Une sociologue à propos de l’affaire DSK

lundi 23 mai 2011

UN TEXTE D’UNE GRANDE SOCIOLOGUE SPECIALISTE DE LA FAMILLE, IRENE THERY, pour prendre du recul face à l’événement, et réfléchir…

La femme de chambre et le financier, par Irène Théry

LEMONDE.FR | 23.05.11

Ce matin du dimanche 15 mai, la surprise, l’incrédulité et la consternation nous ont littéralement saisis. Face à une forme inédite d’adversité politique et morale, on a senti partout le besoin de se hausser à la dimension de l’événement comme pour conjurer, dans l’union sacrée d’un silence suspendu, l’image salie de notre pays. Passé ce moment d’étrange stupeur, le débat a repris ses droits pour explorer ce qu’on nomme désormais  » l’affaire DSK « . Dans le maelstrom des commentaires, comment s’y retrouver ? Si l’on se souvient que l’enjeu de tout cela n’est pas de jeter aux chiens la vie privée ou la personnalité d’un homme à terre, mais une inculpation sexuelle précise dans le cadre d’une procédure criminelle définie, on aperçoit qu’un clivage nouveau est apparu dans le débat français. Evident d’une certaine façon, tant on s’accuse mutuellement aujourd’hui de n’avoir de considération que pour un maître de la finance mondiale ou de compassion que pour une pauvre femme de chambre immigrée, il n’est pourtant pas si simple à comprendre.

D’un côté, il y a ceux qui soulignent avant tout la valeur fondamentale de la présomption d’innocence à laquelle a droit l’auteur allégué des faits. Ils ont semblé, dans les premiers jours, si majoritaires parmi les ténors qui font l’opinion en France et si indifférents au sort de la victime présumée qu’on n’a pas manqué de les traiter de défenseurs patentés de l’ordre patriarcal. Il est vrai que des réflexes machistes assez cognés ont fleuri ici et là pour défendre à leur manière l’innocence virile : « il n’y a pas mort d’homme », « un troussage de domestique »… Mais on aura peine à nous faire croire que ces insanités d’un autre âge soient le révélateur providentiel d’un complot masculin caché sous la défense intransigeante des droits des justiciables. Ce n’est pas la défense des mâles dominants qui est préoccupante chez ceux qui croient trouver dans la présomption d’innocence la boussole unique guidant leurs réactions; c’est plutôt un certain aveuglement mental aux défis nouveaux surgis du lien social contemporain.

Car de l’autre côté, il y a ceux – au départ plus souvent des femmes, féministes et engagées – qui s’efforcent de porter au plus haut des valeurs démocratiques une forme nouvelle de respect de la personne, qui n’a pas encore vraiment de nom dans le vocabulaire juridique, et qu’on pourrait appeler son droit à la présomption de véracité. C’est la présomption selon laquelle la personne qui se déclare victime d’un viol ou d’une atteinte sexuelle est supposée ne pas mentir jusqu’à preuve du contraire. Le propre des agressions sexuelles, on le sait, est qu’à la différence des blessures ou des meurtres, leur réalité  » objective «  ne s’impose pas d’elle-même aux yeux des tiers. Ont-elles seulement existé ? Avant même qu’un procès n’aborde les terribles problèmes de la preuve et de la crédibilité des parties en présence, la question spécifique que posent ces affaires judiciaires s’enracine très exactement là : ce qui est en jeu au départ n’est jamais seulement la présomption d’innocence du mis en cause, mais la possibilité même qu’une infraction sexuelle  alléguée prenne assez de réalité aux yeux de tiers qualifiés pour ouvrir la procédure. Cette possibilité passe en tout premier lieu par la possibilité donnée à une victime présumée d’être vraiment écoutée. On accueille de mieux en mieux, dans nos commissariats, les victimes sexuelles qui déposent plainte. Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de véracité  comme un véritable droit ? Rien n’est moins sûr.

