De la physique classique à la physique quantique

Ces mots,  qui annonçaient  l’ émission de La fabrique de l’humain du 1/2/2007 sur la physique quantique avec pour invité Michel Bitbol,  

sont trés éclairants et permettent en quelques formules de distinguer la physique classique et la physique quantique:

 

« La naissance de la mécanique quantique au début du XXème siècle inaugure une révolution scientifique dont les physiciens et les philosophes sont encore aujourd’hui redevables et tributaires. Le bouleversement provoqué par les théories quantiques a souvent tourné en querelles d’écoles. Et il n’est pas aisé de spécifier la nature de l’ébranlement conceptuel qui fut la conséquence des découvertes de Max Planck, Albert Einstein, Niels Bohr, Louis de Broglie, Werner Heisenberg, Erwin Schrödinger, et quelques autres. En effet, avant que n’émerge un formalisme autonome, la physique quantique fut fondée sur le « principe de correspondance » exigeant que les résultats de la nouvelle théorie coïncident, dans une limite convenable, avec ceux de la physique classique. La différence entre la première et la seconde n’avait pas la clarté qu’on lui prête aujourd’hui. La physique classique avait la prétention de décrire ce qui se passe dans la nature point par point. L’état d’un ensemble de corps était alors spécifié par l’ensemble des états individuels de ses corps. La physique quantique est en un sens plus modeste, mais aussi plus inquiète. « La meilleure connaissance d’un tout n’implique pas la meilleure connaissance de ses parties – et c’est ce qui ne cesse de nous hanter », écrivait Schrödinger en 1935. La physique quantique se base en effet sur des probabilités dont la seule vocation est d’obtenir des résultats lors d’une mesure, elle calcule des probabilités dans un contexte local – le laboratoire – qui fait partie de son mode de théorisation. Est-ce à dire que la propriété de l’objet quantique n’est rien d’autre que le produit de la relation entre l’objet et l’appareil ? Est-ce à dire que le processus de la connaissance et l’objet dont elle rend compte ne peuvent être dissociés ? Un abîme en tout cas sépare la manière dont le physicien construit une objectivation et la manière dont il conçoit l’objectivité. La physique classique cherchait à décrire la nature. La physique quantique cherche à prédire des évènements. Cette prédiction n’est pas la représentation d’un processus naturel indépendant de l’expérimentateur qui lui ferait face, elle est l’expression de la participation de l’expérimentateur à un devenir qui l’englobe. Exit la philosophie spéculaire ! Le grand livre de la Nature se retourne contre son lecteur ! Et la question de savoir s’il existe des preuves indubitables de l’existence des images corpusculaires/onduladoires mises en oeuvre par ce nouveau Faust quantique n’est peut être plus à l’ordre du jour ? Voici quelques questions qui méritent bien une heure de peine… »

Exit la philosophie spéculaire, c’est aussi ce que veut dire Russell dans Science et religion , p. 13 :  » « la connaissance » cesse d’être un miroir mental de l’univers pour devenir un simple instrument à manipuler la matière »

Pour compléter,

  •  voilà une fiche qui s’efforce de pointer certaines différences:

De la physique classique à la physique quantique

  1. La physique classique est fondée sur les principes : 
  • de continuité (passage d’un point à un autre par les points intermédiaires)
  • de causalité locale (enchaînement de cause et d’effet) et de séparabilité (plus on éloigne deux objets, moins ils ont d’interaction)
  • de déterminisme et prévisibilité (prédiction de l’évolution d’un système à n’importe quel moment du temps)
  • et d’objectivité (séparation totale entre l’observateur et l’objet).

Il y a donc une réalité physique objective que l’on pouvait étudier sans que l’observation du physicien perturbe cette réalité. Tout objet peut être localisé dans l’espace à tout moment, et répond soit à l’analyse de la trajectoire d’un corpuscule, selon sa masse et sa vitesse (lois de Newton), soit à l’analyse du déplacement d’une onde (lois de Maxwell). La physique classique est suffisante pour expliquer les phénomènes de la vie quotidienne car la vitesse quotidienne est infime par rapport à celle de la lumière, Pour les vitesses proches de celle de la lumière, la relativité entre en jeu [De plus, le temps s’écoule plus lentement si la vitesse se rapproche de celle de la lumière (c’est la dilatation du temps). La vitesse augmente la durée de vie (dans des accélérateurs, une particule à durée de vie très courte voit sa durée de vie augmenter à de très grandes vitesses proches de celle de la lumière). Les horloges mobiles retardent par rapport aux horloges fixes.]

  1. Dans la physique quantique, les lois de Newton, applicables aux objets de grande taille, ne s’appliquent pas, ici, dans le domaine subatomique. Lorsqu’on se penche sur l’infiniment petit, il n’y a pas de monde physique objectif qui évolue de façon indépendante de nous. Le hasard remplace le principe de causalité. On ne peut connaître en même temps la position et la vitesse d’un objet quantique. Ce dernier peut être une chose et son contraire. Développée vers 1920-1930, la physique quantique est une théorie probabiliste et non plus déterministe.

