Quelles différences entre la droite et la gauche ?

mercredi 21 mars 2012

La droite et la gauche expliquées à ma fille

Le Monde.fr | 20.03.2012 – Par Patrick Moynot, maître de conférences à Sciences Po Paris

La campagne présidentielle n’enthousiasme personne, et surtout pas les jeunes. Au lycée, qu’ils votent ou non, les adolescents sont au mieux perplexes, au pire indifférents. Dans les deux cas ce n’est pas satisfaisant car ce qui se joue est malgré les apparences un débat d’idées qui mérite leur attention. Au-delà des discours caricaturaux, il est important de leur expliquer sereinement ce qui au fond différencie réellement Nicolas Sarkozy de François Hollande, et de façon plus générale la « droite » de la « gauche ».

Voici quelques repères pour répondre à leurs questions.

Il est utile de leur rappeler, d’abord et avant tout, que tous les candidats, quelque soit leur parti, ont pour ambition de rendre les gens heureux. Oui, même Marine Le Pen. La seule réserve, dans son cas, consisterait à dire que sa cible est moins large : dans « les gens », elle range sans doute moins de monde que les autres candidats. Mais l’ambition demeure : les programmes prétendent tous améliorer la vie des gens. Il n’y a pas la méchante droite d’un côté, et la gentille gauche de l’autre, ou inversement. Les extrêmes n’y échappent pas, qui proposent toutefois des méthodes un peu plus radicales pour y parvenir.

Car ce sont les méthodes qui font la différence, les moyens à mettre en œuvre. S’agissant des principaux partis en lice, c’est même une différence de vision du monde, qui se traduit par l’ordre dans lequel ils placent l’individu et la société, c’est-à-dire le collectif.

Pour le dire en quelques mots et proposer à nos adolescents une formule qui résume bien le débat : la droite pense que pour que la société aille mieux, il faut que les individus aillent mieux. La gauche pense à l’inverse que pour que les individus aillent mieux, il faut que la société aille mieux.

La droite part de l’individu et considère qu’une société harmonieuse est le fruit, ou la somme, de la réussite ou du bien-être individuel. La gauche fait le chemin inverse, en considérant qu’il ne peut y avoir de bien-être individuel qu’au sein d’une société harmonieuse. La réussite collective précède et conditionne la réussite individuelle. C’est une distinction fondamentale qui traverse la science économique, la sociologie, et l’ensemble des sciences humaines. Il est logique qu’on la retrouve dans le champ politique.

Détaillons un peu.

Pour la droite, l’initiative individuelle est le moteur de la société. C’est elle qu’il faut favoriser, à qui il faut donner les moyens de son épanouissement. Le désir de réussir, l’envie de s’enrichir, la volonté de s’élever socialement : voilà des motivations que la droite reconnaît comme les principaux moteurs de l’action.

Elle s’interdit de porter un jugement moral : l’avidité ou l’appât du gain n’ont pas à être condamnés puisque la fameuse « main invisible » se charge de transformer ces vices privés en vertus publiques. Les mécanismes sont connus : la volonté de réussir provoque le besoin de s’instruire, de créer des entreprises, d’innover, ce qui au final crée de la croissance, des emplois et plus généralement de la richesse. Celle-ci peut alors être plus ou moins redistribuée par l’Etat, au travers de dispositifs comme la sécurité sociale, l’assurance chômage, l’enseignement, ou les infrastructures collectives.

La limite de ce raisonnement, c’est que ça ne marche pas aussi bien que prévu. La gauche pointe précisément cette faiblesse : depuis 20 ans en particulier, la richesse créée par la croissance n’a profité qu’à une très petite minorité, ce qui a conduit à une explosion des inégalités entre les classes aisées et les classes modestes. Elle réclame en conséquence davantage de régulation : en clair, que l’on cesse de se reposer sur l’initiative individuelle en pensant que les problèmes collectifs se résoudront d’eux-mêmes grâce à la main invisible.

La gauche propose en effet d’inverser la perspective. Elle constate que tout le monde ne part pas dans la vie avec les mêmes armes et que le mécanisme de la main invisible ne peut fonctionner que si chacun démarre avec le même bagage, dans le même contexte.

Elle propose de commencer par travailler ce contexte, afin que chacun dispose d’un capital de départ financier, culturel, symbolique, à peu près équivalent. C’est la raison pour laquelle les questions d’éducation, de protection sociale, d’infrastructure, de logement etc. sont si présentes dans son discours, là où la droite parle plus volontiers d’aider les entreprises et les entrepreneurs, ou met en avant « la France qui se lève tôt ».

A gauche, on n’hésite pas à justifier cette prééminence du collectif par des jugements moraux, contrairement à la droite. Considérant que le raisonnement politique doit s’imposer au raisonnement économique, elle considère certains comportements économiques comme clairement immoraux et entend encadrer davantage l’activité, afin de remettre l’économie volontairement au service de la société, et non mécaniquement par le biais de la main invisible.

Ce faisant, elle prend le risque de l’angélisme, qui consiste à ne pas reconnaître la réalité des comportements individuels en pariant sur une humanité vertueuse.

C’est la limite que pointe la droite : l’expérience montre que les réussites, qu’elles soient individuelles ou collectives, n’ont que peu à voir avec les bons sentiments. De surcroît, dans un contexte mondialisé et encore très déséquilibré entre les riches démocraties du Nord et les nombreux pays du Sud qui aspirent eux aussi à la prospérité sans avoir le même niveau d’exigence sociale, c’est prendre un risque important.

Chacune des visions porte naturellement une part de vérité et une part d’exagération. Aucune n’est suffisante et nos adolescents doivent en être conscients. Que cela ne les empêche pas de pencher d’un côté ou de l’autre. L’important, c’est de comprendre les termes du débat, et d’y participer.

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Ne pas confondre sexe, genre et orientation sexuelle

jeudi 8 septembre 2011

Sur RUE 89, un article par le sociologue Eric Fassin, spécialiste des questions de discriminations, notamment en matière sexuelle : à propos de la pétition de 80 députés de droite contre l’étude du genre en SVT en première.

