Taper dans le juste milieu est-ce taper juste dans le milieu?

Problème : convaincre/persuader   Sylvain Wiltord pour qu’il signe  un contrat à Arsenal alors qu’il s’y refuse « en tapant dans le  juste milieu » dans les moyens utilisés .

Mais taper dans le juste milieu est-ce taper juste dans le milieu ?

 

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Un raisonnement est un parcours d’idée en idée.

 Une démonstration est un raisonnement qui  prouve qu’une conclusion découle nécessairement d’un ensemble de prémisses déjà admises comme vraies.

Ici il s’agit de démontrer que le juste milieu n’est pas le juste dans le milieu.

Attention, si la conclusion d’une démonstration réussie est vraie, elle est vraie de manière conditionelle ( si on admet les prémisses de départ, postulat ou axiome, donc si … alors ) et seulement formelle ( par opposition à la preuve qui consiste, elle, à ajouter à une idée, une hypothèse le fait correspondant et qui permet d’établir une vérité matérielle).

Il y a traditionnellement 3 critères de vérité et W. James en ajoute un quatrième.

Dans une démonstration, on est dans une vérité-cohérence et dans une vérification expérimentale, on est dans une vérité-correspondance.

Il y a aussi la vérité- évidence ( est vrai ce dont on ne peut pas ou plus douter) et la vérité pragmatique, critère ajouté par W. James ( est vrai ce qui permet de prévoir et d’agir efficacement)

Ceci dit, dans cet exemple trés éclairant,  on a une démonstration du fait que la solution adoptée ne correspond au juste milieu exigé et la preuve que Samy est bien peu stratégique, pas trés fin et aussi l’expérience de l’évidence, traduite par José Garcia par une métaphore: avoir  « allumé le plafonnier » . C’est la lumière de la connaissance, de la vérité opposée aux ténèbres de la pensée obscure confuse et de l’erreur.

Ce qui est aussi remarquable, c’est que la démonstration n’est pas imposée du dehors, mais Samy est poussé à la faire lui-même guidé par les questions de José Garcia. On pourrait y voir la réelle démarche pédagogique d’un maître à penser: il ne s’agit pas d’imposer à l’élève un chemin, mais de faire en sorte qu’il fasse lui-même le chemin. C’est la méthode de Socrate: faire accoucher l’autre de son erreur, en lui montrant les limites de sa croyance, pour qu’il soit ensuite disposé à vouloir combler son manque de savoir, compris et accepté.

Mais a-t-on vraiment la preuve du manque de finesse de Samy?

 Certes on a un fait qui semble pouvoir correspondre à une de ses caractéristiques essentielles donc que l’on retrouverait dans tous ses comportements .

Mais ce fait n’est pas une preuve suffisante.

C’est comme en science, on ne peut par une expérience , ni même un certain nombre d’expériences établir la vérité d’une théorie, il faudrait faire comme le dit Popper toute l’expérience possible correspondant à cette théorie , expérimenter  tous les cas faisant partie de son champ d’application.

C’est pourquoi Popper soutient qu’on ne peut établir la vérité d’une théorie et qu’on doit se contenter de parler de probabilités et qu’en science, on ne peut être sûr que du faux, un seul cas invalidant la théorie permettant d’affirmer qu’elle est fausse.

Si vous avez un moment, ce qui précède et ce qui suit cette scène dans le film vous montrera malheureusement qu’il est difficile de dire que ce trait de caractère, chez ces individus,  ne soit qu’ accidentel, il n’est pour autant possible d’affirmer qu’il est essentiel.

Un p’tit jus?

 

La liberté est-elle proportionnelle au nombre de choix offerts?

                      On pense souvent que notre liberté de choix est augmentée lorsque de nouvelles options sont ajoutées à un ensemble d’otions déjà existantes. Puis en y réfléchissant, on ajoute que ce n’est pas seulement le nombre qui comptre mais la réelle diversité des options, leur réelle dissimilitude. Il vaut mieux avoir le choix entre deux candidats ayant des programmes clairement différents qu’entre 15 candidats ayant des programmes quasi-identiques. Mais on devrait ajouter qu’il faut aussi que ces nouvelles options ajoutées doivent me laisser le choix de les prendre ou de ne pas les prendre.

Parfois, il vaut mieux que certaines options ne nous soient pas offertes!

( d’autant que le nombre d’options n’empêche pas que nos choix restent déterminés par des préférences,des motivations, des détermination..non choisis!)

C’est ce que montrent tragiquement les deux choix cornéliens proposés dans les deux films suivants: Le choix de sophie d’Alan Pakula (1982) , inspiré  du roman de William Styron (1979) et The box de Richard Kelly( 2009), librement inspiré de la nouvelle Button button de Richard Matheson, publiée pour la première fois en 1970 dans le journal Playboy

  • dans Le choix de Sophie, Sophie est d’abord dans une situation où elle n’a pas le choix; puis repérée par un officier nazi à cause de sa beauté dans la file des déportés juifs, elle a comme le dit l’officier en tant que polonaise, le privilège de pouvoir choisir. Et il la met alors devant un véritable dilemne dans le sens où le choix lui est imposé, où elle est enfermée dans une cruelle alternative sans autre choix et où quelque soit son choix, les conséquences seront de toute façon odieuses et tragiques. Elle est condamnée avec ce choix à  ne pouvoir remplir qu’une de ses deux obligations morales, des obligations qu’elle ne peut hiérarchiser. D’ailleurs comment hiérarchiser des devoirs moraux? En tout cas, en lui donnant « la liberté » de choisir , en lui offrant une option qu’elle n’avait pas et en la forçant à la prendre, il lui impose un choix impossible mais aussi une responsabilité et une culpabilité insupportable. Regardez :

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  • dans The box, les Lewis se voient eux aussi proposer un choix qu’ils n’auraient sans doute jamais eu avant l’arrivée de cette fameuse boîte. Ils se voient donc offrir une nouvelle option et à la différence de Sophie, ils  sont eux libres de la prendre ou pas. Mais si pour Arthur le choix qui s’impose est clair, pour Norma, c’est un véritable dilemne: elle doit choisir entre  la raison et le désir, et quelque soit son choix en assumer les conséquences, même si elle cherche à les attenuer ou à souligner le caractère nécessaire de son choix. Regardez la bande annonce du film  ou prenez le temps de lire la nouvelle de Matheson, dont l’issue est bien différente de celle du film.