 

a)      D’où une nouvelle représentation de la matière : Les particules subatomiques ne sont pas des grains de matière solide (représentation chosique) mais des quanta, des paquets d’énergie en perpétuelle transformation. La matière nous apparaît comme stable et solide alors qu’en fait les particules forment des systèmes dynamiques qui subissent perpétuellement des transformations ou transmutations avec des phénomènes de création et d’annihilation, et ce flux dynamique est créateur d’énergie. La matière est en fait constituée d’espace vide traversé par quelques particules.

b)      En physique classique : A est A (axiome d’identité), A n’est pas non A (axiome de non contradiction), et il n’existe pas de troisième terme qui soit à la fois A et non A (axiome du tiers exclu). En physique quantique : A est A et non A (axiome du tiers inclus), mais par ailleurs, A n’est ni A ni non A. Jusqu’alors, selon une logique apparente, une entité subatomique devrait être soit un corpuscule, soit une onde. En fait, pour la physique quantique, une particule est à la fois corpuscule et onde, mais elle n’est ni corpuscule ni onde. Selon la manière dont nous l’observons, elle apparaît soit comme particule, soit comme une onde. Comme Einstein l’avait montré en 1905 pour la lumière, la matière est aussi une coexistence d’ondes et de particules. L’apparence de la matière dépend de nous, elle nous apparaît tantôt comme des ondes, tantôt comme des particules. Cette apparence dépend de la façon dont nous observons la matière. Les ondes électromagnétiques peuvent se comporter comme des corpuscules. A tout corpuscule est associé une onde. La matière s’est dématérialisée, s’est « déchosifiée » selon l’expression de Bernard d’Espagnat.

c)      On ne peut connaître simultanément, et avec la même précision, la position et la vitesse d’une particule (principe d’incertitude d’Heisenberg énoncé en 1927). On ne peut que prédire une probabilité d’existence. Toute mesure modifie la grandeur mesurée. L’observation n’est pas neutre, contrairement à ce qui ce passe dans le monde macroscopique. On ne peut prédire le moment où un atome va se désintégrer. Le hasard règne sur le monde microscopique. Le monde quantique n’est pas représentable visuellement. L’électron ne tourne pas autour du noyau et on ne peut se représenter une trajectoire pour les particules. La physique quantique attribue à une particule une probabilité de présence en un endroit donné et à un temps voulu. Il est impossible de fournir un modèle de la réalité qui représenterait les événements eux-mêmes et non leur probabilité de présence.

d)     La physique classique étudie des objets séparés et indépendants. Elle suppose l’existence d’objets extérieurs que l’on peut étudier indépendamment. Dans le monde microscopique, à l’encontre du principe de causalité locale et de séparabilité, il existe des connexions non locales et inexplicables entre des éléments qui se révèlent tous interdépendants même s’ils sont séparés par de grandes distances : il y a violation du principe de séparabilité et on ne peut parler séparément de chacune des particules. Ces connexions, ces variables cachées non locales, sont situées hors de notre espace-temps, dans un autre niveau de réalité, mais elles ont une influence dans notre monde. Ainsi la célèbre expérience d’Alain Aspect en 1982 (confirmée par celle de Nicolas Gisin en 1997 sur une distance de dix kilomètres entre les deux particules) a montré que deux particules qui sont entrés en interaction à un moment donné gardent chacune des informations sur l’autre même si elles se trouvent éloignées l’une de l’autre (plus de 12 mètres dans l’expérience d’Aspect.)

  • quelques vidéos

 

et 

 Etienne Klein: http://www.cite-sciences.fr/francais/ala_cite/college/v2/html/2006_2007/conferences/conference_304.htm

  • Un sujet de dissertation où la physique quantique pourrait avoir sa place: La succession des théories scientifiques remet-elle en question l’idée d’un ordre permanent de la nature ?

 I. le paradigme déterministe :

 La succession des théories scientifiques renvoie à l’idée qu’elles se suivent mais ne se ressemblent pas, on peut même dire qu’elles se contredisent. Une nouvelle théorie vient parfois préciser une théorie antérieure mais c’est en la corrigeant ou alors elle vient la renverser. Cette progression de la science par révolution semble pouvoir s’opposer à l’idée de quelque chose de permanent, qui dure sans changer, sans devenir. On peut penser à la révolution galiléenne qui vient renverser le géocentrisme, la théorie d’Aristote sur le mouvement de manière radicale.

Pourtant cette opposition de termes succession/ permanence est trompeuse :

  • – car la succession des théories peut simplement souligner que la science avance en corrigeant des erreurs sur le réel, conséquences de complexité du réel qu’on ne peut que se saisir progressivement mais aussi de l’ignorance des scientifiques, victimes des limites de leur savoir, de leur volonté de cohérence, tributaires du développement technique de leur époque ( querelle Pasteur/ Pouchet, 1864) et enfin parfois prisonniers de certains paradigmes ( Kuhn) ou de contraintes extra-scientifiques ( Lyssenko, Piltdown..). Donc le fait que les théories se succèdent souligne que l’ordre dégagé par la science change, mais pas que l’ordre change pour autant : on le perçoit autrement, mieux…Les lois scientifiques ne sont que des mises en équations des lois de la nature.
  • – car même si les théories se succèdent, se remplacent, il y a quelque chose qui demeure depuis l’apparition de la science moderne (XVIIème Galilée, 1609) pour triompher au XIXème siècle positiviste : c’est l’idée de causalité et celle d’uniformité de la nature qui renvoie à « un ordre permanent » puisque les même causes produisent les mêmes effets.

1. l’évolution des théories scientifique a amené très vite à cette idée de déterminisme qui n’était pas évidente au départ : par exemple, chez Epicure atomiste, la création de ce qui existe dans le monde se fait au hasard du clinamen, qui fait sortir de leur trajectoire les atomes qui se meuvent en tous sens dans le vide et viennent s’entrechoquer pour créer des molécules et ainsi de suite…mais Aristote va rejeter cette idée de hasard associée au désordre. Il peut y en avoir (le hasard c’est ce dont ignore la cause ou qui est une rencontre fortuite de deux séries causales) mais cela ne peut pas être un principe explicatif, même si Aristote associe encore la causalité à la finalité, ce à quoi va renoncer la science moderne. C’est avec Galilée qu’on passe d’une recherche de causes chez Aristote empiriste à celle d’une loi causale, conséquence de la réduction du réel au mathématique ( et encore dans la perspective de valider la toute-puissance du Créateur, de Dieu), avec une prétention réaliste ( en accord avec le réel) et pas simplement théorique. C’est la naissance du déterminisme et c’est le paradigme qui détermine la science.

