Deux économistes contre l’austérité en Europe

Un économiste qu’on connaît bien en TES1, Eric Heyer, dénonce les plans d’austérité qui se multiplient en Europe, et considère qu’avec eux, « on court à la catastrophe » (à lire dans Les Echos d’aujourd’hui).

Un autre économiste, encore plus prestigieux, disait la même chose il y a quelques jours :

 

Joseph Stiglitz, 67 ans, Prix Nobel d’économie (en réalité lauréat du Prix d’économie de la Banque de Suède, mais passons) en 2001, est l’une des « stars » de l’économie mondiale – et pas seulement pour les profs de SES… 😉

Joseph Stiglitz : « L’austérité mène au désastre »
 
LEMONDE| 22.05.10 | 13h12 • Mis à jour le 23.05.10 | 08h54
 
Ex-conseiller économique du président Bill Clinton (1995-1997) et ex-chef économiste de la
Banque mondiale (1997-2000), est connu pour ses positions critiques sur les
grandes institutions financières internationales, la pensée unique sur la
mondialisation et le monétarisme. Il livre au Monde son analyse de la crise
de l’euro. 
  
Vous avez récemment dit que l’euro n’avait pas d’avenir sans réforme
majeure. Qu’entendez-vous par là ?
 
L’Europe va dans la mauvaise direction. En adoptant la monnaie unique, les
pays membres de la zone euro ont renoncé à deux instruments de politique
économique : le taux de change et les taux d’intérêt. Il fallait donc
trouver autre chose qui leur permette de s’adapter à la conjoncture si
nécessaire. D’autant que Bruxelles n’a pas été assez loin en matière de
régulation des marchés, jugeant que ces derniers étaient omnipotents. Mais
l’Union européenne (UE) n’a rien prévu dans ce sens.
 
Et aujourd’hui, elle veut un plan coordonné d’austérité. Si elle continue
dans cette voie-là, elle court au désastre. Nous savons, depuis la Grande
Dépression des années 1930, que ce n’est pas ce qu’il faut faire.
 
Que devrait faire l’Europe ? 
Il y a plusieurs possibilités. Elle pourrait par exemple créer un fonds de
solidarité pour la stabilité, comme elle a créé un fonds de solidarité pour
les nouveaux entrants. Ce fonds, qui serait alimenté dans des temps
économiques plus cléments, permettrait d’aider les pays qui ont des
problèmes quand ceux-ci surgissent.
 
L’Europe a besoin de solidarité, d’empathie. Pas d’une austérité qui va
faire bondir le chômage et amener la dépression. Aux Etats-Unis, quand un
Etat est en difficulté, tous les autres se sentent concernés. Nous sommes
tous dans le même bateau. C’est d’abord et avant tout le manque de
solidarité qui menace la viabilité du projet européen.
 
Vous prônez une sorte de fédéralisme ?  
Oui. De cohésion. Le problème, c’est que les Etats membres de l’UE n’ont pas
tous les mêmes croyances en termes de théorie économique. Nicolas Sarkozy a
eu raison de faire pression sur (la chancelière allemande) Angela Merkel
pour la forcer à payer pour la Grèce. Nombreux sont ceux qui, en Allemagne,
s’en remettent totalement aux marchés. Dans leur logique, les pays qui vont
mal sont responsables et doivent donc se débrouiller.
 
Ce n’est pas le cas ?  
Non. Le déficit structurel grec est inférieur à 4 %. Bien sûr, le
gouvernement précédent, aidé par Goldman Sachs, a sa part de responsabilité.
Mais c’est d’abord et avant tout la crise mondiale, la conjoncture, qui a
provoqué cette situation.
 
Quant à l’Espagne, elle était excédentaire avant la crise et ne peut être
accusée d’avoir manqué de discipline. Bien sûr, l’Espagne aurait dû être
plus prudente et empêcher la formation de la bulle immobilière. Mais, en
quelque sorte, c’est l’euro qui a permis ça, en lui procurant des taux
d’intérêt plus bas que ceux auxquels Madrid aurait eu accès sans la monnaie
unique. Aujourd’hui, ces pays ne s’en sortiront que si la croissance
européenne revient. C’est pour cela qu’il faut soutenir l’économie en
investissant et non en la bridant par des plans de rigueur.
 
La baisse de l’euro serait donc une bonne chose ?
C’est la meilleure chose qui puisse arriver à l’Europe. C’est à la France,
et plus encore à l’Allemagne qu’elle profitera le plus. Mais la Grèce et
l’Espagne, pour qui le tourisme est une source de revenus importante, en
seront également bénéficiaires.
 
Mme Merkel, pourtant, sait que la solidarité peut être importante. Sans
cela, il n’y aurait pas eu de réunification allemande. 
 
Oui. Mais, justement, il a fallu plus de dix ans à l’Allemagne pour absorber
la réunification. Et d’une certaine manière, je pense que les ex-Allemands
de l’Ouest estiment qu’ils ont déjà payé un prix élevé pour la solidarité
européenne.
 
Pensez-vous que la viabilité de l’euro soit menacée ?  
J’espère que non. Il est tout à fait possible d’éviter que la monnaie unique
ne périclite. Mais si on continue comme ça, rien n’est exclu. Même si je
pense que le scénario le plus probable est celui du défaut de paiement. Le
taux de chômage des jeunes en Grèce s’approche de 30 %. En Espagne, il
dépasse 44 %. Imaginez les émeutes s’il monte à 50 % ou 60 %. Il y a un
moment où Athènes, Madrid ou Lisbonne se posera sérieusement la question de
savoir s’il a intérêt à poursuivre le plan que lui ont imposé le Fonds
monétaire international (FMI) et Bruxelles. Et s’il n’a pas intérêt à
redevenir maître de sa politique monétaire.
 
Rappelez-vous ce qui s’est passé en Argentine. Le peso était attaché au
dollar par un taux de change fixe. On pensait que Buenos Aires ne romprait
pas le lien, que le coût en serait trop important. Les Argentins l’ont fait,
ils ont dévalué, ça a été le chaos comme prévu. Mais, en fin de compte, ils
en ont largement profité. Depuis six ans, l’Argentine croît à un rythme de
8,5 % par an. Et aujourd’hui, nombreux sont ceux qui pensent qu’elle a eu
raison.
 
Propos recueillis par Virginie Malingre

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