C’est pour cette raison que nombre de nos concitoyens ont eu le sentiment pénible qu’en France, on n’avait pas accordé à Madame Diallo un respect égal à celui qui fut témoigné à son agresseur présumé, Dominique Strauss-Kahn. Cette situation choquante n’est pas d’abord un problème de morale personnelle, mais de justice et d’institutions communes. On l’entrevoit bien : présomption d’innocence et présomption de véracité sont aussi cruciales l’une que l’autre pour bâtir une justice des crimes et délits sexuels marchant sur ses deux pieds. Mais pour le moment, nous ne les distinguons pas clairement et savons encore moins comment les faire tenir ensemble. Tout se passe alors comme si on ne pouvait choisir l’une que contre l’autre. En se targuant de respecter les grands principes pour DSK au moment où il était cloué au pilori, les partisans sincères de la présomption d’innocence n’ont pas vu qu’ils bafouaient au même instant la présomption de véracité à laquelle avait droit la jeune femme qui l’accuse de l’avoir violentée.

C’est pourquoi il est vain de croire que nous échapperons aux questions de plus en plus fortes que nous posera dans l’avenir la lutte sans merci du coupable allégué et de la victime présumée du Sofitel de New-York, en faisant le procès de la procédure accusatoire américaine. Au moment le plus dramatique de l’affaire d’Outreau on avait, face aux mêmes dilemmes, fait le procès symétrique : celui de la procédure inquisitoire à la française. L’aurait-on déjà oublié ? Pour construire un jour une façon de tenir ensemble les deux présomptions opposées, le premier pas est d’accepter de penser la spécificité des questions sexuelles, et d’élargir le champ de nos réflexions pour reconnaître les responsabilités collectives nouvelles que nous confère, à nous citoyens des démocraties occidentales, les mutations profondes qui ont lieu aujourd’hui.

La France donne souvent aux autres pays le sentiment d’être politiquement  » en retard «  sur les questions de sexe, de genre, de sexualité. Sans aborder ici cette vaste question, soulignons simplement que le procès de New-York ne doit pas nous enfermer dans une frilosité défensive au prétexte des clichés anti-français qui pleuvent sur nous depuis quelques jours. Au contraire, il devrait être l’occasion de nous emparer collectivement des grande questions sociales, historiques et anthropologiques qui sont l’horizon de sens commun à tous les procès pour crimes ou délits sexuels, en France comme ailleurs. En général, nous n’avons d’yeux que pour les ressorts psychologiques des transgressions sexuelles comme si nous ne voulions pas voir qu’elles ont lieu dans le contexte de mutations profondes des valeurs et des normes censées faire référence pour tous. Or, sous l’égide de l’égalité croissante des sexes, nous vivons aujourd’hui des bouleversements sans précédent du permis et de l’interdit sexuels. Les procès pour viol, qui se multiplient partout aujourd’hui, sont à la fois l’expression de ces mutations démocratiques et le symptôme de leur caractère inassumé.

Considérer le viol comme un crime, prendre au sérieux les atteintes sexuelles, participe directement du refus contemporain de l’ordre sexuel matrimonial traditionnel, construit sur la condamnation de la sexualité hors mariage, la diabolisation de l’homosexualité, la double morale sexuelle et la division des femmes en deux catégories : épouses honorables et filles perdues, mères de famille légitimes et filles-mères parias, maîtresses de maison respectées et domestiques qu’on  » trousse « . Comme l’a montré Georges Vigarello dans son Histoire du viol, celle-ci se déploie toujours à la croisée de l’appartenance sociale des individus et des statuts respectifs des hommes, des femmes et des enfants dans une société. Notre attachement à punir ce crime est la trace en creux de la valeur centrale que nous accordons non plus au mariage mais au consentement dans le grand partage entre le permis et l’interdit sexuels.

Mais les procès pour viol d’aujourd’hui sont aussi symptomatiques des ambiguïtés du changement, tant ils donnent à voir le vide sidéral que nous avons laissé se développer en lieu et place d’une civilité sexuelle renouvelée, capable d’irriguer la vie ordinaire de nos sociétés et d’inscrire la sexualité au sein d’un monde humain certes pluraliste, mais qui demeurerait un monde commun. C’est la rançon de l’idéologie individualiste et mercantile, qui transforme ce monde en une collection insignifiante d’individus autarciques bons à consommer. Le consentement, coeur de la nouvelle normalité sexuelle, est ainsi à la fois la solution et le problème. Consentir, oui, mais à quoi ? Pourquoi ? Et quand le refus de tout consentement s’est exprimé loin des regards, comment passer à sa dimension publique, sociale, juridique ? Concentrant toutes ces questions, nous interrogeant directement sur la solidité de nos valeurs communes, le procès de New-York incarne à sa manière le changement démocratique. Mais il peut devenir aussi un de ces moments périlleux où, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet,  la démocratie se retourne  » contre elle-même «  .