2. si les scientifiques n’en arrivent pas aux mêmes conclusions, ils ont tous « la même maxime pratique » comme le dit Russell, ils cherchent des causes présupposant que rien n’arrive par hasard. « la découverte de lois causales est le principe même de la science »

3. et ils ont même la même  « théorie générale de l’univers », l’idée formulée enfin par Laplace (1804), celle d’une « détermination complète de le l’avenir par le passé » même si cela exigerait un savoir qu’ils ne possèdent pas encore. Ils pensent tous à un « monde-horloge »,la Terre sur le modèle du Ciel, comme le constate Bachelard. Même quand Kepler rompt avec la croyance au mouvement planétaire uniforme ( les corps célestes obéiraient aux mêmes lois) en observant  des mouvements particuliers de certaines planètes, c’est pour les ramener à de nouvelles lois…

Donc on découvre de nouvelles lois, on en abandonne d’autres, mais on ne renonce pas à l’idée de lois, mais n’y a-t-il pas avec la physique quantique au XXème une rupture ?

 II. l’indéterminisme quantique qui ne remet pas en cause l’idée de causalité, mais celle de déterminisme, donc de lois, donc celle d’un ordre permanent, à travers l’idée de probabilités. Donc la physique quantique succède à la physique classique et remet en cause au plan microscopique l’idée d’un ordre permanent, d’où son association à une théorie du chaos et son rejet par Einstein, Russell et d’autres.

On peut ici aussi penser en biologie à Monod qui a écrit un livre sur le vivant qui s’intitule Hasard et nécessité( 1970)

 III. Ceci dit ce n’est pas parce que jusque là au niveau macroscopique, le déterminisme n’est pas remis en question que pour autant cette idée est vraie. On peut ici évoquer la critique de Popper inspirée par Hume de l’induction (passage du particulier au général) et du déterminisme ou à la montre fermée d’Einstein.

Fiche de révision (et vidéos): théorie et expérience

  

Théorie et expérience ( la science)

1. l’empirisme

On pense ici que l’observation, l’expérience sont les seules sources de la connaissance. Il suffit de bien observer , d’accroître l’efficacité du regard pour que la nature dévoile ses lois. On s’oppose à l’innéisme et au rationalisme, et on part du principe de Locke (1632-1704) selon lequel on départ l’esprit est « une table rase » que les objets de l’expérience viennent marquer. Les conditions de cette information de l’esprit sont : une totale objectivité ( comme le dira Popper « la connaissance objective est une connaissance sans connaisseur, sans sujet connaissant ), les  conditions de l’induction (un grand nombre d’observation, dans des circonstances variées et aucune observation contradictoire).

2. Ses limites

on peut démontrer aisèment que si « toute notre connaissance débute par l expérience, cela ne prouve pas qu »elle dérive toute de l expérience » ,selon Kant, car si sans intuitions sensibles ( expérience) les concepts sont vides et creux ( simple idée ou postulats) , sans concepts, les intuitions sont aveugles et ne disent rien ; et que, donc, l’empirisme est insuffisant, stérile et impossible 

On peut montrer :

  • l’insuffisance des critères de l’induction ( ex. de la dinde de Russell)
  • l’impossibilité de passer par induction du particulier au général, à l’universel sans le postulat du déterminisme de la nature, remis en question par le principe d’incertitude d’Heisenberg ou la physique quantique: la science présuppose que tout phénomène est l’effet d’une cause, mais comment passer de l’observation de la contiguïté régulière de deux faits ( c’est-à-dire au fait qu’ils se succèdent dans le temps et se « touchent ») à l’affirmation d’une connexion universelle? C’est la question que pose HUME et qu’il résout (?) en disant que c’est parce que nous fonctionnons à l’habituide ( aussi on s’attend à ce que le futur ressemble au passé comme jusqu’à présent), que Kant résout en disant que c’est ainsi que nous lions les phénomènes ( la loi est pour nous dans notre représentation, mais peut-être pas une caractéristique de la réalité- nouménale- en soi, en tout cas on ne peut l’affirmer).  Il y a donc une cause, mais ce n’est pas nécessairement La cause et cela ne permet pas d’affirmer que nous connaissons la cause de la cause à savoir une loi de la nature

  • l’impossibilité d’une observation scientifique sans arrière fond théorique (1,2) et objective (3) car :

1. les instruments utilisés pour observer ( microscopes, télescopes, instrument de mesure…) sont déjà en eux-mêmes « des théories matérialisées », comme le note Bachelard.  