 

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La politique aujourd’hui : le « storytelling »

mardi 21 juin 2011

UN DOCUMENTAIRE SUR UN SUJET PASSIONNANT dans le domaine de la communication politique : la technique du « STORYTELLING » (mettre en scène une action, une campagne de communication, sous la forme d’une histoire qu’on raconte, comme un feuilleton, un récit, une épopée…)

On peut ainsi vendre un « candidat », ou même une guerre, et manipuler les foules avec les mêmes techniques utilisées pour lancer une nouvelle voiture ou un film de cinéma… La réalité et la fiction se confondent, avec parfois des dérives terribles (comme lors de la guerre en Irak) :

1ère partie :

2ème partie :

3ème partie :

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A voir : le Parlement européen comme si vous y étiez

mercredi 25 mai 2011

Le quotidien Libération met en ligne un Web-documentaire intéressant, consacré au travail du Parlement européen face à la grande crise économique et sociale depuis 2008 – en suivant la députée européenne PS Pervenche Berès.

Le documentaire est balisée par des parenthèses, sous forme d’explications, de précisions… Il montre les coulisses réelles de la vie politique (avec des mécanismes valables aussi en dehors du Parlement européen).

Et en plus, cela vous fera travailler votre anglais !  🙂

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Le « mouvement des Indignés » en Espagne et en France

mardi 24 mai 2011

UN ARTICLE DANS LE QUOTIDIEN « L’HUMANITE » : un mouvement né sur Internet :

Le mouvement arrive à Lyon : Les rassemblements-campements se renouvellent chaque jour Place Bellecour à 19H, depuis dimanche, en solidarité avec des manifestations similaires en Espagne.

Lire les deux textes espagnols de référence ci-dessous, cités par les manifestants de Lyon :

Manifeste de democracia real Ya!
Nous sommes des personnes simples et ordinaires. Nous sommes comme toi. Des gens qui se lèvent chaque matin pour étudier, pour travailler ou pour chercher du boulot ; des gens qui ont une famille et des amis. Des gens qui travaillent dur tous les jours pour vivre et offrir un meilleur futur à ceux qui les entourent.
Parmi nous, cer­tains se consi­dè­rent pro­gres­sis­tes, d’autres plutôt conser­va­teur-trice-s. Certains sont croyant-e-s, d’autres pas. Certain-e-s ont des idéo­lo­gies affirmées, d’autres sont apo­li­ti­ques. Mais nous sommes tous préoc­cupé-e-s et indi­gné-e-s par la situa­tion poli­ti­que, économique et sociale actuelle. Par la cor­rup­tion des poli­ti­cien-ne-s, des patron-e-s, des ban­quier-e-s… qui nous laissent impuissant-e-s et sans voix.
Cette situa­tion nous fait souffrir au quotidien ; mais si nous nous unissons nous pouvons la modifier. C’est le moment de nous mettre en marche pour bâtir ensemble une société meilleure. Pour ce faire, nous sou­te­nons fermement que :

Les priorités de toute société développée doivent être l’égalité, le progrès, la solidarité, le libre accès à la culture, le développement durable et le bien-être des personnes.

Il existe des droits fondamentaux que la société a le devoir de garantir : le droit au logement, au travail, à la culture, à la santé, à l’éducation, à l’engagement politique, à l’épanouissement personnel et le droit à l’accès aux biens nécessaires à une vie saine et heureuse.

Le fonctionnement actuel de notre système politique et gouvernemental ne répond pas à ces priorités et il devient un obstacle pour le progrès de l’humanité.

La démocratie, par essence, émane et appartient au peuple, mais, dans ce pays, la majorité de la classe politique ne lui prête pas attention. Le rôle des politicien-ne-s devrait être de faire entendre nos voix aux institutions, en facilitant la participation politique des citoyen-ne-s grâce à des voies de démocratie directe pour le bénéfice de l’ensemble de la société. Et non celle de s’enrichir et prospérer à nos dépens, en se pliant aux exigences des pouvoirs économiques et s’accrochant au pouvoir par la dictature partitocratique du PPSOE[*].

La soif de pouvoir et son accumulation entre les mains de quelques-un-e-s créent inégalités, tensions et injustices, ce qui mène à la violence et que nous refusons. Le modèle économique en vigueur, obsolète et antinaturel, coince le système social dans une spirale qui se consomme par elle-même en enrichissant une minorité et en plongeant les autres dans la pauvreté. Jusqu’à l’effondrement.

L’accumulation d’argent est la finalité du système, sans prendre en considération le bien-être de la société et de ceux qui la composent ; gaspillant nos ressources, détruisant la planète, générant du chômage et des personnes frustrées.

Nous sommes les rouages d’une machine destinée à enrichir une minorité qui ne sait plus reconnaître nos besoins. Nous sommes des citoyen-ne-s anonymes, mais sans nous rien ne serait possible car nous faisons tourner le monde.

Nous ne devons plus placer notre confiance en une économie qui ne tourne jamais à notre avantage. Il nous faut éliminer les abus et les carences que nous endurons tous.

Nous avons besoin d’une révolution éthique. L’argent ne doit plus être au dessus tout, mais simplement à notre service. Nous sommes des êtres humains, pas des marchandises. Je ne suis pas le produit de ce que j’achète, pourquoi je l’achète et à qui je l’achète.

Pour toutes ces raisons, je suis indigné-e.
Je crois que je peux changer les choses.Je crois que je peux aider.
Je sais que tous ensemble nous le pouvons.
Il ne tient qu’à toi de nous rejoindre.

[*] Contraction des deux partis PP et PSOE, un peu comme si on disait UMPS chez nous.

Manifeste féministe de l’assemblée féministe de la Puerta del Sol
La Révolution sera féministe ou ne sera pas : traduction du manifeste rédigé sur la Puerta del Sol.

Nous sommes sur la place car :
– Nous vou­lons une société dont le centre soit les per­son­nes et non les mar­chés finan­ciers. Nous reven­di­quons donc la gra­tuité des ser­vi­ces publics et vitaux que sont l’éducation et la santé face aux réduc­tions sociale et à la réforme du tra­vail.
– Nous exi­geons l’usage d’un lan­gage non sexiste qui nomme toutes les per­son­nes sans trace d’homo­pho­bie, de machisme et de racisme.
– Nous vou­lons un com­pro­mis d’hommes et de femmes afin de cons­truire une société qui n’admette pas la vio­lence machiste.
– Notre corps nous appar­tient, c’est pour­quoi nous accep­tons les mul­ti­ples formes de vivre le sexe et la sexua­lité (les­bien­nes, gays, inter­sexuel­les, bisexuel­les, tran­sexuel­les, tans­gen­res, queers…)
– Nous reven­di­quons l’avor­te­ment libre et gra­tuit.
– Il est indis­pen­sa­ble de d’incor­po­rer l’appro­che fémi­niste au sein des poli­ti­ques économiques, au sein du ser­vice public, dans la créa­tion d’un autre modèle de ville et au sein des poli­ti­ques de l’envi­ron­ne­ment afin de sortir de la crise.
– Nous exi­geons que les Employées domes­ti­ques ou Employées du foyer soient inclues au sein du régime géné­ral de la sécu­rité sociale.
– Nous exi­geons que la tran­sexua­lité ne soit plus traité comme une mala­die.
– Nous exi­geons des papiers pour toutes et que les femmes migran­tes jouis­sent des tous les droits.
La révo­lu­tion sera fémi­niste, écologiste, répu­bli­caine, laïque et non du Capital.