Pour prendre la mesure du ressort proprement sociologique de ce risque, il faut revenir à la sidération initiale qui fut la nôtre, et qu’une semaine de débat a déjà recouverte. L’image première qui nous a saisis ne s’arrêtait pas au seul DSK. C’était le choc de deux figures, deux symboles, deux incarnations si extrêmes des inégalités du monde contemporain, que la réalité semblait dépasser la fiction. Elle, une femme de chambre immigrée d’origine guinéenne, pauvre, vivant dans un logement social du Bronx, veuve, mère de famille monoparentale. Lui : un des représentants les plus connus du monde très fermé de la haute finance internationale, une figure de la politique française, de l’intelligentsia de gauche, une incarnation aussi, de la réussite sociale, de l’entre-soi des riches et de la jouissance facile. La femme de chambre et le financier, ou le choc de celui qui avait tout et de celle qui n’était rien.

Dans ce face à face presque mythique, les individus singuliers disparaissent, absorbés par tout ce qu’incarnent les personnages. C’est pourquoi il y a quelque chose d’épique dans ce qui s’est passé. En prenant en considération la parole d’une simple femme de chambre et en lui accordant la présomption de véracité, la police new-yorkaise n’a pas seulement démontré qu’elle pouvait en quatre heures renverser l’ordre du pouvoir et saisir au collet le puissant financier. Elle a aussi mis en scène une sorte de condensé inouï des incertitudes, des injustices et des espoirs de notre temps, et engagé un processus où vont venir s’engouffrer toutes les passions qui meuvent les sociétés démocratiques. Au risque de transformer tragiquement deux individus, inégaux à l’extrême, en boucs émissaires de nos désirs frustrés, de nos peurs ancestrales, de nos haines inassouvies.

Irène Théry, directrice d’études à l’EHESS

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Comment récupérer les élèves perturbateurs ?

jeudi 18 novembre 2010

A PROPOS DU ROLE DE L’ECOLE DANS L’INTEGRATION SOCIALE (thème étudié dans le programme de terminale), voici un chat très intéressant organisé par le quotidien Le Monde, avec une responsable de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) : à lire pour sortir des idées reçues sur les « voyous » et leur répression…

 

 « La mise à l’écart des élèves perturbateurs est inefficace »

LEMONDE pour Le Monde.fr | 18.11.10 | 12h58  •  Mis à jour le 18.11.10 | 18h26

Dans un chat sur Le Monde.fr, Maria Ines, éducatrice de la protection judiciaire de la jeunesse, prône la suspension des établissements de réinsertion scolaire, expérimentés depuis cette rentrée.
Pol : Qu’appelle-t-on précisément des élèves « perturbateurs » ? Comment sont-ils « gérés » en général par les proviseurs et principaux de lycée et collège ?

Maria Ines : Cette appellation recouvre plusieurs situations. Chacun de ces élèves a des difficultés différentes. Ce sont les élèves qui font des bêtises en classe, empêchent qu’une classe tourne bien, perturbent la vie scolaire en général. Mais on ne peut pas mettre tous les « perturbateurs » dans le même sac.

Classe de 3 -5 : Quelles sont les raisons du décrochement ?

Les raisons du décrochement sont différentes, là aussi. Mais il y a des choses qui les rassemblent : en général, ce sont des situations familiales très dégradées – séparation des parents, père au chômage, alcoolisme.

Quand un élève décroche, cela veut dire que les parents sont trop démunis pour le stimuler. Mais les problèmes familiaux sont différents pour chacun, il faut donc trouver des solutions différentes, voir comment on peut aider les parents.

Rivalpo : Comment redonner le goût des études à des jeunes qui ont totalement rejeté le système scolaire et qui sont à la limite de la désocialisation?

On redonne le goût de l’école à un jeune en difficulté en essayant de comprendre précisément quels sont ses problèmes. Qu’est-ce qui le fait souffrir ? Qu’est-ce qui fait qu’il n’a pas envie d’aller à l’école ?

En général, ils ont un profond sentiment d’insécurité, ils ont peur de ne pas réussir. Pour leur redonner confiance, il faut d’abord comprendre ce qui se passe et mettre en place tout un accompagnement social et éducatif qui aide les parents et redonne confiance aux jeunes en essayant de déceler ses qualités, afin de faire émerger ce qu’il a en lui de meilleur.