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« Le jeu du bouton

Le paquet était déposé sur le seuil : un cartonnage cubique clos par une simple bande gommée, portant leur adresse en capitales écrites à la main : Mr. et Mrs. Arthur Lewis, 217E 37e Rue, New York. Norma le ramassa, tourna la clé dans la serrure et entra. La nuit tombait.
Quand elle eut mis les côtelettes d’agneau à rôtir, elle se confectionna un martini-vodka et s’assit pour défaire le paquet.
Elle y trouva une petite boîte en contreplaqué munie d’un bouton de commande. Ce bouton était protégé par un petit dôme de verre. Norma essaya de l’ôter, mais il était solidement rivé. Elle renversa la boite et vit une feuille de papier pliée, collée avec du scotch sur le fond de la caissette. Elle lut ceci : Mr. Steward se présentera chez vous ce soir à vingt heures.
Norma plaça la boîte à côté d’elle sur le sofa. Elle savoura son martini et relut en souriant la phrase dactylographiée.
Peu après, elle regagna la cuisine pour éplucher la salade.

A huit heures précises, le timbre de la porte retentit. «J’y vais », déclara Norma. Arthur était installé avec un livre dans la salle de séjour.
Un homme de petite taille se tenait sur le seuil. Il ôta son chapeau. «Mrs. Lewis? » s’enquit-il poliment.
– C’est moi.
– Je suis Mr. Steward.
– Ah ! bien. Norma réprima un sourire. Le classique représentant, elle en était maintenant certaine.
– Puis-je rentrer ?
– J’ai pas mal à faire, s’excusa Norma. Mais je vais vous rendre votre joujou. Elle amorça une volte-face.
– Ne voulez-vous pas savoir de quoi il s’agit ?
Norma s’arrêta. Le ton de Mr. Steward avait été plutôt sec.
– Je ne pense pas que ça nous intéresse, dit-elle.
– Je pourrais cependant vous prouver sa valeur.
– En bons dollars ? Riposta Norma.
Mr. Steward hocha la tête.
– En bons dollars, certes.
Norma fronça les sourcils. L’attitude du visiteur ne lui plaisait guère. « Qu’essayez-vous de vendre ? » demanda-t-elle.
– Absolument rien, madame.
Arthur sortit de la salle de séjour. «Une difficulté ? »
Mr. Steward se présenta.
– Ah ! Oui, le… Arthur eut un geste en direction du living. Il souriait. Alors, de quel genre de truc s’agit-il ?
– Ce ne sera pas long à expliquer, dit Mr. Steward. Puis-je entrer ?
– Si c’est pour vendre quelque chose…
Mr. Steward fit non de la tête. «Je ne vends rien. »
Arthur regarda sa femme. «A toi de décider », dit-elle.
Il hésita, puis «Après tout, pourquoi pas ? »
Ils entrèrent dans la salle de séjour et Mr. Steward prit place sur la chaise de Norma. Il fouilla dans une de ses poches et présenta une enveloppe cachetée. «Il y a là une clé permettant d’ouvrir le dôme qui protège le bouton», expliqua-t-il. Il posa l’enveloppe à côté de la chaise. «Ce bouton est relié à notre bureau. »
– Dans quel but? demanda Arthur.
– Si vous appuyez sur le bouton, quelque part dans le monde, en Amérique ou ailleurs, un être humain que vous ne connaissez pas mourra. Moyennant quoi vous recevrez cinquante mille dollars.
Norma regarda le petit homme avec des yeux écarquillés. Il souriait toujours. – Où voulez-vous en venir ? Exhala Arthur.
Mr. Steward parut stupéfait.
«Mais je viens de vous le dire. » Susurra-t-il.
– Si c’est une blague, elle n’est pas de très bon goût.
– Absolument pas. Notre offre est on ne peut plus sérieuse.
– Mais ça n’a pas de sens ! Insista Arthur. Vous voudriez nous faire croire…
– Et d’abord, quelle maison représentez-vous ? Intervint Norma.
Mr. Steward montra quelque embarras. «C’est ce que je regrette de ne pouvoir vous dire », s’excusa-t-il. «Néanmoins, je vous garantis que notre organisation est d’importance mondiale.
– Je pense que vous feriez mieux de vider les lieux, signifia Arthur en se levant.
Mr. Steward l’imita. «Comme il vous plaira. »
– Et de reprendre votre truc à bouton.
– Êtes-vous certain de ne pas préférer y réfléchir un jour ou deux ? »
Arthur prit la boîte et l’enveloppe et les fourra de force entre les mains du visiteur. Puis il traversa le couloir et ouvrit la porte.
– Je vous laisse ma carte, déclara Mr. Steward. Il déposa le bristol sur le guéridon à côté de la porte.
Quand il fut sorti, Arthur déchira la carte en deux et jeta les morceaux sur le petit meuble. «Bon Dieu ! » proféra-t-il.
Norma était restée assise dans le living.
«De quel genre de truc s’agissait-il en réalité, à ton avis ?
– C’est bien le cadet de mes soucis ! Grommela-t-il.
Elle essaya de sourire, mais sans succès.
«Cela ne t’inspire aucune curiosité ? »
Il secoua la tête. « Aucune. » Une fois qu’Arthur eut repris son livre, Norma alla finir la vaisselle.

