un gros matou paresseux, qui n’a pour particularité notable que de sentir mauvais des pattes lorsqu’il est contrarié. Lui comme moi ne faisons guère d’efforts pour nous intégrer à la ronde de nos semblables. Comme je suis rarement aimable, quoique toujours polie, on ne m’aime pas mais on me tolère tout de même parce que je corresponds si bien à ce que la croyance sociale a aggloméré en paradigme de la concierge d’immeuble que je suis un des multiples rouages qui font tourner la grande illusion universelle selon laquelle la vie a un sens qui peut être aisément déchiffré. Et puisqu’il est écrit quelque part que les concierges sont vieilles, laides et revêches, il est aussi gravé en lettres de feu au fronton du même firmament imbécile que lesdites concierges ont des gros chats velléitaires qui somnolent tout le jour sur des coussins recouverts de tais au crochet. »

                                « Mme Michel, elle a l’élégance de l’hérisson : à l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont des petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes. »

Extraits:

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« Toutes les familles se ressemblent ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon » selon Tolstoï Léon

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Extraits du livre: « Dans l’imaginaire collectif, le couple de concierges, duo fusionnel composé d’entités tellement insignifiantes que seule leur union les révèle, possède presque à coup sûr un caniche. Comme chacun sait, les caniches sont des genres de chiens frisés détenus par des retraités poujadistes, des dames très seules qui font un report d’affection ou des concierges d’immeuble tapis dans leurs loges obscures. Ils peuvent être noirs ou abricot. Les abricots sont plus teigneux que les noirs, qui sentent moins bons. Tous les caniches aboient hargneusement à la moindre occasion mais spécialement quand il ne se passe rien. Ils suivent leur maître en trottinant sur quatre pattes figées sans bouger le reste de leurs petits troncs de saucisse. Surtout, ils ont des petits yeux noirs et fielleux, enfoncés dans des orbites insignifiantes. Les caniches sont laids et bêtes, soumis et vantards. Ce sont les caniches.  » (Chap.3, le caniche comme totem)

                                 « Ainsi, comment se passe la vie ? Nous nous efforçons bravement, jour après jour, de tenir notre rôle dans cette comédie fantôme. En primates que nous sommes, l’essentiel de notre activité consiste à maintenir et entretenir notre territoire de telle sorte qu’il nous protège et nous flatte, à grimper ou ne pas descendre dans l’échelle hiérarchique de la tribu et à forniquer de toutes les manières que nous pouvons – fut-ce en fantasme – tant pour le plaisir que pour la descendance promise. Aussi usons-nous une part non négligeable de notre énergie à intimider ou séduire, ces deux stratégies assurant à elles seule la quête territoriale, hiérarchique et sexuelle qui anime notre conatus. Mais rien de cela ne vient de notre conscience. Nous parlons d’amour, de bien et de mal, de philosophie et de civilisation et nous accrochons à ces icônes respectables comme la tique assoiffée à son gros chien tout chaud. »

                                « – Marx change totalement ma vision du monde, m’a déclaré ce matin le petit Pallières qui ne m’adresse d’ordinaire jamais la parole.
Antoine Pallières, héritier prospère dune vieille dynastie industrielle, est le fils d’un de mes huit employeurs. Dernière éructation de la grande bourgeoisie d’affaires -laquelle ne se reproduit que par hoquets propres et sans vices -, il rayonnait pourtant de sa découverte et me la narrait par réflexe, sans même songer que je puisse y entendre quelque chose. Que peuvent comprendre les masses laborieuses à l’œuvre de Marx? La lecture en est ardue, la langue soutenue, la prose subtile, la thèse complexe.
Et c’est alors que je manque de me trahir stupidement.
– Devriez lire l’Idéologie allemande, je lui dis, à ce crétin en duffle-coat vert sapin.
Pour comprendre Marx et comprendre pourquoi il a tort, il faut Iire l’Idéologie allemande. C’est le socle anthropologique à partir duquel se bâtiront toutes les exhortations à un monde nouveau et sur lequel est vissée une certitude maîtresse: les hommes, qui se perdent de désirer, feraient bien de s’en tenir à leurs besoins. Dans un monde où l’hubris du désir sera muselée pourra naître une organisation sociale fictive, lavée des luttes, des oppressions et des hiérarchies délétères.
Qui sème le désir récolte l’oppression, suis-je tout près de murmurer comme si seul mon chat m’écoutait.
Mais Antoine Pallières, dont la répugnante et embryonnaire moustache n’emporte avec elle rien de félin, me regarde, incertain de mes paroles étranges. Comme toujours, je suis sauvée par l’incapacité qu’ont les êtres à croire à ce qui fait exploser les cadres de leurs petites habitudes mentales. Une concierge ne lit pas l’Idéologie allemande et serait conséquemment bien incapable de citer la onzième thèse sur Feuerbach. De surcroît, une concierge qui lit Marx lorgne forcément vers la subversion, vendue à un diable qui s’appelle CGT. Qu’elle puisse le lire pour l’élévation de l’esprit est une incongruité qu’aucun bourgeois ne forme.
– Direz bien le bonjour à votre maman, je marmonne en lui fermant la porte au nez et en espérant que la dysphonie des deux phrases sera recouverte par la force de préjugés millénaires.

