L’homme ne descend pas du singe, il a des ancêtres communs avec lui

21 12 2012

« L’homme ne descend pas du singe, il a des ancêtres communs avec lui, c’est très différent »,

Le paléoanthropologue Pascal Picq explique comment, à partir de 5-7 millions d’années, en Afrique, la lignée humaine s’est séparée de celle des chimpanzés.

Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le « propre de l’espèce humaine ».

Vous vous agacez que l’on dise encore que l’homme descend du singe. Depuis quand sait-on que c’est faux ?

L’homme ne descend pas du singe, il a des ancêtres communs avec lui, c’est très différent ! Quand je suis arrivé dans la paléoanthropologie, il y a trente ans, la question de nos origines communes avec les chimpanzés ne se posait quasiment pas. On vivait sur la vieille idée d’Aristote, celle de la transformation graduelle : le grand singe se redresse peu à peu pour voir au-dessus des hautes herbes. C’est une belle histoire… mais elle ne fonctionne pas ! Quand on dit que l’homme descend du singe, on accepte notre relation de parenté avec lui, mais elle s’exprime sous forme de généalogie, c’est absurde : la personne la plus proche de moi, c’est ma sœur, mais je ne descends pas de ma soeur. Nous savons à présent deux choses : les espèces qui nous entourent sont aussi récentes que nous, et celles qui nous ressemblent le plus – comme les chimpanzés – ont des ancêtres communs avec nous.

Les chimpanzés, les bonobos, les gorilles et les orangs-outangs font partie de la même famille que nous, celle des hominoïdes. Quelle est son histoire ?

L’âge d’or des hominoïdes se situe il y a 20 millions d’années, en Afrique. Ils étaient de toutes les tailles – parfois quelques kilos, parfois cent -, ils se suspendaient dans les arbres et pouvaient se tenir verticalement. A partir de 19 millions d’années, en raison des mouvements de la tectonique des plaques, ces hominoïdes se sont déplacés en Europe et en Asie. La lignée européenne a connu un gros succès avant de décliner brutalement vers 6 millions d’années. La lignée des hominoïdes asiatiques, elle, a prospéré avant de décliner en raison de la concurrence des macaques – c’est elle qui a donné les orangs-outangs de Sumatra et de Bornéo. Finalement, seule la lignée africaine, dont les survivants actuels sont les chimpanzés, les gorilles et les hommes, a survécu. Et, à partir de 5-7 millions d’années, elle s’est séparée : d’un côté la lignée humaine, de l’autre celle des chimpanzés.

Pourquoi cette séparation ?

Le meilleur modèle, c’est celui d’Yves Coppens : vers 5-7 millions d’années, les vallées du Rift, en Afrique, se sont déformées, ce qui a créé une barrière géographique et écologique. Celle-ci a favorisé la séparation.

Qui était notre dernier ancêtre commun ?

Nous avons retrouvé trois fossiles qui pourraient être ce dernier ancêtre commun : Ororrin, au Kenya, qui marchait debout mais qui a une face très archaïque ; Ardipithecus, qui marchait debout mais dont les caractères crâniens et dentaires le rapprochent des chimpanzés ; et surtout Toumaï, un fossile du Tchad d’environ 7 millions d’années. Toumaï a des caractères qui le placent dans la lignée humaine – canines, base du crâne – mais il en a d’autres plus archaïques. Il marchait mieux que les chimpanzés actuels, mais moins bien que nous ; il utilisait sans doute des outils, vivait dans des forêts saisonnières proches des savanes. Toumaï est le meilleur candidat pour le dernier ancêtre commun, il se situe probablement au commencement de la lignée humaine.

Que pensez-vous des débats sur le « propre de l’homme » ?

Nos ontologies fondamentales, qui se sont forgées dans le bassin méditerranéen, à un endroit où il n’y avait pas de grands singes, ont placé l’homme au centre du cosmos en affirmant qu’il incarnait la vision finalisée du progrès. Elles se sont employées à distinguer l’homme des autres espèces, en opposant nature et culture, inné et acquis, corps et esprit. Mais ces murs ontologiques qui nous ont conduits à beaucoup d’ignorance ont été profondément malmenés par l’arrivée des grands singes en Europe, au XVIIIe siècle, puis par les études sur leur comportement dès les années 1960. Nous savons maintenant qu’ils ont des systèmes sociaux très proches des nôtres. La marche debout, l’outil, le rire, les pleurs, la coopération, l’empathie, le bien et le mal, le tabou de l’inceste, la chasse, le partage de la viande, la culture, les traditions, la communication symbolique, la politique : ces caractéristiques que l’on croyait humaines sont présentes chez les grands singes.

Freud l’a dit avant moi : les sciences ont infligé des blessures d’amour-propre à l’humanité. Elles ont montré, avec Galilée et Copernic, que l’homme n’était pas au centre du cosmos ; puis, avec Darwin, qu’il n’avait pas fait l’objet d’une création particulière – il est simplement le produit de l’évolution des espèces ; avec Freud ensuite qu’il était le jouet de son inconscient. L’éthologie a achevé de le faire tomber de son piédestal en montrant que les caractéristiques que l’on croyait propres à l’homme se retrouvent chez les grands singes. Finalement, il y a sans doute un seul vrai « propre de l’homme », c’est le récit : cette nécessité ontologique de construire des cosmogonies, des récits sur les commencements du monde.

Le Monde culture&idées, 15/12/12


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