Une nouvelle exploitation de la main-d’oeuvre ?

Un article radical, engagé, d’un économiste – mais très intéressant (notamment dans le cadre du chapitre de terminale « Travail et emploi ») – à propos de la montée de la précarité dans le monde du travail :

http://t2.ftcdn.net/jpg/00/04/45/85/400_F_4458576_NDSUobN6z3zvBzwwFo8HBa8wYAf2EacS.jpg

ARTICLE DE L’ECONOMISTE JACQUES RIGAUDIAT

LA CRISE, L’EXPLOITATION DU TRAVAIL, L’EMPLOI ET NOUS

Jacques RIGAUDIAT

De cette crise, on voudrait nous faire croire qu’elle est — et n’est que — financière. La récession durable qui menace ne serait ainsi qu’une conséquence, désagréable mais collatérale, d’un dysfonctionnement certes majeur, mais somme toute accidentel : le capitalisme n’est pas en cause, il suffit de le purger de ses excès et de le réguler.

C’est là faire bien peu de cas de ce qui, avec la mondialisation, a été la transformation économique et sociale majeure de ces dernières décennies : le déplacement de la frontière entre profits et salaires au détriment de ces derniers. Derrière ce déplacement, c’est d’un remodelage en profondeur du système productif et de la condition salariale qu’il s’agit ; il a touché l’ensemble des pays occidentaux. Cette réviviscence de ce qu’il faut bien appeler par son nom : la surexploitation, est à l‘origine de la catastrophe ; les contradictions qui l’accompagnent ont assuré le déclenchement de la crise.

Montée des précarités, dégradation de la condition salariale.

La situation de l’emploi du dernier quart de siècle peut être résumée à deux faits : l’installation d’un chômage de masse, la montée de la précarité.

Depuis le début des années quatre vingt, le chômage n’est que rarement passé sous les 8%, plus rarement, malheureusement, qu’il n’a dépassé les 10%. Encore est-ce là l’estimation officielle, dont on sait combien elle donne une estimation doublement biaisée de la réalité. Biaisée, d’abord, parce qu’il s’agit d’une moyenne qui masque une extrême hétérogénéité sociale. Un taux de chômage de l’ordre de 10%, comme aujourd’hui, cela veut dire absence d’emploi pour un ouvrier sur huit, un jeune sur quatre et … plus de quatre jeunes des « quartiers » sur dix. Biaisée, ensuite, parce que, en ne décomptant pas ses formes plus ou moins diffuses, elle sous estime gravement l’ampleur du chômage. Ainsi, en avril 2010, le noyau dur des demandeurs d’emploi inscrits à l’ANPE était de 2,7 millions de personnes, mais l’ensemble des inscrits à « Pôle emploi » de … 4,5 millions !

Au-delà de ce chômage de masse et du « halo » de situations dégradées qui désormais l’entoure, l’autre fait majeur est l’éclatement de l’emploi. Alors que l’emploi stable, le CDI à temps plein, constituait la base normale, il est désormais menacé par la montée de formes d’emploi précaires : le CDD et l’intérim, comme par le sous emploi (le temps partiel contraint). Quant le nombre de CDI s’accroît de 20% en un quart de siècle, celui des emplois précaires fait plus que tripler et le sous emploi contraint est multiplié par plus de 8 !

Au total, à la veille de la crise, les situations de précarité ou de sous emploi représentaient un peu plus de18% de l’emploi salarié, contre environ 6% il y a un quart de siècle. Cela donne une idée de la dynamique délétère qui est à l’œuvre.

Un quart de siècle d’évolution des différentes formes d’emploi et de chômage (en milliers de personnes)

————– 1983 —- 2008 —- 2008/1983=100

Non salariés —- 3.644 —- 2.730

Salariés —- 17.735 —- 23.183 —- 131

Emploi CDI —- 16.804 —- 20.148 —- 120

Emploi précaire —- 931 —- 3.035 —- 326 dont

Intérim —- 113 —- 548 —- 485

CDD —- 638 —- 2.140 —- 335

Apprentissage —- 180 —- 347 —- 193

Pop. active occupée —- 21.379 —- 25.913 —- 121

dont sous emploi —- 148 —- 1.247 —- 843

Chômeurs BIT —- 1.840 —- 2.070

Population active —- 23.219 —- 27.983

Sources : INSEE

Là encore, bien sûr, le chiffre global est trompeur. Ainsi, pour les jeunes et les ouvriers ou employés plus de quatre embauches sur cinq se font sur emplois précaires ; quant au temps partiel contraint, il pèse quasi exclusivement sur les femmes, mais pas toutes, celles des classes populaires, d’abord.