2. Il n’y a de fait scientifique que s’ il y a déjà théorie, question, hypothèse.

– En effet, comme le dira Claude Bernard « une simple constatation des faits ne pourra jamais constituer une science ». L’observation est toujours particulière et passive. « les sens ne donnent jamais que des exemples, c »est-à-dire des vérités particulières et individuelles » , selon Leibniz. Il y a « fait scientifique » que s’il y a « observation polémique » selon Bachelard Ex : la gravitation ou loi de l’attraction de 1687 de Newton , comme réponse à l’observation polémique du mouvement circulaire de la terre en contradiction avec la récente découverte du principe de l’inertie, venant mettre un terme à des siècles de physique aristotélicienne selon laquelle l’essence du mouvement est de s’arrêter, conformément à l’observation. Comme le dit R. Thom « toute expérience est réponse à une question et si la question est stupide , il y a peu de chances que la réponse le soit moins ». Du coup, il y a une place pour l’imagination en science. En général, on considère l’imagination comme « maîtresse d’erreur et de fausseté »  comme le dit Pascal, comme capable de faire douter la raison ( ex. de la planche entre les 2 tours de Notre-Dame de Paris , de Montaigne). Mais l’imagination permet d’organiser le divers sensible, de proposer une première synthèse, par ex. , je vois une partie et j’imagine le reste. Elle permet ,comme les mots, de donner au travers d’image , une « idée corporelle » des choses pensées. L’imagination , en déformant les images premières par une explosion d’image est , selon Bachelard , « la science de l »hypothèse ». Comme le dit Einstein , « les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit » et le scientifique se doit d’être « ingénieux » pour découvrir uniquement au mouvement des aiguilles et au tic tac, le fonctionnement du boitier fermé qu’est l’univers. (Texte photocopié) DONC en science ce qui semble prévaloir ce n’est pas l’observation , certes importante, mais la théorie qui vient décider, orienter et guider l’observation. Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes, ne sont pas donnés, « les faits sont faits » , comme disait Poincaré. Reconnaître  cela, c’est reconnaître ce que Kant a appelé dans la critique de la raison pure  «  la révolution copernicienne de la science ». De la même manière que Copernic a montré que  le soleil, et non la terre, est le centre du système ; le centre de la connaissance est le sujet connaissant. C’est lui qui par sa raison  produit des « expériences abstraites » inobservables ( ex. le plan incliné de Galilée pour un mouvement rectiligne et uniforme) qui « prolonge » et éclaire le réel. C’est lui qui «  prend les devants » et « force la nature » à repondre à ses questions. Le scientifique est un activiste, « un  essayeur » ; Il n’observe pas passivement  la nature, « tenu en laisse ». 

– le grand présupposé de la science moderne ( qu l’on associe à Galilée) est que « le grand livre de la nature est écrit en langage mathématique » ( ce qui revient à dire si on associe l’ordre du monde à une volonté divine que « Dieu ne joue pas aux dés », comme le dira Einstein , soutenant l’existence d’un Dieu cosmique, un peu semblable à celui de Spinoza ( et donc différent du Dieu de nos religions et s’opposant à l’indéterminisme de la physique quantique.

  • les limites de l’objectivité scientifique : la science n’est pas « un empire dans un empire », séparé   d’un monde matérialiste,divisé et dominé par des idéologies. Elle est en prise directe avec la société pour laquelle elle représente un investissement et en laquelle elle voit un marché financier et un public à satisfaire. Deux exemples montrent bien cela :

ex.n°1 : opposition entre Darwin (1809-1882) et Lyssenko (1898-1976)

ex.n°2 : l’affaire de la découverte de Piltdown de 1911 à 1953 où on voit des facteurs extra-scientifiques ( préjugés culturels racistes, vénération de l’objet scientifique, compétitivité …) aveugler les scientifiques.

Comme le dira Popper , « la pureté de la science pure est un idéal probablement impossible à atteindre », et de plus l’objectivité ne vient pas de celle du scientifique qui ne peut être d’aucun temps, d’aucun lieu ; mais de l’ouverture de la science à la critique par tradition, par compétition, par institution.  

II. Science et vérité

 On a tendance à associer science et vérité mais 

1.la limite de la vérification expérimentale ex.n°1: la querelle entre Pasteur et Pouchet en 1864 doute de Pasteur mais enjeux économiques et idéologiques.ex.n°2 : les expériences venant «  invalider » la théorie de Copernic : la tour, la roue,la taille des étoiles, de Vénus et de Mars.« L’échec de la prédiction peut venir de n’importe quelle partie de la situation complexe soumise aux tests autre que la théorie elle-même » Chalmers 

2.les limites de la conception de la vérité:

– la conception probabiliste(1) dans la lignée de la conception traditionnelle (2) de la vérité comme« vérité correspondance », absolue et universelle car les probabilistes ne mettent pas en doute que ce qui est observé est LA réalité et vise le 100%.

– la conception falsificationniste (K.Popper). Il prétend rompre avec (1) et (2). Pour (1) , il affirme que la probabilité qu’une théorie scientifique (loi universelle) soit vraie est nulle car n cas favorables sur une infinité de cas possibles égaux est égale à 0.Pour (2) , il affirme qu’ « un système de conjectures et d’ anticipations n’est ni vrai ni plus ou moins certain ni même probable ». pour lui, les hypothèses ou conjectures ne sont que des « essais » qui tant qu’ils résistent à l’épreuve des tests sont des « essais réussis » , des « corroborées ». Et ici , le degré de corroboration n’est pas un critère de vérité, une conjecture reste une conjecture. Ce degré de corroboration est simplement « la mesure de rationalité qu’il y a à accepter à titre d’essai , une conjecture problématique en sachant que c’est une conjecture mais qui a été l’objet d’un examen minutieux ». Et cette falsifiabilité est en tout cas ce qui distingue une théorie scientifique d’une théorie non scientifique, comme la psychanalyse selon Popper.

 

– une conception pragmatique ( W. James 1842-1910 ) en rupture aussi.« Science d’où prévoyance ; prévoyance d’où action » disait Comte.« Le vrai consiste uniquement dans ce qui est avantageux pour la pensée » et l’action, selon W.James

« Il n’y a pas d’autorité supérieure à l’assentiment du groupe concerné ; pas de critère universel, hormis celui-ci : celui de résoudre des problèmes » selon Kuhn.

