Tous les billets de la catégorie ‘Travail, emploi & entreprises’

Pourquoi les salaires des dirigeants du CAC 40 ont doublé en dix ans

mardi 4 septembre 2012

SUR LE SITE « RUE 89 » – 03/09/2012

Précision : Le CAC40 est le groupe des 40 plus grosses sociétés à la Bourse de Paris.

Pascal Riché | Redchef Rue89

Entre 1998 et 2008, les salaires français n’ont augmenté que de 25%, pour une inflation de 18% ; ceux des dirigeants des entreprises du CAC 40 (hors stock-options) ont, eux, augmenté de 120%. Autant dire que les premiers ont stagné pendant que les seconds ont doublé.

Dans un intéressant article publié par la revue Commentaire, à paraître ce lundi, Jean Gatty, gestionnaire de portefeuille, a calculé la différence sur dix ans entre les rémunérations des dirigeants des entreprises du CAC 40.

Les salaires des patrons (1998-2008). La dernière colonne indique la hausse des rémunérations par tête (Jean Gatty/Commentaire)

Constatant qu’il est très rare qu’une profession voie ainsi ses salaires doubler, l’auteur de l’article s’interroge sur les causes d’un tel phénomène, et rejette une par une la plupart des explications généralement avancées.

1

Une pénurie de patrons

 

Généralement, les salaires doublent quand on est en présence d’une tension sur le marché de l’emploi : une poussée de la demande d’informaticiens, par exemple. Dans le cas des patrons, rien de tel : il y a toujours des candidats parmi les cadres supérieurs.

2

Une hausse du « coût de production » des patrons

 

Un patron de grande entreprise, cela se fabrique comme autrefois : en vingt ou trente ans, en le frottant à des fonctions différentes. Rien n’a changé de ce point de vue. Fausse explication, donc.

3

Une productivité accrue par des rémunérations élevées

 

C’est l’idée selon laquelle plus vous payez quelqu’un, plus son ardeur au travail s’accroît et, avec elle, sa productivité. Les actionnaires auraient décidé de mieux payer les patrons pour conduire les entreprises à une meilleure profitabilité.

Pour Jean Gatty, ce mécanisme ne joue pas dans le cas des patrons : la profitabilité des entreprises n’est pas liée à la rémunération des dirigeants, mais à l’état de la concurrence, à la fiscalité, etc.

L’argument doit-il être complètement écarté comme le fait l’auteur ? Les actionnaires ont tout intérêt à faire en sorte que les dirigeants des grandes entreprises, qui doivent prendre des décisions stratégiques, partagent leurs intérêts – d’où l’octroi de stock-options par exemple – plutôt que ceux des salariés de l’entreprise. (Voir le point 2 de cet « explicateur »)

4

L’existence d’un « marché des dirigeants qu’on se disputerait »

 

On retrouve ici l’argument de la pénurie, présenté différemment. Mais comme le remarque Jean Gatty, neuf entreprise sur dix choisissent leur PDG et leurs hauts dirigeants sans aucune considération pour ce supposé marché. Les PDG forment très souvent leurs propres successeurs.

5

La baisse des impôts sur les hauts revenus

 

Autrefois, le taux marginal sur l’impôt sur le revenu atteignait des sommets (90% aux Etats-Unis sous Roosevelt !). Augmenter les patrons n’avait donc qu’assez peu d’intérêt pour eux et pour l’entreprise.

Selon Jean Gatty, la baisse des impôts a pu servir de déclencheur à la hausse des rémunérations. Mais elle n’explique pas la force qui a poussé cette rémunération vers les sommets : quand vous retirez le frein à main d’une voiture garée dans une pente, elle prend de la vitesse.

« La fiscalité n’explique pas plus la force qui pousse les rémunérations à la hausse que le frein n’explique la pesanteur qui pousse la voiture vers le bas de la pente. »

6

La transparence nouvelle des rémunérations

 

La transparence fait souvent baisser les prix, mais pas toujours : en situation de cartel ou d’oligopole, il peut se passer le phénomène inverse. Dans le cas des patrons, cette transparence aurait poussé ces derniers à se comparer les uns aux autres.