Même les élèves les plus en difficulté ont quelque chose de bien en eux. Il faut aller le chercher. Il faut pour cela des professionnels qui ont un intérêt pour ces jeunes, de façon à mettre de côté provisoirement ce qu’ils font de mal.

Petit à petit, on arrive à ce que ces jeunes reprennent confiance en eux et retrouvent le goût d’aller à l’école. Même si ces jeunes font des bêtises, ils aimeraient être comme les autres mais n’y arrivent pas à cause d’une souffrance psychologique très forte.

Manola : Que pensez-vous des établissements de réinsertion scolaire voulus par Nicolas Sarkozy au printemps et dont une dizaine a ouvert depuis cette rentrée ? Ne constituent-ils pas un recul plutôt qu’une avancée ?

C’est un véritable recul. Je crois vraiment qu’il faut trouver des solutions pour ces jeunes. Ils se font du mal et en font aux autres. Ces établissements ont été annoncés au printemps. Le président a fait un discours disant qu’il fallait écarter du milieu scolaire ces jeunes qui perturbent l’école et dont personne ne veut et créer des établissements spécialisés pour eux.

Quelques mois après, il a donné l’injonction à l’éducation nationale de créer ces internats. Ce discours voulait dire qu’il fallait les séparer radicalement des autres jeunes. Donc, c’est parti sur de mauvais rails. Car s’il faut trouver des solutions adaptées pour ces jeunes, la séparation radicale du système scolaire et des autres élèves n’est pas la bonne solution.

Ni les enseignants ni les travailleurs sociaux n’ont été consultés. Il a fallu, en quelques mois, que les professionnels puissent imaginer quelque chose qui ait un peu de sens pour ces élèves, mais à l’intérieur d’une demande politique qui, dès le départ, hypothéquait les chances de réussite de ces établissements. En effet, il fallait séparer ces élèves des autres, et de plus, les mettre ensemble.

Les professionnels – enseignants et travailleurs sociaux – savent que quand on sépare ces jeunes de leur famille, de leur quartier, et qu’on les met tous ensemble, les choses deviennent explosives, car ils endossent l’étiquette de perturbateurs.

Pierre : Ces établissements de réinsertion scolaire [ERS], où les élèves ingérables sont concentrés entre eux, me font sérieusement penser aux maisons de correction, qui ont fait la preuve de leur inefficacité et que l’on a choisi de fermer dans les années 1970. Qu’en pensez-vous ?

Oui, absolument. Cela fait penser aux maisons de correction, qui accueillaient des délinquants et aussi des jeunes en difficulté, délaissés par leur famille. C’était une séparation brutale, avec une coupure des liens. Et ce qui présidait à leur fonctionnement, c’était tout ce qui tournait autour de la discipline, de la règle. L’obsession première dans les maisons de correction était d’apprendre à ces jeunes, de façon rapide, comment se comporter.

Je ne dis pas que dans les ERS, le régime soit aussi dur. Mais n’empêche que dans ces établissements, ces jeunes reçoivent un enseignement scolaire a minima, le matin, et ensuite, le temps est consacré à des activités et à l’enseignement de règles. Je ne dis pas que ce n’est pas bien, mais pour ces jeunes, ça ne marche pas. Ils ont un sentiment d’exclusion, ils ont été séparés de leur famille, donc ils vont être très réticents à ce que la plus grande partie de leur temps soit consacrée à apprendre la discipline.

Ces jeunes apprennent les règles et le vivre-ensemble quand on s’intéresse très sincèrement à eux. Ils vont écouter l’adulte qui tente de comprendre où s’enracinent leurs difficultés et accepteront d’intégrer un cadre, des limites, des règles. Mais si on les leur impose de l’extérieur, ils ont l’impression que c’est une punition.

Lolo : Comment fonctionne concrètement les établissements de réinsertion scolaire ? Quel est l’emploi du temps des élèves ?

Je n’ai pas l’emploi du temps précis, heure par heure. Je sais qu’il y a un enseignement scolaire minimum durant la matinée, et l’après-midi est consacré à des activités, surtout sportives, puisque le sport est considéré comme bénéfique pour ces jeunes. Je pense que c’est vrai, mais il n’y a pas que ça.

