Bagua et Wuxing

 

(Suite de l’article: Les Cycles Chinois)

Origine chinoise de la méthode 

Il n’a échappé à personne que la technique des Cycles Chinois n’est pas née de travaux poussés en recherche pédagogique. D’aucuns ajouteront que cela saute aux yeux. Je cherchais depuis longtemps une idée pour organiser les chapitres dans le sens: pratique -> théorie puis théorie -> pratique et j’étais très insatisfait par les travaux de groupe qui transformaient tous mes cours en foires plus chaotiques les unes que les autres. Je me suis mis à dessiner des diagrammes vaguement circulaires pour organiser l’ordre des séquences lorsque le bagua (voir ci-dessous) m’est apparu comme une illumination. Saisi par un enthousiasme délirant j’ai voulu m’emparer d’un autre concept chinois le wuxing et le tordre suffisamment pour le faire entrer dans ces fantaisies pédagogiques.

Rassurons d’emblée le plus cartésien des lecteurs, rien de ce qui suit n’est véritablement taoïste, ni confucianiste ou bouddhiste. Il ne s’agit pas, malgré ce que laisserait penser tout ce qui est écrit plus bas, d’un fatras ésotérique qui chercherait à dissimuler son absence totale de rigueur intellectuelle derrière de vieux oripeaux venus de si loin dans le temps et l’espace et essayerait de convaincre nos naïfs concitoyens à grand coups de chakras et autres méridiens.

Il s’agit simplement d’une technique d’enseignement qui tire son inspiration des symboles et des pensées taoïste et confucianiste, juste comme une forme de jeu plaisant qui n’a d’autre fin que de réunir deux univers si étrangers et qui fascinent chacun à leur façon l’auteur de ces lignes. Si celles-ci semblent prêter à rire pour ce lecteur, qu’il n’aille pas jusqu’à jeter le bébé avec l’eau du bain. La technique des cycles chinois n’exige aucune croyance. Sa valeur n’a à être jugée qu’à l’aune de ses résultats pratiques devant les élèves. J’espère simplement qu’elle n’offusquera pas les réels adeptes des philosophies chinoise. Je n’ai pour l’instant eu aucun retour dans ce sens.

Alors autorisons-nous de rêver un peu et de divaguer librement dans la magie de la pensée extrême-orientale.

Le Taoïsme et les Mathématiques ont quelques rares points communs. En premier lieu, peut-être, la volonté de découvrir les similitudes entre des phénomènes de natures très différentes, d’ordonner, de classifier, de rechercher des lois qui transcendent les différents domaines de la connaissance. On utilise les mêmes équations dans des domaines techniques très variés. Le Taoïsme établit lui aussi des correspondances fonctionnelles dans des champs a priori sans aucun lien comme les saisons, le corps humain et le fonctionnement de la société.

Le Taoïsme utilise d’ailleurs de nombreux objets mathématiques, le gnomon, le carré magique, la version chinoise du théorème de Pythagore. Leibniz après avoir inventé l’écriture dyadique (écriture binaire) qu’il décrit dans son manuscrit De Progressione Dyadica  a été fortement impressionné par les hexagrammes du Yijing dont il parle avec enthousiasme dans son livre « Discours sur la théologie naturelle des Chinois ». On pourrait citer bien d’autres exemples.

Par une logique qui lui est propre et qui imprègne toujours l’âme chinoise, la pensée taoïste, à l’instar des mathématiques, a été en mesure de résoudre de nombreux problèmes parmi ceux qu’a rencontrés l’être humain au cours de son histoire.

Mais la comparaison s’arrête bien vite et les Mathématiques et le Taoïsme divergent rapidement tant par leurs méthodes que par leurs finalités. Vouloir les concilier tel que je le fais plus bas relève uniquement de la fantaisie.