– Pourquoi ne veux-tu plus en parler ? demanda Norma.
Arthur, qui se brossait les dents, leva les yeux et regarda l’image de sa femme reflétée par le miroir de la salle de bains.
– Ça ne t’intrigue donc pas ? Insista-t-elle.
– Dis plutôt que ça ne me plaît pas du tout.
– Oui, je sais, mais… Norma plaça un nouveau rouleau dans ses cheveux. Ça ne t’intrigue pas quand même ? Tu penses qu’il s’agit d’une plaisanterie ? Poursuivit-elle au moment où ils gagnaient leur chambre.
– Si c’en est une, elle est plutôt sinistre.
Norma s’assit sur son lit et retira ses mules.
C’est peut-être une nouvelle sorte de sondage d’opinion.
Arthur haussa les épaules. «Peut-être.
– Une idée de millionnaire un peu toqué, pourquoi pas ?
– Ça se peut.
– Tu n’aimerais pas savoir ?
Arthur secoua la tête.
– Mais pourquoi ?
– Parce que c’est immoral, scanda-t-il.
Norma se glissa entre les draps. «Eh bien, moi, je trouve qu’il y a de quoi être intrigué.»
Arthur éteignit, puis se pencha vers sa femme pour l’embrasser.
– Bonne nuit, chérie.
– Bonne nuit.
Elle lui tapota le dos.
Norma ferma les yeux. Cinquante mille dollars, songeait-elle.

Le lendemain, en quittant l’appartement, elle vit la carte déchirée sur le guéridon. D’un geste irraisonné, elle fourra les morceaux dans son sac. Puis elle ferma la porte à clé et rejoignit Arthur dans l’ascenseur.
Plus tard, profitant de la pause café, elle sortit les deux moitiés de bristol et les assembla. Il y avait simplement le nom de Mr. Steward et son numéro de téléphone.
Après le déjeuner, elle prît encore une fois la carte déchirée et la reconstitua avec du scotch. Pourquoi est-ce que je fais ça ? se demanda-t-elle.
Peu avant cinq heures, elle composait le numéro.
– Bonjour, modula la voix de Mr. Steward.
Norma fut sur le point de raccrocher, mais passa outre.
Elle s’éclaircit la voix. « Je suis Mrs. Lewis », dit-elle.
– Mrs. Lewis, parfaitement.
Mr. Steward semblait fort bien disposé.
– Je me sens curieuse.
– C’est tout naturel, convint Mr. Steward.
– Notez que je ne crois pas un mot de ce que vous nous avez raconté.
– C’est pourtant rigoureusement exact, articula Mr. Steward.
– Enfin, bref…
Norma déglutit. Quand vous disiez que quelqu’un sur terre mourrait, qu’entendiez-vous par là ?
– Pas autre chose, Mrs. Lewis. Un être humain, n’importe lequel. Et nous vous garantissons même que vous ne le connaissez pas. Et aussi, bien entendu, que vous n’assisterez même pas à sa mort.
– En échange de cinquante mille dollars, insista Norma.
– C’est bien cela.
Elle eut un petit rire moqueur. «C’est insensé.»
– Ce n’en est pas moins la proposition que nous faisons. Souhaitez-vous que je vous réexpédie la petite boîte? Norma se cabra. «Jamais de la vie ! »
Elle raccrocha d’un geste rageur.

Le paquet était là, posé près du seuil. Norma le vit en sortant de l’ascenseur. Quel toupet ! Songea-t-elle. Elle lorgna le cartonnage sans aménité et ouvrit la porte. Non, se dit-elle, je ne le prendrai pas.
Elle entra et prépara le repas du soir.
Plus tard, elle alla avec son verre de martini-vodka jusqu’à l’antichambre. Entrebâillant la porte, elle ramassa le paquet et revint dans la cuisine, où elle le posa sur la table.
Elle s’assit dans le living, buvant son cocktail à petites gorgées, tout en regardant par la fenêtre. Au bout d’un moment, elle regagna la cuisine pour s’occuper des côtelettes. Elle cacha le paquet au fond d’un des placards. Elle se promit de s’en débarrasser dès le lendemain matin
– C’est peut-être un millionnaire qui cherche à s’amuser aux dépens des gens, dit-elle.
Arthur leva les yeux de son assiette. « Je ne te comprends vraiment pas.»
– Enfin, qu’est-ce que ça peut bien signifier ?
Norma mangea en silence puis, tout à coup, lâcha sa fourchette.
Arthur la dévisagea d’un oeil effaré.
– Oui. Si c’était une offre sérieuse ?
– Admettons. Et alors ? Il ne semblait pas se résoudre à conclure
– Que ferais tu ? Tu reprendrais cette boîte, tu presserais le bouton ? Tu accepterais d’assassiner quelqu’un ?
Norma eut une moue méprisante. « Oh ! Assassiner… »
– Et comment appellerais-tu ça, toi ?
– Puisqu’on ne connaîtrait même pas la personne ? Insista Norma.
Arthur montra un visage abasourdi. « Serais-tu en train d’insinuer ce que je crois deviner?
– S’il s’agit d’un vieux paysan chinois à quinze mille kilomètres de nous? Ou d’un nègre famélique du Congo ?
– Et pourquoi pas plutôt un bébé de Pennsylvanie ? Rétorqua Arthur. Ou une petite fille de l’immeuble voisin?
– Ah ! Voilà que tu pousses les choses au noir. – Où je veux en venir, Norma, c’est que peu importe qui serait tué. Un meurtre reste un meurtre.
– Et où je veux en venir, moi, c’est que s’il s’agissait d’un être que tu n’as jamais vu et que tu ne verras jamais, d’un être dont tu n’aurais même pas à savoir comment il est mort, tu refuserais malgré tout d’appuyer sur le bouton ?
Arthur regarda sa femme d’un air horrifié. « Tu veux dire que tu accepterais, toi ?
– Cinquante mille dollars, Arthur.
– Qu’est-ce que ça vient…
– Cinquante mille dollars, répéta Norma. L’occasion de faire ce voyage en Europe dont nous avons toujours parlé.
– Norma !
– L’occasion d’avoir notre pavillon en banlieue.
– Non, Norma. Arthur pâlissait. Pour l’amour de Dieu, non!
Elle haussa les épaules. « Allons, calme-toi. Pourquoi t’énerver ? Je ne faisais que supposer.» Après le dîner, Arthur gagna le living. Au moment de quitter la table, il dit : « Je préférerais ne plus en discuter, si tu n’y vois pas d’inconvénient.»
Norma fit un geste insouciant. «Entièrement d’accord. »