Certes, il est difficile de parler d’oligopole ou de cartel pour les patrons (ils sont des milliers). Mais ce qui a pu se passer, suggère l’auteur, c’est que les moins gourmands d’entre eux, ceux qui se seraient normalement contentés d’une rémunération raisonnable, se sont sentis obligés, du fait de cette transparence, à s’octroyer une rémunération alignée sur celle de leurs pairs :

« Un PDG gagnant bien plus que ses parents, qu’il ne l’avait jamais espéré, et que tous les employés de son entreprise, se satisfait facilement de son sort quand les salaires de ses pairs lui sont inconnus. C’est beaucoup plus difficile lorsqu’il sait que ceux-ci gagnent deux, cinq ou dix fois plus que lui. »

Quand une entreprise fait un jour bien mieux que ses concurrents, elle augmente ses dirigeants. L’écart se creuse alors avec les rémunérations des autres patrons. Et, peu à peu, par mimétisme, les rémunérations de ces derniers s’alignent… Par cet effet de cliquet, l’ensemble des rémunérations continue de s’élever.

Que faire pour casser cet engrenage ? Jean Gatty promet un second article pour poser des « principes et des règles » qui permettraient de mettre un peu de rationalité dans la fixation de ces rémunérations excessives.

En attendant, on ne peut que repenser à sa comparaison entre la fiscalité et le frein à main. D’accord, le frein/la fiscalité n’explique pas la dérive de la voiture/des rémunérations. Mais pour régler le problème, dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’un outil efficace.

(Chimulus)

Tags : , ,

Mai 81 : une autre société aurait été possible…

jeudi 10 mai 2012

Analyse intéressante, par Benoît Borrits, dans la revue REGARDS – 10 mai 2012

Trente et un an avant l’élection de François Hollande, en 1981, la gauche arrive au pouvoir dans une situation de crise du taux de profit sans équivalent depuis la fin de la guerre. Bien que prônant la transformation sociale, elle refusera de poser la question du pouvoir économique dans les entreprises. Laissant passer une chance historique qui ouvrira la porte au néolibéralisme.

Un des thèmes récurrents du débat politique est celui de la part des salaires dans la valeur ajoutée qui a baissé entre 1982 et maintenant. En se référant aux statistiques de l’INSEE relatives aux sociétés non financières, on s’aperçoit que cette part se situait durant les trente glorieuses aux alentours de 72% pour connaître une hausse à partir de 1974 qui culminera en 1981-1982 pour chuter brutalement et évoluer à partir de 1989 aux alentours de 68%, c’est-à-dire à des niveaux inférieurs à ceux des années 1949-1972.

Part des salaires dans la valeur ajoutée brute au coût des facteurs – sociétés non financières – source INSEE

Paradoxalement, ce n’est pas un gouvernement conservateur qui obtiendra cette chute de la part des salaires dans la valeur ajoutée mais un gouvernement socialiste qui proclamait initialement sa volonté de rupture avec le capitalisme. Après une courte année de relance keynésienne, le gouvernement de Pierre Mauroy impulsera un tournant à 180° en faveur de la rigueur. On fera désormais la promotion de l’esprit d’entreprise : les « années fric » peuvent commencer. Au-delà d’une stérile et vaine dénonciation de cette évolution, comment expliquer ce tournant et surtout comment s’en prémunir pour l’avenir ?

Dans les propositions politiques, il est fréquemment question de rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée en faveur du travail. Si cette part est actuellement de 68% dans les sociétés non financières, on évoque souvent un rattrapage d’environ 10% pour revenir aux niveaux de 1982. Pourquoi ne pourrions-nous pas aller au-delà et la porter à 90%, voire à 100% ?

Répondre à cette question suppose de détailler la composition de la valeur ajoutée. Qu’y a-t-il au delà de la part des salaires ? Des impôts, divers transferts, des frais ou produits financiers et surtout l’usure des équipements que l’on appelle « amortissements » dans la comptabilité d’entreprise ou « Consommation de Capital Fixe » dans la comptabilité nationale. Dans les faits, la partie excédent la part des salaires n’est pas exclusivement réservée aux détenteurs de l’entreprise : une part va alimenter le budget de l’Etat, une autre va rémunérer les créanciers et l’usure des équipements doit être considérée comme un coût additionnel pour l’entreprise. Il convient donc de retraiter les informations que nous donne la comptabilité nationale pour tenter d’évaluer les profits réels des entreprises : ce sont ces bénéfices qui déterminent si globalement celles-ci gagnent de l’argent ou en perdent, en d’autres termes, si la pérennité des entreprises sera assurée dans le temps.