En France, comme en Europe, une pauvreté massive.

Pendant cette période, l’emploi a donc connu une dégradation profonde, qui a particulièrement touché les couches populaires. En conséquence, il bien fallu reconnaître l’existence d’une pauvreté massive. De cela témoignent tant l’institution du RMI en 1989 que celle, vingt années après, du RSA. Le dernier rapport de l’Observatoire de la pauvreté et de l’exclusion sociale , dresse à cet égard un constat sans appel de la situation. Selon la norme européenne – fixée à 60% des ressources médianes disponibles , soit 908 € par mois pour une personne seule-, en 2007, soit avant même le déclenchement de la crise, 8 millions de personnes sont pauvres, 13.4% de la population ; un million de plus que cinq années auparavant.

Il y a donc, en ce début de XXI ème siècle, une pauvreté massive dans notre pays. Amère consolation, il ne s’agit pas là d’une spécificité de la France, qui se trouve dans la moyenne des pays de la zone euro, sans même parler des USA …

Il est vrai que la pauvreté a connu un très important recul depuis trente ans. Mais c’est le résultat de deux mouvements de sens contraire : une très forte diminution chez les retraités, une montée continue chez les salariés. Or, depuis quelques années, du fait des « réformes » successives des retraites, la pauvreté ne recule plus chez les retraités , et sa hausse se poursuit chez les salariés. Désormais, donc, la pauvreté ne recule plus mais progresse ; c’est une rupture majeure.

La montée de la pauvreté des actifs n’a a priori rien de surprenant dans une période de chômage croissant. Du fait des manques criants du système d’indemnisation, elle est massive chez les chômeurs : un sur trois ! Pourtant, cela ne suffit pas à expliquer son importance chez les actifs : les 2/3 des situations de pauvreté y concernent des personnes qui ont travaillé, continûment pendant les douze mois précédant l’enquête (dont la moitié à temps partiel). Seuls 20% avaient été au chômage pendant l’année et avaient éventuellement travaillé par intermittence, alors que 12.5%, essentiellement de femmes se retirant plus ou moins momentanément du marché du travail, étaient passés par des périodes d’inactivité. S’il y a montée de la pauvreté chez les actifs, c’est, d’abord, parce que la précarité des emplois c’est aussi celle des revenus.

Remodelage du système d’emploi et recomposition des couches populaires.

En un quart de siècle, la France a perdu plus de deux millions d’emplois industriels, les couches populaires en ont été profondément recomposées : hommes/femmes, comme ouvriers/employés. Les hommes des catégories populaires ont perdu plus de deux millions d’emplois. Corrélativement, l’emploi s’est tertiarisé, -aujourd’hui les ¾ des emplois sont dans le tertiaire-, et féminisé, et les employés sont désormais plus nombreux que les ouvriers.

A la concentration des salariés dans les lieux de production, où l’interprofessionnel était une réelle perspective, succède un nouveau modèle d’organisation économique, où l’atomisation et l’individualisation sont des principes directeurs. Les entreprises sont désormais repliées sur leur « cœur de métier », externalisent les activités périphériques et s’organisent « en réseau », dans une sous traitance en cascade. Les têtes de réseau, les entreprises les plus importantes, s’affirment ainsi comme maîtres d’ouvrage et donneurs d’ordres à l’égard des entreprises, plus petites, qu’elles dominent.

Enfin, avec la fermeture des mines, la quasi disparition du textile et de la métallurgie, ce moment est aussi celui de la perte des secteurs historiques. Ceux où, à travers ses luttes, la classe ouvrière s’était forgé son identité, et qui constituaient le cœur de son organisation et de sa combativité. Elle est à l’origine d’un affaiblissement syndical structurel, fait crucial pour comprendre ce qui est aujourd’hui en jeu.