Elle se leva plus tôt que de coutume pour faire des crêpes et les oeufs au bacon à l’intention d’Arthur.
– En quel honneur ? demanda-t-il gaiement.
– En l’honneur de rien. Norma semblait piquée. J’ai voulu en faire, rien de plus.
– Bravo, apprécia-t-il. Je suis ravi.
Elle lui remplit de nouveau sa tasse. « Je tenais à te prouver que je ne suis pas … » Elle s’interrompit avec un geste désabusé.
– Pas quoi ?
– Egoïste ?
– Ai-je jamais prétendu ça ?
– Ma foi… hier soir…
Arthur resta muet.
– Toute cette discussion à propos du bouton, reprit Norma. Je crois que… bref, que tu ne m’as pas comprise….
– Comment cela ? Il y avait de la méfiance dans la question d’Arthur.
– Je crois que tu t’es imaginé… (Nouveau geste vague) que je ne pensais qu’à moi seule.
– Oh !
– Et c’est faux.
– Norma, je…
– C’est faux, je le répète. Quand j’ai parlé du voyage en Europe, du pavillon…
– Norma ! Pourquoi attacher tant d’importance à cette histoire ?
– « Je n’y attache pas d’importance »
Elle s’interrompit, comme si elle avait du mal à trouver son souffle, puis : «J’essaie simplement de te faire comprendre que… »
– Que quoi ?
– Que si je pense à ce voyage, c’est pour nous deux. Que si je pense à un pavillon, c’est pour nous deux. Que si je pense à un appartement plus confortable, à des meubles plus beaux, à des vêtements de meilleure qualité, c’est pour nous deux. Et que si je pense à un bébé puisqu’il faut tout dire, c’est pour nous deux, toujours !
– Mais tout cela, Norma, nous l’aurons
– Quand ? Il la regarda avec désarroi. « Mais tu… »
– Quand ?
– Alors, tu … Arthur semblait céder du terrain. Alors, tu penses vraiment…
– Moi ? Je pense que si des gens proposent ça, c’est dans un simple but d’enquête ! Ils veulent établir le pourcentage de ceux qui accepteraient ! Ils prétendent que quelqu’un mourra, mais uniquement pour noter les réactions… culpabilité, inquiétude, que sais-je ! Tu ne crois tout de même pas qu’ils iraient vraiment tuer un être humain, voyons ?
Quand il fut parti à son travail, Norma était toujours assise, les yeux fixés sur sa tasse vide. Je vais être en retard, songea-t-elle. Elle haussa les épaules. Quelle importance, après tout ? La place d’une femme est au foyer, et non dans un bureau.
Alors qu’elle rangeait la vaisselle, elle abandonna brusquement l’évier, s’essuya les mains et sortit le paquet du placard. L’ayant défait, elle posa la petite boite sur la table. Elle resta longtemps à la regarder avant d’ouvrir l’enveloppe contenant la clé. Elle ôta le dôme de verre. Le bouton, véritablement, la fascinait. Comme on peut être bête ! Songea-t-elle. Tant d’histoires pour un truc qui ne rime à rien.
Elle avança la main, posa le bout du doigt… et appuya. Pour nous deux, se répéta-t-elle rageusement.
Elle ne put quand même s’empêcher de frémir. Est-ce que, malgré tout ?… Un frisson glacé la parcourut.
Un moment plus tard, c’était fini. Elle eut un petit rire ironique. Comme on peut être bête! Se monter la tête pour des billevesées.
Elle jeta la boîte à la poubelle et courut s’habiller pour partir à son travail.

Elle venait de mettre la viande du soir à griller et de se préparer son habituel martini-vodka quand le téléphone se mit à sonner. Elle décrocha.
– Allô,
– Mrs. Lewis ?
– c’est elle-même.
– Ici l’hôpital de Lenox Hill.
Elle crut vivre un cauchemar à mesure que la voix l’informait de l’accident survenu dans le métro : la cohue sur le quai, son mari bousculé, déséquilibré, précipité sur la voie à l’instant même où une rame arrivait. Elle avait conscience de hocher la tête, mécaniquement, sans pouvoir s’arrêter.
Elle raccrocha. Alors seulement elle se rappela l’assurance-vie, une prime de 25000 dollars, une clause de double indemnité en cas de…
Alors elle fracassa la boite contre le bord de l’évier. Elle frappa à coups redoublés, de plus en plus fort, jusqu’à ce que le bois eût éclaté. Elle arracha les débris, insensible aux coupures qu’elle se faisait. La caissette ne contenait rien. Pas le moindre fil. Elle était vide.