Kuhn est le philosophe que pense que la science ne progresse pas de manière continue mais par changement brusque de paradigme et donc progrès discontinu

Sur Galilée

Un documentaire:

http://www.dailymotion.com/video/x1628j http://www.dailymotion.com/video/x8ip4a http://www.dailymotion.com/video/x162yl

ainsi que le film réalisé par J.D Verhaeghe en 2005 sur le procès de Galilée, intitulé Galilée ou l’amour de Dieu:

Ce n’est pas un film d’action, c’est une évidence… Ni un film de grands espaces… Ni cascade, ni vue panoramique!C’est un huis-clos qui prend le temps de la démonstration, de souligner les liens entre la science et la religion!Un film qui relate ce procès de 1633 que Galilée s’est vu imposé par l’Inquisition à cause de son livre Dialogue sur les deux grands systèmes du monde. Ce livre rédigé à la demande du Pape met en scène la thèse géocentriste ( selon laquelle la Terre serait le centre de l’univers et donc l’homme le centre de la Création divine) incarnée par l’aristotélicien Simplicio et la thése  héliocentriste ( selon laquelle la Terre tourne autour du soleil), thèse de Copernic, incarnée là par Salviati. Ce dialogue est orchestré par un troisième personnage Salviati! Selon l’Inquisition, Galilée n’expose pas de manière neutre les deux théories et prend fait et cause pour la théorie de l’hérétique polonais Copernic. Bien que pensant effectivement que celle-ci est vraie ( l’ayant vérifié avec sa lunette astronomique, dont il est l’inventeur en 1609), Galilée ne l’a jamais enseigné comme telle et se défend d’avoir pris partie dans son dialogue pour l’une ou l’autre.Ce film retrace le procès de Galilée et les différents arguments en faveur de cette « hypothèse » que Galilée avoue, ici, trouver « élégante », surtout plus élégante que celle d’Aristote et de l’Eglise, car plus cohérente avec l’idée d’un ordre de la nature, qui, créée par Dieu, ne peut l’avoir été sans ordre, ni dessein intelligent et donc intelligible. La science ne s’oppose pas avec la religion, avec l’idée d’un Dieu créateur;  simplement, elle croit que si Dieu est, si la Nature est sa création, « Dieu ne joue pas aux dés » comme le redira Einstein!Donc un film un peu lent mais trés intéressant dans lequel vous pourrez aussi puiser des exemples permettant de montrer que l’expérience en science a ses limites et ses conditions tout comme la vérification des hypothèses théoriques! Ou grâce auquel vous pourrez peut-être mieux comprendre le concept d' »obstacle épistémologique » de Bachelard! Donc trés utile et éclairant!! NB: cela permet aussi de ne pas dire n’importe quoi sur l’issue du procès, sur la vie de Galilée que l’on tient pour un des pères de la science moderne!!

http://www.dailymotion.com/video/x9h2i4 http://www.dailymotion.com/video/x9hgtb http://www.dailymotion.com/video/x9huum http://www.dailymotion.com/video/x9hx8f http://www.dailymotion.com/video/x9hxfo http://www.dailymotion.com/video/x9hzka

Science et incertitudes

Einstein « la physique est une sorte de métaphysique »

« Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la réalité objective. »   Einstein, L’Évolution des idées en physique

http://www.dailymotion.com/video/x3g9b2

http://www.dailymotion.com/video/x3g9si http://www.dailymotion.com/video/x3gag5 http://www.dailymotion.com/video/x3gb7u http://www.dailymotion.com/video/x3gbma

 

Clonage ou pas clonage?

2005, Réalisateur Mickael BAY

CNE – Comité National d’Ethique (1997) 

 

En quoi le clonage humain est-il un problème éthique ?  

L’intense émotion qu’a suscitée partout dans le monde l’éventualité désormais plausible de futurs clonages d’êtres humains, la condamnation véhémente de toute perspective de cet ordre à partir de convictions très diverses pourraient suggérer que la question éthique posée serait en quelque sorte tranchée d’avance. Rien pourtant ne serait plus dommageable, en une affaire d’un tel enjeu, que d’en venir à des conclusions et le cas échéant à des dispositions juridiques en ayant fait si peu que ce soit l’économie d’une réflexion philosophique et morale approfondie, et cela en particulier pour deux raisons :

1) Si l’on doit en fin de compte se prononcer pour l’interdiction légale de tout clonage reproductif de l’être humain, il est de haute importance que l’argumentation éthique invoquée apparaisse le plus possible probante à l’échelle internationale comme nationale afin que des mesures concertées soient prises en ce sens partout dans le monde, condition indispensable de leur efficacité. La plus grande exigence est donc requise dans l’évaluation des attitudes et des arguments susceptibles d’être avancés en l’occurrence.

2) Un tel effort de réflexion ne saurait être ajourné au motif que le clonage d’êtres humains serait aujourd’hui pure hypothèse d’école dont les conditions de réalisation sont fort loin d’être réunies : l’histoire de la recherche biomédicale montre justement la nécessité d’une réflexion éthique menée le plus possible en amont des recherches envisagées pour prévenir les faits accomplis. Pas davantage le sérieux de la question ne peut être sous-estimé en raison de la place qu’y occupe l’imaginaire, voire la science-fiction. L’afflux à Edimbourg de candidatures au clonage, parmi lesquelles celles de personnes très fortunées, atteste de la légèreté qu’il y aurait ici à identifier le fantasmatique à l’irréaliste.

L’idée d’une banque de sperme de titulaires du prix Nobel pour donner naissance à des génies reposait aussi sur une patente aberration fantasmatique. Elle n’en a pas moins vu le jour et fait des dupes.Une réflexion éthique sérieuse s’impose quand il y va, à un titre ou à un autre, de la dignité de l’être humain.

Le problème éthique qui se pose ici à nous concerne l’éventualité désormais concevable du clonage reproductif d’êtres humains , c’est-à-dire, conformément aux définitions formulées plus haut, d’une production d’embryon à partir d’une cellule somatique ou embryonnaire et de son développement mené jusqu’à son terme, aboutissant à la naissance