Le résultat, en France comme partout ailleurs, c’est une transformation du rapport des forces et son résultat : la baisse de la part des salaires dans la richesse produite. Jusqu’alors les salaires suivaient tant bien que mal l’évolution de la productivité, selon un modèle que les économistes ont qualifié de fordiste ; ils en sont aujourd’hui déconnectés. Ce mouvement, général et commun à tous les pays de l’OCDE, vient de ce remodelage en profondeur du système d’emploi, de la recomposition des couches populaires et de la modification du rapport des forces qui s’en est ensuivi. On est ainsi subrepticement passé d’un modèle -le fordisme- à un autre.

Flexibilité et précarité : du fordisme au walmartisme.

Ce qui se joue ici, c’est le cœur du cœur : la répartition primaire des revenus, soit la lutte des classes et l’exploitation. Et c’est dans les entreprises, dans les rapports de production et les modalités d’organisation du travail, que cela d’abord se noue. On est ainsi passé du fordisme, à ce que l’on peut appeler le « walmartisme ».

Wal-Mart, le « Carrefour » américain, est, en effet, à tous égards, exemplaire de ce mouvement. C’est le premier empire mondial de distribution et son chiffre d’affaires est à peine inférieur au PIB de la Suisse ; à elle seule, l’entreprise, qui est le premier employeur au monde avec 2 millions de salariés, achète plus à la Chine que la Russie, la Grande-Bretagne ou la France ! Enfin, sa direction est représentative de la ploutocratie mondiale, puisque le dernier classement des fortunes place chacun des quatre héritiers du défunt Sam Walton (qui, à partir d’un petit magasin ouvert à Bentonville, Arkansas, a fondé, la chaîne de supermarchés Wal-Mart) dans les 20 premières fortunes mondiales. La fortune familiale des Walton est, et de très loin, la première fortune mondiale .

Ce système, dont Wal-Mart est l’exemple achevé, est totalement organisé autour d’une extraction maximale du profit .

C’est, d’abord, une transformation du modèle d’organisation du travail. Désormais, on ne parle plus de salariés mais d’ « opérateurs », d’ « associés », de « collaborateurs », d’« assistants » : on euphémise le rapport de subordination. A travers l’exemple tragique de France Télécom/Orange, on voit combien ce nouveau mode d’organisation vise à faire porter au salarié des responsabilités et à les lui faire intérioriser. Pour comprendre ce nouveau modèle, il faut remonter aux années soixante, aux difficultés que rencontrait alors le « travail en miettes » et à la « révolte des OS ». Polyvalence et rotation des taches, organisation en « missions », en « projets », ce qui a alors été recherché, c’est de faire passer le salarié pour « autonome ». Le rendre responsable de l’atteinte d’un objectif plutôt que de le contraindre à la réalisation d’un geste, permettait de lui faire intérioriser des responsabilités. Cette recherche, a ensuite rencontré le « toyotisme » : « juste à temps », « zéro défaut », « zéro stock » et « flux tendus ». De cette rencontre est née une organisation dont le principe, inverse de celui de la chaîne fordienne, est de produire ce que l’on a en quelque sorte déjà vendu. La production y est donc directement soumise aux aléas, puisqu’il n’y a plus de stocks pour faire tampon. Inévitablement, elle suppose la flexibilité du travail, c’est-à-dire une précarisation des salariés, puisque le recours à la main d’œuvre doit lui-même être ajusté aux à-coups de la production. Externalisation et sous traitance généralisées, flexibilité de la main d’œuvre et précarisation des salariés, tels sont ainsi les maître mots.

