Pourquoi militer ?

La revue SCIENCES HUMAINES pose cette question, et d’autres : est-il rationnel de s’engager pour une cause incertaine, pour des intérêts qui ne sont pas strictement individuels ? Les militants sont-ils totalement désintéressés ?…

Lire l’article ci-dessous, très intéressant :

Pourquoi militer ?

Christophe Traïni

Quel motif a-t-on de sacrifier son temps à une cause incertaine, de se joindre à une foule qui proteste, de signer une pétition?? Pour répondre à cette question, on a cru bon d’opposer la raison à l’émotion. Il s’avère que, dans certains cas au moins, on ne peut se passer ni de l’une ni de l’autre.

Pourquoi les gens militent-ils pour des causes dans lesquelles ils n’ont pas d’intérêt direct?: les sans-papiers, la protection des animaux de laboratoire ou des taureaux de corrida par exemple?? Ces dévouements mettent à mal les explications classiques des mobilisations collectives. Ils invitent à faire la part de ce qui relève du calcul rationnel dans les engagements militants.

Foule, de l’émotion à la rationalité

À la fin du XIXe siècle, Gabriel de Tarde, auteur des Lois de l’imitation (1890), et Gustave Le Bon, auteur de Psychologie des foules (1895), tendaient à disqualifier les mobilisations populaires en les rabattant sur des phénomènes des plus inquiétants (1). Les individus, ordinairement raisonnables, une fois plongés dans la foule auraient été inéluctablement gagnés par des états affectifs incontrôlables. Pour ces auteurs, les protestations collectives se confondaient avec des déchaînements d’émotions faisant régresser ceux qui y participaient au rang des bêtes fauves, des enfants immatures ou des races prétendument inférieures.

Au siècle suivant, les spécialistes des comportements collectifs ont fait preuve d’une approche plus scientifique et moins normative. Neil Smelser et Ted Gurr, par exemple, envisagent les émeutes, révolutions et autres mouvements de foule, comme la résultante de tensions structurelles ébranlant l’ordre ordinaire des sociétés. Les individus engagés dans les mouvements sociaux apparaissent sous les traits d’agents obéissant quasi machinalement à des exigences d’ajustements systémiques qui les dépassent.

Cependant, à compter des années 1960, les universitaires américains sont confrontés aux nombreuses manifestations qui, parfois au sein de leur propre campus, visent à dénoncer les discriminations de race, de genre, la guerre du Viêtnam, etc. Ce sont des mobilisations qui touchent, non plus des milieux sociaux éloignés, mais bel et bien des proches, des collègues se réclamant de valeurs communes. Dans ces conditions, les spécialistes ont du mal à maintenir l’idée que les mobilisations collectives sont des mouvements irrationnels.

De là découle l’accueil très favorable qu’ils réservent au livre La Logique de l’action collective, publié en 1965 par l’économiste et politiste américain Mancur Olson. Dans cet ouvrage, l’auteur envisage les activistes sous les traits d’acteurs rationnels, aptes à sélectionner les conduites les plus conformes à leurs préférences. Sur la base d’un modèle classique de calcul de coûts et d’avantages, il explique qu’un militant ne participe à un groupement qu’à condition d’y trouver un bénéfice personnel?: équipements à prix réduits, informations précieuses, conseils techniques, assistance légale, acquisition de savoir-faire, responsabilités gratifiantes, etc. D’évidence, tous ces avantages ne se confondent pas avec le bien revendiqué collectivement.

Emboîtant le pas à l’économiste, les théoriciens de la mobilisation des ressources s’appliquent alors à décrire les mouvements sociaux comme le résultat d’actions obéissant à une rationalité similaire à celle qui prévaut au sein des firmes économiques. Ils désignent la minorité active au sein des organisations comme des «?entrepreneurs de causes?», qui s’emploient à accumuler un maximum de ressources pour les redistribuer afin d’attirer le maximum d’adhérents.

Quel intérêt à défendre les animaux??

Cette approche avait l’avantage d’inciter les chercheurs à observer de près les pratiques concrètes permettant à des mécontentements diffus de s’organiser en révolte collective. Toutefois, certains commentateurs, comme le sociologue Alessandro Pizzorno, ont souligné les limites de cette approche (2). En se focalisant sur les moyens employés, le modèle de rationalité importé de l’économie est incapable d’expliquer pourquoi certains citoyens se mobilisent pour des causes qui pourraient tout aussi bien les laisser indifférents et ne leur procurent pas de bénéfice apparent.