Quand le téléphone sonna, Norma suffoqua, comme une personne qui se noie. Elle vacilla jusqu’au living-room, saisit le récepteur.
– Mrs. Lewis ? Articula doucement Mr. Steward.
Etait-ce bien sa voix à elle qui hurlait ainsi ? Non, impossible !
– Vous m’aviez bien dit que je ne connaîtrais pas la personne qui devait mourir ?
– Mais, chère madame, objecta Mr. Steward, croyez-vous vraiment que vous connaissiez votre mari ? »

Richard Matheson, Button, Button,
traduit par René Lathière
in La Grande Anthologie du Fantastique,
de Jacques Goimard et Roland Stragliati
© tous droits réservés, Presses Pocket (1981)

Miracle en Alabama

 

 

Dans la Revue L’avant-scène du 1er Janvier 1963, Douglas H.Schneider, attaché culturel à l’Ambassade des Etats-Unis à Paris, titre son article : Helen Keller ou le triomphe du courage sur la matière. Ce numéro de l’Avant-scène est entièrement consacré à ce destin hors du commun qu’est celui d’Helen qu’une maladie infantile à 20 mois, va laisser sourde et aveugle. Miracle Worker (1959), une pièce de William Gibson, inspirée de L’histoire de ma vie écrit en 1954  par Helen Keller elle-même, vient d’être reprise au théâtre par la Compagnie Théâtre vivant au Théâtre Athénée-Louis Jouvet en Octobre 1962, avec une réadaptation de Marguerite Duras (  » le travail a été de décongestionner le texte pour qu’il trouve la respiration propre à la l’interprétation théâtrale » disait-elle à ce propos) et de Gérard Jarlot, sous le titre Miracle en Alabama. Le texte intégral est dans ce numéro spécial.

Le 23 mai 1962 sort également aux Etats-Unis, avec un scénario de W.Gibson, sous la direction Arthur Penn, le film Miracle Worker.

 

En 1963, l’Oscar de la meilleure actrice reviendra à  Anne Bancrof  pour son interprétation du   rôle d’ Anne Mansfield Sullivan, l’éducatrice qui, à partir de 1887, prendra en charge, malgré la résistance d’Helen et de ses parents, la jeune fille avec des méthodes révolutionnaires.

 

 

Voici le film :

 

 

 

                 Helen Keller ( 1880-1968 ) sera la première mal voyante et entendante à obtenir un diplôme universitaire, à la Faculté de Radcliff College. Internationalement honoré pour son courage et son engagement pour la cause de ses pairs ( elle aida à l’établissement de l’American Foundation for the Blind (Fondation Américaine pour les Aveugles dès 1921 et à celui d’autres fondations dans le monde, jusqu’à sa mort), elle reçut  la Légion d’Honneur en 1952 à l’occasion des commémorations du centenaire de Louis Braille,  le Lions Humanitarian Award en  1961 à Washington et fut reçue par le Président JF Kennedy à la Maison Blanche et bien d’autres. En 1971, le conseil d’administration du Lions clubs International a déclaré que désormais, le 1er juin serait la  » Journée Helen Keller.  » Les Lions du monde entier organisent des projets liés aux problèmes de la vue durant cette journée.

Sur Galilée

Un documentaire:

http://www.dailymotion.com/video/x1628j http://www.dailymotion.com/video/x8ip4a http://www.dailymotion.com/video/x162yl

ainsi que le film réalisé par J.D Verhaeghe en 2005 sur le procès de Galilée, intitulé Galilée ou l’amour de Dieu:

Ce n’est pas un film d’action, c’est une évidence… Ni un film de grands espaces… Ni cascade, ni vue panoramique!C’est un huis-clos qui prend le temps de la démonstration, de souligner les liens entre la science et la religion!Un film qui relate ce procès de 1633 que Galilée s’est vu imposé par l’Inquisition à cause de son livre Dialogue sur les deux grands systèmes du monde. Ce livre rédigé à la demande du Pape met en scène la thèse géocentriste ( selon laquelle la Terre serait le centre de l’univers et donc l’homme le centre de la Création divine) incarnée par l’aristotélicien Simplicio et la thése  héliocentriste ( selon laquelle la Terre tourne autour du soleil), thèse de Copernic, incarnée là par Salviati. Ce dialogue est orchestré par un troisième personnage Salviati! Selon l’Inquisition, Galilée n’expose pas de manière neutre les deux théories et prend fait et cause pour la théorie de l’hérétique polonais Copernic. Bien que pensant effectivement que celle-ci est vraie ( l’ayant vérifié avec sa lunette astronomique, dont il est l’inventeur en 1609), Galilée ne l’a jamais enseigné comme telle et se défend d’avoir pris partie dans son dialogue pour l’une ou l’autre.Ce film retrace le procès de Galilée et les différents arguments en faveur de cette « hypothèse » que Galilée avoue, ici, trouver « élégante », surtout plus élégante que celle d’Aristote et de l’Eglise, car plus cohérente avec l’idée d’un ordre de la nature, qui, créée par Dieu, ne peut l’avoir été sans ordre, ni dessein intelligent et donc intelligible. La science ne s’oppose pas avec la religion, avec l’idée d’un Dieu créateur;  simplement, elle croit que si Dieu est, si la Nature est sa création, « Dieu ne joue pas aux dés » comme le redira Einstein!Donc un film un peu lent mais trés intéressant dans lequel vous pourrez aussi puiser des exemples permettant de montrer que l’expérience en science a ses limites et ses conditions tout comme la vérification des hypothèses théoriques! Ou grâce auquel vous pourrez peut-être mieux comprendre le concept d' »obstacle épistémologique » de Bachelard! Donc trés utile et éclairant!! NB: cela permet aussi de ne pas dire n’importe quoi sur l’issue du procès, sur la vie de Galilée que l’on tient pour un des pères de la science moderne!!