Cette évaluation ne peut se faire qu’à partir de 1979, année où l’INSEE commence à donner une évaluation de l’usure des équipements [1] (Consommation de Capital Fixe). Ces bénéfices [2] rapportés aux chiffres d’affaires [3] nous donnent alors les taux de marge suivants :

Taux de marge des sociétés non financières rapportés au chiffre d’affaires – d’après source INSEE

Sur la période 1979-1985, il apparaîtrait que les bénéfices des entreprises étaient globalement négatifs : cela ne signifie évidemment pas que toutes entreprises perdent de l’argent mais que les pertes des entreprises déficitaires sont plus importantes que les bénéfices des autres. Alors que cette situation préexistait avec le gouvernement de droite de Valery Giscard d’Estaing, c’est un gouvernement socialiste qui créera les conditions pour le rétablissement du taux de bénéfice à partir de 1983. A partir de 1988, ce taux évoluera ensuite dans un couloir allant de 2% à 5%.

Dans une économie où la majeure partie des entreprises sont des sociétés de capitaux, une situation dans laquelle les bénéfices globaux des entreprises sont négatifs pose problème : cela signifie qu’il est périlleux d’investir, que d’une façon générale et tous secteurs confondus, les risques de perdre de l’argent sont plus importants que les chances d’en gagner. C’est dans cette situation que la gauche est arrivée au pouvoir en 1981, une situation de crise du taux de profit. En supposant que la part des salaires dans la valeur ajoutée progresse de 10 points à la faveur d’une politique progressiste, nous nous retrouverions alors, quoique pour des raisons très différentes, dans une situation qui aura de nombreuses similitudes : il serait regrettable de faire les mêmes mauvais choix qu’en 1981.

Le fondement du programme économique de Mitterrand était une relance keynésienne par les dépenses publiques et le pouvoir d’achat. En mesures positives, le SMIC a été relevé de 10%, les salaires des fonctionnaires ont été augmentés de 3,5%, l’horaire hebdomadaire de travail est passé de 40 à 39 heures et une cinquième semaine de congés payés a été instituée. En contrepartie, un plan d’action industriel dans des secteurs clés de l’économie était initié afin « de reconquérir le marché intérieur et de créer des emplois ». Le seul problème était que la France était la seule à pratiquer une telle politique et que, sans protection du marché intérieur, cette politique de relance profitait aux entreprises étrangères et aggravait le déficit commercial. Comme l’ont indiqué, aussi bien Michel Rocard [4] que de nombreux auteurs se situant à gauche de la gauche [5], il eut mieux valu, dans ce contexte, annoncer une forte dévaluation du Franc dès le début du septennat de façon à donner toutes ses chances à ce programme. En réalité, les dévaluations auront bien lieu mais trop tard et seront plus conçues comme des réactions a posteriori à l’égard de la dégradation de la balance des paiements qu’une action résolue visant à assurer la réussite d’une politique. C’est ainsi que, loin de disparaître et en dépit des politiques d’embauche de fonctionnaires, le chômage continuera fortement de croître sur cette période passant de 6% à 9%. Pour autant, les effets d’une dévaluation sont toujours difficile à mesurer. Celle-ci a pour effet de dévaloriser la production intérieure. Si l’abaissement des prix est une opportunité pour exporter et favoriser le marché intérieur, il est aussi une difficulté supplémentaire pour les entreprises importatrices qui voient les prix de leurs intrants augmenter.

Dès lors, une sortie du capitalisme n’aura-t-elle pas été la meilleure solution à cette crise du taux de profit ? La loi de nationalisation du 13 février 1982 a permis de contrôler la totalité du secteur bancaire ainsi que de nombreux secteurs industriels (CGE, PUK, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain- Thomson). Ce contrôle total du secteur bancaire aurait permis permis de relancer l’activité économique et d’assurer une propriété sociale de l’outil productif. Au lieu de cela, le système bancaire a été géré avec les mêmes critères de rentabilité qu’auparavant et la seule mesure de changement dans la vie des entreprises ont été les lois Auroux promulguées d’août à décembre 1982 qui constituent un progrès [6], mais ne donnent aucun autre pouvoir aux salariés que celui d’être consultés.

Au-delà des effets de tribune attendus et autres déclarations tonitruantes, le Congrès de Valence d’octobre 1981 avait consacré l’idée de changement progressif et de compromis avec le capital : « Puisque nous avons choisi de transformer graduellement ce système économique, cela veut dire que nous allons chercher une situation de compromis qui naturellement sera plus favorable aux forces de transformation sociale, sera un progrès pour le monde du travail » [7]. Le capitalisme était en crise aigüe du taux de profit, le pays perdait des emplois tous les jours, il aurait fallu agir vite et permettre aux salariés et aux usagers de prendre le contrôle des entreprises. Les socialistes choisiront un compromis dans lequel le pouvoir économique des actionnaires était reconnu et maintenu, ce qui les amènera quelques mois plus tard au tournant de la rigueur et à la restauration des profits des entreprises par l’acceptation du chômage de masse.