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Une sociologue à propos de l’affaire DSK

lundi 23 mai 2011

UN TEXTE D’UNE GRANDE SOCIOLOGUE SPECIALISTE DE LA FAMILLE, IRENE THERY, pour prendre du recul face à l’événement, et réfléchir…

La femme de chambre et le financier, par Irène Théry

LEMONDE.FR | 23.05.11

Ce matin du dimanche 15 mai, la surprise, l’incrédulité et la consternation nous ont littéralement saisis. Face à une forme inédite d’adversité politique et morale, on a senti partout le besoin de se hausser à la dimension de l’événement comme pour conjurer, dans l’union sacrée d’un silence suspendu, l’image salie de notre pays. Passé ce moment d’étrange stupeur, le débat a repris ses droits pour explorer ce qu’on nomme désormais  » l’affaire DSK « . Dans le maelstrom des commentaires, comment s’y retrouver ? Si l’on se souvient que l’enjeu de tout cela n’est pas de jeter aux chiens la vie privée ou la personnalité d’un homme à terre, mais une inculpation sexuelle précise dans le cadre d’une procédure criminelle définie, on aperçoit qu’un clivage nouveau est apparu dans le débat français. Evident d’une certaine façon, tant on s’accuse mutuellement aujourd’hui de n’avoir de considération que pour un maître de la finance mondiale ou de compassion que pour une pauvre femme de chambre immigrée, il n’est pourtant pas si simple à comprendre.

D’un côté, il y a ceux qui soulignent avant tout la valeur fondamentale de la présomption d’innocence à laquelle a droit l’auteur allégué des faits. Ils ont semblé, dans les premiers jours, si majoritaires parmi les ténors qui font l’opinion en France et si indifférents au sort de la victime présumée qu’on n’a pas manqué de les traiter de défenseurs patentés de l’ordre patriarcal. Il est vrai que des réflexes machistes assez cognés ont fleuri ici et là pour défendre à leur manière l’innocence virile : « il n’y a pas mort d’homme », « un troussage de domestique »… Mais on aura peine à nous faire croire que ces insanités d’un autre âge soient le révélateur providentiel d’un complot masculin caché sous la défense intransigeante des droits des justiciables. Ce n’est pas la défense des mâles dominants qui est préoccupante chez ceux qui croient trouver dans la présomption d’innocence la boussole unique guidant leurs réactions; c’est plutôt un certain aveuglement mental aux défis nouveaux surgis du lien social contemporain.

Car de l’autre côté, il y a ceux – au départ plus souvent des femmes, féministes et engagées – qui s’efforcent de porter au plus haut des valeurs démocratiques une forme nouvelle de respect de la personne, qui n’a pas encore vraiment de nom dans le vocabulaire juridique, et qu’on pourrait appeler son droit à la présomption de véracité. C’est la présomption selon laquelle la personne qui se déclare victime d’un viol ou d’une atteinte sexuelle est supposée ne pas mentir jusqu’à preuve du contraire. Le propre des agressions sexuelles, on le sait, est qu’à la différence des blessures ou des meurtres, leur réalité  » objective «  ne s’impose pas d’elle-même aux yeux des tiers. Ont-elles seulement existé ? Avant même qu’un procès n’aborde les terribles problèmes de la preuve et de la crédibilité des parties en présence, la question spécifique que posent ces affaires judiciaires s’enracine très exactement là : ce qui est en jeu au départ n’est jamais seulement la présomption d’innocence du mis en cause, mais la possibilité même qu’une infraction sexuelle  alléguée prenne assez de réalité aux yeux de tiers qualifiés pour ouvrir la procédure. Cette possibilité passe en tout premier lieu par la possibilité donnée à une victime présumée d’être vraiment écoutée. On accueille de mieux en mieux, dans nos commissariats, les victimes sexuelles qui déposent plainte. Mais sommes-nous prêts, dans la culture politique française, à considérer la présomption de véracité  comme un véritable droit ? Rien n’est moins sûr.

C’est pour cette raison que nombre de nos concitoyens ont eu le sentiment pénible qu’en France, on n’avait pas accordé à Madame Diallo un respect égal à celui qui fut témoigné à son agresseur présumé, Dominique Strauss-Kahn. Cette situation choquante n’est pas d’abord un problème de morale personnelle, mais de justice et d’institutions communes. On l’entrevoit bien : présomption d’innocence et présomption de véracité sont aussi cruciales l’une que l’autre pour bâtir une justice des crimes et délits sexuels marchant sur ses deux pieds. Mais pour le moment, nous ne les distinguons pas clairement et savons encore moins comment les faire tenir ensemble. Tout se passe alors comme si on ne pouvait choisir l’une que contre l’autre. En se targuant de respecter les grands principes pour DSK au moment où il était cloué au pilori, les partisans sincères de la présomption d’innocence n’ont pas vu qu’ils bafouaient au même instant la présomption de véracité à laquelle avait droit la jeune femme qui l’accuse de l’avoir violentée.

C’est pourquoi il est vain de croire que nous échapperons aux questions de plus en plus fortes que nous posera dans l’avenir la lutte sans merci du coupable allégué et de la victime présumée du Sofitel de New-York, en faisant le procès de la procédure accusatoire américaine. Au moment le plus dramatique de l’affaire d’Outreau on avait, face aux mêmes dilemmes, fait le procès symétrique : celui de la procédure inquisitoire à la française. L’aurait-on déjà oublié ? Pour construire un jour une façon de tenir ensemble les deux présomptions opposées, le premier pas est d’accepter de penser la spécificité des questions sexuelles, et d’élargir le champ de nos réflexions pour reconnaître les responsabilités collectives nouvelles que nous confère, à nous citoyens des démocraties occidentales, les mutations profondes qui ont lieu aujourd’hui.

