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Les 35 heures ne sont pas coupables

dimanche 11 décembre 2011

ALTERNATIVES ECONOMIQUES – Denis Clerc – 7 décembre 2011

Accusées de tous les maux par le gouvernement, les 35 heures affichent pourtant un bilan plutôt positif : elles n’ont pas alourdi les coûts salariaux des entreprises ni pénalisé la productivité des salariés, ont créé des emplois, même si leur mise en oeuvre a pesé sur les finances publiques.

(…) Le 28 octobre dernier, le chef de l’Etat, sur France 2, en parlait comme d’une « catastrophe sociale et [d’] une catastrophe économique », les accusant implicitement d’être à l’origine des délocalisations, de la désindustrialisation et même d’une « pression sur les salaires ». (…) Dans ce procès, examinons plutôt les faits. C’est ce que je me propose de faire ici, à partir des données existantes, principalement celles de la Comptabilité nationale, qui a le mérite de présenter une vue d’ensemble.

Le partage de la valeur ajoutée

Il convient de la mesurer « nette », c’est-à-dire après déduction des impôts, des éventuelles subventions d’exploitation et de la « consommation de capital fixe » (l’amortissement économique correspondant à l’usure effective et à l’obsolescence des équipements), de manière à ne retenir que ce qui est partageable entre le travail et le capital. Pour l’ensemble des sociétés non financières, en 1997, avant que la décision de passer aux 35 heures soit prise, le partage de cette valeur ajoutée est le suivant : 20,6 % vont au capital (excédent d’exploitation) et 79,4 % au travail salarié. En 2002, année où la loi est devenue obligatoire pour toutes les entreprises de plus de 20 salariés, le partage passe à 19,6 % et 80,4 %, soit un transfert d’un point de valeur ajoutée nette du capital au travail, soit 6 milliards de l’époque (environ 7 milliards en euros de fin 2011). Incontestablement, la loi sur les 35 heures a donc provoqué une augmentation relative du coût salarial, de l’ordre de 450 euros par salarié et par an. Mais cette augmentation a été transitoire et, dès 2007, la situation antérieure est rétablie, voire un peu améliorée pour les sociétés non financières : 21,1 % pour le capital, 78,9 % pour les salariés. (…)

L’évolution de l’emploi salarié

Ce dernier, dans les sociétés non financières, est passé (en équivalent temps plein) de 11,5 millions (1997) à 13,5 (2003), puis a continué ensuite à progresser plus lentement pour atteindre 14 millions en 2007. Même s’il n’est évidemment pas question d’attribuer aux 35 heures toute cette progression, la croissance économique ayant sans doute joué le rôle essentiel[1], la RTT a aussi participé à l’amélioration conjoncturelle, en renforçant la baisse du chômage. Toutefois, dans l’industrie, principale branche exposée à la concurrence étrangère (tant pour le marché intérieur qu’à l’exportation), les effectifs n’ont pas augmenté de la même manière : faible progression entre 1997 et 2001 (passant de 3,92 millions en 1997 à 3,96 millions en 2001, toujours en équivalent-temps plein), puis déclinant ensuite assez rapidement (3,54 millions en 2007[2] soit une perte de plus de 420 000 emplois). Cette baisse d’effectifs dans l’industrie est-elle imputable aux 35 heures ? On peut en douter, car, au cours des années précédentes, sur le même laps de temps (soit de 1991 à 1997), le nombre d’emplois dans l’industrie était passé de 4,4 millions à 3,92, soit une diminution relative (- 11 %) similaire à celle observée dix ans plus tard, entre 2001 et 2007 (-12 %). Certes, aucune « loi » n’impose que les effectifs fondent ainsi mécaniquement dans l’industrie. Mais il s’agit seulement de souligner que cette fonte n’a pas été plus rapide au cours des années 2000 qu’elle ne l’avait été au cours des années 1990, et que les 35 heures ne l’ont pas accélérée : elles ont même eu le mérite de stopper l’hémorragie d’emplois industriels durant quelques années. (…)

L’évolution de la productivité

Toutefois, même cette explication ne semble pas très convaincante. Car la valeur ajoutée des branches industrielles (mesurée « brute », donc sans retirer la consommation de capital fixe, qui n’est pas disponible par branche), a progressé de 25 % entre 1997 et 2007 (en volume, c’est-à-dire après déduction de la hausse des prix à la production). Puisque, pendant cette même période, l’emploi (en équivalent temps plein) a diminué de 10 %, la productivité par tête a donc progressé de 39 %, soit au rythme annuel moyen de 3,3 %. Au cours des dix années précédentes (1987-1997), la progression de la valeur ajoutée brute (toujours en volume) avait été un peu moindre (+ 22 %), et les gains de productivité par salarié avaient été de 40 %. On ne constate donc pas de différence sur ce point entre la période 1987-1997 et la période postérieure à 1997 : dans les deux cas, les gains de productivité par tête l’ont emporté sur la progression de la valeur ajoutée, ce qui a provoqué des destructions d’emplois. En revanche, ce qui est important, c’est que la productivité horaire a augmenté nettement plus rapidement à la suite des 35 heures que cela n’avait été le cas au cours de la décennie précédente. En effet, comme la durée annuelle du travail par salarié a reculé de 6,5 % entre 1997 et 2007 contre un recul de 1 % entre 1987 et 1997, la productivité horaire a progressé de 48 % durant la dernière période, contre 40 % durant la décennie précédente. Il est assez remarquable de constater que, sur ce point, l’intégralité ou presque de la réduction de la durée du travail a été compensée par un surcroît de productivité horaire : les 3,54 millions de travailleurs de l’industrie de 2007 ont, malgré les 35 heures (ou peut-être grâce aux 35 heures, aux réorganisations et à la moindre fatigue qu’elles ont provoquée) produit en moyenne 69 000 euros de valeur ajoutée industrielle par tête en 2007 contre 50 000 (en euros constants) dix ans auparavant (+ 38 %). Et contre 37 000 vingt ans auparavant, soit + 39 % de progression entre 1987 et 1997. Les entreprises industrielles, dans l’ensemble, ont réussi à effacer les 6,5 % de baisse effective du temps travaillé.

