Le Géant égoïste et l’enfant dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom…

Le Géant Egoïste et l’enfant  « dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom. »

Connaissez-vous «  celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le- nom » ? Voldemort ? Non, vous n’y êtes pas du tout. Je parle de «  celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le- nom »ici et maintenant, dans nos classes, devant nos élèves. Si Voldemort fait figure dans les célèbres aventures d’Harry Potter, de prince des ténèbres, dont prononcer le nom même porte malheur, il semblerait que pour Jésus il en soit de même. Diable ! Il y a désormais dans quelques classes des noms interdits, des références qui effraient, une culture qui sent le soufre, des œuvres littéraires qu’il faut éviter ! Alors on met Jésus et tout ce qui s’y réfère à l’index. Faut-il donc faire preuve d’ignorance pour témoigner de son « attachement » à la laïcité ?  Nous avions jadis peur d’invoquer le nom même de Belzebuth ou de Satan, nous semblons aujourd’hui désemparés quand des références religieuses s’invitent dans la classe.

Les réactions autour de l’œuvre « démoniaque » d’Oscar Wilde : le Géant Egoïste ,  en atteste.

Je suis tombé par hasard sur cette œuvre que je voulais étudier avec ma classe de CE1. Je trouvais intéressant de travailler une œuvre d’un artiste si connu. Je ne m’attendais pas à ce que cet auteur fasse explicitement référence au christianisme dont voici le passage le plus clair : « Car les mains du petit garçon portaient les marques de deux clous et ses petits pieds aussi. « Qui a osé te blesser ? cria le Géant, dis-le moi, je prendrai ma grande épée et j’irai le tuer ! Non, répondit le petit garçon, ce sont les blessures de l’amour. Qui es-tu ? », demanda le Géant. Une crainte respectueuse s’abattit sur lui, et il s’agenouilla devant l’enfant.  Celui-ci sourit au Géant, et lui dit : « Un jour, tu m’as laissé jouer dans ton jardin, aujourd’hui, tu vas venir avec moi dans mon jardin, au paradis. »

Je cherche sur Internet, désormais grand manuel de l’enseignant, comment mes collègues se sont emparés du livre pour le  transmettre à leurs élèves. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant qu’aucune séquence proposée ne fait mention des références chrétiennes du texte ! Pire, le texte est quelquefois modifié pour effacer toute connotation religieuse comme dans cet exemple : « Le petit garçon était blessé alors le géant était très en colère et il voulait tuer celui qui lui avait fait du mal. Mais le petit garçon lui dit que c’étaient les blessures de l’amour. » (http://orpheecole.com)

À effacer la présence du christ-enfant on obombre toute l’intrigue ! On gomme, on raye d’un trait comme on fait disparaitre les cigarettes sur les affiches de cinéma.

Voici par exemple le corrigé de questions posées  à des élèves de CE1 :

« 3) Où vit l’enfant ? Au paradis

4) Que représente-t-il en réalité ? Un ange qui vient chercher le géant ». http://data0.eklablog.com/maliluno/mod_article2299215_5.pdf. Un ange pour ne pas dire « celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom.». La figure de Jésus est-elle à ce point malsonnante qu’on ne puisse en parler ? Est-ce la peur de parler de religion en classe ? Est-ce par conviction laïque ? Est-ce par ignorance ?

 

Je continue ma quête sur la toile pour comprendre.  Sur le site de Babelio, une internaute réagit au livre qu’elle a lu : « Les « résonances évangéliques » dont parle la 4ème de couverture et les caractéristiques de l’enfant conviendront aux croyants convaincus, dérangeront ceux pour qui ces « résonances » n’ont aucun sens. »  (http://www.babelio.com/livres/Wilde-Le-geant-egoiste/313845)

L’intervention est intéressante à plus d’un titre. Les résonnances évangéliques d’une œuvre ne peuvent donc convenir qu’aux croyants et dérangeront les autres…Qui sont les autres ?  Ceux dont la culture n’est pas suffisante pour l’interpréter convenablement ?  Est-ce à dire que la dimension religieuse de la culture ne concernerait que les croyants ?

Sur un autre site je découvre le commentaire suivant : « Une jolie histoire donc, même si l’athée que je suis a eu un peu de mal avec la référence explicite au Christ, d’autant plus que je n’imaginais pas Oscar Wilde croyant en Dieu. Pour cela, je ne suis pas sûre que j’offrirais ce livre à de jeunes enfants, nonobstant la qualité des illustrations de Daniella. » (http://tassedethe.unblog.fr/2011/11/30/le-geant-egoiste-dapres-oscar-wilde/). Ce n’est pas la seule à se plaindre d’une sorte de tromperie sur la marchandise. On ne s’attend pas à ce que Wilde, l’homosexuel à la vie dissolue,  se laisse aller à du  « prêchi-prêcha » ! Et selon cette personne, il est presque dangereux de le mettre entre les mains des jeunes enfants…Pourquoi ? Ils pourraient être choqués ? Prosélytisme ? Leur jeune esprit pourrait être perverti par cette lecture ?