d’un enfant. Si la cellule clonée était prélevée sur un organisme développé, enfant ou adulte, le résultat serait un être humain dont le génome nucléaire serait identique à celui de l’individu d’origine. Si la cellule clonée était prélevée sur un embryon en cours de développement et aussitôt transférée in utero , ce résultat prendrait la forme d’une quasi-gémellité provoquée, non nécessairement limitée d’ailleurs à deux exemplaires. Dans les deux cas, un ou des êtres humains seraient engendrés par reproduction asexuée, comme des copies identiques entre elles et avec l’organisme d’origine quant à leur génome nucléaire. En d’autres termes, il s’agirait de la production d’individus, isolés ou en nombre, presque aussi semblables sur le plan biologique que des jumeaux vrais, mais pouvant naître avec un décalage dans le temps susceptible d’enjamber une ou plusieurs générations.Comme il l’a été indiqué plus haut, le clonage reproductif aboutissant à la naissance d’êtres humains doit être bien distingué du clonage non reproductif , qui ne conduit pas à la naissance d’un enfant. La notion de clonage non reproductif recouvre elle-même deux sortes de techniques déjà usitées ou envisageables : – la production et la culture de cellules d’origine embryonnaire ou adulte qui ne peuvent donner lieu par elles-mêmes à la constitution d’un embryon. Ces techniques, couramment pratiquées et très précieuses pour la recherche diagnostique et thérapeutique, posent des problèmes éthiques qui ne diffèrent pas fondamentalement de ceux qu’ont déjà conduit à traiter d’autres aspects de la recherche biomédicale. L’utilisation possible de cellules dérivées de cellules souches embryonnaires humaines fait l’objet d’un avis du Comité Consultatif National d’Ethique qui sera prochainement présenté ;       – la production d’embryons dont le développement serait arrêté à un stade plus ou moins précoce pour obtenir des cellules immuno-compatibles à des fins de thérapie cellulaire. Rappelons à cet égard que la création de novo d’embryons humains en dehors d’un projet parental et aux seules fins de recherche a été interdite par la loi française en date du 29 juillet 1994, loi qui doit faire l’objet d’un réexamen en 1999.

 

L’objet tout différent et profondément nouveau du présent document est la perspective d’un éventuel clonage reproductif d’êtres humains, c’est-à-dire celle d’ un véritable bouleversement de la condition humaine elle-même, dont les implications dans l’ordre de l’éthique et du droit apparaissent d’emblée sans commune mesure avec celles du clonage non reproductif. C’est à cette seule question que sont consacrées les réflexions qui suivent.

1. Identité génétique et identité personnelle : une grave confusion à dissiper: un éclaircissement préalable s’impose. Dans ce qui, en France ou ailleurs, s’est écrit depuis l’annonce de l’existence de Dolly sur la perspective du clonage reproductif d’êtres humains, on constate en effet qu’est souvent admise comme allant de soi la croyance que la complète identité génétique de deux humains entraînerait ipso facto leur complète identité psychique. Il apparaît même que, pour certains, un individu produit par clonage serait en quelque sorte une autre incarnation du sujet cloné. Et c’est justement cette supposée réduplication à l’identique d’un  » je » humain en un autre corps par bouturage génomique qui attise chez plus d’un la compulsion d’échapper ainsi à la mort individuelle ou d’y faire échapper un être cher. Or on peut l’écrire en toute assurance : l’idée qu’une parfaite similitude génétique entraînerait de soi une parfaite similitude psychique est dénuée de tout fondement scientifique . L’identité biologique d’un individu ne peut déjà être réduite à son identité génétique nucléaire , à cause du rôle de l’hérédité cytoplasmique (mitochondriale) et surtout de celui de l’épigénèse dans le développement. On sait par exemple que, chez deux jumeaux vrais adultes, ni l’organisation cérébrale ni même celle du système immunitaire ne sont identiques dans leurs détails. A plus forte raison l’identité de la personne dans ses dimensions psycho-sociales le peut bien moins encore, puisqu’elle se constitue essentiellement au travers et à partir d’une individuation subjective et biographique inépuisablement singulière et foncièrement irréductible à quelque programmation génétique que ce soit. Aussi n’y aurait-il nul bon sens à admettre qu’un adulte et son double clonal, né par conséquent bien après lui et ayant vécu une histoire individuelle tout autre, puissent être tant soit peu assimilés à une seule et même personne en double exemplaire. Le croire serait être victime de l’illusion réductrice dont est porteuse l’affligeante confusion entre identité au sens physique du même ( idem ) et au sens moral du soi-même ( ipse ). Faire la clarté sur ce qu’a de mystifiant une telle représentation des choses est d’importance non seulement théorique mais pratique. Cela met en effet en lumière l’inconsistance de certaines objections trop peu méditées à la perspective d’un clonage reproductif d’êtres humains, mais aussi, du même coup, celle du fantasme de reproduction de soi ou d’un proche et de survie identitaire qui semble hanter bien des demandes de mise au point d’un tel clonage. Dans la mesure où rendre manifeste le caractère parfaitement fallacieux d’une telle prétention est de nature à décourager des candidats qui seraient aussi des commanditaires, l’éthique a tout à y gagner.

 