http://www.dailymotion.com/video/x9h2i4 http://www.dailymotion.com/video/x9hgtb http://www.dailymotion.com/video/x9huum http://www.dailymotion.com/video/x9hx8f http://www.dailymotion.com/video/x9hxfo http://www.dailymotion.com/video/x9hzka

Sur le choix

Cet extrait du film culte des Monty Python, Le sens de la vie,  permet de mettre en image la liberté dont nous rêvons!

Nous pensons toujours que choisir, c’est renoncer et que si nous étions vraiment libres, nous n’aurions pas de choix à faire.

Que notre rêve deviennne réalité …

http://www.dailymotion.com/video/x6y26x

…et ce serait un cauchemar !

Sur le temps

 Comment nous  vivons dans le temps ( et en particulier au travail)  et avec le temps, comment nous essayons de ne pas seulement le subir, en essayant de le maîtriser en l’accélérant, en l’occupant, en l’arrêtant, c’est le thème principal de ce court-métrage réalisé en 2003 par  Sean Ellis, qui en fera en 2007 un long-métrage Cashback.

Le court métrage et le film abordent aussi la question de l’art , du regard de l’artiste que sait voir la beauté et ses pouvoirs. L’artiste arrête alors le temps en la contemplant ou c’est elle qui les arrête.

http://www.dailymotion.com/video/x19t51

L’élégance du hérisson

Librement inspiré du roman de Muriel Barbery, prof de philo, paru en 2006, le film L’hérisson sorti cet été 2009, commence presque comme la présentation de l’éditeur:

 » Je m’appelle Renée, j’ai cinquante-quatre ans et je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un immeuble bourgeois. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j’ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Mais surtout, je suis si conforme à l’image que l’on se fait des concierges qu’il ne viendrait à l’idée de personne que je suis plus lettrée que tous ces riches suffisants. Je m’appelle Paloma, j’ai douze ans, j’habite au 7 rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mais depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c’est le bocal à poissons, la vacuité et l’ineptie de l’existence adulte. Comment est-ce que je le sais ? Il se trouve que je suis très intelligente. Exceptionnellement intelligente, même. C’est pour ça que j’ai pris ma décision : à la fin de cette année scolaire, le jour de mes treize ans, je me suiciderai.  »

En voici la bande annonce et quelques extraits:

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Extrait du livre: « Je m’appelle Renée. J’ai cinquante-quatre ans. Depuis vingt-sept ans, je suis la concierge du 7 rue de Grenelle, un bel hôtel particulier avec cour et jardin intérieurs, scindé en huit appartements de grand luxe, tous habités, tous gigantesques. Je suis veuve, petite, laide, grassouillette, j’ai des oignons aux pieds et, à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth. Je n’ai pas fait d’études, ai toujours été pauvre, discrète et insignifiante. Je vis seule avec mon chat, un gros matou paresseux, qui n’a pour particularité notable que de sentir mauvais des pattes lorsqu’il est contrarié. Lui comme moi ne faisons guère d’efforts pour nous intégrer à la ronde de nos semblables. Comme je suis rarement aimable, quoique toujours polie, on ne m’aime pas mais on me tolère tout de même parce que je corresponds si bien à ce que la croyance sociale a aggloméré en paradigme de la concierge d’immeuble que je suis un des multiples rouages qui font tourner la grande illusion universelle selon laquelle la vie a un sens qui peut être aisément déchiffré. Et puisqu’il est écrit quelque part que les concierges sont vieilles, laides et revêches, il est aussi gravé en lettres de feu au fronton du même firmament imbécile que lesdites concierges ont des gros chats velléitaires qui somnolent tout le jour sur des coussins recouverts de tais au crochet. »

                                « Mme Michel, elle a l’élégance de l’hérisson : à l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont des petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes. »

Extraits:

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« Toutes les familles se ressemblent ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon » selon Tolstoï Léon

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Extraits du livre: « Dans l’imaginaire collectif, le couple de concierges, duo fusionnel composé d’entités tellement insignifiantes que seule leur union les révèle, possède presque à coup sûr un caniche. Comme chacun sait, les caniches sont des genres de chiens frisés détenus par des retraités poujadistes, des dames très seules qui font un report d’affection ou des concierges d’immeuble tapis dans leurs loges obscures. Ils peuvent être noirs ou abricot. Les abricots sont plus teigneux que les noirs, qui sentent moins bons. Tous les caniches aboient hargneusement à la moindre occasion mais spécialement quand il ne se passe rien. Ils suivent leur maître en trottinant sur quatre pattes figées sans bouger le reste de leurs petits troncs de saucisse. Surtout, ils ont des petits yeux noirs et fielleux, enfoncés dans des orbites insignifiantes. Les caniches sont laids et bêtes, soumis et vantards. Ce sont les caniches.  » (Chap.3, le caniche comme totem)

