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« Que gagne-t-on à échanger ? » : une réponse

Vendredi 19 juin 2009

«Que gagne-t-on à échanger ? Un supplément d’âme»
Le philosophe Vincent Cespedes a planché pourLibération.fr sur un des
sujets du bac de philo.

J’ajoute que cette dissertation peut aussi être lue comme une belle définition de la relation entre l’enseignant et ses élèves…


Par VINCENT CESPEDES, philosophe écrivainDe mon point de vue, «Que gagne-t-on à échanger?» est le plus beau sujet du Bac philo 2009. Beau parce que poétique (c’est-à-dire faisant trembler nos émotions les plus intimes) et politique (c’est- à-dire faisant trembler le monde). Le présupposé est facile à déceler: «Nous avons la capacité d’échanger». C’est ce verbe assez mystérieux qu’il faut interroger d’emblée.

On pense tout de suite aux transactions matérielles – troc, argent, biens divers. Puis l’immatériel nous saisit – conversation, dialogue, confidences, apprentissage, mais aussi émotions, tendresse, amour. Point commun : pour qu’il y ait échange, il faut que je prenne et que je donne, autrement dit qu’il y ait transaction entre au moins deux partis, transmission mutuelle. Comment, dès lors, parler de «gain», si la nature même de l’échange est de tendre vers la réciprocité, le donnant-donnant, l’accord des deux parties ? Inversement, si l’échange est déséquilibré, s’il induit une nette différence permettant de parler d’un «gagnant» (victorieux) et d’un «perdant» (lésé), en quoi s’agirait-il encore d’un échange, à proprement parler ?

Une distinction semble ici nécessaire. Dans l’échange matériel, ce que je donne ne m’appartient plus, je le perds au profit de ce que je reçois en contrepartie ; tandis que dans l’échange immatériel, je ne me dépossède pas de ce que je donne. L’échange matériel inverse la possession des choses, change les titres de propriété (cela vaut également pour les flux virtuels de la Bourse) ; l’échange immatériel, en revanche, est un partage. Je ne perds pas le savoir que j’enseigne, l’information que je livre ni la caresse que je prodigue.

Le commerce des biens est une translation négociée, où dans le meilleur des cas chacun ressort «gagnant» quand il atteint ses objectifs – des objectifs quantifiables ?, mais où il est coutume d’essayer de sortir plus gagnant que l’autre, voire de l’écraser. Échange d’armes, serait-elles virtuelles ou indexées sur le CAC 40. Échange-combat, fait de pressions, de chantages, de bluff ; «univers impitoyable» à la Dallas, où tout le monde essaie d’être l’arnaqueur en évitant à tout prix d’être l’arnaqué. Charles Fourier (1772-1837) va même jusqu’à dire que «le commerce est en guerre contre tout le corps social, spoliant les classes productives, les gouvernements.»Au bout de cet échange-là, si l’on pousse sans frein sa logique guerrière, il y a l’esclavage et la déshumanisation: que l’on soit riche ou pauvre, personne n’en ressort gagnant. Relisons les magnifiques pages de Benjamin Constant (1767-1830) dans De l’esprit de conquête et de l’usurpation (1814) : «La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est autre chose qu’un hommage rendu à la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus obtenir par la violence. Un homme qui serait toujours le plus fort n’aurait jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre – c’est-à-dire l’emploi de sa force contre la force d’autrui – est exposée à diverses résistances et à divers échecs, le porte à recourir au commerce, c’est-à-dire à un moyen plus doux et plus sûr d’engager l’intérêt des autres à consentir à ce qui convient à son intérêt.»

Le commerce dominateur et sans scrupules partage avec la guerre les mêmes objectifs: non pas l’échange, mais l’appropriation. Et c’est lorsque j’y perds matériellement (en force, en argent) que j’y gagne immatériellement (en expérience, en savoir-faire). L’échange guerrier ? commercial ou ouvertement violent – ne constitue un gain en lui-même que dans la mesure où je perds la bataille et j’apprends de mes erreurs. L’adversaire triomphant, lui, a bien tiré profit du conflit sur le plan matériel, mais n’a rien tiré de l’échange en lui-même. Il conquiert l’autre en le niant, passant donc à côté du gain lié à l’acte d’échanger : un gain foncièrement immatériel, qualitatif. Un gain d’humanité.

