Tous les billets de la catégorie ‘Libération’

Des économistes antilibéraux critiquent les dernières mesures pour l’emploi et la compétitivité

vendredi 3 février 2012

TRIBUNE DANS « LIBERATION » –

Par CLAUDE DEBONS, JACQUES GENEREUX, JEAN-MARIE HARRIBEY coprésident d?Attac, PIERRE KHALFA, JACQUES RIGAUDIAT, ANNE DEBREGEAS, ELODIE GROUTSCHE, MARIANNE JOURNIAC, DIDIER LE RESTE Syndicalistes, FRÉDÉRIC BOCCARA, STÉPHANIE TREILLET Economistes

Toutes les mesures présentées dimanche soir par le «président candidat» sont aussi impopulaires qu’inefficaces et dangereuses. Ce «paquet» est sans doute son cadeau de départ au patronat et aux promoteurs (30% de spéculation foncière en plus). Fidèle à sa recette du pâté de cheval et d’alouette, Nicolas Sarkozy a certes évoqué une hausse de la CSG sur les revenus du patrimoine et une taxe sur les transactions financières réduite à sa plus simple expression, mais ces annonces pèsent peu par rapport aux deux mesures chocs qu’il veut imposer avant la fin du quinquennat.

Première mesure : les «accords compétitivité emploi». Ils consistent à échanger salaire contre emploi. Ces accords, qui pourront être signés par des syndicats représentant seulement 30% des voix aux élections professionnelles, permettront aux employeurs de faire travailler leurs salariés plus longtemps sans hausse de leur rémunération. Cela revient à supprimer ce qu’il reste de la durée légale du travail instaurée en… 1848. Les entreprises pourront aussi imposer des baisses de salaire, grâce à un chantage au chômage, baptisé sauvegarde de l’emploi. Un tel accord permettrait de s’exonérer de dispositions du droit du travail et des conventions collectives et s’imposerait «à la loi et aux contrats individuels» : un salarié pourra donc être licencié s’il le refuse. Cette inversion de la hiérarchie des normes serait une rupture historique avec le modèle social français.

Deuxième mesure : la suppression des cotisations patronales de la branche «famille» de la Sécurité sociale. Comme elle concerne les salariés gagnant entre 1,6 et 2,4 Smic, ce cadeau de 13 milliards d’euros bénéficiera plutôt aux grandes entreprises. Il sera principalement «compensé» par une augmentation de 1,6 point de TVA. Sarkozy fait le pari que cela n’entraînera aucune hausse des prix, mais il se prend les pieds dans le tapis : justifier la mise en œuvre différée de cette mesure par le fait que cela permettra des achats par anticipation, c’est annoncer que les hausses de prix auront bien lieu. La consommation des ménages, surtout les plus pauvres, sera donc rabotée de 11 milliards d’euros : ce n’est rien d’autre qu’un troisième plan d’austérité !

Ces mesures s’inscrivent dans une conception globale : «Réduire les dépenses publiques, alléger le coût du travail, renforcer notre compétitivité pour créer de la croissance et créer des emplois.» Pure doxa néolibérale. Mais alléger le coût du travail, c’est en fin de compte réduire une demande salariale déjà atone. Réduire les dépenses publiques, alors que l’investissement des entreprises est au plus bas, c’est casser un autre moteur de l’activité. Une telle orientation ne peut qu’aggraver la récession et développer le chômage.

En postulant que le problème fondamental est le coût du travail, cette orientation fait l’impasse sur le coût du capital. Or, c’est bien celui-ci qui pose problème, avec l’explosion des dividendes versés aux actionnaires : ils représentent 13% de la masse salariale en 2010, contre 4% dans les années 80. Dans le même temps, la part des salaires dans la richesse produite, le PIB, a baissé de 8 points. C’est cette domination d’une logique financière sur les entreprises qui explique la faiblesse de l’investissement et des dépenses en recherche et développement. L’obsession du modèle allemand oublie que ce dernier n’est pas soutenable. Pas soutenable pour les Allemands qui ont vu ces dernières années une baisse de leurs salaires avec un fort accroissement de la pauvreté et de la précarité. Pas soutenable parce que, dans une Europe économiquement intégrée, les excédents commerciaux allemands ont pour contrepartie les déficits des autres pays d’Europe. Vouloir que tous les pays européens adoptent le modèle allemand est un projet impossible.