C’est particulièrement le cas des militantismes de solidarité, qui se proposent de défendre le sort de «?malheureux?» incapables de se révolter eux-mêmes?: étrangers, demandeurs d’asile, minorités opprimées, exclus et autres «?sans voix?»… C’est encore plus évident quand les victimes sont des membres d’une autre espèce. Les militants de la cause animale ne cessent ainsi de payer de leurs temps, et souvent de leur argent, pour dénoncer et tenter d’améliorer le sort des chiens et des chats abandonnés par leur maître, ou bien encore des bêtes vouées à la corrida, à la chasse, à la boucherie ou aux expérimentations de laboratoire, etc. S’obstiner à attribuer leurs engagements à des calculs de coûts et d’avantages aboutissant à des bénéfices personnels est aussi peu réaliste qu’éclairant. Pour comprendre les motifs de ces engagements, il faut envisager d’autres logiques. Il faut reconnaître la place cruciale des dimensions affectives, trop souvent tenues pour incompatibles avec la rationalité des comportements politiques (3). Il faut s’interroger sur les différentes manières dont le militantisme de solidarité prolonge des sensibilités que les acteurs doivent à leurs parcours antérieurs. Pour les comprendre, le chercheur fait appel aux méthodes compréhensives?: analyses de récits (auto)biographiques, entretiens, observation ethnographique, sans oublier la dimension historique (4).

L’opposition à la tauromachie, par exemple, offre à ses sympathisants la possibilité d’éprouver des états affectifs qui alimentent leur satisfaction de participer à un engagement, tout compte fait, bien plus coûteux que rémunérateur. Ce sont d’abord des réactions immédiates, tels le dégoût et la colère, par lesquelles le corps réagit aux images répugnantes des corridas, mises en exergue à des fins de dénonciation. À celles-ci s’ajoutent des émotions réflexives, qui impliquent une introspection évaluative de nature cognitive, morale ou esthétique.

Les militants sont aussi des stratèges

L’engagement contre la corrida permet d’éprouver une gamme très étendue d’émotions réflexives. Il y a ainsi la répulsion, l’indignation et le mépris à l’endroit des aficionados, l’attendrissement et la compassion pour les taureaux martyrs, et la délectation que procurent les textes littéraires, les musiques et les images stigmatisant la tauromachie. La défense des animaux donne aussi le sentiment d’épouser une noble cause, autorise à énoncer des jugements philosophiques généraux et à éprouver la fierté de s’apparenter à de grands précurseurs comme Victor Hugo ou Émile Zola. Il y a aussi l’estime réciproque et l’enthousiasme d’agir de concert que l’on trouve au sein du groupe des militants… Ces derniers apprécient d’autant mieux ces émotions qu’elles prolongent et altèrent les sensibilités qu’ils doivent à des expériences sociales préalables parfois très variées. De fait, l’opposition à la corrida est capable de rallier aussi bien des enseignants laïcs attachés à l’idéal d’éducation du peuple, des évangélistes déterminés à éprouver leur foi, d’anciens gauchistes libertaires valorisant la dénonciation de toute forme de domination, que des dames soucieuses de bienfaisance ou de tendresse animale…

Toutefois, ces sensibilités préexistantes sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes pour expliquer un engagement durable au sein des organisations?: l’engagement exige en effet un incessant travail militant. Ce dernier contribue autant à la transformation personnelle de ceux qui s’y emploient qu’à l’édification de problèmes publics justifiant la mobilisation du plus grand nombre. Il entraîne l’apprentissage de multiples connaissances et savoir-faire tactiques, dont nous devons reconnaître qu’ils conditionnent le devenir des mobilisations. Ce savoir-faire tactique relève, en grande partie, du calcul. Cependant, cette rationalité instrumentale n’est qu’un effet secondaire de l’engagement et non pas la cause censée pouvoir l’expliquer. Les militants sont aussi des stratèges, mais en matière d’engagement, il ne faut pas confondre le pourquoi et le comment.

NOTES

(1) Susanna Barrows, Miroirs déformants. Réflexions sur la foule en France à la fin du XIXe siècle, Aubier, 1990.
(2) Alessandro Pizzorno, «?Considérations sur les théories des mouvements sociaux?», Politix, n° 9, 1990.
(3) George E. Marcus, Le Citoyen sentimental. Émotions et politique en démocratie, Presses de Sciences Po, 2008.
(4) Christophe Traïni (dir.), Émotions… Mobilisation?!, Presses de Science Po, 2009.

Christophe Traïni

Maître de conférences à l’IEP-Aix-en-Provence, il a récemment publié La Cause animale (1820-1980). Essai de sociologie historique, Puf, 2011.

Tags : ,

Laisser un commentaire

Vous devez être identifié pour laisser un commentaire.