 BAGUA Les 8 trigrammes

Tout a commencé avec l’observation du bagua. Cette structure fascinante m’est apparue, par un petit tour de passe-passe intellectuel comme la symbolisation la plus parfaite qui soit de la trame que je recherchais depuis des années. 

Le bagua est composé de huit symboles appelés trigrammes. Il représente les principes fondamentaux de la réalité sous la forme de huit concepts inter-corrélés.

On peut lire les trigrammes dans cet ordre (en commençant au Nord-Est, c’est-à-dire en bas à gauche, et en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre):

Un trigramme est composé de trois lignes, soit continues (Yang) soit discontinues (Yin).

Voici quelle manipulation, évidemment artificielle, j’ai fait subir à cette merveilleuse figure:

Si on regarde la ligne inférieure de chaque trigramme , les quatre premières séances sont Yang: « Elles vont de la Terre vers le Ciel », qu’on lira ainsi: de la pratique vers la théorie.

Les quatre dernières sont Yin et vont dans l’ordre inverse.

Ce qui se traduit ainsi: on part de problèmes pour introduire des théories, théories ensuite ré-utilisées pour résoudre de nouveaux problèmes plus complexes.

La ligne médiane indique la complexité du travail: une ligne Yin (discontinue) correspond à une tâche complexe et une ligne Yang (continue) à une tâche simple.

La ligne supérieure indique si la séance est guidée (ligne Yang) ou non (ligne Yin).

En lisant les trigrammes ainsi on bâtit donc les séquences  suivant cet ordre:

  1. Tâches complexes non dirigées
  2. Tâches complexes dirigées
  3. Tâches simples non dirigées
  4. Tâches simples dirigées
  5. Tâches simples dirigées
  6. Tâches simples non dirigées
  7. Tâches complexes dirigées
  8. Tâches complexes non dirigées

Le tableau des symboles que la philosophie chinoise a attachés à chacun des trigrammes a été utilisée comme guide pour la pratique pédagogique lors de chacune des huit séances.

La symbolique de chaque trigramme pouvant, avec un peu d’imagination, coïncider étonnement avec ce qui se passe en classe.

Je ne peux pas occulter le côté totalement artificiel de cette construction mais je ne peux m’empêcher de la trouver incroyablement séduisante.

Correspondance entre la symbolique et la pratique en classe

WUXING  Les Cinq Phases ou Cinq Eléments 

De la même façon que le bagua sert d’inspiration pour le cycle des séquences, le Wuxing est la source du cycle des séances. Bien connaître et visualiser la nature de chaque phase et de tous les phénomènes qui sont associés à chacune peut aider, encore une fois avec un peu de poésie et beaucoup d’imagination, à percevoir sous un regard original ce qui se déroule au sein de la classe.

La théorie chinoise des Cinq Phases établit des correspondances entre à peu près tout ce qui existe dans l’univers et classe tous les phénomènes en cinq catégories.

Dans cette méthode les cinq éléments se succèdent dans cet ordre: le métal, l’eau, le bois, le feu et la terre

Chaque élément  engendre le suivant: le métal engendre l’eau qui engendre le bois qui engendre le feu qui engendre la terre, qui à son tour engendrera le métal.

 

 

Tableau de correspondance (traduction approchées):

Les Cinq Phases  s’appliquent au découpage de la séance en 5 périodes:

1ère phase: Le Métal

Dans la philosophie taoïste le Métal correspond à la rigueur, la fermeté, l’obéissance, l’organisation, la stabilité.

N’est-ce pas l’état d’esprit qui correspond complètement à celui attendu lors des évaluations ? 

Il est bon d’ailleurs de débuter un cours sous cet angle un peu rigide: le Métal, bien utilisé va permettre à l’Eau, beaucoup plus fluide de couler normalement.

Idéalement la question flash devrait servir de point d’appuis pour la phase suivante tout comme le Métal engendre l’Eau.

2ème phase: L’Eau

L’Eau correspond à la sagesse, l’intelligence, elle associée au personnage de l’instructeur.