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  A savourer!!

Fahrenheit 431

« 451, c’est la température à laquelle un livre s’enflamme et se consume »

« Réduire en cendres et brûler les cendres : notre slogan ! »

 

Adapté du roman éponyme de Ray Bradbury ( paru en 1953, en plein maccarthysme), Fahrenheit 451, ce film de F.Truffaut se situe dans un pays indéterminé, à une époque indéfinie où les livres sont strictement interdits et brûlés. Selon les autorités, « lire empêche d’être heureux ». Pour anéantir définitivement ce fléau, la brigade des pompiers traquent sans fléchir les réfractaires, détenteurs d’ouvrages écrits. Leur mission : réduire en cendres ces symboles de désordre et de désunion. L’un d’eux, Guy Montag, exerce avec zèle sa profession, convaincu jusqu’ici du bien-fondé de son action. Sa rencontre avec Clarisse, une jeune institutrice amoureuse des livres sème le doute dans son esprit. Peu à peu, il s’interroge sur sa vie, son métier, ses certitudes… Il cède alors à la tentation et ouvre un livre. C’est l’engrenage. Montag dévore avec boulimie les fruits défendus. Eveillé d’un long sommeil, il entre en résistance contre cette société totalitaire et ses « brûleurs de livres ».

 

http://www.dailymotion.com/video/x8zl3o

 

 

« Le beau est ce qui plaît universellement sans concept »

disait Kant, convaincu que même s’il n’y a pas de définition de la beauté ( reconnaissance d’une finalité sans fin), elle s’impose à tous. On ne peut la manquer, et il ne s’agit pas donc pas d’une question de savoir, nécessaire pour juger du parfait, mais pas du beau.

Une expérience a été organisée par le Washington Post  dans le cadre d’une  enquête sur la perception, les goûts et les priorités d’action des gens.

Les questions étaient : dans un environnement commun, à une heure inappropriée, pouvons-nous percevoir la beauté ? Nous arrêtons-nous pour l’apprécier ? Reconnaissons-nous le talent dans un contexte inattendu ?

Expérience:

Il a commencé à jouer du violon. C’était un matin froid, en janvier dernier. Il a joué durant quarante-cinq minutes.  Pour commencer, la chaconne de la 2ème partita de Bach, puis l’Ave Maria de Schubert, du Manuel Ponce, du Massenet et à nouveau, du Bach. A cette heure de pointe, vers 8h du matin, quelque mille personnes ont traversé ce couloir, pour la plupart en route vers leur travail. Après trois minutes, un homme d’âge mûr a remarqué qu’un musicien jouait. Il a ralenti son pas, s’est arrêté quelques secondes puis a démarré en accélérant. Une minute plus tard, le violoniste a reçu son premier dollar : en continuant droit devant, une femme lui a jeté l’argent dans son petit pot. Peu après, un quidam s’est appuyé sur le mur d’en face pour l’écouter mais il a regardé sa montre et a recommencé à marcher. Il était clairement en retard.

Celui qui a marqué le plus d’attention fut un petit garçon qui devait avoir trois ans. Sa mère l’a tiré, pressé mais l’enfant s’est arrêté pour regarder le violoniste. Finalement sa mère l’a secoué et agrippé brutalement afin que l’enfant reprenne le pas. Toutefois, en marchant, il a gardé sa tête tournée vers le musicien. Cette scène s’est répétée plusieurs fois avec d’autres enfants.