Ce gain de l’échange en lui-même, indépendant du bénéfice financier, est bien mis en valeur dans la pratique très orientale du marchandage. Discuter un prix, charmer, convaincre, jouer, cela vise bien plus qu’une négociation commerciale, n’en déplaise aux touristes cul-serrés. C’est le plaisir de l’échange pour l’échange, contrairement aux marchands européens qui arnaquent peut-être davantage mais en toute objectivité, puisque leurs prix sont affichés. Discuter un prix sur le marché, c’est d’abord et avant tout discuter. Le gain n’est pas d’abord un profit quantifiable mais une complicité, une énergie transmise, un enthousiasme qui rapproche. Or, ce commerce des âmes, bien plus vital que celui des biens, fait cruellement défaut aux sociétés technocratiques et informatisées. L’écrivain étatsunien Don DeLillo le note avec humour, dans sa pièce « Valparaiso » (1999) : «Elle a sa console et sa RAM. J’ai mon pauvre petit bout de papier. Mais je veux que quelque chose passe entre nous. Un soupçon d’échange humain. Une nuance.»

Cette «nuance» nous transforme, c’est cela qui est bon, et effrayant. Car échanger, c’est s’échanger. Je dirais même ? pour reprendre le concept central de ma philosophie ? : «se mélanger». Italo Calvino (1923-1985) l’écrit poétiquement : «La vie n’est qu’un échange d’odeurs». Oui, c’est de la vie qui s’échange dans l’échange immatériel, y compris les informations prétendument «objectives» dont nous abreuvent les mass media. Qui n’a pas senti dans l’échange quel qu’il soit une certaine «magie qui passe», une «bonne vibration» qui chamboule nos émotions et ancre l’autre dans notre corps, notre cœur, notre mémoire ? La philosophie française, obsédée par l’allemande, a trop longtemps dénigré et méprisé cette
expérience singulière et essentielle qui bouleverse tout un chacun.

Pour Julien Offray de La Mettrie (1709-1751), la conversation est un vital appétit d’échange qui «me rend le même service qu’un bon livre, elle relève mon âme, elle nourrit et restaure en quelque sorte un être qui mourrait comme d’inanition : c’est presque rendre la vie à un cadavre.» Dans l’échange philosophique, Socrate délivre les pédants de leurs préjugés et redonne vie à la pensée pétrifiée en dogmes. Dans l’échange pédagogique, le bon maître apprend à l’élève, mais aussi de l’élève : le cheminement de l’apprentissage s’opère par un va-et-vient passionnant. Dans l’échange amoureux véritable (à ne pas confondre avec l’encouplement qui met l’amour sous contrat !), les libertés se renforcent l’une avec l’autre, les horizons s’élargissent en se conjuguant ; les amants mélangent leurs jus et leurs joies dans une intense « percolation ». L’échange humain se décline sur le mode fertile et incontrôlable de la création.


Que gagne-t-on à échanger? – Un accroissement de vie ou, pour le dire autrement : un supplément d’âme. Un essor, aussi infime soit-il, qui déploie et vivifie grâce à l’autre nos désirs, nos rêves, notre identité, nos talents. C’est la leçon qu’Édouard Glissant nous chuchote, depuis sa Caraïbe : «Je peux changer, en échangeant avec l’Autre, sans me perdre pour autant.»Vincent Cespedes, philosophe, écrivain

auteur de J’aime, donc je suis (Larousse) un cahier de vacances philo
sur l’amour.

 

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Derniers conseils avant le bac philo

Mercredi 17 juin 2009

« Le penseur » de Rodin (Musée Rodin, Paris)

 

Un professeur de philosophie, Charles Pépin, vous donne de bons conseils pour la dissertation de philo dans une vidéo :

http://www.toutpourlebac.com/conseilVideo/show/pid/350

Approfondissez votre réflexion, détendez-vous, et tout va bien se passer !  😉

 

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Corrigé sur l’Etat-Providence

Lundi 11 mai 2009

Pour mes élèves de terminale, voici le corrigé de la dissertation étudiée en classe sur l’Etat-Providence :

 