Et il y a un encadrement très précis, avec des éducateurs – non formés d’ailleurs, car le soir et la nuit, ce sont des jeunes du service civique qui viennent pour les encadrer. Je pense qu’on ne peut pas s’occuper de ces jeunes qui sont en très grande difficulté sans une véritable formation.

RnR Radio : Pourquoi s’obstiner à leur imposer des études et ne pas les faire travailler, tout simplement ?

Ce serait bien pour ces jeunes, ils ne demandent que ça, pour certains. Mais quand ils disent que l’école ne les intéresse pas, c’est que bien souvent, ils n’ont pas confiance en eux. Il faut donc d’abord essayer de leur redonner le goût de l’école.

Mais pour ceux qui veulent travailler, il n’y a pas beaucoup de travail, surtout pour les jeunes sans qualification. Il faut donc trouver le moyen de leur redonner le goût de l’école, ou d’une formation professionnelle. Il faut trouver la meilleure orientation possible.

Rivalpo : N’est-il pas un peu utopique de vouloir mettre ensemble des élèves en décrochage, parfois issus de quartiers où la violence est banalisée, avec des élèves considérés « normaux » ?

Encore une fois, on ne peut pas globaliser les choses. C’est une stigmatisation. Chacun de ces jeunes est différent. Je pense, et je parle d’expérience, que la meilleure chose pour ces jeunes est de les mélanger avec les autres. Il faut de la mixité. Sinon, ils endossent une étiquette négative, l’assument et peuvent aller très loin dans leur révolte.

Mais il faut les accompagner pour qu’ils arrêtent leurs « bêtises ». Je sais que ce qui est efficace pour ces jeunes, c’est ce qui va à l’encontre de la mise à l’écart.

Paul J :  Les enseignants sont-ils préparés correctement ? Y a-t-il des parties de formation en commun avec les éducateurs ?

Il n’y a pas assez de formation commune entre enseignants et éducateurs. Ce serait une bonne chose, qu’il faudrait développer. Nous avons des savoir-faire et des métiers différents, mais complémentaires.

Effectivement, peut-être que les enseignants n’ont pas suffisamment de formation pour appréhender ces élèves. Mais le plus problématique, selon moi, c’est l’insuffisance des moyens dévolus à l’éducation nationale pour s’occuper d’eux.

Avoir un nombre suffisant d’enseignants permettrait notamment de faire des classes avec de petits effectifs pour ces jeunes, qui ne peuvent se retrouver dans des grands groupes. Ils ont besoin d’un suivi le plus individualisé possible. Et surtout, il faudrait développer tous les réseaux d’aide au soutien scolaire, toute l’éducation spécialisée, qu’on attaque dans le même temps, car il y a de moins en moins de personnes et d’argent pour ces structures.

Il faudrait des assistants sociaux scolaires, qui sont là pour quand on relève un problème chez un jeune, aller voir ce qui se passe du côté de la famille. Mais il n’y a pas assez d’assistants sociaux.

Guest : Pourquoi avoir créé les ERS dans des établissements ruraux (où pas mal de parents et d’élèves se sentent un peu abandonnés aussi) et pas dans les beaux quartiers et les « bons » collèges ?

Ce qui m’a frappée pour les jeunes du 93, c’est qu’on les envoie à la campagne, effectivement. Je pense que ce n’est pas un hasard. Cela participe d’une très vieille idée selon laquelle la ville, avec toutes ses tentations, est nocive et que le bon air de la campagne aurait un effet rédempteur. On a connu les colonies agricoles pénitentiaires, où on envoyait les enfants à la campagne. C’est une idée qui a fait son temps, ça n’a jamais marché.

Mais ce qui s’est passé pour les jeunes du 93 qu’on envoie dans la Mayenne ou dans la Manche est très significatif de cette idée très forte aujourd’hui, selon laquelle il faut mettre ces enfants à l’écart, quitte à ce qu’ils se retrouvent dans un autre ghetto.

Delly : N’est-il pas compréhensible que les élèves et les parents, inquiets pour l’avenir de leurs enfants, refusent de payer le prix de soucis sociaux et familiaux dont ils ne sont pas responsables et préfèrent donc que ces enfants très difficiles soient séparés des autres ?