                                 « Ainsi, comment se passe la vie ? Nous nous efforçons bravement, jour après jour, de tenir notre rôle dans cette comédie fantôme. En primates que nous sommes, l’essentiel de notre activité consiste à maintenir et entretenir notre territoire de telle sorte qu’il nous protège et nous flatte, à grimper ou ne pas descendre dans l’échelle hiérarchique de la tribu et à forniquer de toutes les manières que nous pouvons – fut-ce en fantasme – tant pour le plaisir que pour la descendance promise. Aussi usons-nous une part non négligeable de notre énergie à intimider ou séduire, ces deux stratégies assurant à elles seule la quête territoriale, hiérarchique et sexuelle qui anime notre conatus. Mais rien de cela ne vient de notre conscience. Nous parlons d’amour, de bien et de mal, de philosophie et de civilisation et nous accrochons à ces icônes respectables comme la tique assoiffée à son gros chien tout chaud. »

                                « – Marx change totalement ma vision du monde, m’a déclaré ce matin le petit Pallières qui ne m’adresse d’ordinaire jamais la parole.
Antoine Pallières, héritier prospère dune vieille dynastie industrielle, est le fils d’un de mes huit employeurs. Dernière éructation de la grande bourgeoisie d’affaires -laquelle ne se reproduit que par hoquets propres et sans vices -, il rayonnait pourtant de sa découverte et me la narrait par réflexe, sans même songer que je puisse y entendre quelque chose. Que peuvent comprendre les masses laborieuses à l’œuvre de Marx? La lecture en est ardue, la langue soutenue, la prose subtile, la thèse complexe.
Et c’est alors que je manque de me trahir stupidement.
– Devriez lire l’Idéologie allemande, je lui dis, à ce crétin en duffle-coat vert sapin.
Pour comprendre Marx et comprendre pourquoi il a tort, il faut Iire l’Idéologie allemande. C’est le socle anthropologique à partir duquel se bâtiront toutes les exhortations à un monde nouveau et sur lequel est vissée une certitude maîtresse: les hommes, qui se perdent de désirer, feraient bien de s’en tenir à leurs besoins. Dans un monde où l’hubris du désir sera muselée pourra naître une organisation sociale fictive, lavée des luttes, des oppressions et des hiérarchies délétères.
Qui sème le désir récolte l’oppression, suis-je tout près de murmurer comme si seul mon chat m’écoutait.
Mais Antoine Pallières, dont la répugnante et embryonnaire moustache n’emporte avec elle rien de félin, me regarde, incertain de mes paroles étranges. Comme toujours, je suis sauvée par l’incapacité qu’ont les êtres à croire à ce qui fait exploser les cadres de leurs petites habitudes mentales. Une concierge ne lit pas l’Idéologie allemande et serait conséquemment bien incapable de citer la onzième thèse sur Feuerbach. De surcroît, une concierge qui lit Marx lorgne forcément vers la subversion, vendue à un diable qui s’appelle CGT. Qu’elle puisse le lire pour l’élévation de l’esprit est une incongruité qu’aucun bourgeois ne forme.
– Direz bien le bonjour à votre maman, je marmonne en lui fermant la porte au nez et en espérant que la dysphonie des deux phrases sera recouverte par la force de préjugés millénaires.

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  A savourer!!

2 jours à tuer



Un film magnifique qui permet de comprendre les vertus des petits mensonges quotidiens ou plutôt des compromis qu’exige la relation à l’autre mais aussi la dureté de la vérité quand elle est dite sans ménagement.

Un film qui souligne aussi que nous n’avons la conscience du temps et du fait qu’il doit être occupé avec intelligence et par  une action juste et adéquate que lorsqu’il est vraiment compté. Nous gaspillons bien souvent le temps, inconscients de ce qu’il doit être et de ce que nous sommes.

Un film qui rappelle enfin que le temps et l’existence étant irréversibles, il faut mener  sa vie avec responsablité, sérieux et conscience de l’autre pour ne pas avoir à s’en mordre les doigts trop tard.

Extrait:

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L’expérience

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Premier film du réalisateur allemand Olivier Hirschbiegel, L’Expérience (Das Experiment) s’inspire d’une étude expérimentale de psychologie, réalisée in vivo en 1971 à l’université de Stanford (Californie).Il s’agissait d’étudier les effets produits par la situation carcérale sur des individus ordinaires, les uns jouant le rôle de prisonniers, les autres ceux de gardiens. Reprenant ce postulat, le film transpose le principe de l’expérimentation dans l’Allemagne contemporaine et remplace les étudiants en psychologie (« cobayes » de l’expérience de Stanford) par des quidams recrutés sur la base du volontariat. Alors que l’expérience menée sur le campus californien avait rapidement tourné court (la violence atteignant un niveau inacceptable), le scénario du film d’Olivier Hirschbiegel pousse les situations jusqu’au bout.

     
L’expérience de Stanford

L’étude, financée par l’US Navy et l’US Marine Corps[,visait à comprendre la raison des conflits dans leur système carcéral. Le professeur Zimbardo et son équipe ont voulu tester l’hypothèse selon laquelle les gardiens de prison et les prisonniers s’adaptaient spontanément par autosélection un comportement menant à une dégradation des conditions de détention. Les participants, recrutés par une annonce dans un journal, étaient payés 15 $ par jour (ce qui représenterait 75 $ en 2007) pour participer à une « simulation de prison » d’une durée de deux semaines. Le professeur Zimbardo et son équipe sélectionnèrent parmi les 75 personnes ayant répondu à l’annonce les 24 candidats qui leurs semblaient les plus stables psychologiquement et étaient en bonne forme physique. Ces participants étaient majoritairement de jeunes blancs appartenant à la classe moyenne. Ils poursuivaient tous des études universitaires.