L’évolution de l’excédent brut d’exploitation (EBE)

Cet EBE mesure la valeur ajoutée que conserve le capital. Cet excédent ne doit pas être confondu avec le profit, puisqu’il doit permettre de couvrir les charges que sont notamment les intérêts des emprunts et le renouvellement des équipements. Son évolution montre si la situation financière des entreprises industrielles s’améliore ou se dégrade. Entre 1987 et 1997, l’EBE a progressé en valeur de 25 %, Durant la décennie suivant, la progression de l’EBE a été de 18 %. Il n’y a donc pas eu dégradation, mais simplement ralentissement. Ce dernier ne doit rien à la progression des salaires, au contraire : la masse totale des rémunérations, cotisations sociales incluses, a nettement plus progressé entre 1987 et 1997 (+ 29 %) qu’au cours de la décennie suivante (+ 16 %). C’est plutôt la compression des marges, du fait de la concurrence accrue, qui est à mettre en cause : alors que les prix à la production progressaient de 7 % dans l’industrie entre 1987 et 1997, ils ont diminué de 7 % durant la décennie suivante. Les 35 heures – dans l’industrie – n’ont pas modifié le partage travail/capital, quasiment demeuré stable sur l’ensemble de la période, puisque le total des rémunérations a progressé à peu près au même rythme que l’excédent brut d’exploitation (alors que les premières progressaient un plus vite que le second durant la période 1987-1997). Ce ne sont pas les 35 heures qui ont affaibli l’industrie française, puisqu’elles ont été compensées par des gains de productivité plus rapides, mais la concurrence, qui a contraint à diminuer les prix de vente unitaires pour faire face à la mondialisation.

L’évolution du Smic

Le Smic est un salaire horaire. Si l’on ne voulait pas que la réduction de la durée légale du travail entraîne une baisse proportionnelle du salaire mensuel des salariés payés au Smic, ou à un niveau proche, il fallait donc augmenter le Smic horaire. Ce fut d’abord au moyen d’une machinerie complexe – les « garanties mensuelles de rémunération » -, puis, en 2005, enfin, par une hausse du Smic. Ce dernier est donc passé (en brut) de 6,01 € de l’heure en 1997 à 8,44 € en 2007. Soit + 40 %, se décomposant de la façon suivante : + 17 % pour compenser la hausse des prix, + 11 % pour compenser la diminution de la durée légale du travail, et + 8 % correspondant à la hausse du pouvoir d’achat du salaire horaire brut moyen des ouvriers durant cette période (puisque le Smic est indexé sur moitié de cette progression, majorée de temps à autre par des « coups de pouce » gouvernementaux dont la finalité est que le pouvoir d’achat du Smic progresse à peu près comme celui des ouvriers payés davantage que le Smic). Seule cette dernière composante a donc constitué une progression de pouvoir d’achat. Etait-ce raisonnable ? Du point de vue patronal, sans doute non, puisque cela revenait à payer 8 % de plus des salariés travaillant 11 % de moins. Mais du point de vue des salariés concernés, ne pas assurer à ces derniers une progression de pouvoir d’achat au moins égale à celle des ouvriers aurait abouti à leur faire payer la note des 35 heures. La solution a donc consisté à réduire sensiblement les cotisations sociales patronales. Le dispositif existait déjà depuis 1993, et avait été modifié à plusieurs reprises. Début 1998, un salarié payé au Smic permettait à son employeur de bénéficier d’une réduction correspondant à 18 % du salaire brut, et cet allègement diminuait progressivement jusqu’à s’annuler à hauteur de 1,3 fois le Smic. Martine Aubry élargit sensiblement le dispositif, portant l’allègement à 26 % (du Smic brut), avec une dégressivité annulant l’allègement à 1,7 fois le Smic, mais pour les seules entreprises ayant passé un accord de RTT agréé. En 2003, le Gouvernement Raffarin étendit cet allègement à toutes les entreprises (y compris les moins de 20 salariés, qui, alors, avaient la possibilité de n’appliquer les 35 heures qu’au terme d’un délai supplémentaire de deux ans), puis le porta à 28 % du Smic brut en faveur des petites entreprises. Si bien que, en 2007, les allègements de cotisations sociales patronales représentaient un coût de 20,5 milliards d’euros, supporté par les finances publiques, dont un peu de moitié (9,3 milliards) résultaient de dispositions antérieurs aux 35 heures[3]. On peut estimer aujourd’hui le coût spécifique des 35 heures à une douzaine de milliards. Ce chiffre est à rapprocher du surcoût salarial engendré pour les entreprises du fait de la hausse du Smic destinée à compenser la réduction du temps de travail, et qui est estimé à 14 milliards. Autrement dit, pour les entreprises, la hausse du Smic a été neutralisée à peu près entièrement, mais par le biais d’une socialisation qui pèse désormais lourdement sur les finances publiques[4]. En d’autres termes, le surcoût du Smic n’est pas supporté par les entreprises (qui ne peuvent donc s’en plaindre), mais par les contribuables. In fine, cela peut peser sur l’économie, mais proportionnellement pas davantage que la suppression de la taxe professionnelle (coût : 12 milliards), la détaxation des heures supplémentaires (coût : 4,5 milliards), la baisse de la TVA sur la restauration (coût : 3 milliards) ou la réforme de l’ISF (coût : 1,6 milliards). Curieusement, au moins du côté de la majorité, ce sont les 35 heures qui sont accusées de creuser le trou du déficit public, pas les autres mesures pourtant aussi budgétivores.