Tags : , , ,

Plus d’inégalités en France

mercredi 16 novembre 2011

Société Aujourd’hui à 0h00

Un pays plus inégalitaire, plus peuplé mais plutôt heureux

L’état démographique et sociétal de la France, à travers le rapport annuel de l’Insee

LIBERATION – Par CHRISTOPHE ALIX

Au Secours populaire de Saint-Eloy-les-Mines, en 2009. Les 20% des Français les moins riches ont vu leur niveau de vie amputé de 400 euros entre 1990 et 2010. (Thierry Zoccolan.AFP)

C’est un classique. Chaque année, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) tire le Portrait social de la France, à travers les évolutions en matière de démographie, d’éducation et de niveaux de vie. Zoom sur les éléments saillants du cru 2011.

Une correction des inégalités par l’Etat-providence légèrement moindre qu’il y a vingt ans.Les disparités de revenus restent élevées. Elles s’expliquent en premier lieu par les différences de durée d’emploi annuelle d’un salarié à l’autre. Cette durée compte pour 84% dans les écarts de salaires, dont la moyenne hexagonale s’établissait à 19 300 euros annuels en 2009. Autre enseignement, le revenu salarial a progressé en moyenne de 0,8% par an sur la période 1995-2009.

La part détenue par les 1% de salariés les mieux rémunérés (à partir de 79 057 euros annuels) représentait, en 2009, 7,3 fois le revenu salarial médian et a globalement augmenté depuis 1995. Mais elle a connu une baisse sensible en 2008 et 2009 (-3,7%). La cause ? La part variable de la rémunération, qui est sensiblement plus élevée chez les très hauts salaires, a diminué depuis le déclenchement de la crise.

L’aspect le plus novateur du travail de l’Insee porte sur la réduction des inégalités par l’intervention de l’Etat, en comparant la situation de 1990 et celle de 2009. Alors que les prélèvements ont largement évolué entre ces deux dates, de même que la nature et le montant des prestations sociales, les effets correctifs de cette redistribution des revenus par l’Etat-providence n’ont été qu’assez légèrement modifiés.

Les 20% des Français les moins riches ont vu leur niveau de vie amputé de 400 euros entre 1990 et 2010. Les 20% les plus riches ont enregistré un gain de 680 euros. Pour les premiers, l’érosion des prestations s’explique par leur indexation sur l’inflation, modérée durant les vingt années observées et progressant moins vite que les revenus moyens de la population. Pour les seconds, malgré la création de la CSG à la fin des années 1980, qui a en partie compensé la forte baisse de l’impôt sur le revenu, le niveau de vie a profité du mouvement général de diminution de leur imposition directe. Au final, la réduction des inégalités en France passe bien davantage par les prestations sociales (pour les deux tiers) que par l’impôt. Sans cette redistribution, l’écart de revenus entre les 20% des Français les plus riches et les 20% les plus pauvres serait deux fois plus élevé.

Une démographie plus dynamique que celle de nos voisins. Entre 1981 et 2011, la population française est passée de 55 à 65 millions d’habitants. Si la fécondité explique largement les écarts avec l’Allemagne (+3 millions) et l’Italie (+4 millions), elle ne peut être considérée comme le moteur de la croissance démographique. Ses trois principaux facteurs sont la hausse de l’espérance de vie (+7 ans sur la période et +3,1 millions de personnes sur trente ans), les migrations (+3 millions) et l’héritage du baby-boom (+5 millions).

En trente ans, la France a connu deux millions de décès de moins que le Royaume-Uni et un million de naissances de plus. En 2008, 8,4% des personnes vivant en France étaient des immigrés, soit 5,3 millions. 20% des immigrés vivent depuis quarante ans en France au moins. 30% sont arrivés il y a moins de dix ans. En 2010 comme en 1980, 16% des nouveau-nés ont une mère immigrée.

Une augmentation depuis dix ans des élèves en difficulté avec l’écrit. Depuis dix ans, la proportion d’élèves en difficulté face à l’écrit augmente avec près d’un élève sur cinq concerné en début de collège. Le niveau de compréhension de l’écrit des élèves «moyens» est stable mais les difficultés des plus faibles s’aggravent, notamment dans les zones d’éducation prioritaire. L’écart de niveau entre filles et garçons s’accroît dans tous les pays de l’OCDE. Les difficultés des élèves en France sont plus corrélées avec le milieu social que dans le reste de l’OCDE.