Les candidats furent divisés de manière aléatoire en deux groupes de taille égale, les « prisonniers » et les « gardiens ». A posteriori les prisonniers déclarèrent qu’ils pensaient que les gardiens avaient été choisis pour leur taille supérieure, mais en réalité ils avaient été choisis à pile ou face, et il n’y avait aucune différence objective de taille entre les deux groupes.

La prison se situait dans le sous-sol du bâtiment de psychologie de l’Université Stanford. Un assistant de recherche jouait le rôle de directeur et Zimbardo celui de superviseur. Zimbardo imposa des conditions particulières aux participants dans l’espoir d’augmenter la désorientation, la dépersonnalisation et la désindividualisation.

On fournit aux gardes une matraque en bois et un uniforme kaki de type militaire acheté dans un magasin de surplus. Ils avaient également des lunettes de soleil réfléchissantes (comme celles des policiers américains et de certains gardiens de prison) pour éviter tout contact entre les yeux d’un prisonnier et ceux d’un gardien. Contrairement aux prisonniers, les gardes étaient censés travailler en rotation et rentrer chez eux lorsqu’ils n’étaient pas de service, bien que par la suite nombre d’entre eux aient été volontaires pour du travail supplémentaire sans augmentation de salaire.

Les prisonniers devaient porter une sorte de robe, pas de sous-vêtements, et portaient des tongs en caoutchouc, ce qui, selon le professeur Zimbardo, devait les forcer à adopter des postures inhabituelles et à éprouver une sensation d’inconfort pour pousser leur désorientation. Ils étaient appelés par des numéros et non par leur nom. Ces numéros étaient inscrits sur leurs uniformes et ils devaient porter un bas nylon sur le haut de la tête pour simuler un crâne rasé (comme à l’armée). De plus, ils portaient une chaîne aux chevilles, pour leur imposer en permanence le sentiment de leur emprisonnement et leur oppression.

La veille de l’expérience, les gardes assistèrent à une réunion de formation, mais ne reçurent nulle consigne formelle, sinon qu’aucune violence physique n’était autorisée. Ils furent avertis que le bon fonctionnement de la prison était de leur responsabilité, et qu’ils devaient la gérer de la manière qui leur conviendrait.Zimbardo fit cette déclaration aux gardes durant la formation :

« Vous pouvez créer chez les prisonniers un sentiment d’ennui, de peur jusqu’à un certain degré, vous pouvez créer une notion d’arbitraire par le fait que leur vie soit totalement contrôlée par nous, par le système, vous, moi, et ils n’auront aucune intimité… Nous allons faire disparaître leur individualité de différentes façons. En général, tout ceci mène à un sentiment d’impuissance. Dans cette situation, nous aurons tout le pouvoir et ils n’en auront aucun. »
    — The Stanford Prison Study video, citée dans Haslam & Reicher, 2003.55

Les participants désignés comme prisonniers furent simplement prévenus d’attendre chez eux pour être appelés quand l’expérience commencerait. En fait, ils furent arrêtés pour vol à main armée, sans être prévenus, par la police de Palo Alto qui coopérait à cette partie de l’expérience.Les prisonniers durent passer par une procédure de « fichage » complète, incluant la prise des empreintes digitales, les photographies et la lecture de leurs droits. On les transporta ensuite dans la prison factice où il subirent une fouille complète et où on leur indiqua leur nouvelle « identité ».

LA FOULE

« La foule, non celle-ci ou celle-là, actuelle ou de jadis, composée d’humbles ou de grands, de riches ou de pauvres,etc., mais la foule envisagée dans le concept, la foule, c’est le mensonge; car ou bien elle provoque une totale absence de repentir et de responsabilité ou, du moins, elle atténue la responsabilité, de l’individu en la fractionnant. Aucun simple soldat n’osa porter la main sur Caius Marius ; cette conduite fut la vérité. Mais que trois ou quatre femmes eussent eu conscience d’être la foule ou se fussent imaginé l’être, tout en nourrissant l’espoir de l’impossibilité pour personne de dire qui a commencé : elles en auraient alors eu le courage ; quel mensonge ! Le mensonge, c’est d’abord que «la foule» ferait, soit ce que fait seul l’Individu air sein de la foule, soit en tout cas ce que fait chacun pris isolément. Car la foule est une abstraction et n’a pas de mains ; par contre, tout homme en a ordinairement deux, et quand, isolément, il les porte sur Caius Marius, ce sont bien les siennes et, non celles du voisin et encore moins celles de la foule qui n’en a pas. Le mensonge, c’est ensuite que la foule aurait « le courage » de le faire, puisque jamais même le plus lâche de tous les lâches pris individuellement ne l’est comme l’est toujours la foule. Car tout homme qui se réfugie dans la foule et fuit ainsi lâchement la condition de l’Individu (qui, ou bien a le courage de porter la main sur Caius Marius, ou bien du moins celui d’avouer qu’il en manque), contribue pour sa part de lâcheté à « la lâcheté » qui est : foule. – Prends le plus sublime exemple, imagine Christ – et toute l’humanité, tous les hommes -, nés et à naître; suppose encore que la situation soit celle de ]’Individu seul avec Christ dans un milieu solitaire, s’avançant, vers lui et lui crachant au visage : jamais n’est né ni ne naîtra l’homme ayant ce courage ou cette impudence; et cette attitude est la vérité. Mais quand ils furent en foule ils eurent ce courage – effroyable mensonge ! »

                                                Kierkegaard, L’individu, in Un point de vue explicatif de mon oeuvre (1850)