Au total, pour l’ensemble de l’économie comme pour les branches industrielles, il faut arrêter de faire des 35 heures le bouc émissaire de nos difficultés. Elles ont incontestablement suscité des difficultés. Mais surtout dans la fonction publique où, à l’exception du monde enseignant, elles ont été accordées sans aucune contrepartie, comme une mesure sociale, le blocage des embauches étant supposé amener les services à effectuer des gains de productivité, alors que cela a débouché sur une dégradation du service public, notamment (mais pas seulement) à l’hôpital. Pour en revenir aux entreprises, certes, les données quantitatives utilisées sont globales, et il est bien possible que certaines entreprises aient souffert des 35 heures : mais cela signifie alors que d’autres en ont bénéficié, puisque, dans l’ensemble, on ne voit guère d’effets négatifs. Dans les branches industrielles comme dans le reste de l’économie privée, les 35 heures ont été « digérées » par des gains de productivité et un recul (limité et transitoire) de la part du capital dans l’ensemble de la valeur ajoutée. Et aujourd’hui, la crise a fait bien plus reculer cette dernière que les 35 heures ne l’ont jamais fait.

(1) L’Insee attribue aux 35 heures un effet net positif de 350 000 emplois. Voir dans Economie et statistique n° 376-377 (juin 2005) l’article d’Alain Gubian, Stéphane Jugnot, Frédéric Lerais et Vladimir Passeron, « Les effets de la RTT sur l’emploi : des estimations ex ante aux évaluations ex post ». Mais ce chiffre n’inclut pas les effets indirects, liés notamment à la forte reprise de la demande issue de la diminution sensible du chômage.
(2) Auxquels il conviendrait d’ajouter 300 000 emplois intérimaires dans l’industrie, chiffre en très légère baisse sur la période 2001-2007.
(3) Ce qui n’empêche pas certains de tout mettre la note sur le dos des 35 heures.
(4) L’un des objectifs de la suppression de la durée légale hebdomadaire du temps de travail au bénéfice d’une fixation par branche ou par entreprise, qui fait partie du programme de l’UMP, est d’ailleurs de supprimer cette réduction. Le surcoût qui en résulterait pour les entreprises serait reporté sur les consommateurs par le biais d’une TVA sociale, qui réduirait d’autant le montant des cotisations sociales acquittées par les entreprises. Le problème, néanmoins, est que l’actuel allègement de cotisations sociales bénéficie aux employeurs seulement jusqu’à 1,7 fois le Smic, alors que le basculement des cotisations sociales vers une TVZ sociale bénéficierait à tous les employeurs dans des proportions similaires.
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Peut-on annuler la dette de la Grèce ?

jeudi 6 octobre 2011

« Y’a qu’à annuler les dettes »

Guillaume Duval – mensuel « Alternatives Economiques » – Article Web – 06 octobre 2011

La Grèce ne pourra pas rembourser sa dette entièrement, explique Guillaume Duval dans sa chronique sur Radio Nova. Il faut donc en supprimer une partie, sans pour autant généraliser ce type de pratiques, sous peine de créer un « aléa moral » : sachant qu’on viendra les tirer d’affaire, les débiteurs auraient tendance à prendre des risques inconsidérés.

Face à la crise des dettes publiques dans la zone euro, on considère souvent qu’il suffirait d’annuler les dettes des Etats. Mais, pour vous, c’est quand même une affaire compliquée…

En effet. Il ne fait guère de doute désormais que la Grèce est totalement incapable de rembourser les 350 milliards d’euros de dette publique qu’elle a accumulés. Et qu’il faudrait en annuler une part beaucoup plus importante que les 21 % prévus par l’accord européen du 21 juillet dernier. Il y a cependant de bonnes raisons à ce que les Européens hésitent avant d’utiliser ce remède à grande échelle.

En quoi est-ce si risqué ?

La relation créancier-débiteur est au cœur de la dynamique économique. C’est en effet le crédit qui permet de financer des projets qui permettront de créer des richesses supplémentaires demain avec de l’argent qu’on n’a pourtant pas mis de côté jusque-là. C’est ce mécanisme qui a permis la croissance si impressionnante des économies monétaires. Le crédit n’a pu cependant se déployer que parce que la relation créancier-débiteur a été encadrée très strictement par les pouvoirs publics. Le crédit marche en effet tant que le créancier « croit » (crédit vient du verbe latin credo, je crois) que le débiteur va effectivement le rembourser plus tard. S’il a de bonnes raisons de penser qu’il ne retrouvera pas sa mise, il n’a plus aucune raison d’accepter de prêter. Et c’est la stagnation économique.