2. Clonage reproductif : des bouleversements inacceptables de la condition humaine: cette remarque faite, deux sortes de considérations éthiques retiennent l’attention. A se placer d’abord sur le terrain des effets qu’opérerait sur les personnes et leurs rapports un clonage reproductif d’êtres humains, on ne peut manquer d’être saisi par leur caractère inadmissible en conscience. Si le fait d’avoir même génome n’entraîne nullement que deux individus aient aussi même psychisme, le clonage reproductif n’en inaugurerait pas moins un bouleversement fondamental de la relation entre identité génétique et identité personnelle dans ses dimensions biologiques et culturelles. Le caractère unique de chaque être humain, dans quoi l’autonomie et la dignité de la personne trouvent support, est exprimé de façon immédiate par l’unicité d’apparence d’un corps et d’un visage, laquelle résulte de l’unicité du génome de chacun. Certes, les jumeaux vrais constituent en un sens une exception à cet état de choses – exception rare, fortuite et limitée à des frères ou sœurs nés en même temps -, mais aucun des deux ne saurait être tenu pour une copie de l’autre : plus semblables entre eux que des non-jumeaux, ils n’en sont pas moins chacun soi-même à part entière. On peut se représenter au contraire vers quelle réalité sociale nous orienterait une production de clones qui ne serait plus de hasard ni d’exception, et n’exclurait d’ailleurs plus les décalages dans le temps. Etres humains psychiquement individualisés comme des personnes singulières malgré leur similitude génétique, ils seraient cependant vus – au sens propre et figuré – comme des répliques à l’identique les uns des autres et de l’individu cloné dont ils seraient effectivement la copie. Ainsi serait minée la valeur symbolique du corps et du visage humains comme supports de la personne dans son unicité. A la différence de Dolly, des clones humains sauraient qu’ils sont des clones ; ils se sauraient aussi reconnus tels par autrui.Comment ne pas voir l’intolérable chosification de la personne que recèlerait une telle situation ? Et qui peut assurer que pareille déstabilisation de représentations sociales cardinales n’ouvrirait pas la voie à des tentatives de création utilitaire de variétés humaines, c’est-à-dire à la production de nouvelles sortes d’esclavage, qu’osent évoquer avec une insouciante faveur quelques scientifiques connus ? A l’importance de cette unicité de la figure physique de l’être humain se lie celle de son indéterminabilité génétique. Respecter l’autonomie de la personne, sa liberté et par là sa dignité commande entre autres d’accepter ce trait primordial de la condition humaine : ce que sera dans son idiosyncrasie génétique un individu est et doit demeurer pour l’essentiel indécidable par quiconque . La grande loterie de l’hérédité, avec son inépuisable incertitude, constitue sous ce rapport une protection majeure de l’être humain contre une éventuelle volonté parentale ou sociale de le prédéterminer. Certes, les progrès du diagnostic prénatal et préimplantatoire créent la possibilité technique que des enfants à naître soient exempts de certaines affections génétiques graves, et aussi qu’ils soient porteurs de caractéristiques biologiques choisies par les parents. Mais, pour limitée que soit aujourd’hui cette dernière possibilité, elle ne va justement pas sans poser déjà de graves problèmes éthiques du point de vue même de l’autonomie de la personne ni sans justifier les mesures d’interdiction légale adoptées en ce domaine par de nombreux pays. Or ce que le clonage reproductif d’êtres humains rendrait envisageable est à cet égard d’une gravité tout autre : prédéterminer non point quelques mais bien toutes les caractéristiques génétiques d’un futur être humain, faisant de lui la véritable chose de son ou ses décideurs, qu’il s’agisse de cloner un individu adulte ou de provoquer une gémellité au stade embryonnaire (cf. partie B, paragraphe I. b ). L’organisme d’un individu ainsi produit servirait en somme de moyen d’expression à un génome choisi par un tiers. Un tel projet peut-il être jugé autrement que comme un attentat à la condition d’homme ? Ce n’est pas tout encore. Il suffit d’envisager un instant ce que représenterait le passage de la procréation d’un enfant par ses deux parents à la reproduction d’un être humain par un équivalent de bouturage végétal pour mesurer de quelle dislocation de la parenté, voire de la temporalité généalogique un tel clonage serait également synonyme . Car il y a un paradoxe du clone : en même temps que l’individu ainsi produit serait l’exacte réplique chromosomique de celui dont il proviendrait, il en différerait foncièrement par un mode de production tout autre, sans fusion de gamètes, l’éventuel couple parental se transmuant sur le plan biologique en association d’un fournisseur – homme ou femme – de noyau cellulaire et d’une prestataire d’ovocyte porteur de clone. Bien que les anthropologues nous décrivent des systèmes de filiation très différents de ceux dont usent nos sociétés, aucun ne fait l’économie de deux parents biologiques à part entière, pour la simple raison que tous reposent sur l’universelle expérience de la reproduction sexuée. Asexué dans son principe, le clonage reproductif inaugurerait donc un mode de filiation très hautement problématique. De plus, par un brouillage de toute séquence familiale, l’individu né d’un clonage serait à la fois le descendant d’un adulte et son jumeau. A la limite serait ainsi vidée de sens l’idée même de filiation. Quant à la coexistence au sein d’une même population de personnes nées par procréation de deux parents et d’autres chromosomiquement issues d’un individu unique par reproduction asexuée, elle susciterait d’inextricables problèmes d’identité civile en même temps sans doute que le risque incalculable de nouvelles discriminations.

 