Par sa recherche effrénée des moindres coûts, la nouvelle organisation/division du travail a nourri la mondialisation. Les entreprises, notamment les grands distributeurs, ont un bureau d’étude, une marque protégée, ils ne font pas eux-mêmes ou le moins possible, mais font faire dans les pays à très bas salaires, sur des dessins ou des plans déposés et brevetés et, du moins en principe, selon des normes de qualité imposées aux sous-traitants. C’est bien cela, le « global sourcing », que nous vivons dans notre quotidien : sur l’étiquette de nos tee shirt ou de nos polaires, chacun peut lire « made in Mauricius, China, India, Thailand … », mais « sous licence XXXX ». Il s’agit là d’un retour aux fondamentaux du capitalisme, démarque du système des « marchands-fabricants » du textile ou de la soierie du XVIIIème siècle, ce que les encyclopédistes appelaient alors la « manufacture dispersée ». Faut-il rappeler que face aux soyeux, il y avait les canuts, formellement des artisans autonomes …

Ce qui vaut pour le textile ne vaut pas moins pour les autres secteurs, car ce qui importe pour tous, c’est la flexibilisation et la précarisation du travail, la sous-traitance et leur résultat : le profit le plus élevé. Ainsi, Airbus a cherché à sortir de ses difficultés avec l’A380, en se fixant dans son plan « Power 8 » l’objectif d’au moins 50% de sous-traitance. De même, autant que des producteurs, les constructeurs automobiles sont désormais des « assembleurs ». On pourrait multiplier à l’envi les exemples de cette transformation, tant elle est générale. C’est pourquoi on est fondé à parler d’un nouveau stade du capitalisme.

Ce mouvement de fond s’est amorcé dès la fin des années 60, et s’est structuré au début des années quatre vingt. La mondialisation en a, ensuite, été un support et un accélérateur en permettant d’aller plus loin, plus vite. Sa réalité profonde et fondamentale, c’est la transformation de l’organisation et des conditions du travail, les figures nouvelles de l’exploitation, donc.

Surexploitation, contradiction et crise.

Le déplacement de la frontière salaires/profits marque donc une rupture, et traduit une aggravation des conditions de l’exploitation des salariés. Mais cette surexploitation est grosse d’une contradiction classique du capitalisme : pas de profit possible sans la « réalisation », la vente, des marchandises produites. Le profit accumulé se traduit alors par un excès d’investissement et une surproduction relativement aux revenus du travail qui lui font face.

L’issue, du moins à court terme, est alors double.

D’abord, produire à plus bas coût possible : délocaliser vers les pays à très bas salaires, et revoir les gammes de produits vers le bas. De là, le développement et le succès du « low cost », comme du « hard discount ». Mais c’est un modèle qui se détruit lui-même : on ne peut indéfiniment vendre aux chômeuses du textile des polaires thaïlandaises qu’elles devront acheter avec leurs indemnités de chômage, ni des Logan roumaines aux travailleurs licenciés de l’automobile…

L’autre issue, complémentaire, est à l’origine immédiate du déclenchement de la crise : la facilité qu’offre le crédit. Il permet certes d’ouvrir des perspectives nouvelles, mais d’autant plus risquées que l’emprunteur est en situation précaire, ce qui est précisément la raison pour laquelle il a besoin d’emprunter. Le prêteur se couvre alors lui-même de ce risque de défaut par des titres dérivés de crédits, les CDS, par lesquels il s’assure. A court terme, par sa dissémination, le risque est dilué ; mais que, la part des salaires se réduisant, ce mécanisme, comme ce fut le cas avec le crédit hypothécaire aux USA, en vienne à devoir se généraliser et il se transforme en un « risque systémique ». La machine infernale est alors en place : dans un modèle de croissance fondé sur une consommation rendue possible par l’endettement des ménages plutôt que la progression de leur pouvoir d’achat, au moindre incident de taille, tout s’effondre comme un château de cartes. Que croyez-vous qu’il arrivât ?

***

La crise actuelle nous invite à penser la mise au pas d’une mondialisation capitaliste, en particulier financière, devenue folle. Mais c’est sa face cachée, la transformation du rapport salarial, qui la rend possible. Dans une économie devenue de casino, il faut, certes, se scandaliser des sommes qui y sont jouées et perdues à nos dépens, mais il importe, avant tout, de savoir d’où, en définitive, ces fortunes dilapidées ont pu être tirées. Aujourd’hui comme hier, de l’exploitation du travail vivant.

Juin 2010 Jacques Rigaudiat Economiste

Tags : , , ,

Laisser un commentaire

Vous devez être identifié pour laisser un commentaire.