Et comment éviter cela ?

Toutes les sociétés ont prévu des contraintes fortes pour amener les débiteurs à rembourser effectivement l’argent qu’ils ont emprunté. Elles ont cependant reconnu aussi que rien ne sert de s’acharner lorsque tel ou tel débiteur ne parvient plus à rembourser tout ce qu’il doit. Dans ce cas, le meilleur moyen de ne pas tout perdre est encore de renoncer à une partie des créances qu’on détient.

D’où la mise en place de procédures de faillites pour les entreprises ou de pratiques similaires pour les particuliers. Ces procédures restent néanmoins associées à des conditions strictes imposées au débiteur. En effet, un traitement trop laxiste risquerait d’encourager ce qu’on appelle l' »aléa moral » : sachant qu’on viendra les tirer d’affaire, les débiteurs auraient tendance à prendre des risques inconsidérés.

D’accord mais quid des Etats ?

Ce sont des débiteurs très particuliers. Ils ont tout d’abord la capacité d’obliger entreprises et ménages présents sur leur territoire à payer les dettes contractées à leur égard avant celles qu’ils doivent à d’autres acteurs privés. De plus, ils peuvent imposer à leurs administrés des impôts supplémentaires, alors que ménages ou entreprises n’ont aucun moyen d’obliger leurs clients à payer des prix supérieurs ou leurs employeurs d’augmenter leurs salaires. Pour ces raisons, les Etats sont considérés comme les débiteurs les plus sûrs. En conséquence de quoi ce sont aussi eux qui, traditionnellement, bénéficient des taux d’intérêt les plus bas.

Mais, dans ces conditions, reconnaître qu’un Etat est insolvable menace non seulement sa propre crédibilité mais aussi celle de tous les autres Etats de la zone euro. Conduisant du coup à une forte hausse des taux d’intérêt qui leur sont accordés. C’est la raison pour laquelle, les Européens ont tardé à reconnaître que l’Etat grec était dans une telle situation… Il faut maintenant annuler une bonne partie de sa dette, mais il faut aussi dans le même temps montrer de façon crédible qu’on ne fera pas la même chose pour l’Espagne ou l’Italie, sinon tout risque de partir en vrille. Et ça n’a rien d’évident…

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L’économie est-elle l’ennemie de l’écologie ?

samedi 10 septembre 2011

 

A VOIR : Un débat passionnant en vidéo (une petite heure au total) organisé par le mensuel Alternatives Economiques, entre deux spécialistes de l’analyse économique des problèmes écologiques :

– ELOI LAURENT (plutôt optimiste ; il pense qu’il est possible de sauvegarder l’environnement par une bonne politique économique)

– et BERNARD PERRET (plus pessimiste ; il faut changer radicalement notre système).

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Des riches plus riches, des pauvres plus pauvres

vendredi 10 juin 2011

DANS « ALTERNATIVES ECONOMIQUES » DU MOIS DE JUIN :

Les riches toujours plus riches

Denis Clerc
Alternatives Economiques n° 303 – juin 2011
couverture

L’écart de niveaux de vie s’est creusé entre les plus pauvres et les plus aisés depuis 2003. En cause, la Bourse et l’immobilier.

Les inégalités se creusent en France. Pas par le bas, du fait de l’accroissement de la part des pauvres dans la population, mais par le haut, les riches devenant sans cesse plus riches. Les chiffres que vient de publier l’Insee [1] sont sans appel. Dans le bas de la pyramide sociale, la proportion des personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté est passée de 14,5 % à 13 % entre 1996 et 2008 (dernière année connue). Comme le seuil de pauvreté est calculé chaque année en fonction du niveau de vie médian (la moitié des personnes disposant de moins, la moitié de plus), cette baisse implique que, au moins entre 1997 et 2001 (années durant lesquelles a eu lieu la totalité de la baisse constatée), le niveau de vie du bas de la pyramide sociale a progressé plus vite que la médiane. Cela s’explique principalement par la diminution du taux de chômage, qui durant ces années-là est passé de 11 % à 8 %.

Depuis 2002, on observe une quasi-stabilité du taux de pauvreté, liée au fait que le chômage ne recule plus, aux retraits du marché du travail et à la proportion croissante de personnes isolées et de familles monoparentales. Mais s’il n’y a proportionnellement pas plus de pauvres en 2008 qu’en 2002, leur pauvreté s’est accentuée. En 1996, l’intensité de la pauvreté était de 19,2 %. Cela signifiait que la moitié des pauvres disposaient d’un niveau de vie inférieur d’au moins 19,2 % au seuil de pauvreté de l’époque. Six ans après (2002), elle s’était réduite à 16,6 %. La pauvreté n’avait pas seulement reculé, elle était devenue moins intense. Encore six ans après (2008), cette intensité était revenue à 18,5 %.

L’envolée des dividendes

Dans le haut de la pyramide, c’est un paysage bien différent que l’on peut découvrir. Dans le dixième le plus aisé de la population, on dispose en 2008 d’un niveau de vie très confortable, puisqu’il est d’au moins 3 000 euros par mois [2]. Jusqu’en 2003, le niveau de vie de ce dixième aisé évoluait à peu près au même rythme que celui du dixième le plus modeste. La société évoluait alors  » en sablier « , selon les termes d’Alain Lipietz : les plus modestes et les plus aisés voyaient leur niveau de vie évoluer plus rapidement que celui des couches intermédiaires. Mais à partir de 2003, la donne change : les plus modestes voient leur niveau de vie suivre celui des couches intermédiaires, tandis que les plus aisés connaissent un envol de leurs revenus. Ces derniers disposaient en 2003 de 23,4 % des revenus totaux des ménages après impôts, mais de 24,3 % en 2008. Alors que le niveau de vie moyen de ce dixième le plus favorisé était, en 2003, en moyenne 6,07 fois supérieur au niveau de vie moyen du dixième le plus modeste, l’écart est de 6,67 en 2008 : un dixième de plus. Soit une accentuation de 5 000 euros par an de l’écart moyen.