Les Français restent satisfaits de leur qualité de vie. Ils lui attribuent la note moyenne de 7,3 sur une échelle de un à dix mise en place dans le cadre de la nouvelle approche plus qualitative (rapport Stieglitz) de la croissance. La satisfaction grimpe avec le revenu mais plus il est élevé, plus d’autres éléments interviennent. L’argent ne fait pas le bonheur… à condition d’être riche.

Tags : , ,

Les inégalités face à la mort se maintiennent

mercredi 5 octobre 2011

DANS « LIBERATION » AUJOURD’HUI :

Toujours inégaux face à la mort

L’espérance de vie progresse mais les inégalités entre cadres et ouvriers se maintiennent. L’Insee publie une enquête, le détail.

On vit plus longtemps. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, l’espérance de vie a progressé sans interruption : 82 ans pour les femmes, 78 pour les hommes. Ça c’est pour le cadre général. Quand on regarde dans le détail, les inégalités face à la mort ont la vie dure. L’Insee publie une étude sur le sujet. Voici ce qu’il en ressort, en quatre points.

L’espérance de vie progresse pour tout le monde

En un quart de siècle, les hommes de 35 ans ont gagné cinq années d’espérance de vie et les femmes quatre ans et demi. A 35 ans, une femme peut espérer vivre en moyenne encore 49 ans (jusqu’à 84 ans, donc) et un homme 43 ans (jusqu’à 78 ans). La baisse de la mortalité a profité à peu près de la même façon à toutes les catégories sociales : les femmes ont ainsi gagné entre 3,9 et 4,8 ans selon leur catégorie sociale et les hommes de 4,3 à 5,5 ans

De fortes inégalités sociales face à la mort

6,3 années, c’est l’écart d’espérance de vie entre les hommes cadres et ouvriers. Les hommes cadres de 35 ans peuvent espérer vivre encore 47 ans (soit jusqu’à 82 ans) et les hommes ouvriers 41 ans (soit 76 ans). L’écart existe de la même manière pour les femmes.

L’espérance de vie d’une femme cadre de 35 ans est de 52 ans (87 ans) tandis que celle d’une ouvrière n’est que de 49 ans (soit 84 ans). «L’espérance de vie des ouvrières d’aujourd’hui correspond à celle des femmes cadres au milieu des années 80», pointe l’Insee.

Cliquez ici pour voir le tableau en grand.

Signe inquiétant, les inégalités se maintiennent. On aurait pu espérer qu’elles s’estompent avec le temps, mais non. Les écarts d’espérance de vie entre catégories sociales sont stables depuis 25 ans. «Aujourd’hui, la probabilité de mourir entre 35 et 80 ans serait ainsi 1,21 fois plus élevée pour les hommes ouvriers que pour l’ensemble des hommes, à structure par âge identique», indique l’Insee. «Depuis le début des années 1980, cet indice est proche de 1,2 pour les hommes ouvriers et de 0,6 pour les hommes cadres.»

Les ouvrières vivent plus longtemps que les hommes cadres

Les femmes vivent plus longtemps que les hommes, quelle que soit leur catégorie sociale. «Même les ouvrières, les femmes les moins favorisées en termes d’espérance de vie vivent en moyenne 1,5 année de plus que les hommes cadres», note l’Insee.

Pourtant, rappelle l’Institut de la statistique, elles cumulent plusieurs facteurs défavorables pour la santé comme la pénibilité de certaines conditions de travail ou des revenus inférieurs à ceux des hommes cadres. En contrepartie, elles ont certains comportements de santé plus favorables que les hommes cadres, rappelle l’Insee: elles consomment moins d’alcool et fument moins après 60 ans.

Ces inégalités que l’espérance de vie ne montre pas

L’espérance de vie est une moyenne. Avec ses biais, comme toute moyenne. Ainsi, cela ne met pas en évidence le risque de mourir précocement. Là encore, ouvriers et cadres ne sont pas égaux. «Un homme de 35 ans, soumis toute sa vie aux conditions de mortalité de 2000-2008, a 13 % de risque de mourir avant 60 ans s’il est ouvrier (contre 6 % s’il est cadre).» Un ouvrier sur deux n’atteindrait pas 80 ans, contre un cadre sur trois.

Vivre oui, mais dans quelles conditions ? Sans surprise que les cadres, hommes et femmes, ont une «espérance de vie sans incapacité» plus longue que les ouvriers.

