Les défis des révolutions arabes

Est-il possible d’instaurer la démocratie dans les pays arabes ? Gilles Kepel, l’un des principaux spécialistes français de l’islam et du monde arabe analyse les mouvements de révolte actuels dans cette région du monde :

ARTICLE PARU DANS « LE MONDE » DU 5 FEVRIER :

Les défis de la révolution

LEMONDE | 05.02.11.

La révolution démocratique qui a chassé Ben Ali du pouvoir en Tunisie, celle qui a commencé en Egypte, et les mouvements du Yémen à la Jordanie pour renverser les régimes autoritaires et promouvoir des élections libres et les droits de l’homme bouleversent le monde arabe. Celui-ci était resté en marge des grandes vagues de transition démocratique de la fin du XXe siècle, qui avaient renversé les régimes militaires d’Amérique latine comme les « démocraties populaires » d’Europe de l’Est, mais aussi les dictatures de nombre de pays musulmans non arabes, de l’Indonésie à la Turquie, pour instaurer des élections pluralistes.

Le monde arabe semblait resté à l’écart de cette histoire universelle. Coincé de l’extérieur par le conflit avec Israël et par l’ubiquité de la rente pétrolière, il paraissait pris à l’intérieur entre l’enclume autoritaire et le marteau islamiste, écrasant les aspirations démocratiques. Le 11 septembre 2001 avait redoublé ce cercle vicieux dont ni les opérations militaires dirigées par les Etats-Unis au Moyen-Orient accompagnées d’incantations à la démocratisation, ni les attentats récurrents d’Al-Qaida suivis d’exhortations au djihad ne permirent de sortir. Une décennie plus tard, ce cercle peut-il être brisé, et comment ?

Tout processus révolutionnaire est causé par la coalescence de divers groupes sociaux antagonistes en temps normal, soudainement rassemblés pour chasser du pouvoir un dirigeant ciblé par la contestation. Une fois celui-ci tombé, les composantes de la coalition révolutionnaire se disputent le pouvoir jusqu’à ce que l’une instaure un nouveau régime politique – comme l’ont montré les révolutions française, russe ou iranienne. Qu’en est-il en Tunisie et en Egypte ? Comment les diverses forces sociales et les divers groupes politiques ou religieux se disposent-ils et composent-ils ? Quelles sont les options possibles ?

En Tunisie, la tentative d’immolation par le feu, le 17 décembre 2010, du jeune vendeur ambulant dont la charrette avait été confisquée, Mohamed Bouazizi, mort de ses blessures le 4 janvier, s’inscrivait dans un contexte social tendu, notamment depuis la révolte des mineurs de Gafsa, en 2008. Il donna à la frustration populaire latente un emblème et une icône ; au contraire des attentats-suicides djihadistes, cette immolation ne cherchait à tuer personne d’autre que celui qui l’avait commise, et par son extraordinaire force symbolique, elle fut le cri déclencheur de la révolte. Elle mobilisa d’abord des jeunes urbains pauvres des régions délaissées de la Tunisie centrale, puis des étudiants déclassés, des diplômés chômeurs.

Ce mouvement parvint à dire une exaspération générale qui dépassa les revendications d’un seul groupe social localement circonscrit et, dix jours plus tard, les manifestations, en touchant la capitale, changeaient de nature. Le relais fut pris par les classes moyennes, salariées comme libérales, d’autant plus lassées par la prédation et le racket du clan Ben Ali que la Tunisie n’est pas un pays rentier, mais tire ses performances économiques du dynamisme de ses entrepreneurs. Or, ceux-ci, en s’alliant avec la jeunesse pauvre en référence au sacrifice de Bouazizi, constituèrent une coalition qui isola un régime appuyé sur sa police – alors que l’armée, dont Ben Ali se méfiait, s’était peu compromise avec lui, et que le corps des officiers pouvait se reconnaître dans les classes moyennes mobilisées contre le pouvoir.

Il semble que la pression de l’état-major a été le déclencheur de la fuite de Ben Ali le 14 janvier – outre les incitations venues de Washington. Malgré les violences et pillages de nervis de l’ancien régime, destinés à effrayer les classes moyennes pour les détourner de la révolution, les manifestations ont contraint les instances politiques de transition à purger le gouvernement intérimaire des politiciens de l’ancien parti au pouvoir. La force des couches moyennes urbaines, dans un pays de 10 millions d’habitants, la formation de beaucoup de leurs porte-parole en France et leur attachement à une lecture laïque de la démocratie leur donnent des atouts pour la compétition électorale dans un pays où toute la loi et la Constitution sont à réécrire.

De leur capacité à offrir des perspectives à la jeunesse pauvre dépendra leur maintien à la tête du mouvement révolutionnaire, face au bouleversement radical des hiérarchies sociales auquel aspirent spontanément les déshérités, et à la rupture culturelle à quoi tendent les islamistes. Ceux-ci, en Tunisie, sont divisés, comme ailleurs dans le monde sunnite – à l’inverse de l’Iran de 1979, où Khomeyni avait pris la tête d’un clergé chiite mobilisé jusqu’à sa prise de contrôle total du pouvoir.