Explication de l’Insee : «  Les revenus du patrimoine du dernier décile [le dixième le plus aisé] augmentent de 11 % par an en moyenne, expliquant la quasi-totalité de l’accroissement spécifique de leur niveau de vie. «  Le bouclier fiscal n’a joué qu’un rôle sans doute très mineur dans cette affaire ; ce qui est en cause, c’est l’accroissement constant des dividendes et des loyers, les uns et les autres profitant essentiellement au dixième le mieux loti.

Denis Clerc
Alternatives Economiques n° 303 – juin 2011
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Les entreprises du CAC40 retrouvent leurs profits, grâce aux pays émergents

jeudi 28 avril 2011

DANS LE MENSUEL « ALTERNATIVES ECONOMIQUES » D’AVRIL 2011 :

Oubliée la crise ! Les grandes entreprises françaises et européennes redeviennent prospères, en grande partie grâce aux pays émergents.

Deux ans après que la crise financière se fut propagée à l’économie réelle, le CAC 40 a presque oublié cette mauvaise passe : cumulés, les profits des 40 plus grosses entreprises françaises cotées ont atteint 83 milliards d’euros pour l’exercice 2010, soit un bond de 85 % par rapport à 2009. Certes, ils n’ont pas encore retrouvé leur niveau de 2007, mais le redressement est spectaculaire. Il ne reste plus qu’une entreprise du CAC 40, Alcatel-Lucent, pour afficher des pertes en 2010.

Nombre de champions durement éprouvés par la crise (Renault, Peugeot mais aussi Arcelor Mittal, STMicroelectronics, Accor ou EADS) ont renoué avec les profits. Pour les banques, les subprime ne sont plus qu’un lointain souvenir : dans leur ensemble, leurs bénéfices ont plus que doublé et BNP Paribas décroche la deuxième place des plus gros profits du CAC 40, avec 7,8 milliards d’euros, derrière l’indétrônable Total (à 10,5 milliards d’euros). Conséquence de cette embellie, le montant des dividendes versés aux actionnaires devrait augmenter et avoisiner les 40 milliards d’euros, selon certaines estimations : un record.

Une santé insolente

Comment expliquer la santé insolente de ces poids lourds alors que le contexte économique reste très morose en France et en Europe ? Avant tout par leur internationalisation. Dans son ensemble, le CAC 40 réalise les trois quarts de son chiffre d’affaires hors de l’Hexagone. La part des revenus qu’il tire des pays émergents est passée en dix ans de 17 à 28 % et dépasse d’ores et déjà les 50 % pour certains fleurons comme Lafarge ou Danone. Le phénomène ne s’observe pas seulement pour les entreprises françaises, mais aussi pour leurs homologues européennes : les experts du gestionnaire de portefeuille Amundi estiment ainsi que d’ici à 2012 ou 2013, plus de 50 % de la marge d’exploitation (*) des entreprises européennes cotées sera produite hors d’Europe, dont 30 % en provenance des pays émergents. Confrontés à la déprime de leurs marchés domestiques, les champions européens vont tous chercher la croissance là où elle est.

A la différence d’autres pays européens, en particulier l’Allemagne, le contraste est saisissant en France entre la situation de ces leaders et celle du reste du tissu productif : les PME françaises croissent peu, exportent peu, innovent peu et sont souvent enfermées dans une relation de sous-traitance, réduite à la discussion sur les prix avec les grands donneurs d’ordres. Le basculement du centre de gravité des très grandes entreprises de l’Europe vers les pays émergents fait donc peser la crainte que l’économie européenne ne s’enfonce durablement dans l’anémie. En France beaucoup plus qu’en Allemagne.

    * Marge d’exploitation : résultat d’exploitation rapporté au chiffre d’affaires.
Marc Chevallier
Alternatives Economiques n° 301 – avril 2011
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Révisions : regardez les petites fiches d’Alter Eco !

vendredi 22 avril 2011

Le mensuel Alternatives Economiques a publié un hors-série sur « La Société française » : on peut lire des extraits de ces articles, sous forme de petits articles accompagnés à chaque fois d’un graphique.

Parfait pour les révisions pour le bac !

http://www.alternatives-economiques.fr/la-societe-francaise_fr_pub_1085.html

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Politiques de la « diversité » : attention danger

lundi 18 avril 2011

Le terme de « diversité » est à la mode en ce moment ; la reconnaissance des différences inspirent de nombreuses politiques publiques. Pourtant, cette approche présente des limites, comme le montre le Président de l’Association des paralysés de France :

Promouvoir la diversité permet-il vraiment de combattre les inégalités sociales ?

La « diversité » est à la mode et occulte les inégalités sociales. Les personnes handicapées, comme bien d’autres, n’ont pas grand chose à y gagner. Le point de vue de Jean-Marie Barbier, président de l’Association des paralysés de France, extrait du hors-série « Les inégalités en France » d’Alternatives Economiques.