Si demain, les conditions économiques laissaient apparaître, pour de multiples raisons, une nouvelle crise du taux de profit, gageons qu’une véritable gauche posera cette fois-ci la question du pouvoir économique au lieu de s’engager dans un compromis stérile dont l’issue ne pourra être que de nouveaux reculs sociaux.

Notes

[1] A noter cependant que les règles de dépréciation des équipements ne sont pas exactement les mêmes dans la comptabilité d’entreprise et dans la comptabilité nationale.

[2] L’évaluation des bénéfices se fera comme étant égale au revenu disponible brut des sociétés non financières duquel on ajoutera les dividendes des entreprises (ceux-ci n’étant distribués qu’après le constat du bénéfice) et on déduira l’usure des équipements.

[3] L’évaluation des chiffres d’affaires a été donné en prenant la valeur de la production de laquelle on déduira les impôts moins les subventions sur la production.

[4] Si la Gauche savait, Michel Rocard, Robert Laffont, 2005

[5] Quand la gauche essayait, Serge Halimi, Arléa, 2000

[6] Interdiction de toute discrimination, droit d’expression des salariés sur les conditions de travail, dotation minimale de fonctionnement des comités d’entreprise, obligation annuelle de négociation sur les salaires, la durée et l’organisation du travail, création du CHSCT et d’un droit de retrait du salarié.

[7] Motion unique du Congrès de Valence du Parti socialiste, octobre 1981.

Tags : , , , ,

« Aimez-vous votre travail ? »

samedi 31 mars 2012

Un documentaire qui vient de sortir, très instructif sur la satisfaction au travail aujourd’hui, et ce que les salariés en attendent, dans différentes professions et différents secteurs. On retrouve dans ces témoignages plusieurs aspects de l’évolution des entreprises et de l’organisation du travail, depuis trois décennies.

« REVER LE TRAVAIL », de Marcel Trillat et Cécile Mabileau :

http://www.dailymotion.com/video/xpsk9y Tags : ,

Comment relancer vraiment l’emploi ?

mardi 14 février 2012

Une courte interview de Philippe Askénazy, économiste spécialiste de l’emploi : il critique des politiques de l’emploi depuis près de trente ans, qui étaient fondées sur la réduction du coût du travail et l’incitation des entreprises, qui ont échoué :

http://www.dailymotion.com/video/xog5kn Tags : , ,

Précarité et flexibilité : le salariat aujourd’hui

dimanche 5 février 2012

SECONDE PARTIE DU FORMIDABLE DOCUMENTAIRE « IL ETAIT UNE FOIS LE SALARIAT » :

http://www.dailymotion.com/video/xu26a

et un débat sur ce sujet et ce documentaire, sur la chaîne PUBLIC SENAT – avec plusieurs invités très intéressants :

http://www.dailymotion.com/video/xod5ep Tags : , , ,

Une usine Renault à deux époques

samedi 4 février 2012

DEUX COURTES VIDEOS intéressantes pour comprendre la transition du tayloro-fordisme vers le toyotisme :

L’usine Renault de Sandouville (Normandie), à sa création dans les années 60

puis lors de sa modernisation en 1990 : le rôle de l’ouvrier, et celui du chef, ne sont plus les mêmes. A noter :. la consigne d’anticiper les pannes, et le tableau permettant à chacun de noter des améliorations possibles

 

 

Tags : ,

Des économistes antilibéraux critiquent les dernières mesures pour l’emploi et la compétitivité

vendredi 3 février 2012

TRIBUNE DANS « LIBERATION » –

Par CLAUDE DEBONS, JACQUES GENEREUX, JEAN-MARIE HARRIBEY coprésident d?Attac, PIERRE KHALFA, JACQUES RIGAUDIAT, ANNE DEBREGEAS, ELODIE GROUTSCHE, MARIANNE JOURNIAC, DIDIER LE RESTE Syndicalistes, FRÉDÉRIC BOCCARA, STÉPHANIE TREILLET Economistes

Toutes les mesures présentées dimanche soir par le «président candidat» sont aussi impopulaires qu’inefficaces et dangereuses. Ce «paquet» est sans doute son cadeau de départ au patronat et aux promoteurs (30% de spéculation foncière en plus). Fidèle à sa recette du pâté de cheval et d’alouette, Nicolas Sarkozy a certes évoqué une hausse de la CSG sur les revenus du patrimoine et une taxe sur les transactions financières réduite à sa plus simple expression, mais ces annonces pèsent peu par rapport aux deux mesures chocs qu’il veut imposer avant la fin du quinquennat.