En revanche, les différences de mortalité entre les cadres et les ouvriers s’atténuent avec l’avancée en âge. «A 45 ans, le risque de mourir dans l’année est 2,5 fois plus fort pour un homme ouvrier que pour un cadre, à 90 ans, ce risque n’est plus que 1,4 fois plus important.»

Tags : ,

L’affaire des « binationaux » de la FFF : un problème plus social que racial ?

samedi 7 mai 2011

ARTICLE PARU DANS LE QUOTIDIEN « LIBERATION », par deux auteurs de sciences sociales très connus : Stéphane Beaud, sociologue, spécialiste des quartiers populaires (et qui a écrit un livre sur la grève des Bleus en Afrique du Sud) ; et Gérard Noiriel, historien, spécialiste de l’immigration. A lire attentivement, pour mieux comprendre la polémique sur les « binationaux » :

Sports 06/05/2011

Race, classe, football: ne pas hurler avec la meute

Par GÉRARD NOIRIEL historien, EHESS, STÉPHANE BEAUD Sociologue, Ecole normale supérieure, auteur de « Traîtres à la nation » (La Découverte)

Depuis la grève des Bleus en Afrique du Sud, le football d’élite est devenu un objet pour sociologues, et même l’objet d’une vive controverse. Samedi dernier, à rebours des analyses d’Eric Fassin et Pap Ndaye, le sociologue Stéphane Beaud refusait de taxer de «racistes» les propos des dirigeants de la FFF. Il persiste dans ce texte, cosigné avec l’historien de l’immigration Gérard Noiriel : la discrimination serait moins raciale que sociale. Eric Fassin répondra à cet article la semaine prochaine, dans nos colonnes.

—-

Une nouvelle fois le football français est l’objet d’un «scandale» déclenché cette fois non par la grève des Bleus mais par les révélations de Mediapart sur le projet de la DTN (direction technique nationale) d’imposer des «quotas» de binationaux dans le recrutement de jeunes joueurs (13 ans) dans ses propres centres de formation. Dans un premier temps, les intéressés – le sélectionneur (Laurent Blanc) et le DTN (François Blaquart) – nient en bloc. Quand la publication le lendemain du verbatim de la réunion par Mediapart apporte la preuve des allégations du premier article, la machine médiatique s’emballe : gros titres de la presse écrite, première place dans les JT, etc. Face à ces révélations, la ministre des Sports ne tarde pas à suspendre le DTN. Laurent Blanc, jusqu’alors épargné, est mis en cause : suspecté de «racisme», il se voit contraint de s’excuser («si, pour ce qui me concerne, j’ai heurté certaines sensibilités, je m’en excuse»). Les militants de la «cause noire» en France montent ensuite au créneau, réclamant la tête de tous les participants à cette réunion de travail. Dans cette nouvelle affaire, c’est la direction du football français qui est éclaboussée, la DTN apparaissant comme le siège d’un racisme institutionnel.

Il va sans dire (mais par les temps qui courent il n’est pas inutile d’enfoncer le clou) que nos propos n’ont nullement pour but de justifier la DTN. D’une part, ce projet de quotas dans les centres de formation est, sur le plan du droit, clairement discriminatoire. D’autre part, le langage employé par les protagonistes de cette réunion interne de travail reflète, par moments, une réelle défiance à l’égard des joueurs issus de l’immigration post-coloniale.

Une grille de lecture passe-partout

Mais nous pensons que le rôle des sociologues n’est pas d’instruire des procès en hurlant avec la meute. Il leur revient de clarifier les problèmes en prenant appui sur les recherches empiriques qu’ils ont eux-mêmes développées sur les sujets dont ils parlent. Le traitement médiatique de cette affaire, dans sa recherche effrénée du scoop («foot français : les dirigeants veulent moins de Noirs et d’Arabes», titre Mediapart dans son article qui lance l’affaire) et du scandale qui fait vendre, nous paraît extrêmement malsain. En dénonçant le «racisme» des dirigeants de la DTN, les journalistes et les intellectuels critiques qui leur ont emboîté le pas, raisonnent comme si on pouvait mettre sur le même plan les blagues racistes (filmées) d’Hortefeux, la légitimation publique de la discrimination raciale par Zemmour et les propos de Laurent Blanc sur les qualités physiques spontanément attribuées aux Noirs dans le milieu du foot (tenus lors d’une réunion interne de travail, dans une «conversation à bâtons rompus» comme il dit).