La France donne souvent aux autres pays le sentiment d’être politiquement  » en retard «  sur les questions de sexe, de genre, de sexualité. Sans aborder ici cette vaste question, soulignons simplement que le procès de New-York ne doit pas nous enfermer dans une frilosité défensive au prétexte des clichés anti-français qui pleuvent sur nous depuis quelques jours. Au contraire, il devrait être l’occasion de nous emparer collectivement des grande questions sociales, historiques et anthropologiques qui sont l’horizon de sens commun à tous les procès pour crimes ou délits sexuels, en France comme ailleurs. En général, nous n’avons d’yeux que pour les ressorts psychologiques des transgressions sexuelles comme si nous ne voulions pas voir qu’elles ont lieu dans le contexte de mutations profondes des valeurs et des normes censées faire référence pour tous. Or, sous l’égide de l’égalité croissante des sexes, nous vivons aujourd’hui des bouleversements sans précédent du permis et de l’interdit sexuels. Les procès pour viol, qui se multiplient partout aujourd’hui, sont à la fois l’expression de ces mutations démocratiques et le symptôme de leur caractère inassumé.

Considérer le viol comme un crime, prendre au sérieux les atteintes sexuelles, participe directement du refus contemporain de l’ordre sexuel matrimonial traditionnel, construit sur la condamnation de la sexualité hors mariage, la diabolisation de l’homosexualité, la double morale sexuelle et la division des femmes en deux catégories : épouses honorables et filles perdues, mères de famille légitimes et filles-mères parias, maîtresses de maison respectées et domestiques qu’on  » trousse « . Comme l’a montré Georges Vigarello dans son Histoire du viol, celle-ci se déploie toujours à la croisée de l’appartenance sociale des individus et des statuts respectifs des hommes, des femmes et des enfants dans une société. Notre attachement à punir ce crime est la trace en creux de la valeur centrale que nous accordons non plus au mariage mais au consentement dans le grand partage entre le permis et l’interdit sexuels.

Mais les procès pour viol d’aujourd’hui sont aussi symptomatiques des ambiguïtés du changement, tant ils donnent à voir le vide sidéral que nous avons laissé se développer en lieu et place d’une civilité sexuelle renouvelée, capable d’irriguer la vie ordinaire de nos sociétés et d’inscrire la sexualité au sein d’un monde humain certes pluraliste, mais qui demeurerait un monde commun. C’est la rançon de l’idéologie individualiste et mercantile, qui transforme ce monde en une collection insignifiante d’individus autarciques bons à consommer. Le consentement, coeur de la nouvelle normalité sexuelle, est ainsi à la fois la solution et le problème. Consentir, oui, mais à quoi ? Pourquoi ? Et quand le refus de tout consentement s’est exprimé loin des regards, comment passer à sa dimension publique, sociale, juridique ? Concentrant toutes ces questions, nous interrogeant directement sur la solidité de nos valeurs communes, le procès de New-York incarne à sa manière le changement démocratique. Mais il peut devenir aussi un de ces moments périlleux où, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet,  la démocratie se retourne  » contre elle-même «  .

Pour prendre la mesure du ressort proprement sociologique de ce risque, il faut revenir à la sidération initiale qui fut la nôtre, et qu’une semaine de débat a déjà recouverte. L’image première qui nous a saisis ne s’arrêtait pas au seul DSK. C’était le choc de deux figures, deux symboles, deux incarnations si extrêmes des inégalités du monde contemporain, que la réalité semblait dépasser la fiction. Elle, une femme de chambre immigrée d’origine guinéenne, pauvre, vivant dans un logement social du Bronx, veuve, mère de famille monoparentale. Lui : un des représentants les plus connus du monde très fermé de la haute finance internationale, une figure de la politique française, de l’intelligentsia de gauche, une incarnation aussi, de la réussite sociale, de l’entre-soi des riches et de la jouissance facile. La femme de chambre et le financier, ou le choc de celui qui avait tout et de celle qui n’était rien.

Dans ce face à face presque mythique, les individus singuliers disparaissent, absorbés par tout ce qu’incarnent les personnages. C’est pourquoi il y a quelque chose d’épique dans ce qui s’est passé. En prenant en considération la parole d’une simple femme de chambre et en lui accordant la présomption de véracité, la police new-yorkaise n’a pas seulement démontré qu’elle pouvait en quatre heures renverser l’ordre du pouvoir et saisir au collet le puissant financier. Elle a aussi mis en scène une sorte de condensé inouï des incertitudes, des injustices et des espoirs de notre temps, et engagé un processus où vont venir s’engouffrer toutes les passions qui meuvent les sociétés démocratiques. Au risque de transformer tragiquement deux individus, inégaux à l’extrême, en boucs émissaires de nos désirs frustrés, de nos peurs ancestrales, de nos haines inassouvies.

Irène Théry, directrice d’études à l’EHESS

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Pour sortir des clichés sur l’immigration

samedi 14 mai 2011

Immigrés: une boîte à outils pour répondre à Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy

Un travail de contre-expertise de longue haleine à visée utilitaire. Entre juin 2010 et mars 2011, une trentaine de personnalités – des économistes, des juristes, des historiens, des sociologues, des acteurs associatifs, des syndicalistes, des responsables patronaux, des hauts fonctionnaires et des représentants d’organismes internationaux – ont été auditionnées sur les questions d’immigration par l’association Cette France-là et des parlementaires, surtout de gauche, et un peu de droite. Objectif: prendre Nicolas Sarkozy au mot de sa «culture du résultat» et évaluer la politique mise en œuvre depuis le début du quinquennat.

Mediapart a accompagné cette initiative en mettant en ligne l’ensemble des vidéos des auditions, jugeant précieuse leur valeur documentaire (pour les regarder, cliquer ici). En vue de l’élection présidentielle de 2012, le rapport de synthèse rédigé par Cette France-là (pour le lire, cliquer là) s’apparente à une boîte à outils pour lutter contre les stéréotypes et les contrevérités assenées dans l’espace public. Les élus ont communiqué leurs conclusions de leur côté ce mercredi 11 mai (pour les consulter, cliquer ici), alors que le projet de loi Besson-Hortefeux-Guéant devrait être définitivement adopté à l’Assemblée nationale et au Sénat.

Pour le collectif Cette France-là, créé en 2007 par des universitaires, des journalistes et des militants associatifs, «l’immigration est un faux problème, à la fois mal informé et mal posé: ses prémisses ne résistent pas à l’analyse. Nos gouvernants le reconnaissent d’ailleurs implicitement, en déplaçant sans cesse la question pour la relancer – de l’immigration irrégulière à l’immigration dite “subie”, et aujourd’hui à l’immigration légale, en même temps qu’aux Français naturalisés, voire d’origine étrangère».

Y a-t-il trop d’immigrés en France? Coûtent-ils trop cher aux finances publiques? Font-ils baisser les salaires? Recension des questions telles qu’elles sont posées et instrumentalisées, de Marine Le Pen à Claude Guéant et parfois jusqu’au PS, et des argumentaires pour y répondre. Les bibliographies des personnes citées sont détaillées ici.