Première mesure : les «accords compétitivité emploi». Ils consistent à échanger salaire contre emploi. Ces accords, qui pourront être signés par des syndicats représentant seulement 30% des voix aux élections professionnelles, permettront aux employeurs de faire travailler leurs salariés plus longtemps sans hausse de leur rémunération. Cela revient à supprimer ce qu’il reste de la durée légale du travail instaurée en… 1848. Les entreprises pourront aussi imposer des baisses de salaire, grâce à un chantage au chômage, baptisé sauvegarde de l’emploi. Un tel accord permettrait de s’exonérer de dispositions du droit du travail et des conventions collectives et s’imposerait «à la loi et aux contrats individuels» : un salarié pourra donc être licencié s’il le refuse. Cette inversion de la hiérarchie des normes serait une rupture historique avec le modèle social français.

Deuxième mesure : la suppression des cotisations patronales de la branche «famille» de la Sécurité sociale. Comme elle concerne les salariés gagnant entre 1,6 et 2,4 Smic, ce cadeau de 13 milliards d’euros bénéficiera plutôt aux grandes entreprises. Il sera principalement «compensé» par une augmentation de 1,6 point de TVA. Sarkozy fait le pari que cela n’entraînera aucune hausse des prix, mais il se prend les pieds dans le tapis : justifier la mise en œuvre différée de cette mesure par le fait que cela permettra des achats par anticipation, c’est annoncer que les hausses de prix auront bien lieu. La consommation des ménages, surtout les plus pauvres, sera donc rabotée de 11 milliards d’euros : ce n’est rien d’autre qu’un troisième plan d’austérité !

Ces mesures s’inscrivent dans une conception globale : «Réduire les dépenses publiques, alléger le coût du travail, renforcer notre compétitivité pour créer de la croissance et créer des emplois.» Pure doxa néolibérale. Mais alléger le coût du travail, c’est en fin de compte réduire une demande salariale déjà atone. Réduire les dépenses publiques, alors que l’investissement des entreprises est au plus bas, c’est casser un autre moteur de l’activité. Une telle orientation ne peut qu’aggraver la récession et développer le chômage.

En postulant que le problème fondamental est le coût du travail, cette orientation fait l’impasse sur le coût du capital. Or, c’est bien celui-ci qui pose problème, avec l’explosion des dividendes versés aux actionnaires : ils représentent 13% de la masse salariale en 2010, contre 4% dans les années 80. Dans le même temps, la part des salaires dans la richesse produite, le PIB, a baissé de 8 points. C’est cette domination d’une logique financière sur les entreprises qui explique la faiblesse de l’investissement et des dépenses en recherche et développement. L’obsession du modèle allemand oublie que ce dernier n’est pas soutenable. Pas soutenable pour les Allemands qui ont vu ces dernières années une baisse de leurs salaires avec un fort accroissement de la pauvreté et de la précarité. Pas soutenable parce que, dans une Europe économiquement intégrée, les excédents commerciaux allemands ont pour contrepartie les déficits des autres pays d’Europe. Vouloir que tous les pays européens adoptent le modèle allemand est un projet impossible.

Tags : , , ,

Carte de l’évolution du chômage par bassin d’emploi

jeudi 19 janvier 2012

UN BEAU DOCUMENT INTERACTIF, qui vient d’être mis à jour, sur le site du quotidien Le Monde. En cliquant sur chaque bassin d’emploi, on peut voir l’évolution du taux de chômage depuis 2003 ; on peut aussi sélectionner les bassins d’emploi selon l’importance de leur taux de chômage.

Tags : ,

Les 35 heures ne sont pas coupables

dimanche 11 décembre 2011

ALTERNATIVES ECONOMIQUES – Denis Clerc – 7 décembre 2011

Accusées de tous les maux par le gouvernement, les 35 heures affichent pourtant un bilan plutôt positif : elles n’ont pas alourdi les coûts salariaux des entreprises ni pénalisé la productivité des salariés, ont créé des emplois, même si leur mise en oeuvre a pesé sur les finances publiques.

(…) Le 28 octobre dernier, le chef de l’Etat, sur France 2, en parlait comme d’une « catastrophe sociale et [d’] une catastrophe économique », les accusant implicitement d’être à l’origine des délocalisations, de la désindustrialisation et même d’une « pression sur les salaires ». (…) Dans ce procès, examinons plutôt les faits. C’est ce que je me propose de faire ici, à partir des données existantes, principalement celles de la Comptabilité nationale, qui a le mérite de présenter une vue d’ensemble.

