L’oligarchie financière, selon les Pinçon-Charlot

vendredi 17 juin 2011

ARTICLE DANS « LE MONDE » par un couple de sociologues qu’on aime bien en SES, les Pinçon-Charlot, spécialistes de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie, et qui croient à l’existence des classes sociales, surtout dans les « beaux quartiers » :

Nous vivons sous le régime de l’oligarchie financière

LEMONDE | 17.06.11 | 14h06  •  Mis à jour le 17.06.11 | 17h45

La séparation des pouvoirs est institutionnelle, mais reste en grande partie théorique. Dans la pratique, la classe dominante cumule toutes les formes de pouvoir. Ses membres, au coeur de l’Etat, des grandes entreprises, des banques, de l’armée, des arts et des lettres, entretiennent des relations assez proches pour que chacun, dans sa sphère d’influence, puisse décider dans le sens des intérêts de la classe.

La France des héritiers ne peut avancer sous l’étendard de l’héritage. La culture, le mérite, le droit sont appelés à la rescousse. Les châteaux privés, classés monuments historiques, sont un exemple de cette alchimie à l’oeuvre. Les procédures de classement utilisent à la fois le juridique et l’esthétique pour asseoir la légitimité des propriétaires. Les intéressés sont persuadés d’être dans le domaine de la défense du bien commun. Un château classé a, comme une bourgeoise élégante, de la classe. Le classement est la sélection de ce qui, social matérialisé dans les bâtiments ou incorporé dans les personnes, mérite de survivre dans la mémoire des hommes et dans les paysages des villes et des campagnes.

Les faveurs fiscales de la loi en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat de 2007 (TEPA), avec une baisse sans précédent de la fiscalité sur les successions et les donations, profitent aux plus aisés. Ces faveurs manifestent l’importance accordée aux dynasties familiales fortunées, qui inscrivent l’excellence sociale dans le temps long de la lignée et qui accaparent les privilèges sur plusieurs générations.

La notion de patrimoine, ensemble des biens transmissibles, est en phase avec les outils juridiques issus de la financiarisation. Ainsi la société holding, qui permet l’accroissement des richesses au sein de la famille, en même temps que le contrôle d’entreprises par celle-ci, organise la transmission générationnelle en lui assurant de solides avantages fiscaux. Les affaires des familles Bolloré, Arnault ou Pinault, pour ne citer que quelques amis du président, sont structurées de cette manière.

La famille Wildenstein a utilisé un outil juridique anglo-saxon, le trust, pour assurer la transmission d’un important patrimoine composé d’oeuvres d’art de grande valeur, avec des tableaux de Picasso, Bonnard, Van Gogh. Des trusts ont été créés dans des paradis fiscaux auxquels Daniel Wildenstein, mort en 2001, a confié une part importante de son patrimoine. Hervé Morin, alors ministre de la défense, a justifié l’existence de ces trusts par la volonté d’éviter la dispersion des collections. Les Wildenstein sont une dynastie de marchands d’art qui en est à la cinquième génération. Guy Wildenstein est un ami de Nicolas Sarkozy, l’un des fondateurs de l’UMP et l’un des généreux donateurs réunis dans le « premier cercle ».

Label d’utilité publique

Le petit monde des grandes fortunes a toujours été celui des collectionneurs. Ce goût pour l’art et le rôle de mécène ont permis de rendre légitimes des fortunes colossales sans commune mesure avec le travail dont elles étaient censées être le fruit. La culture donne aux grandes richesses le label d’utilité publique chargé de rendre supportable l’accumulation de l’argent à un seul pôle de la société en transformant l’arbitraire de l’héritage en mérite. Le capital symbolique lié à ces investissements artistiques vient parachever la force de la dynastie familiale dans une immortalité symbolique qui se concrétise, dans un musée comme le Louvre, par des plaques de marbre où sont gravés les noms des donateurs ou avec l’ouverture à la visite de leurs châteaux classés.

Malgré la mondialisation, l’oligarchie continue à coopter des dynasties. Les familles de l’aristocratie de l’argent gèrent leurs dynasties dans une forme de collectivisme pratique qui met ensemble les ressources de chacun pour décupler une force commune qui permet de maintenir et de développer un libéralisme économique toujours plus déréglementé.