Je comprends l’inquiétude des parents. Mais ce qu’il faudrait que les pouvoirs publics leur expliquent, c’est que la séparation de ces élèves des autres est inefficace. Pour rassurer ces parents, il faut qu’on trouve les bonnes solutions. Ces jeunes ont déjà un sentiment d’exclusion intérieur, à cause de leurs problèmes. Si on les exclut de tous les systèmes « normaux », ce sentiment d’exclusion va être plus fort, ils vont se révolter et être violents.

Zaguezoo :  Qu’en est-il d’un service civique citoyen, avec ou sans encadrement militaire, pour des élèves en déshérence ?

Ce n’est pas la bonne solution non plus. Ce qu’il convient de faire, c’est rechercher les causes de la violence de ces jeunes. Il faut savoir qu’ils n’ont qu’une envie : revenir à l’école. Mais comme ils sentent, à tort, que l’école n’est pas pour eux, les exclut, ils s’y sentent mal, n’ont pas confiance en eux, ils perturbent. Donc il faut soit les réintégrer dans l’école, soit leur trouver une autre orientation.

L’encadrement militaire n’est pas la solution miracle à tout. Ce n’est pas parce qu’on encadre avec une discipline très forte que cela résout les problèmes.

Amélie :  Faut-il fermer les établissements de réinsertion scolaire ? Ce serait un bel aveu d’échec pour le gouvernement.

Il faut suspendre cette expérience-là, et réfléchir vraiment. Et si on voit que ce n’est pas viable, il faut les fermer. En attendant, ce sont les jeunes qu’on envoie là-bas qui vont payer les pots cassés : ils vont être violents, on va les exclure, ils vont retourner dans une espèce de déshérence.

Parent délève : Pouvez-vous m’expliquer l’intérêt scolaire pour mes enfants de côtoyer des délinquants dans leurs classes ? Savez-vous quelle sera la reconnaissance de la société envers mes enfants pour avoir vécu des problèmes qu’une volonté politique leur aura imposés ?

Je comprends l’inquiétude des parents pour leurs enfants. Mais d’abord, l’effet pervers de toutes ces annonces et de tous ces programmes mis en place à la va-vite est là : les élèves perturbateurs peuvent être assimilés à des délinquants. Or ce n’est pas vrai. Il peut y avoir des jeunes qui ont commis des délits, mais les élèves perturbateurs ne sont pas tous des délinquants. S’ils l’étaient, ils seraient dans d’autres lieux.

D’autre part, des élèves qui ne perturbent pas peuvent commettre des délits. C’est donc toute une éducation à faire pour informer le public, pour ne pas qu’il y ait de tels amalgames. La jeunesse ne se divise pas aussi facilement entre les délinquants et les non-délinquants, entre les élèves normaux et les élèves pas normaux. Ce que j’aurais envie de dire avec beaucoup de force, car dans mon métier, je suis amenée à connaître ces jeunes, à rencontrer leur famille, c’est que tout le monde, toute la société, aurait à gagner à comprendre d’abord que ces jeunes, dont certains peuvent faire peur à certains moments, sont d’abord des jeunes en très, très grande souffrance.

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Un regard lucide sur les enfants roms

lundi 6 septembre 2010

Terrain de jeu 

Le juge pour enfants de Bobigny, J.-P. Rosenczveig – l’un des meilleurs connaisseurs dans ce pays de la justice des mineurs – livre sur son blog une analyse sans illusions, mais aussi généreuse, concernant les problèmes de délinquances des Roms, et en particulier des mineurs.

Intéressant, pour sortir des préjugés et des solutions toutes faites…

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Faut-il faire encadrer les jeunes par l’armée ?

dimanche 5 septembre 2010

Sur le site du Monde, un abonné – paysan de son état – réfléchit sur la solution proposée par le gouvernement (et même par la socialiste Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle de 2007) d’un encadrement des jeunes des quartiers populaires (car on n’y pense pour les jeunes de milieux favorisés) par des militaires, dans des centres fermés. Une fausse bonne idée ?

Vous verrez que la réponse de ce lecteur est assez surprenante et intéressante – ayant moi-même fait mon service militaire, je partage certains de ses constats -, et ne porte pas seulement sur les problèmes de violence dans les cités, mais sur le lien social en général.

 

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Quelques vérités sur la délinquance des mineurs

mardi 17 août 2010

SUR SON BLOG, JEAN-PIERRE ROSENCZVEIG, président du tribunal pour enfants de Bobigny (et grand défenseur des mesures éducatives plutôt que répressives à l’égard des mineurs délinquants, pas par naïveté mais justement parce qu’il les connaît bien) fait « cinq remarques » concernant la législation vis-à-vis des jeunes délinquants et de leurs parents… et en conclut que sur ce sujet le gouvernement a « tout faux ».