La « diversité » est à la mode en France. Ce concept fait depuis quelques années partie du vocabulaire des entreprises, en parallèle avec celui de « responsabilité sociale ». La promotion de la diversité vient peu à peu remplacer la lutte contre les discriminations : ce changement de vocabulaire a-t-il un sens et lequel ? Que recouvre le vocable de « diversité » ? Quels moyens sont envisagés pour promouvoir cette diversité, et avec quelle efficacité ? N’existe-t-il pas des dérives à défendre une telle idée ? En particulier, diversité et égalité sont-elles compatibles ? Pour les personnes en situation de handicap, comme pour bien d’autres, il faut se méfier de certains discours.

Une diversité partiale et partielle

De la lutte contre les « discriminations » à la « promotion de la diversité », un changement de vocabulaire apparaît dans les discours politiques et médiatiques. D’un vocabulaire traduisant violences, souffrances et inégalités subies par des personnes du fait d’une caractéristique personnelle, on passe à un vocabulaire positif : la différence est une chance, une richesse à mettre en avant. Et ce changement de vocabulaire ne semble recouvrir ni les mêmes populations, ni les mêmes méthodes.

En effet, si le champ des discriminations est précisément défini, notamment dans l’article 225-1 du Code pénal, celui de la diversité telle que présentée jusqu’à présent ne semble prendre en compte que la composante « origine », voire les différences hommes/femmes. Et les personnes en situation de handicap ? Quitte à parler de diversité, faisons en sorte qu’elle ne soit ni partiale, ni partielle ! Qu’elle n’oublie pas les personnes malades, handicapées ou homosexuelles notamment.

Des chartes rarement suivies d’effets

En outre, alors que la discrimination est sanctionnée juridiquement, la diversité semble, elle, exprimer une solution par la mise en place de politiques volontaristes (relevant de la responsabilité sociale des entreprises, par exemple). Reste à savoir lesquelles, et si elles sont pertinentes… Les chartes sont le nouvel outil, symbole de la prise de conscience et de la bonne volonté politique. Elles se multiplient, sur tous les sujets, à tous les échelons du territoire, dans tous les milieux… Souvent signées en concertation avec les partenaires concernés, elles permettent d’affirmer engagements et actions à mener. Evitons de douter ici de la réalité de ce volontarisme pour nous attarder sur un constat : les chartes se résument souvent à de l’affichage et sont rarement suivies d’effets. Et pour cause : elles se réduisent la plupart du temps à une énumération de mesures qui prennent en réalité leur source dans des dispositions législatives, alors qu’elles devraient se centrer sur des mesures concrètes permettant d’aller au-delà des obligations légales. Ainsi, la diversité dans les entreprises doit-elle être mesurée par de réels indicateurs, outils de contrôle de l’effectivité de la politique mise en place, susceptibles de valider les démarches faites et le cas échéant de les sanctionner. C’est à ce prix qu’il est possible de parler d’engagement !

Enfermer une population dans sa différence

La promotion de la diversité est souvent associée à la discrimination positive. Une idée en réalité contraire au principe républicain d’égalité ! Plutôt que d’accorder un traitement préférentiel à une catégorie de personnes, n’est-il pas préférable de prendre des mesures appropriées et de développer des actions positives en amont (accès à la formation prenant en compte les besoins spécifiques, par exemple…) afin de permettre à la catégorie de personnes en rupture d’égalité de parvenir à celle-ci ? Peut-être faut-il aussi penser la diversité en termes de visibilité. Visibilité médiatique bien sûr, parce que la télévision est le reflet de la société et de ses composantes. Mais plus largement visibilité dans toutes les instances politiques et décisionnelles.

Promouvoir la diversité repose toutefois sur un mécanisme qui fait exister une population par sa différence. De ce fait même, apporter une réponse ciblée à cette population peut comporter le risque de renforcer sa catégorisation et sa stigmatisation. De plus, la promotion de la diversité si elle s’appuie sur la revendication de l’égalité des chances doit prendre garde à ne pas laisser s’installer une dynamique fondée uniquement sur la compétition et le mérite. Enfin, la promotion de la diversité n’est qu’un des volets de la politique à mener pour lutter contre les inégalités sociales. En ce sens, elle ne doit pas servir d’alibi à l’Etat pour pallier l’absence de politiques sociales globales répondant aux difficultés de tous.

Casser la logique de politiques à part

Le traitement politique de la vie quotidienne des personnes en situation de handicap illustre cette opposition, pas seulement conceptuelle, entre diversité et inégalités. Alors que la réalité de ces personnes est de vivre trop souvent encore dans une rupture d’accès aux droits les plus fondamentaux (éducation, emploi, santé, revenus, etc.), de ne pas être à égalité avec les autres, les choix politiques faits vont trop souvent dans le sens de politiques spécifiques, de bonnes intentions (combien de chartes déjà affichées sur l’accessibilité des villes sans résultats concrets par exemple…) et de tentation de discrimination positive, donc de communautarisme !

Face aux enjeux et aux écueils, il semble alors indispensable de casser la logique de politiques « à part » et de tendre vers des politiques transversales, c’est-à-dire des politiques sociales basées sur la non-discrimination, le droit commun, l’égalité de traitement, des actions positives et la solidarité nationale.

Par Jean-Marie Barbier, président de l’Association des paralysés de France.

Extrait du hors-série poche n°43, « Les inégalités en France » d’Alternatives Economiques.