1. Y a-t-il trop d’immigrés en France?

«Il y a à peu près 200.000 étrangers supplémentaires qui sont autorisés à séjourner en France, cela représente, il faut s’en rendre compte, la taille d’une ville comme Rennes, par exemple. Mon objectif, c’est de réduire ce nombre de 20.000», a déclaré Claude Guéant, sur TF1 le 15 avril 2011, tandis que Marine Le Pen plaide pour l’immigration zéro. Décrivant un «monde de sédentaire», le géographe Gildas Simon a rappelé, lors de son audition, que le nombre des migrants internationaux s’élève aujourd’hui à peu près à 230 millions de personnes, dont 200 millions en situation régulière, selon la division de la population de l’ONU, soit 3,3% de la population mondiale.

À propos de l’immigration en provenance d’Afrique subsaharienne, qui constitue un objet d’inquiétude récurrent de Nicolas Sarkozy («Il y a 475 millions de jeunes Africains qui ont moins de 17 ans. La France est à 14 kilomètres de l’Afrique, par le détroit de Gibraltar», avril 2008), le démographe Cris Beauchemin dément l’image de l’Afrique terre d’exode. Les arrivées de migrants subsahariens se sont certes intensifiées depuis les années 1970, mais la part des Subsahariens demeure minoritaire parmi les immigrés: en France, elle s’élevait à 12 % en 2004, alors que 35 % d’étrangers venaient de l’Union européenne, 31 % du Maghreb et 17 % d’Asie. En nombre, l’Hexagone se situe dans la moyenne européenne (5,2 millions en 2008, soit 8,4% de sa population).

L’économiste Joël Oudinet précise par ailleurs qu’«on estime entre 200 et 400.000 le nombre d’étrangers en situation irrégulière en France. 400.000 personnes, cela représente 0,6 % de la population française. La proportion est équivalente au Royaume-Uni. Elle est de 1,2 % en Allemagne, de 1,1 % en Italie et de 3,2 % en Espagne». En matière d’entrées et de sorties, la France figure parmi les pays développés qui ont accueilli la plus faible proportion d’immigrés. «Entre 1995 et maintenant, indique l’économiste, la part des étrangers en Espagne a augmenté 6 fois plus vite qu’en France; au Royaume-Uni, 3,5 fois plus vite; en Allemagne, 1,8 fois plus vite qu’en France; 5 fois plus vite aux États-Unis.» Joël Oudinet soutient même que la France est, «avec le Japon, un des pays riches qui a le plus maintenu ses frontières closes».

Non seulement il n’y a pas trop d’immigrés mais les flux ne doivent pas se tarir. Nombre de pays de l’Union européenne verraient leur population baisser sans cet apport. La France n’est pas dans cette situation, en raison du nombre élevé des naissances. Mais elle ne peut pas se passer d’immigration. Le seuil de remplacement de la population étant de 2,1 alors que son taux de fécondité est de 1,8, il manque 100.000 naissances par an pour assurer le remplacement des générations. «Un flux migratoire d’une ampleur à peu près comparable permet de combler ce déficit», souligne l’économiste Didier Blanchet. Soit 100.000 entrées nettes par an, ce qui correspond au rythme actuel des entrées et sorties (le chiffre de 200.000 avancé par Claude Guéant ne correspond qu’aux entrées sans tenir compte des sorties du territoire).

2. Les immigrés sont-ils trop peu qualifiés?

C’est l’une des idées reçues les plus tenaces. Selon l’Insee, la part des immigrés diplômés de l’enseignement supérieur est passée de 12 à 25% entre 1990 et 2007. Elle se rapproche donc désormais de celle des natifs (29% en 2007). Au cours de la même période, la proportion des immigrés dépourvus de diplômes a chuté de 53 à 37%, même si elle reste trois fois supérieure au pourcentage des natifs sans diplôme. «Les Subsahariens sont plus diplômés du supérieur que la moyenne des immigrés, et plus diplômés du supérieur que la moyenne des personnes qui vivent en France métropolitaine», indique Cris Beauchemin, même si les femmes sont, elles, moins bien loties.

Cette situation contredit l’idée selon laquelle la «misère du monde» se presserait aux frontières de la France. Elle s’explique par le fait que l’émigration, en particulier du Nord vers le Sud, est coûteuse. Selon le spécialiste des migrations et de l’économie du développement, El Mouhoub Mouhoud, la mondialisation des échanges a contribué à une augmentation sensible de ses coûts, car, contrairement aux autres composantes de la mondialisation, à savoir le commerce, les investissements directs à l’étranger, les mouvements de capitaux et les transferts de technologie, on constate que la circulation des personnes n’a pas ou peu été libéralisée.

À la différence des migrations «fordistes» des années 1950 et 1960, ce sont les migrants eux-mêmes, et non pas les entreprises, qui assument le coût de la mobilité. Il en résulte que les candidats à l’émigration ne se recrutent pas parmi les moins bien dotés en capitaux financier, humain et social.

3. Les immigrants sont-ils trop «différents»?

Quand il remet au goût du jour la notion controversée d’«assimilation», lors d’un récent séminaire gouvernemental à Matignon, Claude Guéant préconise l’acculturation des immigrés, c’est-à-dire l’abandon de leurs habitudes d’origine. Nombre de responsables de la droite gouvernementale et d’extrême droite disent, plus ou moins ouvertement, que les populations récemment immigrées, seraient difficiles à «intégrer». Leurs mœurs les empêcheraient d’adhérer aux valeurs républicaines de laïcité et d’égalité entre les sexes. C’est ce qui ressort des différentes polémiques, utilisées comme des chiffons rouges, sur les prières de rue, le niqab ou la polygamie.

L’historien Gérard Noiriel montre que ce type d’assertion est récurrente, en particulier dans les périodes de crise économique et sociale où les inégalités se creusent et où les gouvernants sont impuissants à répondre à la peur de la pauvreté ou du déclassement éprouvée par les classes populaires.

Dès les années 1880, les Italiens travaillant en France se voient reprocher leur supposé défaut d’«assimilation». Dans Immigration, antisémitisme et racisme en France, l’historien décrit comment la rhétorique des années 1930 joue de l’opposition entre les «bons» immigrés d’avant et leurs successeurs considérés comme peu ou difficilement intégrables. Les travaux scientifiques invalident ces préjugés: en analysant des critères comme l’acquisition de la langue, la fréquence des unions mixtes et la mobilité socio-économique, ils démontrent que l’insertion des migrants dans la société française s’effectue à peu près au même rythme d’une génération à l’autre. Jean-Pierre Garson, économiste à l’OCDE, le confirme: «La promotion des immigrés est une réalité souvent cachée, invisible, alors qu’elle se vérifie dans les chiffres.»