 

Un autre blog « Quartiers sans cibles » (joli jeu de mot) se demande comment améliorer l’image de la banlieue, et sortir de la stigmatisation. D’abord en regardant ses habitants (même les jeunes « à problèmes ») comme des êtres humains comme nous tous, et non comme des bêtes. Si une fête populaire rassemblait des milliers d’habitants de quartiers populaires dans la joie et la bonne humeur, les médias en parleraient-ils ?

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Les mots de la sécurité ne sont pas innocents

samedi 12 juin 2010

Sur le site d’information indépendant « Rue 89 », un article intéressant sur le vocabulaire de la sécurité, qui induit une certaine approche de la sécurité et de la lutte contre la délinquance, et influence leur présentation auprès de la population, et les images que celle-ci va conserver des « quartiers », ou des « délinquants »…

Aujourd’hui, il semble que le vocabulaire soit de plus en plus vague, ce qui veut dire que tout un chacun est un délinquant en puissance pour les « experts » de la sécurité :

http://www.rue89.com/2010/06/09/si-le-delinquant-nest-personne-cest-quil-est-tout-le-monde-154213

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Les jeunes sont-ils de plus en plus violents ?

samedi 21 novembre 2009

Rien n’est moins sûr, comme le montre un article de Louis Maurin dans  Alternatives économiques :

http://www.alternatives-economiques.fr/des-jeunes-violents-_fr_art_633_45566.html?PHPSESSID=vq7ibh0ihefr1lvqcufsmn2g63

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Comment améliorer le climat dans les quartiers ?

dimanche 30 août 2009

Plusieurs spécialistes (un chercheur, un associatif, une syndicaliste de la police) propose des pistes pour sortir du fatalisme et de la désespérance. Les trois approches ont en commun de refuser le cercle vicieux violence-répression, de vouloir réinstaurer le dialogue avec les jeunes et relancer une volonté politique de développement de ces quartiers, avec des services publics notamment (qui font souvent défaut).

 

Par ailleurs, un des meilleurs spécialistes français de la criminalité, Laurent Mucchielli, montre que contrairement aux discours souvent entendus, et aux reportages spectaculaires sur les « violences urbaines » dans les « quartiers sensibles », les crimes et délits ne progressent pas en France, et restent stables au cours des années 2000.

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Délit d’initié de Forgeard : ça valait le coup

dimanche 23 août 2009

 

Vous avez peut-être entendu parler de l’affaire Forgeard, ancien PDG d’EADS et ancien coprésident d’Airbus, qui avait profité d’informations confidentielles sur la future chute du cours de bourse de l’action EADS (à cause des retards de production de l’A380) pour vendre ses propres actions (stock-options) avant tout le monde, faire profiter sa propre famille de ces infos, et ainsi empocher plusieurs millions d’euros – en plus de son « parachute doré » de 8 millions d’euros, touché à son départ, pour le récompenser d’avoir échoué avec Airbus…

Avec ces gens-là, il est inutile de parler de morale, d’honneur et d’autres valeurs de ce genre ; Forgeard dans ses interviews déclarait ne pas comprendre ce qu’on lui reprochait. La plupart de ces grands patrons sont absolument sûrs de leur bon droit et pensent appartenir à une élite, une caste en dehors du reste de la population, au-dessus des lois au besoin… Cela a peut-être toujours été ainsi, en tout cas ce sentiment de supériorité et d’impunité n’évolue guère dans le bon sens (on le voit avec le rétablissement des bonus exorbitants dans les banques), et l’on ne doit se faire aucune illusion sur une éventuelle « moralisation » des comportements individuels.