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La misère du budget de la Justice en France

mercredi 30 mars 2011

DANS « ALTERNATIVES ECONOMIQUES » CE MOIS-CI :

La grande misère de la justice

Guillaume Duval et Laurent Jeanneau
Alternatives Economiques n° 300 – mars 2011

Mardi 29 mars 2011, les magitrats manifestent pour dénoncer l’état de la justice française. La France consacre en effet très peu d’argent au fonctionnement de sa justice par rapport à ses voisins européens.

En colère, les juges se sont fortement mobilisés début février, en reportant les audiences non urgentes et en organisant plusieurs manifestations. Ce mouvement faisait suite aux accusations portées contre eux par le chef de l’Etat, après le meurtre de la jeune Laëtitia, probablement tuée par un ancien détenu en période probatoire, mais non suivi effectivement par les services judiciaires. Les juges et les autres personnels du ministère protestent contre le manque de moyens qui explique à leurs yeux les nombreux dysfonctionnements de la justice française, et notamment ceux qui ont été mis en évidence lors de l’affaire Laëtitia.

58 euros par habitant

En matière de justice comme dans d’autres domaines, l’efficacité des services publics ne peut bien sûr pas s’apprécier uniquement à l’aune des moyens mis à leur disposition, mais quand même : selon les données collectées par la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (Cepej) du Conseil de l’Europe, le budget de la justice française est l’un des plus faibles d’Europe [1]. La France consacre 58 euros par an et par habitant à sa justice, c’est-à-dire deux fois moins que l’Allemagne (le modèle tant vanté par ailleurs…). Avec 86 euros par an et par habitant, l’Espagne dépense également largement plus que l’Hexagone. C’est aussi le cas du Royaume-Uni (79) ou encore de l’Italie (72).

Un autre indicateur intéressant est le nombre de magistrats par habitants. Là encore, la France est largement sous dotée : on y recense près de 11 juges professionnels pour 100 000 habitants (en tenant compte des juges administratifs), contre 24 en Allemagne, 18 au Portugal, 15 en Belgique…

Même constat en ce qui concerne les procureurs : la France en compte 3 pour 100 000 habitants, bien moins que le Portugal (13), le Danemark (11), l’Allemagne (6) ou l’Espagne (5). Pourtant, le rôle des procureurs dans le fonctionnement de la justice est très important en France : ils règlent directement près d’une affaire sur deux, sans qu’il y ait d’intervention d’un juge indépendant du ministère public. Une situation sans équivalent en Europe, ce qui fait dire à la Cepej que  » le procureur français apparaît comme particulièrement chargé « .

L’argent ne fait pas tout

Manifestement, il y a donc bien un (gros) problème de moyens en France. Quel impact cela a-t-il sur le cours de la justice ? La Cepej a estimé le temps qu’il faudrait dans chaque pays pour juger le stock d’affaires en attente. En France, 286 jours seraient nécessaires pour traiter ces dossiers, soit bien plus qu’au Danemark (206), en Suède (197) ou en Autriche, championne en la matière (129). Mais certains pays, pourtant mieux dotés budgétairement que l’Hexagone, font largement moins bien, comme l’Espagne (296), mais surtout l’Italie (533). Si dépenser plus n’est donc pas toujours suffisant pour garantir l’efficacité d’un système judiciaire, cela n’en reste pa moins une condition nécessaire. Notamment en France.

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Le prix des matières premières reflète déjà une crise écologique

mardi 8 février 2011

SUR LE SITE D' »ALTERNATIVES ECONOMIQUES » :

Dans sa chronique pour Radio Nova, Guillaume Duval revient sur les ressorts écologiques de la hausse du prix des matières premières, liée à la rareté croissante des énergies fossiles et des matières premières non renouvelables.

L’inflation a atteint un niveau record en décembre dernier depuis 2008. Est-ce inquiétant ?

Oui, ce n’est pas rassurant. Les prix ont augmenté de 1,8 % en rythme annuel. Principalement du fait de la hausse des prix de l’énergie (+ 12,5 % sur un an) et des produits frais (+ 9,4 % par rapport à décembre 2009). En revanche, les autres prix, ce qu’on appelle l’inflation sous jacente, continuent d’évoluer très lentement.

1,8 % ce n’est quand même pas encore une inflation très élevée…

En effet. Ce niveau reste même encore sensiblement inférieur au seuil de 2 % fixé par la Banque centrale européenne. Mais, en 2009, au cœur de la crise, l’inflation avait été négative durant plusieurs mois. Et comme les salaires de ceux qui avaient conservé un emploi – la grande majorité malgré tout – ont continué d’augmenter du fait des hausses négociées en 2008, les ménages ont paradoxalement enregistré durant cette période des gains de pouvoir d’achat relativement importants. Ce qui avait beaucoup contribué à amortir le choc de la crise.

Mais maintenant c’en est fini des gains de pouvoir d’achat…

Oui. Car la – légère – remontée de l’inflation à laquelle on assiste se combine avec une nette décélération des hausses de salaire : alors qu’au premier trimestre 2009 ils augmentaient encore en moyenne de 3,5 % par an, à l’automne dernier ils n’ont plus progressé que de 1,8 %. Autrement dit au niveau actuel de l’inflation. Du coup, on risque de se retrouver en ce début d’année, dans la situation où on était déjà au début de 2008 : on l’a oublié tant il s’est passé de choses depuis, mais l’économie française avait été en récession à ce moment-là du fait de la hausse des prix du pétrole et des produits alimentaires, avant même que la banque Lehman Brothers ne fasse faillite… A l’époque, ces hausses avaient aussi déclenché des émeutes de la faim dans les pays du Sud. Avec les événements de Tunisie et d’Algérie on constate aujourd’hui des effets analogues.

