la laideur

Dans L’art à l’état gazeux, Yves Michaux constate que

 » Nous, hommes civilisés du XXI ème siècle, vivons les temps du triomphe de l’esthétique, de l’adoration de la beauté- les temps de son idolâtrie. Difficile et même impossible d’échapper à cet empire de l’esthétique.(…) Il faut que le monde déborde de beauté, et du coup, il déborde effectivement de beauté. »

Mais il constate aussi que « plus il ya de beauté, moins il y a d’oeuvres d’art »,  » moins il y a d’art, plus l’artistique se répand et colore tout, passant pour ainsi dire à l’état de gaz ou de vapeur et recouvrant toutes choses comme d’une buée »

Dans ce monde qui dégouline de beauté, accordez donc quelques instants d’attention à la laideur, que d’ordinaire vous fuyez du regard, en la regardant à travers ceci:   

  http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/philosophie/2618232.html

« Un jour – j’avais sept ans – mon grand-père n’y tint plus : il me prit par la main, et dit que nous allions faire une promenade. Mais à peine avions-nous tourné le coin de la rue, il me poussa chez le coiffeur en me disant : « Viens, nous allons faire une surprise à ta mère. » J’adorais les surprises. Il y en avait tout le temps chez nous. Cachotteries amusées ou vertueuses, cadeaux inattendus, révélations théâtrales suivies d’embrassements : c’était le ton de notre vie. Quand on m’avait ôté l’appendice, ma mère n’en avait pas soufflé mot à Karl pour lui éviter des angoisses qu’il n’eût, de toute manière, pas ressenties. Mon oncle Auguste avait donné l’argent ; revenus clandestinement d’Arcachon, nous nous étions cachés dans une clinique de Courbevoie. Le surlendemain de l’opération, Auguste était venu voir mon grand-père : « Je vais, lui avait-il dit, t’annoncer une bonne nouvelle. » Karl fût trompé par l’affable solennité de cette voix : « Tu te remaries ! » « Non, répondit mon oncle en se souriant, mais tout s’est très bien passé. » « Quoi, tout ? », etc. Bref les coups de théâtre faisaient mon petit ordinaire et je regardai avec bienveillance mes boucles rouler le long de la serviette blanche qui me serrait le cou et tomber sur le plancher, inexplicablement ternies ; je revins glorieux et tondu.
Il y eu des cris, mais pas d’embrassements et ma mère s’enferma dans sa chambre pour pleurer : on avait troqué sa fillette contre un garçonnet. Il y avait pis : tant qu’elles voltigeaient autour de mes oreilles ; mes belles anglaises lui avaient permis de refuser l’évidence de ma laideur. Déjà, pourtant mon oeil droit entrait dans le crépuscule. Il fallut qu’elle s’avouât la vérité. Mon grand-père semblait lui-même tout interdit ; on lui avait confié sa petite merveille, il avait rendu un crapaud : c’était saper à la base ses futurs émerveillements. »
                                        

   Sartre, Les mots

 Pour compléter, ce documentaire intitulé Eloge de la laideur, toujours sur Arté:

http://plus7.arte.tv/fr/detailPage/1697660,CmC=2618784,scheduleId=2581440.html

 

 

L'amitié

Après une émission sur le Je et la question de l’identité, Raphaël Enthoven se penche sur l’autre, sur notre relation à l’autre à travers une réflexion sur l’Amitié.   Regardez:

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/philosophie/2571638.html

Je vous conseille aussi une fois sur le site d’Arté d’aller voir les bonus des émissions précédentes, souvent trés éclairants et intéressants. Conseil d’ami!

le travail

Entre LABEUR et OEUVRE, bien que Hannah Arendt distingue les deux notions, l’une faisant de moi un animal laborans soumis à la nécessité vitale, au cycle de la vie et l’autre soulignant que je suis  un homo faber en tant qu’homme voulant transformer le monde, la matière pour y laisser ma trace et y marquer ma présence, la notion de travail est à la fois vu comme négative et positive.

Pour éclairer cette ambivalence, regardez:

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/philosophie/2467552.html

L'identité

 « Pour ma part quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre… Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment sans une perception et je ne peux rien observer que la perception »

disait Hume dans son Traité de la nature humaine en 1739.

Qui suis-je? Suis-je un moi social, un corps identifié (passeport biométrique, empreinte digitale infalsifiable, mes traits), mon reflet dans le miroir, ma mémoire et ma conscience de moi-même, comme le disait Locke ? Suis-je une personne, un individu?

L’identité, c’est une manière de conjurer le temps, de saisir l’unité sous la diversité

Pour commencer à répondre à ses questions, regardez:

 http://www.arte.tv/fr/2544276.html

A voir en complément le film d’Alex Proyas de 1998 , Dark City , d’où voici le trailer:

http://www.dailymotion.com/video/x2peuj

 

 

Arté- le corps (ou la perception)

Pour en savoir plus sur ce « tombeau de l’âme » comme le disait Platon et savoir si notre corps nous trompe, regardez: http://www.arte.tv/fr/2535554.html

A vous de voir ou de percevoir?!

« Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je le vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces distorsions, ces zébrures du soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de le voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique. L’eau elle-même, la puissance aqueuse, l’élément sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu’elle soit dans l’espace : elle n’est pas ailleurs, mais elle n’est pas dans la piscine. Elle l’habite, elle s’y matérialise, elle n’y est pas contenue, et si je lève les yeux vers l’écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante. C’est cette animation interne, ce rayonnement du visible que le peintre cherche sous les noms de profondeur, d’espace, de couleur.  »                                                     Maurice Merleau-Ponty, L’oeil et l’esprit

Chez les Kadiwéu du Brésil , «il fallait être peint pour être homme : celui qui restait à l’état de nature ne se distinguait pas de la brute » disait Lévis-Strauss.

Et on pourrait le dire de tout homme dans toute culture!

Arté- Vous manquez d'inspiration?

Regardez donc cette nouvelle émission de Raphaël Enthoven sur Arté pour comprendre comment on peut penser cette inspiration et l’inspiré autrement que  comme un ventriloque branché aux Dieux ou un  génie autoproclamé :

http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/philosophie/2507440.html

avec Marianne Massin, auteur de

Arté- Le visage

Regardez   : 

http://www.arte.tv/fr/Videos-sur-ARTE-TV/2151166,CmC=2315688.html

Emmanuel Lévinas

« Quelle que soit sa contenance, le visage de l’Autre expose à mon regard la plus extrême faiblesse présentée dans toute sa nudité. Il éveille en moi le désir de meurtre, et à la fois, « est ce qui nous interdit de tuer ». J’ai le désir d’anéantir cette vulnérabilité dans laquelle je me reconnais et en même temps le devoir de la protéger. L’« épiphanie » d’autrui, dans son visage, engage immédiatement ma responsabilité. Aussitôt que l’autre me regarde, il m’incombe d’assumer sa faiblesse, sa fragilité et sa vulnérabilité. La relation qui s’établit, « constitue le fait originel de la fraternité » et engage ma liberté. « Je suis responsable d’autrui sans attendre la réciproque, dût-il m’en coûter la vie. La réciproque c’est son affaire ». Dans ma relation à autrui l’éthique se doit d’être élevée au niveau d’un absolu qui règle mon existence avec une rigueur inébranlable. »                                                                                                            

(Nb: Le visage est donc à la fois, par son évidence de vulnérabilité, appel au meurtre et injonction de ne pas tuer. Précision sur le meurtre : c’est une volonté de négation absolue.Cette volonté ne peut s’éveiller que vis à vis de ce qui échappe toujours. Il faut en ce sens distinguer le désir de tuer un animal et le désir de meurtre (le meurtre d’autrui  est en même temps l’aveu qu’autrui nous  échappe irrémédiablement (puisqu’il faut le tuer pour en finir) C’est l ‘aveu d’impuissance fondamentale. Lévinas pointe cette dialectique et souligne qu’au cœur du meurtre il y a l’expérience de ce qui fonde aussi l’interdiction du meurtre. Le visage est littéralement désarmant. Il est un appel, une demande qui est un ordre ( comme on dit à quelqu’un « qu’on le demande. Le visage parle, il dit l’interdit du meurtre et le devoir de responsabilité. ET Lévinas souligne qu’il est difficile de se taire en présence de quelqu’un ( « Il faut parler de quelque chose, de la pluie du beau temps, peu importe, mais parler, répondre à cette présence vivante » ).Lévinas souligne que symboliquement  répondre à l’autre homme c’est déjà répondre de lui , le prendre en charge.) 

D’où

Une éthique sans liberté 

 La responsabilité dépossède le moi de sa souveraineté. Le rapport à autrui  destitue l’homme de sa liberté.Je ne suis pas libre ou non de répondre à cet appel ; je ressens fondamentalement cette responsabilité. J’y suis obligé.

Pour Lévinas, si l’Ethique est fondée sur une libre décision elle est  un lieu de plus où règne le moi et ses modes d’appropriation du monde. Par contre si le ressort de l’éthique est un appel et une obligation fondamentale, le moi perd en autonomie et fait l’expérience de quelque chose qui lui vient d’au-delà de lui-même et qui lui résiste. La responsabilité pour autrui n’est pas une responsabilité que je prends à son égard.Elle se situe en deçà de toute liberté. Je fais l’épreuve de cette responsabilité avant d’avoir pu la décider, elle s’impose à moi. Là est l’expérience de la présence d’autrui. Autrui ne se distingue pas chez Lévinas de cette expérience fondamentale de ma responsabilité envers lui.