Le partage de la valeur ajoutée

Il convient de la mesurer « nette », c’est-à-dire après déduction des impôts, des éventuelles subventions d’exploitation et de la « consommation de capital fixe » (l’amortissement économique correspondant à l’usure effective et à l’obsolescence des équipements), de manière à ne retenir que ce qui est partageable entre le travail et le capital. Pour l’ensemble des sociétés non financières, en 1997, avant que la décision de passer aux 35 heures soit prise, le partage de cette valeur ajoutée est le suivant : 20,6 % vont au capital (excédent d’exploitation) et 79,4 % au travail salarié. En 2002, année où la loi est devenue obligatoire pour toutes les entreprises de plus de 20 salariés, le partage passe à 19,6 % et 80,4 %, soit un transfert d’un point de valeur ajoutée nette du capital au travail, soit 6 milliards de l’époque (environ 7 milliards en euros de fin 2011). Incontestablement, la loi sur les 35 heures a donc provoqué une augmentation relative du coût salarial, de l’ordre de 450 euros par salarié et par an. Mais cette augmentation a été transitoire et, dès 2007, la situation antérieure est rétablie, voire un peu améliorée pour les sociétés non financières : 21,1 % pour le capital, 78,9 % pour les salariés. (…)

L’évolution de l’emploi salarié

Ce dernier, dans les sociétés non financières, est passé (en équivalent temps plein) de 11,5 millions (1997) à 13,5 (2003), puis a continué ensuite à progresser plus lentement pour atteindre 14 millions en 2007. Même s’il n’est évidemment pas question d’attribuer aux 35 heures toute cette progression, la croissance économique ayant sans doute joué le rôle essentiel[1], la RTT a aussi participé à l’amélioration conjoncturelle, en renforçant la baisse du chômage. Toutefois, dans l’industrie, principale branche exposée à la concurrence étrangère (tant pour le marché intérieur qu’à l’exportation), les effectifs n’ont pas augmenté de la même manière : faible progression entre 1997 et 2001 (passant de 3,92 millions en 1997 à 3,96 millions en 2001, toujours en équivalent-temps plein), puis déclinant ensuite assez rapidement (3,54 millions en 2007[2] soit une perte de plus de 420 000 emplois). Cette baisse d’effectifs dans l’industrie est-elle imputable aux 35 heures ? On peut en douter, car, au cours des années précédentes, sur le même laps de temps (soit de 1991 à 1997), le nombre d’emplois dans l’industrie était passé de 4,4 millions à 3,92, soit une diminution relative (- 11 %) similaire à celle observée dix ans plus tard, entre 2001 et 2007 (-12 %). Certes, aucune « loi » n’impose que les effectifs fondent ainsi mécaniquement dans l’industrie. Mais il s’agit seulement de souligner que cette fonte n’a pas été plus rapide au cours des années 2000 qu’elle ne l’avait été au cours des années 1990, et que les 35 heures ne l’ont pas accélérée : elles ont même eu le mérite de stopper l’hémorragie d’emplois industriels durant quelques années. (…)

L’évolution de la productivité

Toutefois, même cette explication ne semble pas très convaincante. Car la valeur ajoutée des branches industrielles (mesurée « brute », donc sans retirer la consommation de capital fixe, qui n’est pas disponible par branche), a progressé de 25 % entre 1997 et 2007 (en volume, c’est-à-dire après déduction de la hausse des prix à la production). Puisque, pendant cette même période, l’emploi (en équivalent temps plein) a diminué de 10 %, la productivité par tête a donc progressé de 39 %, soit au rythme annuel moyen de 3,3 %. Au cours des dix années précédentes (1987-1997), la progression de la valeur ajoutée brute (toujours en volume) avait été un peu moindre (+ 22 %), et les gains de productivité par salarié avaient été de 40 %. On ne constate donc pas de différence sur ce point entre la période 1987-1997 et la période postérieure à 1997 : dans les deux cas, les gains de productivité par tête l’ont emporté sur la progression de la valeur ajoutée, ce qui a provoqué des destructions d’emplois. En revanche, ce qui est important, c’est que la productivité horaire a augmenté nettement plus rapidement à la suite des 35 heures que cela n’avait été le cas au cours de la décennie précédente. En effet, comme la durée annuelle du travail par salarié a reculé de 6,5 % entre 1997 et 2007 contre un recul de 1 % entre 1987 et 1997, la productivité horaire a progressé de 48 % durant la dernière période, contre 40 % durant la décennie précédente. Il est assez remarquable de constater que, sur ce point, l’intégralité ou presque de la réduction de la durée du travail a été compensée par un surcroît de productivité horaire : les 3,54 millions de travailleurs de l’industrie de 2007 ont, malgré les 35 heures (ou peut-être grâce aux 35 heures, aux réorganisations et à la moindre fatigue qu’elles ont provoquée) produit en moyenne 69 000 euros de valeur ajoutée industrielle par tête en 2007 contre 50 000 (en euros constants) dix ans auparavant (+ 38 %). Et contre 37 000 vingt ans auparavant, soit + 39 % de progression entre 1987 et 1997. Les entreprises industrielles, dans l’ensemble, ont réussi à effacer les 6,5 % de baisse effective du temps travaillé.