En utilisant le même mot pour dénoncer des propos et des postures aussi hétérogènes, on court le risque de banaliser le racisme et d’aboutir finalement à un résultat en tout point opposé au but que prétendent poursuivre ceux qui se posent en porte-parole autoproclamés de la cause des Noirs. Cette grille de lecture passe-partout leur permet de se donner le beau rôle, tout en faisant l’économie des enquêtes sérieuses qui sont nécessaires si l’on veut comprendre et expliquer les problèmes actuels de la société française. Les entrepreneurs de morale alimentent ainsi un climat de suspicion qui ruine aujourd’hui les relations internes au milieu de la recherche. Discréditer les analyses qui visent à comprendre les comportements des acteurs sociaux en les présentant comme des formes de complicité avec «l’ennemi» revient à invalider la démarche propre aux sciences sociales.

Pour toutes ces raisons, nous refusons pour notre part de cautionner la polémique malsaine et d’un niveau intellectuel affligeant, visant à traquer les traces de «racisme» chez les protagonistes de cette affaire pour les jeter en pâture à l’opinion publique («Laurent Blanc est-il « raciste » ?», reprennent en chœur les gazettes). Si l’on veut comprendre les véritables enjeux de cette affaire, il faut la resituer dans son contexte sportif et social et mettre en lumière les contraintes qui pèsent aujourd’hui sur une institution comme la DTN au sein de la Fédération française de football.

En premier lieu, nous commencerons par rappeler que le football est sans doute aujourd’hui la pratique sociale qui contribue le plus à favoriser le «vivre ensemble» entre les jeunes des quartiers populaires, quelle que soit leur origine. Et ce n’est pas rien en ces temps de ségrégation urbaine et sociale croissante. C’est cette immersion du football dans les milieux populaires qui explique, fondamentalement, les contradictions dans lesquelles se débattent ceux qui le représentent au plus haut niveau, contradictions que les institutions d’élite auxquelles appartiennent (ou dont sont issus) la plupart des intellectuels critiques qui se posent aujourd’hui en juges ne risquent pas de rencontrer.

La réunion de la DTN qui est au cœur de la polémique actuelle a permis de mettre en lumière deux grands problèmes. Le premier est d’ordre institutionnel (1). On ne peut rien comprendre à cette affaire si l’on oublie que le décret de la Fifa adopté en 2009 – supprimant la barrière de l’âge qui imposait à un joueur binational d’opter pour l’équipe nationale de son choix (la France ou le pays d’origine de ses parents) avant ses 21 ans – a modifié la donne en profondeur. Il a conduit les recruteurs des équipes nationales des pays du Sud (Algérie, Maroc, Sénégal, Côte-d’Ivoire, etc.) à démarcher activement les jeunes joueurs français pour les convaincre, avec force arguments, de jouer pour le pays de «leurs parents» (ce qu’ils vont appeler ensuite, une fois leur choix fait, le pays de «leur cœur»).

Zidane en équipe d’Algérie ?

L’équipe de France qui vivait sur son acquis et son prestige (championne du monde 1998) a ainsi perdu ces dernières années, face à ses concurrents devenus agressifs sur ce «marché», beaucoup de joueurs formés en son sein. Ceux qui affirment que ces départs des binationaux vers les équipes du Sud ne concernent que les «moins bons» (ceux qui n’ont aucune chance d’être sélectionnés en équipe de France A), se trompent. Des joueurs comme Chamakh, Belhanda, El-Arabi (Maroc) ou comme Moussa Sow (Sénégal, meilleur buteur du championnat français) avaient tout à fait la dimension de futurs Bleus. Mais ils ont échappé à l’équipe de France A du fait, d’une part, de l’activisme de recruteurs bons connaisseurs du marché français (c’est le cas d’Eric Gerets, sélectionneur du Maroc, ancien entraîneur de l’OM) et, d’autre part, d’une forme d’attentisme des autorités de la DTN. Pour prendre un exemple historique (rêve pour les uns, cauchemar pour les autres), il n’est pas absurde de penser qu’un Zidane, fils d’immigrés algériens, s’il était né quinze ans plus tard (1987 au lieu de 1972), aurait pu opter pour l’équipe d’Algérie (il n’a connu sa première sélection chez les Bleus qu’à l’âge de 22 ans) si un tel contexte institutionnel avait existé à l’époque.