Corrigé DISSERTATION – Etat-Providence et intégration sociale

Introduction

Partir d’un exemple d’actualité (comme le problème de l’avenir des retraites), puis s’attarder sur la définition de l’Etat-providence (EP) : au sens strict, des caisses d’assurance sociale couvre les individus contre les risques sociaux ; au sens large, l’EP cherche à pallier les effets pervers du marché (inégalités, pauvreté et exclusion…)

 

I – L’Etat-Providence consolide l’intégration sociale…

1. L’EP développe la solidarité :

– Rappeler le système des 4 grandes branches (vieillesse, maladie, famille et chômage) qui prélèvent des cotisations sociales assises sur les salaires, ainsi que des impôts (CSG, CRDS) et versent des revenus de transfert afin de couvrir la population contre les risques sociaux.

– Le gouvernement veut utiliser ce système de protection sociale pour favoriser l’accès de tous à des services collectifs essentiels (santé, éducation avec les bourses ou le fonds social lycéen…) et faire bénéficier les ménages, notamment les plus modestes, d’un supplément de revenu, et ainsi relancer la consommation.

– Les Français sont d’ailleurs très attachés à l’EP (chiffres du Doc. 6).

 

2. L’EP favorise la redistribution :

– Redistribution horizontale, créant une solidarité entre différentes catégories de la population (actifs/inactifs, salariés/chômeurs, malades/bien portants…)

– Redistribution verticale, afin de réduire les inégalités (l’impôt sur le revenu est progressif (Doc. 3), et les aides sociales sont en partie conditionnées aux ressources du ménage.)

– Depuis les années 80, les politiques libérales et les nouvelles organisations du travail ont développé les inégalités, la pauvreté et l’exclusion d’une partie de la population du monde du travail : Doc. 4 et 5. En conséquence, les aides sociales ou revenus d’assistance (RMI par ex. créé en 1989) visent à réduire la pauvreté et les inégalités.

 

II – … Mais l’EP est confronté à des difficultés majeures qui menacent l’intégration sociale.

1. L’EP n’est pas toujours efficace :

– Difficultés de financement de la protection sociale : augmentation des dépenses et stagnation des recettes depuis les années 70 ; depuis 2002, le déficit du régime général de la Sécurité sociale (le fameux « trou de la Sécu ») se creuse (Doc. 1)  Les recettes sont déterminées par la croissance, et les dépenses également, qui sont également influencées par le vieillissement de la population.

– L’augmentation des dépenses de protection sociale n’a pas empêché le développement de la pauvreté, et notamment des « travailleurs pauvres » ; certains individus sont mal pris en charge par les dispositifs existants (Doc. 2)

 

2. L’EP fait face à une crise de légitimité :

– L’individualisme se développe dans la société. L’idéologie néo-libérale considère que la société doit mettre en place une concurrence généralisée (entre entreprises, entre individus, entre Etats…), et que les individus doivent prendre en charge leur protection sociale (Doc. 6), comme faisant partie de leur « capital humain » (assurances privées…)

– Selon les libéraux, les prélèvements obligatoires nuiraient à la compétitivité des entreprises, et freineraient l’emploi (Doc. 3)  Ainsi l’EP serait un obstacle à l’intégration par l’emploi ; par ses aides sociales, il enfermerait les individus dans des « trappes à inactivité » (Doc. 2).

Conclusion

– Rappeler les étapes du raisonnement, et terminer sur une réponse nuancée : l’EP est essentiel pour l’intégration sociale, mais il est affaibli du fait de la faible croissance, du chômage de masse et des politiques menées.

– Ouverture : exemple d’actualité par ex. (comme la réforme Bachelot, où l’hôpital réduirait systématiquement)

 

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Corrigé QSTP sur la classe ouvrière

Mardi 21 avril 2009

Pour mes élèves de terminale, voici ci-dessous le corrigé d’une question de synthèse portant sur l’évolution de la « classe ouvrière » :

 

En intro : ne pas oublier de présenter de manière explicite la problématique – par ex. Peut-on parler d’un affaiblissement de la classe ouvrière (CO) ? La CO a-t-elle disparu ? etc.  Puis annoncer le plan.