4. Les immigrés coûtent-ils cher à la France?

C’est un des thèmes de prédilection traditionnels de Marine Le Pen. «L’immigration peuple la France d’ayants droit pour qui, bien souvent, la seule affinité avec notre pays se limite aux avantages matériels qu’il leur procure», écrit-elle dans son programme. Mais elle n’est pas la seule. Récemment, le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, a pris l’argument frontiste à son compte.

«Sur l’immigration à caractère strictement social, nous allons nous heurter à un problème, c’est que nous n’aurons plus les moyens de payer, c’est-à-dire que derrière cela le coût social pour le contribuable est tellement élevé qu’il y aura un moment où on ne tiendra plus le coup financièrement, parce que c’est du déficit et qu’on n’y arrive plus», a-t-il déclaré sur RFI.

«D’aucuns vont jusqu’à laisser entendre que les avantages offerts par le système de protection sociale français constituerait l’une des principales motivations de l’expatriation des migrants. Les étrangers sont alors portraiturés en oisifs, vivant aux crochets des autochtones par l’entremise de l’assurance chômage et de l’accès gratuit aux soins et à l’éducation pour leurs enfants», rapporte Cette France-là, qui souligne qu’une enquête d’Eurostat de 2001, menée à la fois auprès de migrants déjà présents en Europe et parmi des candidats au départ résidant encore dans leurs pays d’origine (en l’occurrence la Turquie, le Maroc, l’Égypte, le Ghana et le Sénégal), montre que seuls 3 à 28% des migrants ont acquis des connaissances sur la protection sociale que pouvait leur offrir leur nouveau ou futur pays d’accueil.

À la différence des pays anglo-saxons, où les travaux sur la contribution des immigrés aux finances publiques sont monnaie courante, ils sont rares en France, ce qui empêche que le débat ait lieu sur des bases sérieuses. D’où l’intérêt d’une récente étude sur l’impact de l’immigration sur les comptes de la protection sociale réalisée pour la MIRE, le centre de recherches du ministère de la santé, des affaires sociales et du travail. L’économiste Lionel Ragot y a participé.

Après avoir calculé le montant des prélèvements effectués par l’État et le niveau des prestations perçues, il conclut, en tenant compte de la structure par âge, que «globalement la contribution au budget des administrations publiques des immigrés, en 2005, était positive et de l’ordre de 12 milliards d’euros. (…) Si on ramène ça par immigré, grosso modo la contribution nette d’un immigré, en 2005, était de 2.250 euros alors que celle d’un natif était de 1.500 euros». Plus un étranger est hautement qualifié, plus son apport aux finances publiques est important, constate Lionel Ragot qui rappelle aussi que les deux postes de dépenses que sont le RMI et les aides au logement «sont beaucoup moins importants dans l’ensemble des transferts sociaux, les deux postes les plus importants étant les retraites et la santé».

Également interrogé, Joël Oudinet partage la même analyse. «Les études, dit-il, montrent que le solde est plutôt positif: ils dépensent en moyenne plus en impôts qu’ils ne bénéficient d’aides sociales. L’impact est d’autant plus positif que les migrants sont qualifiés.»

En tenant compte des perspectives démographiques, et notamment du vieillissement de la population, Lionel Ragot va plus loin. Sans les immigrés, il sera plus difficile de payer les retraites et de financer la branche maladie. «Nos résultats sont sans ambiguïté, insiste-t-il. Si on compare avec immigration et sans immigration, on voit bien que l’immigration a un apport au financement de la protection sociale puisque sans immigration, en 2050 ce n’est pas 3% du PIB en plus qu’il faut trouver pour financer la protection sociale, c’est quelque chose de l’ordre de 4,3%. Ça montre bien que l’immigration réduit le fardeau fiscal lié au phénomène du vieillissement démographique.»

5. Les immigrés font-ils baisser les salaires?

La présidente du FN répète que l’immigration est «poussée par le grand patronat pour qui elle est une délocalisation à domicile qui lui permet de compresser les coûts salariaux». Là encore Marine Le Pen est rejointe par la droite. Cette fois-ci, c’est Hervé Morin, ancien ministre de la défense et président du Nouveau Centre, qui déclare: «Que Claude Guéant dise “il faut arrêter les flux migratoires”, je l’approuve, parce que les flux migratoires pèsent sur le pouvoir d’achat, parce qu’ils pèsent sur les salaires.» Ce présupposé est pourtant sans fondement.

Certes, d’un point de vue théorique, «les salaires sont effectivement susceptibles de baisser s’il y a une concurrence entre les demandeurs, selon l’économiste Joël Oudinet. (Mais) cela n’est valable que pour les emplois substituables: mêmes types de compétences et de qualifications. À l’inverse, les emplois complémentaires voient leurs revenus s’accroître. Mais dans les faits, toutes les études montrent que les effets sont très limités. On peut voir dans certains cas certaines baisses, pour ceux qui sont en concurrence, et certaines hausses, pour ceux qui ne le sont pas, mais c’est très très faible».

En outre, les «autochtones» ne sont pas les premières victimes d’éventuelles baisses de salaire: «La concurrence se joue essentiellement entre les anciens immigrés et les nouveaux arrivants, indique l’économiste. Ce sont donc les premiers qui voient leurs salaires baisser. Parce qu’ils se retrouvent dans les mêmes secteurs: construction, restauration, commerce, services, ménage… Dans toute l’Europe, ce sont les immigrés qui font tourner ces secteurs-là.»

Une étude récente, réalisée en 2010 par Javier Ortega, chercheur à la London School of Economics, et Grégory Verdugo, chercheur associé à la Banque de France, avance même que la présence d’immigrés sur le marché de l’emploi aurait, en réalité, plutôt un effet positif sur les revenus des natifs. Ayant étudié la période allant de 1962 à 1999, les auteurs constatent que non seulement «l’immigration a aidé les autochtones à grimper les échelons professionnels», mais que, en plus, «l’arrivée de migrants d’un niveau d’éducation et d’expérience donné aurait permis aux autochtones ayant le même niveau de se libérer de la contrainte d’occuper des emplois peu rémunérés et d’accéder à des postes mieux payés». Ainsi, «une croissance de 10% de l’immigration entraînerait une hausse de l’ordre de 3% des salaires des natifs».

