Le nouvel objectif des ZEP : trouver les élèves « à potentiel »

Un article intéressant, pour mieux comprendre la notion d' »égalité des chances », et l’évolution de la politique éducative dans les quartiers défavorisés, avec un spécialiste de la question, Daniel Frandji :

 

Éducation prioritaire : « On a désormais un nouveau critère de ciblage des politiques, la potentialité des élèves » (Daniel Frandji, INRP)

« On a aujourd’hui une vision essentialiste des politiques d’éducation prioritaire (PEP). On s’occupe des enfants à potentiel avec l’idée que l’École ne peut plus intégrer tout le monde », estime Daniel Frandji, maître de conférences en sociologie à l’INRP et co-auteur de l’ouvrage « Les politiques d’éducation prioritaire en Europe » (1). Il intervient à l’occasion d’une « journée nationale sur l’éducation prioritaire », jeudi 1er avril 2010, organisée par le Snuipp-FSU.

« Les PEP sont en constante évolution. Il y a sans cesse de nouveaux dispositifs en Europe et dans le monde », explique Daniel Frandji qui distingue des nuances selon les différents pays. « En Angleterre, les PEP sont les plus anciennes d’Europe, explique-t-il. On constate également une profusion de dispositifs, à tel point que pour notre étude, on ne savait plus sur quoi se centrer. » « Au Portugal, elles sont apparues plus tardivement, à la fin des années 1990, et ciblent plus particulièrement un territoire », ajoute-t-il. « En Grèce, les politiques sont très axées sur des critères notamment religieux. Dans les pays d’Europe de l’Est, le ciblage se fait davantage en fonction de l’ethnie. »

LES TROIS ÂGES DES POLITIQUES D’ÉDUCATION PRIORITAIRE

« Dans notre étude, nous avons constaté trois grosses évolutions des politiques d’éducation prioritaires depuis les années 1960. La première concerne les politiques de compensation, initiées par les États-Unis. Elles sont nées dans une période optimiste, celle du ‘Welfare State’ [État-Providence], continue Daniel Frandji. L’idée, c’est que le collège unique n’a pas permis de démocratiser l’école. On pense l’échec scolaire en termes d’inégalités sociales et on cible des territoires socio-économiques dans lesquels agir : en France, c’est la naissance des ZEP. »

« Le second âge est la lutte contre l’exclusion, poursuit-il. On gère les conséquences des inégalités scolaires comme l’insertion et le chômage ou la violence à l’école. On parle du ‘sort des vaincus de la compétition scolaire’ mais on ne se demande plus qui sont ces vaincus. On se contente d’essayer de diminuer leur nombre. »

« Le dernier âge est celui de l’éducation inclusive », indique-t-il. « C’est la multiplication des dispositifs selon des catégories d’élèves. En France, cela correspond aux Segpa et aux PRE. » « On ne s’interroge plus sur le fait que l’école n’arrive pas à intégrer tous les enfants mais on essaie d’intégrer par des filières spécifiques le public le plus large possible. »

INTERNAT D’EXCELLENCE ET ÉDUCATION PRIORITAIRE

« Moi, ce qui me frappe, c’est le tri que l’on nous demande maintenant de faire entre les élèves », explique Rachel Schneider, enseignante en ZEP en Seine-Saint-Denis. « Après les évaluations de CM2, on m’a dit que ce serait bien de ‘piocher’ dans les 10 % de très bons résultats et d’envoyer ces élèves dans un internat d’excellence. »

« C’est dans l’idée de maximiser les capacités déjà existantes des élèves, affirme Daniel Frandji. L’idée d’école commune éclate : elle ne produit plus de compétences. » « On sélectionne dans ces internats des élèves qui ne sont pas ‘violents’, qui ont de bons résultats scolaires : on est loin de l’idéal de permettre à tous de réussir », ajoute Rachel Schneider. « Il existe un nouveau critère de ciblage des politiques d’éducation prioritaire : la ‘potentialité’ des élèves », affirme Daniel Frandji. « Les ZEP étaient conçues pour développer et viser des territoires précis. Avec cette visée d’excellence, on a une vision mortifère des territoires : on enlève les bons élèves pour les mettre ailleurs. »

RÉUSSITE ÉDUCATIVE

« On assiste à un effacement de la politique d’éducation prioritaire territoriale, constate Marc Douaire de l’OZP. On est clairement passé d’une logique de zone à une logique de public. »

« Avec la réussite éducative, on travaille dans des zones en mettant en place des partenariats avec la ville et le quartier », nuance Sylvie Lissorgues, coordinatrice de la réussite éducative de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) et membre de l’Anare. La réussite éducative est un dispositif national qui s’inscrit dans la loi de programmation pour la cohésion sociale du 18 janvier 2005, qui « s’adresse prioritairement aux enfants et aux adolescents de 2 à 16 ans scolarisés dans des établissements des premier et second degrés relevant des zones d’éducation prioritaire et/ou habitant dans des quartiers inscrits dans la géographie de la politique de la ville ».

Pour la majorité des enseignants en ZEP présents, la réussite éducative ne « sert à rien car elle arrive sous l’égide des maires, sur les ruines de tous les autres dispositifs. » « Cette ‘politique’ ne sert à rien. On va proposer à un enfant qui a de graves difficultés de faire du judo : avec la réussite éducative, c’est sûr, tout s’arrange », ironise Charlotte, enseignante en ZEP en Seine-Saint-Denis. « Les personnes référentes, de ce dispositif, arrivent dans l’école et on ne sait pas qui elles sont, ni ce qu’elles font. » « Le problème des politiques éducatives aujourd’hui, c’est que le dispositif est un véritable millefeuille », estime Marc Douaire. « Plus personne ne sait qui fait quoi, ni qui perçoit quoi comme financement. »

L’éducation prioritaire concerne aujourd’hui 1 110 collèges, 254 en RAR, 856 en RRS, soit 20 % des élèves.

(1) « Les politiques d’éducation prioritaire en Europe » de Marc Demeuse, Daniel Frandji, David Greger, Jean-Yves Rochex, INRP, 2008.

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