Le mouvement Al-Nahda n’a pas joué de rôle visible dans la révolution, et son dirigeant historique, Rached Ghannouchi, est rentré de Londres, accueilli par un petit groupe de fidèles qui se réclame du parti islamo-démocrate turc AKP de Tayyip Erdogan. Sur le plan des valeurs, ils ne pourraient l’emporter sur les classes moyennes libérales que s’ils parvenaient à incarner une alternative crédible en parlant le langage de la foi et celui de la démocratie, en galvanisant ensemble le peuple et les classes moyennes pieuses. L’AKP a bénéficié du discrédit des kémalistes qui avaient soutenu les coups d’Etat militaires, Khomeyni de la puissance économique du bazar. Rien de pareil en Tunisie, où les intellectuels et militants laïques ont été persécutés par la police du régime déchu, et où le souk est beaucoup plus faible que les secteurs économiques contrôlés par la bourgeoisie modernisatrice.

L’intifada égyptienne (comme l’appellent ses partisans) a commencé avec l’exemple tunisien, mais le mouvement s’inscrivait là aussi dans une série de frustrations populaires intenses : le Mouvement du 6 avril 2008, qui a coordonné les manifestations, se réfère à la longue grève des ouvriers du textile de Mahalla. Il a été renforcé par le verrouillage des élections législatives de novembre-décembre 2010, qui a décrédibilisé le régime aux yeux des citoyens, et par les effets du massacre des fidèles rassemblés pour le Nouvel An dans une église d’Alexandrie – qui l’a affaibli à l’international en ouvrant une polémique sur le peu de cas fait de la sécurité des chrétiens d’Orient. Mais le rapport des forces en présence et leur distribution sont différents sur les rives du Nil et en Tunisie.

Contrairement à la puissance des classes moyennes libérales de ce pays, celles d’Egypte pèsent bien moins démographiquement dans un pays de plus de 80 millions d’habitants, dont la majorité vit dans une pauvreté sans équivalent en Tunisie. Les grands entrepreneurs, liés à Gamal Moubarak, et dont le fidèle Ahmed Izz, magnat de l’acier, contrôlait l’appareil du parti, n’ont pas permis l’émergence d’une bourgeoisie opposante. Ainsi, les manifestations, si elles suscitent de fortes sympathies dans toutes les classes sociales, peinent à trouver des relais pour transformer la révolte en une coalition révolutionnaire capable de faire tomber le pouvoir.

Le pétrole, les revenus du canal de Suez, le tourisme, constituent une rente contrôlée par l’état-major, des rangs duquel Moubarak est issu ; les chefs de l’armée craignent qu’il paraisse chassé sous la pression populaire. Ils mettent en balance la pérennité au pouvoir de leur corps – remplacer un président impopulaire par un autre général mieux famé – avec sa cohésion – hésiter à sacrifier le raïs tant qu’il compte des relais capables d’organiser des contre-manifestations, de recruter des nervis qui agressent les opposants. A une armée divisée tant que Moubarak reste en place fait face une opposition mal organisée.

Les Frères musulmans, fondés en 1928 (principale organisation islamiste en Egypte) disposent du réseau le plus dense en Egypte de relais sociaux, d’associations caritatives, et contrôlent dans les faits la plupart des ordres professionnels – médecins, ingénieurs, journalistes, etc. Et la masse des manifestants s’est considérablement accrue dès qu’ils ont appelé à descendre dans la rue le 28 janvier. Mais ils sont divisés sur la stratégie politique : certains s’accommoderaient de participer à une démocratie militaire transitoire, dans une perspective de type AKP, d’autres refusent de se salir les mains pour préserver l’idéal d’Etat islamique. D’autant que les Frères doivent faire face à la puissance du courant salafiste, moralement rigoriste et intransigeant, violemment antichrétien, mais hostile, comme ses inspirateurs saoudiens, à toute action contre l’Etat, tant qu’il demeure nominalement musulman.

Enfin, les djihadistes, décimés par les services du général Souleiman, le nouveau vice-président, font peser une hypothèque que la propagation du chaos ne permettrait pas d’ignorer. Une jeunesse urbaine pauvre, pléthorique, entassée dans les immenses banlieues gonflées par l’exode rural, est avide des promesses de la modernité et d’un peu de bien-être, et beaucoup redoutent qu’elle ne soit prête à en découdre : les opposants sauront-ils la faire espérer, verra-t-elle son avenir chez des généraux qui promettent des réformes démocratiques après le retour de l’ordre, ou basculera-t-elle dans le camp islamiste ?

Tels sont les défis sociaux, politiques et religieux de la révolution démocratique arabe naissante.


Politologue et spécialiste de l’islam

Professeur à Sciences Po, membre de l’Institut universitaire de France et auteur de nombreux livres sur le monde arabe et musulman contemporain, traduits dans le monde entier. Il dirige la collection « Proche Orient » aux PUF, qui a notamment publié les ouvrages du professeur Yadh Ben Achour, chargé de réécrire la loi et la constitution tunisiennes.

Gilles Kepel

Tags :

Laisser un commentaire

Vous devez être identifié pour laisser un commentaire.