L’évolution de l’excédent brut d’exploitation (EBE)

Cet EBE mesure la valeur ajoutée que conserve le capital. Cet excédent ne doit pas être confondu avec le profit, puisqu’il doit permettre de couvrir les charges que sont notamment les intérêts des emprunts et le renouvellement des équipements. Son évolution montre si la situation financière des entreprises industrielles s’améliore ou se dégrade. Entre 1987 et 1997, l’EBE a progressé en valeur de 25 %, Durant la décennie suivant, la progression de l’EBE a été de 18 %. Il n’y a donc pas eu dégradation, mais simplement ralentissement. Ce dernier ne doit rien à la progression des salaires, au contraire : la masse totale des rémunérations, cotisations sociales incluses, a nettement plus progressé entre 1987 et 1997 (+ 29 %) qu’au cours de la décennie suivante (+ 16 %). C’est plutôt la compression des marges, du fait de la concurrence accrue, qui est à mettre en cause : alors que les prix à la production progressaient de 7 % dans l’industrie entre 1987 et 1997, ils ont diminué de 7 % durant la décennie suivante. Les 35 heures – dans l’industrie – n’ont pas modifié le partage travail/capital, quasiment demeuré stable sur l’ensemble de la période, puisque le total des rémunérations a progressé à peu près au même rythme que l’excédent brut d’exploitation (alors que les premières progressaient un plus vite que le second durant la période 1987-1997). Ce ne sont pas les 35 heures qui ont affaibli l’industrie française, puisqu’elles ont été compensées par des gains de productivité plus rapides, mais la concurrence, qui a contraint à diminuer les prix de vente unitaires pour faire face à la mondialisation.

L’évolution du Smic

Le Smic est un salaire horaire. Si l’on ne voulait pas que la réduction de la durée légale du travail entraîne une baisse proportionnelle du salaire mensuel des salariés payés au Smic, ou à un niveau proche, il fallait donc augmenter le Smic horaire. Ce fut d’abord au moyen d’une machinerie complexe – les « garanties mensuelles de rémunération » -, puis, en 2005, enfin, par une hausse du Smic. Ce dernier est donc passé (en brut) de 6,01 € de l’heure en 1997 à 8,44 € en 2007. Soit + 40 %, se décomposant de la façon suivante : + 17 % pour compenser la hausse des prix, + 11 % pour compenser la diminution de la durée légale du travail, et + 8 % correspondant à la hausse du pouvoir d’achat du salaire horaire brut moyen des ouvriers durant cette période (puisque le Smic est indexé sur moitié de cette progression, majorée de temps à autre par des « coups de pouce » gouvernementaux dont la finalité est que le pouvoir d’achat du Smic progresse à peu près comme celui des ouvriers payés davantage que le Smic). Seule cette dernière composante a donc constitué une progression de pouvoir d’achat. Etait-ce raisonnable ? Du point de vue patronal, sans doute non, puisque cela revenait à payer 8 % de plus des salariés travaillant 11 % de moins. Mais du point de vue des salariés concernés, ne pas assurer à ces derniers une progression de pouvoir d’achat au moins égale à celle des ouvriers aurait abouti à leur faire payer la note des 35 heures. La solution a donc consisté à réduire sensiblement les cotisations sociales patronales. Le dispositif existait déjà depuis 1993, et avait été modifié à plusieurs reprises. Début 1998, un salarié payé au Smic permettait à son employeur de bénéficier d’une réduction correspondant à 18 % du salaire brut, et cet allègement diminuait progressivement jusqu’à s’annuler à hauteur de 1,3 fois le Smic. Martine Aubry élargit sensiblement le dispositif, portant l’allègement à 26 % (du Smic brut), avec une dégressivité annulant l’allègement à 1,7 fois le Smic, mais pour les seules entreprises ayant passé un accord de RTT agréé. En 2003, le Gouvernement Raffarin étendit cet allègement à toutes les entreprises (y compris les moins de 20 salariés, qui, alors, avaient la possibilité de n’appliquer les 35 heures qu’au terme d’un délai supplémentaire de deux ans), puis le porta à 28 % du Smic brut en faveur des petites entreprises. Si bien que, en 2007, les allègements de cotisations sociales patronales représentaient un coût de 20,5 milliards d’euros, supporté par les finances publiques, dont un peu de moitié (9,3 milliards) résultaient de dispositions antérieurs aux 35 heures[3]. On peut estimer aujourd’hui le coût spécifique des 35 heures à une douzaine de milliards. Ce chiffre est à rapprocher du surcoût salarial engendré pour les entreprises du fait de la hausse du Smic destinée à compenser la réduction du temps de travail, et qui est estimé à 14 milliards. Autrement dit, pour les entreprises, la hausse du Smic a été neutralisée à peu près entièrement, mais par le biais d’une socialisation qui pèse désormais lourdement sur les finances publiques[4]. En d’autres termes, le surcoût du Smic n’est pas supporté par les entreprises (qui ne peuvent donc s’en plaindre), mais par les contribuables. In fine, cela peut peser sur l’économie, mais proportionnellement pas davantage que la suppression de la taxe professionnelle (coût : 12 milliards), la détaxation des heures supplémentaires (coût : 4,5 milliards), la baisse de la TVA sur la restauration (coût : 3 milliards) ou la réforme de l’ISF (coût : 1,6 milliards). Curieusement, au moins du côté de la majorité, ce sont les 35 heures qui sont accusées de creuser le trou du déficit public, pas les autres mesures pourtant aussi budgétivores.