Est-ce seulement un mauvais moment à passer ?

Cela paraît peu probable. En 2008 comme aujourd’hui, ces hausses des prix de l’énergie et des matières premières sont liées en particulier au dynamisme des économies des pays émergents, Chine en tête. La crise que nous traversons n’est pas seulement une crise financière mais aussi, en partie, déjà une crise écologique, liée à la rareté croissante des énergies fossiles et des matières premières non renouvelables. Ainsi qu’à une concurrence accrue sur les surfaces agricoles pour des usages non alimentaires et aux effets négatifs du changement climatique sur les productions agricoles.

Que faudrait-il faire pour combattre cette tendance ?

Ce qui caractérise la France et l’Europe c’est l’extrême faiblesse des ressources en énergies fossiles et autres matières premières non renouvelables disponibles sur leur sol. Pour baisser les dépenses publiques, on est en train de restreindre l’effort de conversion écologique de nos économies engagé avant la crise. Il faudrait l’accélérer au contraire pour avoir une chance de limiter l’impact futur de la hausse inévitable des prix des matières premières. Il y aurait urgence aussi à accélérer la transformation de notre modèle agricole et de nos habitudes alimentaires. Mais cela supposerait d’avoir réellement pour priorité de préparer l’avenir…

Guillaume Duval
Article Web – 17 janvier 2011
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Faut-il en finir avec les 35 heures ?

jeudi 20 janvier 2011

Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques, était interviewé il y a quelques jours sur le bilan des 35 heures :

Guillaume Duval revient pour Radio Nova sur les causes de la popularité mitigée de la réduction du temps de travail. Bien que les 35 heures aient été un succès sur le plan économique, elles ont aussi généré une stagnation du salaire mensuel et une pression à la productivité.

La polémique n’avait quasiment jamais cessé mais avec les déclarations de Manuel Valls qui veut « déverrouiller les 35 heures », elle est repartie de plus belle. Cela vous étonne ?

Pas vraiment. La seule chose qui m’étonne encore c’est qu’il ne se soit trouvé personne pour affirmer que le scandale du Mediator c’était en fait la faute aux 35 heures…

Il y a quand même bien des raisons pour que les 35 heures soient aussi impopulaires…

Oui. Les 35 heures sont un excellent exemple d’un problème classique : ce qui est bon pour la société dans son ensemble ne l’est pas forcément pour chacun des individus qui la composent… Elles ont permis en effet de créer directement 350 000 emplois supplémentaires entre 1997 et 2001. Elles ont entraîné une hausse des salaires horaires de quasiment 10 %. Et cela sans déséquilibrer les comptes des entreprises du fait des abaissements de cotisations consentis en parallèle. Grâce à ce pouvoir d’achat supplémentaire, les 35 heures ont dopé la croissance. Ce qui fait qu’au total 2 millions d’emplois ont été créés durant cette période, un niveau jamais atteint, même pendant les fameuses « Trente glorieuses »…

Mais elles ont dégradé la compétitivité de la France

Rien n’est moins sûr. Les salariés français restent parmi les plus productifs au monde et dans la plupart des pays qu’on nous donne en exemple, à commencer par l’Allemagne, les salariés travaillent en fait globalement moins longtemps qu’en France. Simplement cela se fait par la multiplication du travail à temps très partiel pour les femmes. Ce n’est ni juste – ça accroît les inégalités entre hommes et femmes – ni efficace car la coordination de nombreux temps partiels est toujours très difficile.

Oui mais Lionel Jospin a été éliminé en 2002 à cause des 35 heures et Nicolas Sarkozy a gagné en 2007 grâce au « travailler plus pour gagner plus ».

Et Manuel Valls espère marquer des points cette année en continuant à taper sur les 35 heures… La contradiction n’est qu’apparente. Ce qui a été bon pour l’économie française dans son ensemble l’a moins été pour beaucoup de ses membres qui avaient déjà un emploi : les salaires mensuels ont été bloqués. La pression à la productivité s’est accrue avec des pauses supprimées, le temps de travail a été annualisé, les horaires devenant plus dépendants de l’état des commandes… Du coup, il y a bien eu deux millions de gagnants mais aussi 16 millions de ronchons. Surtout chez ceux, particulièrement nombreux en France, dont la rémunération reste collée au SMIC. Pas étonnant donc qu’électoralement cela ne paie pas…

Bon mais avec la crise, est-ce qu’il ne faut pas quand même accepter de travailler plus ?

Sûrement pas. C’est au moment où il y a plus de quatre millions de chômeurs, pour la première fois depuis 1999 qu’on voudrait allonger le travail de ceux qui en ont déjà un ? On marche vraiment sur la tête… Il faut au contraire, au minimum, cesser de subventionner grassement les heures supplémentaires. Les 177 millions d’heures sup subventionnées  effectuées au troisième trimestre 2010 représentent l’équivalent de 390 000 emplois à temps plein. Et les 4 milliards d’euros qu’on dépense chaque année pour ces heures sup permettraient de financer entièrement 100 000 emplois supplémentaires…

Guillaume Duval | Article Web – 14 janvier 2011
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