C’est un moment de discussion pendant lequel les élèves vont un peu s’exprimer et où le professeur va effectivement se poser en instructeur, correcteur des erreurs et c’est le moment où il va expliquer le déroulement de la phase essentielle suivante: celle du Bois.

Le Bois ne pourra bien pousser que si l’Eau a été convenablement distribuée.

3ème phase: Le Bois

Le Bois représente la naissance, le printemps, la croissance. C’est le vrai début de la séance. Les deux premières phases n’étaient finalement que la conclusion de la séance précédente.

Pendant la phase Bois  les élèves travaillent seuls, dans un silence total. La nature du Bois étant expansive ils vont avoir tendance à vouloir communiquer entre eux à tout prix.

La phase suivante étant le Feu, si le Bois a poussé comme de la broussaille vous obtiendrez un feu de broussaille, bruyant puissant et sans lendemain et la situation deviendra difficile voir impossible à gérer. 

Pendant cette phase le professeur se déplace dans la salle, disponible pour tous, en répondant aux questions, en interrogeant, en évaluant, dans une attitude extrêmement positive et bienveillante comme un jardinier qui veille avec affection sur les plants en pleine croissance.

4ème phase: Le Feu

Le Feu est associé à la créativité, la joie, le rire, l’esprit éclairé, en excès il se transforme en agressivité et impatience.

C’est le moment où les élèves travaillent en groupe. La phase Bois, de silence et de réflexion personnelle était nécessaire pour que la phase Feu se déroule au mieux. Les arbres sont solides et bien enracinés: les élèves se sont appropriés les problèmes et veulent arriver à les résoudre, progresser, montrer leurs avancées personnelles aux autres.

5ème phase: La Terre

Le Feu engendre la Terre. La Terre est l’élément à la fois Yin et Yang. C’est l’élément de l’équilibre et celui qui conclue logiquement la séance. La Terre possède une énergie de stabilisation et de conservation. Il est temps de faire un point et de mettre un peu d’ordre sur tout ce qui a été vu pendant les deux phases précédentes et de définir ce qui va être à retenir.

Le professeur reprend les commandes tout en laissant la parole aux élèves: n’oubliez pas le wuwei (voir plus bas) !

Les notions mises en lumière et stabilisées pourront être évaluées lors de la prochaine séance pendant le phase Métal. La boucle est bouclée.

Je le répète, ces correspondances sont à la base un jeu, jeu auquel je me suis pris et je ne suis visiblement pas le seul car des collègues m’ont fait part de sentiments similaires après avoir consulté ce blog.

Ajoutons pour finir les autres notions typiquement chinoises que je me suis permis d’utiliser:

WUWEI non-agir

C’est aux élèves et non au professeur d’agir !

Le wuwei, à partir du moment où j’ai presque poussé son utilisation à l’extrême, a fait naître un nouvel enthousiasme chez les élèves. J’essaie par exemple de ne rien écrire au tableau, de n’effectuer ni ne corriger aucun calcul, et j’attends que les élèves se succèdent au tableau pour s’entre corriger et décider finalement de la bonne solution. Bon, en réalité, ce n’est pas toujours possible par manque de temps, les élèves sont incroyablement lents parfois, mais cela reste un guide vers une situation idéale.

 

REN

C’est la vertu confucéenne par excellence. On peut s’approcher de son sens avec les termes: bienveillance, altruisme, mansuétude. Mais le ren est bien plus que tout cela.

L’un des exemples les plus emblématiques étant l’attitude protectrice de l’adulte pour l’enfant.

Confucius

Lorsque l’on enseigne, il faut garder à l’esprit la noblesse de cette mission, l’incroyable responsabilité qui est la nôtre. Il ne s’agit ni plus ni moins que de transmettre le flambeau de la connaissance d’une génération à la suivante. L’enseignement est une nécessité vitale pour le bien être de tous qu’il s’agit de prendre très au sérieux. Il faut enseigner avec exigence, s’efforcer de faire progresser au maximum chacun des élèves qu’on nous a confiés.