6. Les immigrés prennent-ils les emplois des natifs?

Aussi ancrée dans l’esprit des Français, cette idée reçue n’a pas plus de justification que la précédente puisque le marché du travail se dilate pour s’adapter à l’arrivée de nouveaux venus. «Les immigrés sont aussi consommateurs, ils créent donc de la demande supplémentaire, donc des emplois, souligne Joël Oudinet. Toutes les études montrent, et c’est encore plus significatif que sur les salaires, que les migrants arrivant créent leurs propres emplois. Nous avons simulé un modèle macro-économétrique là-dessus, en 2007: en imaginant une augmentation de 10% du flux d’immigration au Royaume-Uni, le taux de chômage n’augmenterait alors que de 0,01 point au bout de 13 ans. Et si on allait jusqu’à + 1% de population active, le taux de chômage n’augmentait même que de 0,58%.»

Les exemples empiriques des rapatriés d’Algérie en 1962 et des Cubains en Floride confirment l’impact quasi nul que des afflux, même massifs, d’étrangers ont sur le taux de chômage du pays d’accueil. Par ailleurs, des pans entiers des secteurs des services, du bâtiment, de l’agriculture, de la restauration ou des travaux publics recrutent massivement leur main-d’œuvre parmi la population immigrée, car ils peinent à trouver preneurs pour les emplois pénibles et précaires.

7. La France manque-t-elle de logements pour accueillir les immigrés?

Cet argument ne cesse d’être utilisé, y compris parfois à gauche. Et pourtant, les analyses du démographe François Héran viennent le contrecarrer. «Les capacités d’accueil de la France seraient en nombre fini, seraient quantifiables et seraient déjà saturées. Or, l’adéquation entre les flux d’entrée et les moyens disponibles est une affaire très complexe», dit-il, citant, aux côtés des entrées d’étrangers, les afflux de naissances inattendus, tel le baby boom qui a provoqué l’arrivée de 7 millions de personnes, ou les afflux de personnes âgées, «là encore, dit-il, 7 à 8 millions de survivants supplémentaires qu’on n’avait pas prévus, à cause de l’allongement de la vie».

D’où sa conclusion, éloignées des lieux communs: «On a dit “nos capacités d’accueil sont limitées, désolés, il va falloir réduire les flux”… C’est assez intéressant de voir qu’en réalité une politique démographique, si on peut utiliser ce grand mot, c’est quand même fondamentalement de devoir faire avec, c’est-à-dire d’accueillir le surcroît de population imprévu et les migrants en font partie. À la différence qu’il y a des époques où on va les chercher.»

L’intégralité du rapport d’audit de la politique d’immigration de Nicolas Sarkozy est ici.

L’ensemble des vidéos des auditions sont rassemblées sur une seule page là.

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« Sors de ma télé ! »

samedi 23 avril 2011

Une excellente chanson d’un excellent chanteur de reggae ivoirien, Tiken Jah Fakoly : écoutez bien les paroles !…

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Pourquoi militer ?

mardi 5 avril 2011

La revue SCIENCES HUMAINES pose cette question, et d’autres : est-il rationnel de s’engager pour une cause incertaine, pour des intérêts qui ne sont pas strictement individuels ? Les militants sont-ils totalement désintéressés ?…

Lire l’article ci-dessous, très intéressant :

Pourquoi militer ?

Christophe Traïni

Quel motif a-t-on de sacrifier son temps à une cause incertaine, de se joindre à une foule qui proteste, de signer une pétition ? Pour répondre à cette question, on a cru bon d’opposer la raison à l’émotion. Il s’avère que, dans certains cas au moins, on ne peut se passer ni de l’une ni de l’autre.

Pourquoi les gens militent-ils pour des causes dans lesquelles ils n’ont pas d’intérêt direct : les sans-papiers, la protection des animaux de laboratoire ou des taureaux de corrida par exemple ? Ces dévouements mettent à mal les explications classiques des mobilisations collectives. Ils invitent à faire la part de ce qui relève du calcul rationnel dans les engagements militants.

Foule, de l’émotion à la rationalité

À la fin du XIXe siècle, Gabriel de Tarde, auteur des Lois de l’imitation (1890), et Gustave Le Bon, auteur de Psychologie des foules (1895), tendaient à disqualifier les mobilisations populaires en les rabattant sur des phénomènes des plus inquiétants (1). Les individus, ordinairement raisonnables, une fois plongés dans la foule auraient été inéluctablement gagnés par des états affectifs incontrôlables. Pour ces auteurs, les protestations collectives se confondaient avec des déchaînements d’émotions faisant régresser ceux qui y participaient au rang des bêtes fauves, des enfants immatures ou des races prétendument inférieures.

Au siècle suivant, les spécialistes des comportements collectifs ont fait preuve d’une approche plus scientifique et moins normative. Neil Smelser et Ted Gurr, par exemple, envisagent les émeutes, révolutions et autres mouvements de foule, comme la résultante de tensions structurelles ébranlant l’ordre ordinaire des sociétés. Les individus engagés dans les mouvements sociaux apparaissent sous les traits d’agents obéissant quasi machinalement à des exigences d’ajustements systémiques qui les dépassent.

Cependant, à compter des années 1960, les universitaires américains sont confrontés aux nombreuses manifestations qui, parfois au sein de leur propre campus, visent à dénoncer les discriminations de race, de genre, la guerre du Viêtnam, etc. Ce sont des mobilisations qui touchent, non plus des milieux sociaux éloignés, mais bel et bien des proches, des collègues se réclamant de valeurs communes. Dans ces conditions, les spécialistes ont du mal à maintenir l’idée que les mobilisations collectives sont des mouvements irrationnels.

De là découle l’accueil très favorable qu’ils réservent au livre La Logique de l’action collective, publié en 1965 par l’économiste et politiste américain Mancur Olson. Dans cet ouvrage, l’auteur envisage les activistes sous les traits d’acteurs rationnels, aptes à sélectionner les conduites les plus conformes à leurs préférences. Sur la base d’un modèle classique de calcul de coûts et d’avantages, il explique qu’un militant ne participe à un groupement qu’à condition d’y trouver un bénéfice personnel : équipements à prix réduits, informations précieuses, conseils techniques, assistance légale, acquisition de savoir-faire, responsabilités gratifiantes, etc. D’évidence, tous ces avantages ne se confondent pas avec le bien revendiqué collectivement.