Au total, pour l’ensemble de l’économie comme pour les branches industrielles, il faut arrêter de faire des 35 heures le bouc émissaire de nos difficultés. Elles ont incontestablement suscité des difficultés. Mais surtout dans la fonction publique où, à l’exception du monde enseignant, elles ont été accordées sans aucune contrepartie, comme une mesure sociale, le blocage des embauches étant supposé amener les services à effectuer des gains de productivité, alors que cela a débouché sur une dégradation du service public, notamment (mais pas seulement) à l’hôpital. Pour en revenir aux entreprises, certes, les données quantitatives utilisées sont globales, et il est bien possible que certaines entreprises aient souffert des 35 heures : mais cela signifie alors que d’autres en ont bénéficié, puisque, dans l’ensemble, on ne voit guère d’effets négatifs. Dans les branches industrielles comme dans le reste de l’économie privée, les 35 heures ont été « digérées » par des gains de productivité et un recul (limité et transitoire) de la part du capital dans l’ensemble de la valeur ajoutée. Et aujourd’hui, la crise a fait bien plus reculer cette dernière que les 35 heures ne l’ont jamais fait.

(1) L’Insee attribue aux 35 heures un effet net positif de 350 000 emplois. Voir dans Economie et statistique n° 376-377 (juin 2005) l’article d’Alain Gubian, Stéphane Jugnot, Frédéric Lerais et Vladimir Passeron, « Les effets de la RTT sur l’emploi : des estimations ex ante aux évaluations ex post ». Mais ce chiffre n’inclut pas les effets indirects, liés notamment à la forte reprise de la demande issue de la diminution sensible du chômage.
(2) Auxquels il conviendrait d’ajouter 300 000 emplois intérimaires dans l’industrie, chiffre en très légère baisse sur la période 2001-2007.
(3) Ce qui n’empêche pas certains de tout mettre la note sur le dos des 35 heures.
(4) L’un des objectifs de la suppression de la durée légale hebdomadaire du temps de travail au bénéfice d’une fixation par branche ou par entreprise, qui fait partie du programme de l’UMP, est d’ailleurs de supprimer cette réduction. Le surcoût qui en résulterait pour les entreprises serait reporté sur les consommateurs par le biais d’une TVA sociale, qui réduirait d’autant le montant des cotisations sociales acquittées par les entreprises. Le problème, néanmoins, est que l’actuel allègement de cotisations sociales bénéficie aux employeurs seulement jusqu’à 1,7 fois le Smic, alors que le basculement des cotisations sociales vers une TVZ sociale bénéficierait à tous les employeurs dans des proportions similaires.
Tags : ,

La Poste, une entreprise comme les autres ?

mardi 22 novembre 2011

Voici un bon reportage sur LA POSTE dans l’émission « Capital », diffusée dimanche 20/11 sur M6.

A voir, en relation avec le chapitre de terminale sur « Travail et emploi », et l’étude de l’organisation du travail.

Tags : ,