Ouvrage : « Président des riches » (éd. Zones, 2010).

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues Article paru dans l’édition du 18.06.11

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Les Français ont doublé leur patrimoine en dix ans

lundi 24 janvier 2011

Cette année, l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF), impôt qui touche en gros les patrimoines à partir d’environ 1 million d’euros, a été particulièrement rentable pour l’Etat, avec 400 millions d’euros de recettes au-delà des prévisions.

A ce propos, LIRE L’ARTICLE DANS LE QUOTIDIEN LE MONDE (paru le 21 novembre 2010) :

Les Français investissent massivement dans la pierre et dans l'assurance-vie.

Les Français investissent massivement dans la pierre et dans l’assurance-vie.AFP/THOMAS COEX

Le patrimoine des Français a doublé en dix ans pour dépasser 10 000 milliards d’euros, selon les résultats d’une étude publiés vendredi par le Figaro. La richesse des Français, qui investissent massivement dans la pierre et dans l’assurance-vie, se chiffre précisément à 10 060 milliards d’euros, soit huit années de revenus ou cinq années de PIB, rapporte le quotidien, qui cite des chiffres pour l’année 2009 communiqués par la direction du Trésor à quelques parlementaires de la majorité.

Les Français sont ainsi plus riches que les Allemands ou les Américains, dont le patrimoine représente six années de revenus, mais moins que les Britanniques (onze années), note le quotidien. La flambée des prix de l’immobilier explique largement cette envolée du patrimoine dans la décennie écoulée, les appartements, maisons et terrains représentant 61 % du patrimoine privé, écrit le Figaro.

La publication de ces chiffres intervient alors que le gouvernement planche sur la fiscalité du patrimoine. Un rapport commandé par l’UMP propose notamment de taxer davantage les résidences principales et secondaires des Français.

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Le grand retour des rentiers

lundi 6 décembre 2010

Lisez un intéressant (et court) article du site L’Observatoire des inégalités, concernant la montée actuelle des inégalités de patrimoine.

Globalement, depuis vingt ans, l’écart de richesse entre les 10 % de la population les plus riches, et les 10 % les plus pauvres, a peu varié ; cependant, les 1 % (ou les 0,1 %) les plus riches se sont considérablement enrichis, grace  à la progression des hauts salaires, et aux revenus de leur patrimoine. Le poids de l’héritage dans la richesse nationale ne cesse de croitre (20 % du PIB aujourd’hui), ce qui reflète le retour des rentiers du début du XXe s.

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Que vaut la France ?

dimanche 5 avril 2009

Question simple, mais la réponse est peu connue : en 2008, la valeur du patrimoine de la France (le total du capital des ménages, des entreprises et de l’Etat, à ne pas confondre avec le PIB, réalisé chaque année, qui est la somme des valeurs ajoutées) est de 12 513 milliards d’euros – il a doublé (en termes réels, cad. en annulant la hausse des prix) depuis trente ans.

Pour se faire une idée, c’est le quart du patrimoine des Etats-Unis, mais comme la population américaine est plus que quatre fois plus importante, le patrimoine moyen par ménage est plus élevé en France qu’aux Etats-Unis (190 000 € par ménage, contre 130 000 aux Etats-Unis) : nous n’avons donc pas à rougir, nous sommes plutôt plus riches qu’eux…

Bien sûr, ce calcul porte sur des valeurs uniquement monétaires, et ne prend pas en compte certains éléments pourtant importants dans la « valeur » de notre pays : nature et paysages ; culture et qualité de vie ; solidarités et bénévolat, etc… tout ce qui est gratuit et qui pourtant n’a pas de prix.

La Banque centrale américaine (Federal Reserve) a calculé qu’en 2008, le patrimoine des ménages américaines, à cause de l’éclatement de la bulle financière et la crise économique qui a suivi, a diminué de 8000 milliards d’euros ; si l’on ajoute les pertes de patrimoine des entreprises, on peut dire que les Etats-Unis ont détruit en valeur l’équivalent de presqu’une France ! C’était de l’argent virtuel, mais tout de même, ça fait bizarre…

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