Emboîtant le pas à l’économiste, les théoriciens de la mobilisation des ressources s’appliquent alors à décrire les mouvements sociaux comme le résultat d’actions obéissant à une rationalité similaire à celle qui prévaut au sein des firmes économiques. Ils désignent la minorité active au sein des organisations comme des « entrepreneurs de causes », qui s’emploient à accumuler un maximum de ressources pour les redistribuer afin d’attirer le maximum d’adhérents.

Quel intérêt à défendre les animaux ?

Cette approche avait l’avantage d’inciter les chercheurs à observer de près les pratiques concrètes permettant à des mécontentements diffus de s’organiser en révolte collective. Toutefois, certains commentateurs, comme le sociologue Alessandro Pizzorno, ont souligné les limites de cette approche (2). En se focalisant sur les moyens employés, le modèle de rationalité importé de l’économie est incapable d’expliquer pourquoi certains citoyens se mobilisent pour des causes qui pourraient tout aussi bien les laisser indifférents et ne leur procurent pas de bénéfice apparent.

C’est particulièrement le cas des militantismes de solidarité, qui se proposent de défendre le sort de « malheureux » incapables de se révolter eux-mêmes : étrangers, demandeurs d’asile, minorités opprimées, exclus et autres « sans voix »… C’est encore plus évident quand les victimes sont des membres d’une autre espèce. Les militants de la cause animale ne cessent ainsi de payer de leurs temps, et souvent de leur argent, pour dénoncer et tenter d’améliorer le sort des chiens et des chats abandonnés par leur maître, ou bien encore des bêtes vouées à la corrida, à la chasse, à la boucherie ou aux expérimentations de laboratoire, etc. S’obstiner à attribuer leurs engagements à des calculs de coûts et d’avantages aboutissant à des bénéfices personnels est aussi peu réaliste qu’éclairant. Pour comprendre les motifs de ces engagements, il faut envisager d’autres logiques. Il faut reconnaître la place cruciale des dimensions affectives, trop souvent tenues pour incompatibles avec la rationalité des comportements politiques (3). Il faut s’interroger sur les différentes manières dont le militantisme de solidarité prolonge des sensibilités que les acteurs doivent à leurs parcours antérieurs. Pour les comprendre, le chercheur fait appel aux méthodes compréhensives : analyses de récits (auto)biographiques, entretiens, observation ethnographique, sans oublier la dimension historique (4).

L’opposition à la tauromachie, par exemple, offre à ses sympathisants la possibilité d’éprouver des états affectifs qui alimentent leur satisfaction de participer à un engagement, tout compte fait, bien plus coûteux que rémunérateur. Ce sont d’abord des réactions immédiates, tels le dégoût et la colère, par lesquelles le corps réagit aux images répugnantes des corridas, mises en exergue à des fins de dénonciation. À celles-ci s’ajoutent des émotions réflexives, qui impliquent une introspection évaluative de nature cognitive, morale ou esthétique.

Les militants sont aussi des stratèges

L’engagement contre la corrida permet d’éprouver une gamme très étendue d’émotions réflexives. Il y a ainsi la répulsion, l’indignation et le mépris à l’endroit des aficionados, l’attendrissement et la compassion pour les taureaux martyrs, et la délectation que procurent les textes littéraires, les musiques et les images stigmatisant la tauromachie. La défense des animaux donne aussi le sentiment d’épouser une noble cause, autorise à énoncer des jugements philosophiques généraux et à éprouver la fierté de s’apparenter à de grands précurseurs comme Victor Hugo ou Émile Zola. Il y a aussi l’estime réciproque et l’enthousiasme d’agir de concert que l’on trouve au sein du groupe des militants… Ces derniers apprécient d’autant mieux ces émotions qu’elles prolongent et altèrent les sensibilités qu’ils doivent à des expériences sociales préalables parfois très variées. De fait, l’opposition à la corrida est capable de rallier aussi bien des enseignants laïcs attachés à l’idéal d’éducation du peuple, des évangélistes déterminés à éprouver leur foi, d’anciens gauchistes libertaires valorisant la dénonciation de toute forme de domination, que des dames soucieuses de bienfaisance ou de tendresse animale…

Toutefois, ces sensibilités préexistantes sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes pour expliquer un engagement durable au sein des organisations : l’engagement exige en effet un incessant travail militant. Ce dernier contribue autant à la transformation personnelle de ceux qui s’y emploient qu’à l’édification de problèmes publics justifiant la mobilisation du plus grand nombre. Il entraîne l’apprentissage de multiples connaissances et savoir-faire tactiques, dont nous devons reconnaître qu’ils conditionnent le devenir des mobilisations. Ce savoir-faire tactique relève, en grande partie, du calcul. Cependant, cette rationalité instrumentale n’est qu’un effet secondaire de l’engagement et non pas la cause censée pouvoir l’expliquer. Les militants sont aussi des stratèges, mais en matière d’engagement, il ne faut pas confondre le pourquoi et le comment.

NOTES

(1) Susanna Barrows, Miroirs déformants. Réflexions sur la foule en France à la fin du XIXe siècle, Aubier, 1990.
(2) Alessandro Pizzorno, « Considérations sur les théories des mouvements sociaux », Politix, n° 9, 1990.
(3) George E. Marcus, Le Citoyen sentimental. Émotions et politique en démocratie, Presses de Sciences Po, 2008.
(4) Christophe Traïni (dir.), Émotions… Mobilisation !, Presses de Science Po, 2009.

Christophe Traïni

Maître de conférences à l’IEP-Aix-en-Provence, il a récemment publié La Cause animale (1820-1980). Essai de sociologie historique, Puf, 2011.

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Un grand numéro d’un député à l’Assemblée nationale

samedi 20 novembre 2010

Le député Jean-Pierre Brard, ancien maire de Montreuil, n’est plus au PCF mais il est très engagé dans le Front de Gauche, et membre du groupe de la Gauche Démocratique et Républicaine.

En une dizaine de minutes, il attaque magistralement – et avec beaucoup d’humour – la réforme des retraites. Je ne mets pas cette vidéo sur le blog à cause des idées que le député défend, mais pour le plaisir de voir un élu du peuple faire preuve de verve et faire vivre la démocratie. J’espère pouvoir trouver également une vidéo d’un défenseur de la réforme.

 Ce grand moment d’éloquence parlementaire rappelle une célèbre séquence de Jean Gabin dans « Le Président » (1961), où le dialogue d’Audiard dénonçait les puissantes sociétés privées (les multinationales de l’époque) qui manipulaient les élus du peuple comme des marionnettes, et modelaient l’avenir de l’Europe selon leurs intérêts…

http://www.dailymotion.com/video/xd8452_le-president-gabin-simenon-audiard_shortfilms Tags : ,