Et les parents, sans exception, les ont forcés à bouger. Durant les trois quarts d’heure de jeu du musicien, seules sept personnes se sont vraiment arrêtées pour l’écouter un temps. Une vingtaine environ lui a donné de l’argent tout en en continuant leur marche. Il a récolté 32 dollars. Personne ne l’a remarqué quand il a eu fini de jouer. Personne n’a applaudi. Sur plus de mille passants, seule une personne l’a reconnu

Ce violoniste était Joshua Bell, actuellement un des meilleurs musiciens de la planète. Il a joué dans ce hall les partitions les plus difficiles jamais écrites, avec un Stradivarius valant 3,5 millions de dollars.

Deux jours avant de jouer dans le métro, sa prestation future au théâtre de Boston était « sold out » avec des prix avoisinant les 100 dollars la place. C’est une histoire vraie.

Images:

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Le goût des autres et de la culture

 Monsieur Castella est un chef d’entreprise peu porté sur la culture. Pourtant, un soir, en allant par obligation assister à une représentation de « Bérénice », il tombe en adoration du texte et de l’actrice principale, Clara. Par une coïncidence, celle-ci va lui donner des cours d’anglais, nécessaires à son travail.

http://www.dailymotion.com/video/x5g8jq

Castella tente de s’intégrer à ce milieu artistique mais sans grand succès. On ne bouscule pas ainsi les cadres de références et les barrières culturelles sans faire d’histoires.

http://www.dailymotion.com/video/x6hxhs

«Le goût est le sens le plus ancré dans le coeur du sujet, le sens le plus sensuel, le plus délicat, le sens le plus viscéral: il n’y a pas de goût sans dégoût et… sans vomissement: l’affirmation de notre goût ne va pas sans une intolérance viscérale pour le goût des autres comme si seul le nôtre était fondé en nature. » disait François Warin dans la question du beau dans Art. En effet, même si on pense que le beau est une affaire de goût comme Hume. On ne peut pas nier que lorsque nous trouvons quelque chose véritablement beau, nous pensons que tout le monde devrait le trouver beau. On croit alors que celui qui ne partagerait pas notre goût n’a pas seulement un autre goût mais pas de goût du tout. Même si on ne le dit pas parce que cela ne se dit pas. Il y a aussi l’idée que pour que la beauté apparaisse, il n’est peut-être pas nécessaire d’être cultivé pour la goûter. C’est en partie ce que laissait penser Kant, pour qui la beauté est universelle ou n’est pas.  » Est beau ce qui plaît universellement sans concept ». La beauté libre s’impose et elle se distingue de l’agréable ( lui dépendant des sens de chacun) et du parfait ( ou beauté adhérente qui elle présuppose une connaissance, puisque pour juger de la perfection d’une chose, il faut connaître sa fin, sa fonction ou les règles auxquelles elle obéit).

Ce film d’Agnès Jaoui en 2000 amène aussi à réfléchir sur le rapport à l’art et sur ce que c’est finalement qu’être un philistin, quelqu’un qui méprise l’art. Et on peut voir dans le simple plaisir de Castella qui ne cherche pas à paraître, à se faire valoir en achetant une peinture ou en allant au théâtre, mais parce que simplement il a découvert le plaisir de la contemplation d’une oeuvre d’art, une authentique relation à l’art en dehors de toute érudition ou tout élitisme. Cela peut-être rapproché des analyses que fait Hannah Arendt dans La crise de la culture (1963) des différentes formes de philistinisme et du rapport de l’art à la société du loisir de masse.

« On fait des grandes oeuvres d’art un usage tout aussi déplacé quand elles servent les fins de l’éducation ou de la perfection personnelles que lorsqu’elles servent quelqu’autre fin que ce soit. Ce peut être aussi utile, aussi légitime de regarder un tableau pour parfaire sa connaissance d’une période donnée, qu’il est utile et légitime d’utiliser une peinture pour boucher un trou dans un mur. Dans les deux cas, on utilise l’objet d’art à des fins secondes. Tout va bien tant qu’on demeure averti que ces utilisations, légitimes ou non, ne constituent pas la relation appropriée avec l’art. » CAR pour Hannah Arendt, une oeuvre d’art n’a d’autre « but » que « de ravir et d’émouvoir le spectateur ou le lecteur par delà les siècles ». En somme une oeuvre d’art ne peut être utilisée comme un moyen pour… elle vaut en elle-même et pour elle-même.