3. Clonage reproductif : une inadmissible instrumentalisation de la personne: aucune motivation, pour valable qu’elle puisse paraître en elle-même, n’est en mesure de légitimer un projet aussi redoutable : la fin ne saurait justifier le moyen. Pour autant, il est d’autant moins superflu d’entrer dans l’examen de ces motivations possibles que la réflexion éthique y trouve les plus fortes raisons supplémentaires de condamner tout clonage reproductif d’êtres humains comme toute recherche susceptible d’y conduire. Quelles que soient les finalités alléguées en faveur d’un tel projet, les unes présentables, d’autres au contraire à peine énonçables, elles offrent toutes ce trait commun que, dans leur principe même, elles reviennent à projeter de mettre au monde un ou des êtres humains non comme libres fins en soi mais comme purs moyens au service d’objectifs préalables qui leur seraient, fût-ce en dépit des apparences, foncièrement extérieurs. Le clonage reproductif d’êtres humains n’est donc pas seulement inacceptable en raison de ses prévisibles effets sur la condition humaine. Il l’est aussi en ce que les fins même au nom desquelles certains peuvent croire le justifier reviennent à faire un but en soi non du clone lui-même mais du clonage, et entraînent nécessairement par là une instrumentalisation de la personne qu’il s’agirait de faire naître. De prétendues  » applications médicales « : comme s’il pouvait s’agir ici d’une simple extension des applications médicales présentes ou à venir du clonage de cellules humaines, quelques tentatives se font jour de légitimer le projet de clonage reproductif d’êtres humains en alléguant qu’il pourrait lui aussi répondre à des indications  » médicales » . Il s’agit là en réalité d’une formulation tout à fait abusive. A considérer ces prétendues justifications médicales, il apparaît en effet qu’elles recouvrent toujours une aliénation insidieuse ou brutale, voire le pur et simple sacrifice d’une personne à venir aux intérêts ou aux illusions d’autres personnes. C’est pourquoi la notion d' » application médicale » du clonage reproductif d’êtres humains nous paraît fondamentalement irrecevable . Il est à peine besoin de mentionner ici les projets de clonage où les êtres humains qu’on envisage de produire sont expressément conçus comme de purs instruments. C’est le cas des possibilités techniques indiquées ci-dessus (cf. partie B, paragraphes I. a et II), où un embryon ne serait créé que pour les besoins d’un diagnostic préimplantatoire ou pour la production de cellules immuno-compatibles. C’est plus brutalement encore le cas des fantasmagories dans lesquelles des êtres humains seraient fabriqués par clonage pour servir de réservoirs d’organes à greffer ou pour fournir une main-d’oeuvre génétiquement sélectionnée en vue de sa bonne adaptation physique à certaines tâches. Sous leur allure ambiguë de fiction réaliste, de telles idées recèlent une si monstrueuse inhumanité qu’on s’étonne vivement de les voir propager par des scientifiques parfois éminents dans leur spécialité. Et l’on doit attirer leur attention sur le discrédit éthique qu’ils infligent ainsi non seulement à leur oeuvre mais à leur discipline tout entière. D’autres  » applications » ont été évoquées où, au premier regard, l’individu qu’il serait question de produire par clonage serait du moins voulu et traité comme fin en soi, en sorte qu’ici nulle instrumentalisation de la personne ne paraît d’abord à relever. Ces usages hypothétiques du clonage reproductif étant particulièrement propres à abuser des personnes de bonne foi, ils appellent une analyse des plus attentives. La volonté de pallier la mort par n’importe quel moyen: certains ont ainsi mis en avant le désir de parents pouvant souhaiter que soit reproduit par clonage un enfant promis à une mort précoce. Comme on l’a souligné plus haut, l’être produit de la sorte serait en fait une tout autre personne que le disparu, mais, grâce à son extrême ressemblance physique avec lui, jointe à la croyance sans fondement qu’étant sa copie génétique il serait du même coup son double psychique, ce clone pourrait figurer pour les parents l’enfant mort ressuscité. La demande a été de même formulée de voir cloner un conjoint ou tout autre proche venant à décéder. Se sont également manifestés des candidats et candidates à leur propre clonage. Dans les représentations fantasmatiques sous-jacentes à ces désirs, tout se passe comme si le génome d’un individu était doué des attributs traditionnels de l’âme, en sorte que sa reproduction à l’identique se voit confusément assimilée à une réincarnation de la personne, imaginairement promise à une nouvelle existence tout en étant censée demeurer la même. Nul n’est bien entendu en droit de prétendre à régenter les croyances d’autrui. Mais en l’occurrence, si l’identification insensée entre un défunt et son clone devait se traduire par la mise au monde d’un être ainsi produit, il ne s’agirait plus de croyance à respecter mais de claire instrumentalisation d’une personne, et il y a exigence éthique de l’empêcher. Car, voulu pour lui-même selon un regard tout superficiel, le clone serait en vérité la prothèse d’un désir fantasmagorique où il n’aurait nulle place. En aucun cas la technique biomédicale ne saurait se mettre au service de telles divagations sans s’y pervertir scientifiquement et éthiquement : elle s’y ferait la supplétive d’une pensée magique pour une fabrication bafouant la dignité humaine. L’acharnement procréatique poussé à l’absurde: on a voulu aussi présenter comme une  » application médicale » acceptable du clonage reproductif d’êtres humains la compensation d’une insurmontable stérilité masculine ou féminine par totale absence de productie stérilité par une procréation de sorte inédite mais bien substitué à une procréation impossible, c’est-à-dire à une impossible naissance par voie sexuelle, une reproduction asexuée, avec toutes les conséquences indiquées plus haut. Il faut en particulier rappeler que l’enfant ainsi produit serait en fait un jumeau du père ou de la mère, présentant toutes ses caractéristiques génétiques y compris d’ailleurs les anomalies éventuelles du génome peut-être responsable de la stérilité. Le caractère instrumentae stérilité par une procréation de sorte inédite mais bien substitué à une procréation impossible, c’est-à-dire à une impossible naissance par voie sexuelle, une reproduction asexuée, avec toutes les conséquences indiquées plus haut. Il faut en particulier rappeler que l’enfant ainsi produit serait en fait un jumeau du père ou de la mère, présentant toutes ses caractéristiques génétiques y compris d’ailleurs les anomalies éventuelles du génome peut-être responsable de la stérilité. Le caractère instrumental d’un tel enfant du fantasme est aussi manifeste qu
e sa complète prédétermination génétique . Le désir d’enfant à tout prix ne saurait en aucune façon justifier une telle pratique, dépassant les limites de ce qu’on peut nommer acharnement procréatique jusqu’à sortir de la reproduction sexuée elle-même et, par là, de l’humaine nature.
Il n’y a donc pas une seule variante concevable du clonage reproductif d’êtres humains, que ce soit à partir d’un adulte ou d’un embryon, qui échappe à une accumulation d’objections rédhibitoire. A l’ensemble de ces titres, il ne peut susciter qu’une condamnation éthique véhémente, catégorique et définitive. Une telle pratique, mettant en cause de manière radicale l’autonomie et la dignité de la personne, constituerait une grave involution morale dans l’histoire de la civilisation. Aussi y a-t-il lieu de se demander s’il ne conviendrait pas de qualifier juridiquement, en vue de son interdiction universelle, l’atteinte dégradante à la condition humaine , dont le clonage reproductif constitue le net exemple.