Blacks ou ouvriers ?

Ajoutons que les clubs professionnels privés sont aussi concernés par cette question des binationaux : avoir dans son équipe un joueur international accroît la valeur marchande de ce dernier, donc l’actif patrimonial du club. L’équipe de France est pour l’instant plus cotée sur le marché que les équipes africaines. Ainsi quand de tels joueurs optent pour l’équipe nationale de leur pays d’origine, ce choix dessert l’intérêt financier de ces nouveaux centres de profit que sont les clubs pros. Comme on le voit la question des binationaux n’est pas anecdotique. La mission fixée à la DTN est de préparer une nouvelle équipe de France qui nous fasse rêver comme la «dream team» de 98. Bien sûr, les dirigeants des équipes nationales des pays d’où sont originaires un certain nombre de joueurs talentueux formés dans les clubs français utilisent tous les moyens dont ils disposent pour tenter, eux aussi, de réunir les joueurs les plus performants. Nous sommes donc ici en présence d’une contradiction flagrante entre des intérêts nationaux divergents avec, à l’arrière-plan, des enjeux économiques et politiques immenses (quand on sait l’importance prise par le football dans la fierté nationale d’un peuple). Cela ne justifie certes pas le projet de quotas mais éclaire fortement le contexte dans lequel il a pu surgir. Bref il n’y avait rien de scandaleux à ce que la DTN se saisisse de cette affaire d’importance pour le football français que constitue la fuite des binationaux vers les équipes de leurs pays d’origine.

Le deuxième problème qu’a mis en lumière cette affaire concerne le nouveau vocabulaire qui tend aujourd’hui à s’imposer au sein du football français. Lors de cette fameuse réunion de la DTN, le mot «Black» est revenu à plusieurs reprises dans la bouche des protagonistes. Avant de dénoncer son usage, il faut commencer par tenter de comprendre ce qu’il signifie dans le langage indigène actuel des «footeux». Le football étant le sport de prédilection des classes populaires, depuis la Seconde Guerre mondiale il a toujours été massivement alimenté par les enfants d’immigrés. Ce qui s’est produit avec les Italiens, les Polonais, les Algériens se poursuit aujourd’hui avec les enfants des pays d’Afrique subsaharienne nés ou venus en France dans les années 1980-1990.

Le mot «Black» s’est progressivement imposé dans le football comme un terme générique pour désigner les joueurs issus de cette dernière vague d’immigration. Il renvoie moins à une catégorie raciale qu’à une catégorie sociale. La plupart des joueurs d’origine africaine qui se sont imposés au plus haut niveau ont en effet grandi dans les cités de la région parisienne (60 % des élèves des centres de formation en seraient issus), au sein de familles d’ouvriers (les pères de Diarra, Sagna, Diaby le sont). Ils ont connu la «culture de cité» qui s’est imposée dans la banlieue paupérisée et politiquement déstructurée des années 1990-2000. Cette histoire sociale particulière explique non seulement l’extraordinaire énergie que ces jeunes déploient pour s’en sortir par le sport, mais aussi, pour ceux qui sont les plus inscrits dans la culture de cité, certains traits de leur comportement qui contreviennent aux exigences du haut niveau (difficultés à respecter un certain nombre de normes : sociales, sportives, diététiques).

Une façon de dire «déviants»

Il est certain que les cadres de la FFF, dont beaucoup sont issus des précédentes générations de la classe ouvrière (cf. Laurent Blanc, Aimé Jacquet, etc.), ont parfois du mal à comprendre les attitudes de ces jeunes. Ce qui explique (mais n’excuse pas) les connotations péjoratives prises par le mot «Black». On peut penser que c’est cette acception du terme que Laurent Blanc a en tête lorsqu’il s’exprime dans cette réunion de la DTN en novembre 2010 dont le verbatim a été produit par Mediapart. En bref, son expérience de coach et ses discussions avec les éducateurs le conduisent à parler des «Blacks» pour désigner le groupe «déviant» des jeunes qu’il faut particulièrement surveiller et encadrer, non pas du fait de leur couleur de peau, mais de leurs caractéristiques sociales et de leur comportement modal dans la vie d’une équipe.