Une approche plus originale consiste à comparer la sanction demandée par l’AMF (Autorité des marchés financiers), le « gendarme » de la Bourse française, contre Forgeard – 5,4 millions d’euros d’amende – aux risques qu’il a pris et à ses gains… Un économiste fait ce calcul pour Les Echos : avec un raisonnement microéconomique, purement individualiste et utilitariste (auquel les élèves sont initiés en SES en première), il montre que la sanction est en réalité très légère, et le délit d’initié « valait le coup » : comme disait Coluche, « bien mal acquis ne profite qu’après »…

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La violence des jeunes, diversion commode

mercredi 11 février 2009

« Ils sont votre épouvante, vous êtes leur crainte ». Cette citation de Victor Hugo, à propos des émeutiers, des pauvres dressant des barricades, a été reprise par un romancier, Thierry Jonquet, en titre d’un roman très noir sur les banlieues…

Un rapport de police met en garde contre la violence croissante des bandes de jeunes à Paris. On peut parier que les médias vont reprendre à l’envi cette information, et les journaux télévisés de nous repasser les images des feux nocturnes lors des émeutes de 2005, etc.

Vous avez remarqué qu’à chaque fois que le pays est plongé dans la crise économique et l’absence de vision et d’idées de la part des politiques, le thème des bandes de jeunes et de leur violence revient à la une. C’est au début des années 90 (en pleine récession économique) que la délinquance des jeunes (qui a toujours existé, mais pas plus aujourd’hui qu’il y a 20 ou 50 ans…) est entrée au coeur des débats de société, avec des expressions inquiétantes telles que « violences urbaines » – comme si nos villes étaient à feu et à sang… Plusieurs sociologues spécialistes du sujet (comme Laurent Mucchielli) ont dénoncé depuis longtemps l’amplification médiatique et l’utilisation politique de ces phénomènes, ce qui évite de se demander pourquoi les jeunes des quartiers populaires (oui, populaires tout simplement, et non pas « sensibles », « difficiles »… les qualificatifs sont toujours très importants) sont trois fois plus touchés par l’échec scolaire et par le chômage que l’ensemble de la population.

En avril 2002, l' »insécurité » fut au coeur de la campagne présidentielle, elle devient une véritable obsession des médias, ce qui permit à Jean-Marie Le Pen d’accéder au second tour, éliminant ainsi Lionel Jospin (le candidat de la gauche) qui n’avait pas fait une campagne brillante mais était tout de même le premier ministre sortant, avec un bilan économique correct.

Vous vous souvenez qu’à l’automne 2005, c’est le ministre de l’Intérieur (donc de l’ordre public, du lien social), un certain Nicolas Sarkozy, qui a mis le feu aux poudres dans les banlieues en parlant des « racailles » et des quartiers qu’il allait nettoyer au « Kärcher ». Loin de le discréditer, ces émeutes qu’il avait provoquées par ses discours agressifs et méprisants ont au contraire fait de M. Sarkozy le spécialiste de la sécurité, un « Monsieur Police » rassurant pour les personnes âgées, les petits artisans et commerçants, tous ceux qui ont peur des jeunes, surtout s’ils sont un peu bronzés…

Fin mars 2007, quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, des affrontements entre des jeunes et la police à la Gare du Nord à Paris ont effrayé la population, et permis au candidat Nicolas Sarkozy de faire un excellent score dès le premier tour (31 % des voix), après avoir fait une campagne stigmatisant la « racaille », en utilisant l’argument ethnique (afin de rallier les électeurs du Front National : concrètement, les « ennemis de l’intérieur » seraient arabes, noirs et musulmans… ce qui est absurde – puisque les banlieues sont très « mélangées » ethniquement – mais efficace). La gauche, au lieu de dénoncer cette obsession de la « sécurité », et ce rejet des jeunes Français d’origine étrangère (qui sont pourtant les principales victimes du racisme, du chômage, et de la violence elle-même dans les quartiers), est tombée dans le panneau, et n’a guère su répondre… Ségolène Royal adopta comme slogan le fameux « ordre juste » (l’ordre d’abord), et proposait dans son programme qu’on fasse chanter aux élèves « La Marseillaise » devant le drapeau tricolore…

Je ne dis pas que les actes de délinquance en 2002, en 2007, et aujourd’hui même, ont été délibérément provoqués par des amis de l’actuel Président, mais le moins qu’on puisse dire, c’est que cela les arrange ; pendant qu’une grande partie des catégories populaires ont peur des jeunes, elles ne se révoltent pas contre d’autres scandales, autrement plus importants : le chômage, les inégalités économiques et sociales, les licenciements dans les entreprises bénéficiaires, les revenus scandaleux des grands patrons et des financiers, la stagnation du pouvoir d’achat ouvrier depuis vingt ans, etc.

A réécouter : « La France a peur », premier succès des Stéphanois de Mickey 3D (en 1999).

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