I – Un déclin incontestable de la CO …

(les sous-parties aussi doivent être structurées : ici, nous distinguons différents types de déclin ; il faudra penser à citer  au moins une info tirée d’un document dans chaque sous-partie)

1. Déclin quantitatif : diminution du nombre d’ouvriers et de leur part dans la pop. active, en particulier les ouvriers non qualifiés, associés au taylorisme-fordisme : citer des chiffres du Doc. 1.

2. Déclin syndical : diminution global du nombre de JINT (sauf dans quelques rares secteurs, comme la fonction publique), recul de la syndicalisation (Doc. 1), fragmentation des collectifs de travail (Doc. 3) – les ouvriers (et les employés, dans les emplois tertiaires) semblent plus isolés, moins organisés et mobilisés.

3. Déclin culturel : les ouvriers se rapprochent de la classe moyenne, par leur mode de vie, leurs valeurs, leurs ambitions scolaires pour leurs enfants (Beaud & Pialoux – Doc. 3). Par le passé, les ouvriers étaient porteurs d’une culture spécifique dans les quartiers populaires, entretenue par les organisations ouvrières (syndicats, parti communiste…) : cette culture ouvrière n’est pas transmise à la nouvelle génération, qui se définit de moins en moins comme appartenant à la CO.

Transition (à ne pas oublier, même courte) : La CO a perdu une part importante de ses effectifs, et semble moins combative : la CO comme « classe pour soi » (Marx) est peut-être en voie de disparition. Est-ce à dire que la « classe en soi » (l’existence objective de la CO dans la réalité socioéconomique) n’est plus à l’ordre du jour ? L’action collective des ouvriers a-t-elle disparu ?

II – … Mais l’affaiblissement de la CO est relatif.

1. Un transfert vers le tertiaire : les emplois du tertiaire sont souvent précaires et mal rémunérés, avec des conditions de travail pénibles ; la situation de la PCS Employés est comparable à maints égards à celle des ouvriers il y a quelques décennies. Et si l’on additionne la part des ouvriers et des employés dans la population active, on voit que ces deux PCS représentent toujours la majorité des actifs. (Doc. 1)

2. Les conflits du travail ne disparaissent pas : certes, le nombre de journées totales de grèves diminue, mais pas le nombre de mouvements sociaux ou de résistances, qui peuvent prendre de multiples formes : grèves d’un jour ou deux, débrayage inférieur à une demi-journée, coulage ou sabotage qui freinent la production (outil non négligeable dans des organisations en flux tendus), absentéisme…  Lorsqu’elles ont lieu, les grèves peuvent être tout aussi importantes que par le passé, et parfois même plus violentes : affrontements en Guadeloupe, séquestrations de patrons…

3. La situation économique et sociale s’est dégradée depuis les années 90 pour la plus grande partie des catégories populaires : régression (légère mais ressentie par tous) du pouvoir d’achat, développement de la précarité, augmentation des inégalités (avec une explosion des revenus financiers, ce qui crée un fort sentiment d’injustice), grande crise économique depuis 2008… (Doc. 4)  Ainsi, la conscience de classe pourraît retrouver une nouvelle vigueur.

Conclusion :

– Résumé du devoir, en reprenant l’idée principale de chaque sous-partie.

– Ouverture : renouer le dialogue social ? l’Etat devrait-il davantage tenir compte des réactions des salariés modestes ? les syndicats vont-ils reprendre des couleurs, à l’occasion de la grande crise actuelle ? Les exemples d’actualité ne manquent pas…

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Petits QCM sur l’organisation du travail

Jeudi 18 décembre 2008

Pour réviser le paragraphe sur l’organisation du travail, avant les prochains DS ou devoirs communs, voici deux petits QCM, provenant de l’Académie de Besançon :

QCM n° 1

QCM n° 2

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Exercices sur l’investissement

Mardi 14 octobre 2008

Pour réviser votre cours sur l’investissement, et préparer de prochains devoirs… voici, à faire, tous chez vous ou au CDI, une page d’exercices très bien faits, utilisant des données de l’INSEE, et portant à la fois sur la mesure de l’investissement, ses effets sur la croissance, et ses déterminants. Allez, au boulot, on n’a rien sans rien, et le travail paye toujours !  😉

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