L’utilisation d’un mot emprunté au vocabulaire racial pour désigner ces jeunes est très critiquable d’un point de vue civique. Mais elle ne fait qu’illustrer le processus que nous avons décrit dans nos travaux sur l’ethnicisation/racialisation du discours social en France depuis les années 1980. Faut-il préciser que les responsables de la DTN n’ont pas eux-mêmes inventé ce vocabulaire ? Ce sont les politiciens, les journalistes, les intellectuels, bref les professionnels de la parole publique qui ont fabriqué, à partir des années 1980, par le biais des polémiques qui les ont opposés sur l’immigration, le lexique qui enferme les individus dans une identité ethnique ou raciale réifiée en occultant constamment leur identité sociale.

) Un chapitre entier du livre de Stéphane Beaud, Traîtres à la nation ? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du Sud, est consacré à cette question.

Tags : , ,

Vivent les belles vaches !

samedi 26 février 2011

DANS « LIBERATION » :

Au Salon de l’agriculture, les vaches rares font de la résistance

Par ELODIE AUFFRAY

La béarnaise (181 femelles) a des cornes en forme de lyre.

La béarnaise (181 femelles) a des cornes en forme de lyre. (E.A.)

Au beau milieu du vaste pavillon numéro 1, au salon de l’agriculture, le coin des «races bovines en conservation» fait figure d’îlot de résistance aux méthodes d’élevage intensives.

On y trouve trois de ces quinze races menacées de disparition: la petite bretonne pie noir (1400 représentantes), la blonde et solide béarnaise, (185) aux cornes en forme de lyre, la Villard-de-Lans, costaude et froment (un peu plus de 400). Des poids plume à côté des 2,5 millions de prim’Holstein ou des 600.000 normandes.

Cédric Briand, éleveur de bretonnes pie noir dans la région de Redon. La bretonne pie noir est de petit gabarit, mais elle a «un caractère bien trempé», décrit le paysan.

Ces «vaches rares» ont vu leurs effectifs chuter à partir des années 1950 et la modernisation de l’agriculture. Il faut nourrir la France, le choix est fait de se concentrer sur quelques races. La solide béarnaise, essentiellement utilisée pour les travaux agricoles, tombe en désuétude avec l’arrivée du tracteur. La bretonne pie noir -700.000 représentantes en 1900, 300 en 1970- n’était pas non plus «adaptée à l’époque. Elle produit un lait très crémeux, mais en petite quantité», explique Cédric Briand, président de l’Union pour la bretonne pie noir, «fils, petit-fils, arrière-petit-fils d’éleveurs de bretonnes».

Sursaut dans les années 1970, grâce à l’acharnement de quelques passionnés. Le premier plan de sauvegarde est mis en place en 1975, pour la pie noir. «De vieux têtus bretons avaient gardé quelques bêtes. Des éleveurs, plutôt des néoruraux, les ont reprises et se sont engagés dans la conservation de l’espèce», raconte Cédric Briand.

La béarnaise est une vache «autonome», décrit Jean-Michel Missègue, bien adaptée aux montagnes du territoire qui l’a façonnée. Bonne marcheuse, elle est capable de parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver sa pitance.

La remontée est lente. Il faut développer les effectifs, tout en évitant la consanguinité. Les programmes génétiques et l’entretien coûtent cher. Jean-Michel Missègue, du conservatoire des races d’Aquitaine, n’a pas manqué de le rappeler à Nathalie Kosciusko-Morizet, la ministre de l’Ecologie, qui s’était arrêtée devant les belles béarnaises.

«C’est un combat difficile, dans un monde productiviste. Nos techniques d’élevage vont à l’encontre des méthodes courantes», juge le technicien d’élevage. «Nous n’accélérons pas la croissance de nos vaches, détaille-t-il. Plus on l’accélère, plus on perd en qualité». Cédric Briand explique vouloir «proposer autre chose» face au «rouleau compresseur» de l’agriculture intensive.

Autres atouts de la bretonne pie noir: sa «précocité sexuelle» et sa «rusticité», décrit le panneau de présentation, son lait «très riche, très crémeux, très fromageable», ajoute Cédric Briand.

Dans leur exploitation, Cédric Briand et ses deux associés produisent 90.000 litres de lait de pie noir chaque année. «La norme dans la région, pour une exploitation laitière, c’est 300.000!», compare le jeune agriculteur.