Le face à face est de nature essentiellement dissymétrique : je suis otage.La responsabilité envers autrui me prend en otage, l’autre est d’emblée placer plus haut que moi , ma responsabilité envers lui m’accable même si je fais tout pour me raisonner et retrouver ma maîtrise par des arguments qui veulent calmer mon scrupule « ce n’est pas ton affaire…. » ;  «Il y a des gens payés pour s’occuper de ces malheureux… », où encore,  « ce sont tous des faignants, des bons-à -rien ».S ‘éprouver sujet et irremplaçable dans l ‘épreuve de la responsabilité. Cette passivité absolue du sujet qui éprouve sa responsabilité envers autrui est ce qui ouvre le moi sur un autre que lui. Le moi sort de sa solitude princière mais, en même temps, c’est dans le sentiment de responsabilité envers autrui que le moi  se sent irremplaçable. Personne ne saurait le remplacer, cette responsabilité envers et pour autrui est sa suprême dignité de sujet. Je suis unique en tant que responsable, là est mon identité inaliénable de sujet « ma responsabilité est incessible personne ne saurait me remplacer La responsabilité est ce qui exclusivement  m’incombe  et que humainement je ne peux refuser. Je suis sujet dans la mesure où je suis responsable. Je puis me substituer à tous mais nul ne peut se substituer à moi.  Il y a un infini de l’exigence éthique,  une disproportion, elle est insatiable, elle comprend une exigence de sainteté .

Arté- Le pouvoir et sa légitimité

 Pourquoi une tenue de jogging entraîne-elle la perte d’un dictateur, là où elle donne du piquant à un président de la République ? Pourquoi le pouvoir ne sort-il jamais sans ses apparats ? .

         

 Pour compléter:

Pascal dans Les pensées

« La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d’officiers et de toutes les choses qui ploient la machine vers le respect et la terreur fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ses accompagnements imprime dans leurs sujets le respect et la terreur parce qu’on ne sépare point dans la pensée leurs personnes d’avec leurs, suites qu’on y voit d’ordinaire jointes. Et le monde qui ne sait pas que cet effet vient de cette coutume, croit qu’il vient d’une force naturelle. Et là viennent ces mots : le caractère de la divinité est empreint sur son visage, etc.

La puissance des rois est fondée sur la « on » et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la faiblesse. Et ce fondement est admirablement sûr, car il n’y a rien de plus que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fondé sur la saine raison est bien mal fondé,comme l’estime de la sagesse. »

La Boétié, Traité de la servitude volontaire

« J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination,le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardeset le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pourépouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent l’entrée des palais aux malhabiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non aux audacieux bien armés. On voit aisément que, parmi les empereurs romains, moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de leurs archersqu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, lescompagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (on aurapeine à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennentet qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyranet s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices deses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiairesde ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, nonseulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ilscorrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance sixmille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniementdes deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à pointnommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ilsne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série deceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent milleet des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui,comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tousles dieux. »

« Il y a trois sortes de tyrans.Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers parsuccession de race. Ceux qui ont acquis le pouvoir par le droit de la guerre s’y comportent -on le sait et le dit fort justement comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois, en général, nesont guère meilleurs. Nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait le naturel dutyran et ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires. Selon leurpenchant dominant – avares ou prodigues -, ils usent du royaume comme de leur héritage. Quantà celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable; il le serait, jecrois, si dès qu’il se voit élevé au-dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu’on appellegrandeur, il décidait de n’en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuplelui a léguée comme devant être transmise à ses enfants. Or dès que ceux-ci ont adapté cette opinion,il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tousles autres tyrans. »

 

 

« Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même,pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose,mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvuqu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt quise font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservitet qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté etprend le joug; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche… S’il lui coûtait quelque chosepour recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais pas; même si ce qu’il doit avoir le plus à coeur estde rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je n’attendsmême pas de lui une si grande hardiesse; j’admets qu’il aime mieux je ne sais quelle assurance devivre misérablement qu’un espoir douteux de vivre comme il l’entend. Mais quoi! Si pour avoirla liberté il suffit de la désirer, s’il n’est besoin que d’un simple vouloir, se trouvera-t-il une nationau monde qui croie la payer trop cher en l’acquérant par un simple souhait? Et qui regretterait savolonté de recouvrer un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la perte rend à touthomme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante? Certes, comme le feu d’une petite étincellegrandit et se renforce toujours, et plus il trouve de bois à brûler, plus il en dévore, mais se consumeet finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter, de même, plus les tyrans pillent,plus ils exigent; plus ils ruinent et détruisent, plus où leur fournit, plus on les sert. Ils se fortifientd’autant, deviennent de plus en plus frais et dispos pour tout anéantir et tout détruire. Mais si onne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus etdéfaits et ne sont plus rien, de même que la branche, n’ayant plus de suc ni d’aliment à sa racine,devient sèche et morte. »