L’état d’esprit confucéen est plutôt celui qui prévaut lors des phases guidées. Le travail est clair, les élèves doivent le faire. Cela est très important pour eux et n’appelle aucune contestation de leur part.

En Chine, les enseignants font l’objet d’un très grand respect, de la part à la fois des enfants et des parents. Leur profession est l’une des mieux considérée dans la philosophie confucéenne. 

Les Mathématiques y jouissent d’une haute considération. Il faut reconnaître que le travail de nos homologues chinois est, sous plusieurs aspects, bien plus facile que le nôtre.

Les Chinois s’enorgueillissent d’obtenir des résultats supérieurs aux autres avec moins de moyens et des classes beaucoup plus chargées que les nôtres et attribuent leur réussite aux valeurs confucéennes.

 

Le Vide

Le Vide est une notion centrale du bouddhisme Chan, qui n’est pas sans rappeler le Wu des Taoïstes. 

On est toujours tenté de tout remplir, le Vide fait peur. L’un des défauts des professeurs débutants est souvent de remplir le silence dans la classe en noyant les élèves sous un flot de paroles ininterrompu. En submergeant ses auditeurs de renseignements ils les empêche d’entrer dans une réflexion approfondie. Les informations trop nombreuses seront, de toutes façons, bien vite oubliées.

Le Taoïsme a su mesurer les vertus du vide. Écoutons Laozi:

« Trente rayons convergent au moyeu
mais c’est le vide médian
qui fait marcher le char.

On façonne l’argile pour en faire des vases,
mais c’est du vide interne que dépend leur usage.

Une maison est percée de portes et de fenêtres,
c’est encore le vide qui permet l’habitat.

L’être donne des possibilités,
c’est par le non-être qu’on les utilise. »

Essayez de laisser un peu de vide dans vos cours. Les élèves iront le combler. N’expliquez pas tout, laissez volontairement des imprécisions, les élèves prendront du plaisir à les repérer et cela les fera beaucoup réfléchir.

Laozi

Lâcher prise

Faire confiance aux élèves. Ils veulent tous apprendre, ils veulent tous comprendre, ils veulent tous réussir. S’ils donnent l’impression contraire c’est qu’à un moment quelque chose s’est mal passé.

J’ai souvent eu l’occasion d’observer des adultes qui s’impatientait beaucoup trop vite devant des élèves qui ne trouvaient pas une solution à un problème. En cherchant à arracher un résultat qu’ils attendaient avec trop d’empressement ces adultes bâtissaient malgré eux un malheureux édifice qui allait devenir un effroyable rempart contre les futurs progrès de leur élève.

Lors des séances 1 et 3 (tâches complexes non guidées initiales, tâches simples non guidées initiales) il faut être infiniment patient et accepter qu’un élève ne parvienne pas au résultat attendu plutôt que de lui forcer la main. L’état d’esprit doit être empreint de bienveillance.

On ne fait pas pousser les semis en tirant dessus

Ce proverbe Chinois résume la mésaventure d’un paysan qui avait voulu accélérer la croissance de ses plantes en les tirant vers le haut jusqu’à découvrir au matin son champ totalement dévasté. (On peut admirer au passage la concision du Chinois ancien). Il s’applique généralement à l’enseignement des Arts Martiaux, pour lesquels une quête trop acharnée ne peut qu’être nuisible. Il ne s’agit évidemment que d’un proverbe, bien loin des pratiques que j’ai observées en Chine et en France pour l’enseignement des Mathématiques. 

Les idées que nous avons sur l’enseignement chinois ne sont pas tous vraies. J’ai assisté à Pékin à des cours d’excellente qualité avec une interaction impressionnante entre le professeur et les élèves, bien loin du cliché du cours magistral, répétitif, vide de réflexion et autoritaire.