Dans le Béarn, l’élevage de la blonde locale sert surtout «à la consommation personnelle, ou pour des ventes occasionnelles au boucher du coin», regrette Jean-Michel Missègue. «Pour conserver une race, il faut réfléchir à la valorisation des produits», résume-t-il.

Eleveuse de 35 villardes, «par nostalgie de ce que faisaient [ses] grands-parents», Catherine Duboucher «s’en sort car on commercialise tout en vente directe, à la ferme». Idem pour Cédric Briand. Cédric Briand, qui juge que la bretonne pie noir «répond aux attentes sociétales».

Pratique: Défilé de races bovines en conservation, sur le ring bovin du salon de l’agriculture, pavillon 1. Dimanche 27 février, de 14h00 à 15h00.

Vache assez costaude, couleur forment uniforme, la Villard-du-Lans est faite pour le Vercors. «Une charolaise aurait trop mal aux pattes, parce que nos plaines sont très caillouteuses», décrypte Catherine Dubouch.

Tags : ,

L’emprise du clan Ben Ali sur l’économie tunisienne

lundi 21 février 2011

Sur un blog du quotidien Libération consacré à la Tunisie, voici une belle infographie montrant l’emprise du clan de l’ancien dictateur tunisien Ben Ali sur l’économie tunisienne. Une oligarchie familiale, qui avait fait main basse sur une grande partie des richesses du pays.

Tags : ,

McDonald’s contre la mairie de San Francisco

mardi 14 décembre 2010

DEPECHE AFP :

Le patron de McDonald’s en colère contre la «police alimentaire»

Jim Skinner réagit dans le Financial Times à un vote de la municipalité de San Francisco visant les menus pour enfants.

L'arche est partout dans le monde. Que fait la police alimentaire?

L’arche est partout dans le monde. Que fait la police alimentaire? (REUTERS)

<!–

  • Blogguer cet article
  • –>

    Le PDG du géant américain de la restauration rapide Mc Donald’s, Jim Skinner, s’est emporté contre les ennemis de son menu enfants, estimant dans un entretien avec le Financial Times lundi qu’il avait la confiance des parents qui franchissent la porte de ses restaurants.M. Skinner réagissait dans cet entretien à un vote de la municipalité de San Francisco, en octobre, pour interdire à partir de décembre 2011, au nom de la lutte contre l’obésité, d’offrir des cadeaux avec un menu enfants s’il ne respecte pas certaines limites en calories, sel, graisse et sucre.Il s’est insurgé contre « la police alimentaire » et les tentatives « de dicter les comportements à travers la législation ». »Nous continuerons à vendre des Happy Meals », les menus pour enfants de la chaîne, qui « ont le soutien des parents depuis les années 1970″, a-t-il affirmlé. »Nous vendons un choix sur le menu qui rend nos consommateurs plus satisfaits de leur style de vie », a-t-il expliqué.L’arrêté pris à San Francisco « enlève véritablement le choix personnel à des familles qui sont plus que capables de prendre leurs décisions toutes seules », a estimé M. Skinner.La ville californienne est pour le moment isolée dans cette initiative malgré le débat national sur l’obésité, qui ne cesse de progresser chez les enfants. D’après les statistiques officielles, elle touchait 19,6% des enfants de 6 à 11 ans en 2008, soit un triplement en 30 ans.McDonald’s a tenté d’améliorer son image en mettant sur sa carte des pommes pour remplacer les frites ou des salades, mais reste l’emblème du « fast-food ». (source AFP)

    Tags : , , ,

    Etudes supérieures et emploi : une relation complexe

    lundi 13 décembre 2010

    Ca ne sert plus à rien de faire des études supérieures ?… On entend cela souvent de nos jours. Est-ce vrai ?

    Un blog économique et social propose une analyse intéressante.

    Tags : , , ,

    Etonnant : les élèves ne sont pas égaux face aux sanctions

    lundi 22 novembre 2010

    Un article de Libération, sur une nouvelle inégalité sociale à l’école, celle qui distingue les élèves face aux sanctions :

    http://www.liberation.fr/societe/01012303625-les-defavorises-doublement-punis

    Tags : ,

    Le commerce international amène-t-il la paix ? Pas sûr

    lundi 15 novembre 2010

    Un blog d’économie se demande si la mondialisation réduit les conflits armés : en réalité, les conflits régionaux se multiplient…

    http://resultat-exploitations.blogs.liberation.fr/finances/2010/11/tradeorwar.html

    Tags : ,