Ces quelques témoignages ne sont que des réactions de quidam. Mais ils peuvent expliquer les tensions que les enseignants peuvent subir s’ils choisissaient d’étudier cette œuvre. Une enseignante témoigne :  « Avec mes ce1, nous étudions Le géant égoïste d’Oscar Wilde. Nous avons les livres et je viens de voir que la fin n’est pas celle que je pensais. Je résume l’histoire: Un géant a un beau jardin et ne veut pas le partager si bien que l’hiver s’installe pour toujours chez lui. Finalement il décide de le partager avec des enfants. A la fin, le géant a une vision et parle a un enfant qui a  » des marques au poignet et aux chevilles et qui veut emmener le géant au paradis »…Je pense que vous comprenez l’allusion à Jésus… Je n’en suis pas encore là mais je pense déjà aux questions des enfants sur cet enfant qui a des marques. Ils vont me demander pourquoi et certains enfants vont savoir que c’est jésus(un enfant a dit à un autre, le petit garçon à la fin ma mère m’a dit que c’était jésus!!) Je pensais donner les 2 fins existantes mais je ne sais pas trop comment expliquer Jésus car beaucoup de mes élèves ne le connaissent pas et à cet âge là certains ne comprennent pas pourquoi tout le monde ne croit pas en Jésus (j’ai quelques musulmans et un témoin de Jéhovah).
Comment ne pas rentrer dans les détails et surtout faire passer ce petit garçon comme un personnage magique et non religieux……merci » (
http://forums-enseignants-du-primaire.com/topic/76093-le-geant-egoiste-do-wilde-parle-de-jesus/ ).

On pourrait épiloguer longtemps sur le désarroi de cette  enseignante qui se lit dans ses contradictions.  Mais le plus frappant, je crois,  c’est qu’elle regrette presque que certains de ses élèves sachent que l’enfant de l’histoire est  Jésus ! La connaissance de l’élève est gênante. Elle aurait préférée sans doute que tout le monde l’ignore.   Je vous soumets la réponse d’un autre prof : « Je ne pense pas que le problème soit de croire ou pas en Jésus. Jésus est un homme qui a existé, maintenant certains croient que c’est le fils de Dieu, certains pensent que c’est juste une sorte de politicien. On doit bien parler de Mahommet en programme d’histoire, sans pour autant être musulman. En fait il s’agit ici d’une référence culturelle plus que religieuse. Tu peux donc simplement leur dire qui il était, que c’est un personnage très importante dans la religion chrétienne (et tu peux comparer justement avec d’autres religions), c’est tout. » (http://forums-enseignants-du-primaire.com/topic/76093-le-geant-egoiste-do-wilde-parle-de-jesus/). Une référence culturelle. C’est tout ?

Si, au moins, ces enseignants cherchent une solution, d’autres se formalisent beaucoup moins : « le géant égoïste est à éviter d’après moi, je me suis fait avoir, j’en ai acheté 15 sans le lire et en fait à la fin du bouquin on se rend compte que le petit garçon de l’histoire est Jésus On s’en rend compte grâce aux « trous » du centre de ses mains et grâce à sa bonté il me semble. . » (http://forums-enseignants-du-primaire.com/topic/141557-lire-cest-partir/).  Quand ce professeur a lu les Misérables,  a-t-il eu aussi le sentiment de se faire avoir ? Victor Hugo au pilon ?

Enfin , et plus radical encore : « Vous avez lu le géant égoïste ? », « Oui, sinon je n’en parlerais pas. » « La fin, hummm, et bien, on la coupe…Et hop! »(http://www.neoprofs.org/t43888p165-textes-de-la-litterature-accessibles-a-des-eleves-de-ce1-ce2-cm1-cm2). Voilà l’un de ceux qui se fait appeler « neoprof ».

Pour finir, je vous laisse découvrir  deux définitions  du mot obscurantisme :

Larousse : « Obscurantisme :Opposition à la diffusion de l’instruction, de la culture, au progrès des sciences, à la raison, en particulier dans le peuple. »

Wikipédia : « Pour les courants intellectuels et politiques progressistes, héritiers de la philosophie des Lumières, l’obscurantisme est une attitude d’opposition à la diffusion du savoir, dans quelque domaine que ce soit. Le terme est exclusivement péjoratif. Un obscurantiste est une personne qui prône et défend une attitude de négation du savoir (refuser de reconnaître pour vraies des choses démontrées), de restriction dans la diffusion d’une connaissance (sans nier la véracité d’une chose, considérer qu’elle ne peut être diffusée pour des raisons de toutes sortes : intérêt personnel, craintes sociales, etc.), ou de propagation de théories dont la fausseté est avérée. »

Je mesure toute la saveur de ce que Régis Debray voulait dire quand il affirmait qu’il n’était pas nécessaire d’être ignare pour être laïc.

 

Epilogue :

En introduction, je précisais que nous avions carte blanche pour le choix des ouvrages néanmoins quelques précautions. Par ailleurs, les textes officiels soulignent la pertinence de mettre des œuvres en réseaux, autrement dit, d’aider les élèves à relier entre eux des textes de référence étudiés en classe.  « Une culture littéraire se constitue par la fréquentation régulière des œuvres. Elle suppose une mémoire des textes, mais aussi de leur langue, une capacité à retrouver, chaque fois qu’on lit, les résonances qui relient les œuvres entre elles. Elle est un réseau de références autour desquelles s’agrègent les nouvelles lectures. »  (Ressource pour faire classe à l’école, une culture littéraire à l’école, mars 2008) .

Alors, il est tout à fait judicieux de mettre en réseau le Géant Egoïste avec  quelques textes des Evangiles travaillés en classe qui permettraient d’une part, la compréhension de la dimension religieuse du conte, sans prosélytisme, propagande ou autre endoctrinement et, d’autre part, de pourvoir nos élèves de références clés nécessaires au bon entendement de leur culture.

N’ayons pas peur.

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