
Mais qu’est-ce qui peut donc mettre le monde diplomatico-politique français dans un tel émois à quelque jours de Noël ? Pourquoi les autorités turques ont-elles décidées de rompre pour le moment toutes relations économiques et diplomatiques avec la France ? Que cette histoire est compliquée mais en même temps, qu’est-ce qu’elle est importante. Permettez-moi donc d’essayer de la rendre compréhensible au plus grand nombre en évitant autant que possible toute simplification excessive.
Durant la Première guerre Mondiale, plus précisément entre 1915 et 1917, plus de 1.500.000 arméniens sont exécutés par les autorités ottomanes, soit les 2/3 de la population arménienne du pays. Pourquoi ? Il est assez difficile de répondre à cette question sans faire un bref retour en arrière. En effet, à la veille de la Grande Guerre (1914-1918) la Turquie n’existe pas. Le pays qui occupe alors sa place est son ancêtre, l’Empire Ottoman. Il est peuplé par 38 millions d’habitants parmi lesquels se trouvent environ 2 millions d’arméniens. Les arméniens forment un peuple très ancien, mais c’est un peuple sans pays car au XIXe s. ses habitants sont partagés entre la Russie et l’Empire Ottoman. Il devient dés lors très difficile pour eux, chrétiens, de s’intégrer dans un pays musulman dont ils ne maitrisent pas la langue. Ils ne sentent pas chez eux et certains demandent donc plus de libertés et veulent avoir les mêmes droits que les musulmans. C’est inadmissible pour l’état ottoman. Certains sultans n’hésitent donc pas à attiser la haine contre cette minorité qui se permet d’avoir des exigences, pour consolider leur pouvoir. Dans les années 1890, Abdul-Hamid II fait brûler les églises ou les transforme en mosquées, convertit les habitants de force à l’Islam, détruit des villages entiers, pille la population de tout ce qu’elle possède : au total il fera tuer entre 200.000 et 250.000 arméniens. Ces massacres ont un avant-goût de génocide.

Pendant la Première guerre Mondiale, l’Empire Ottoman est engagé aux côtés de l’Allemagne et de ses alliés, mais rapidement il bat en retraite face aux troupes russes. Son armée est impuissante face à l’ennemi et rapidement les arméniens sont accusés de soutenir la Russie. Pour les ottomans, les arméniens sont donc des ennemis de l’intérieur et une menace pour l’unité du pays. Il faut les éliminer. Le prétexte est idéal, et voici le document envoyé par le ministre de l’intérieur aux responsables de l’armée à la fin du mois d’avril 1915 : « Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l’âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n’ont pas leur place ici ». Concrètement, cela débouche sur ceci : massacres d’hommes, de femmes et d’enfants, marches dans le désert, viols collectifs…Certaines femmes sont même vendues comme esclaves ou mariées de force.
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Dés lors, une question se pose : en quoi la France se sent-elle concernée par ce problème ? Qu’est-ce qui l’autorise à légiférer à ce sujet ? Et bien il faut d’abord préciser que de nombreux Arméniens rescapés des massacres de 1915 ont débarqués à Marseille et se sont établis en France. Leurs descendants sont aujourd’hui environ 300.000 et pèsent de tout leur poids pour inciter la France à reconnaitre le génocide. De plus, notre pays (par l’intermédiaire de ses dirigeants) s’est toujours considéré comme le défenseur des droits de l’homme dans le monde et de ce point de vue, il apparait comme important aux yeux de nombre de nos responsables de montrer l’exemple à ce sujet. Attention, entendons-nous bien : je ne dis pas que je suis d’accord avec ce raisonnement, je donne simplement des pistes d’analyse. C’est pourquoi en 2001 le parlement décide de voter une loi précisant que la France reconnait le génocide arménien, tout comme les historiens. C’est pour cela que ce thème figure désormais au programme d’histoire de la classe de 3ème ! Le reportage ci-dessous explique les différents points de vue qui s’exprimaient en 2001 suite au vote de cette première loi.
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Mais alors, si il y a déjà une loi depuis 2001, pourquoi vouloir en voter une nouvelle cette année ? Tout d’abord, il ne s’agit pas exactement de la même loi. Celle de 2001 consistait à dire que la France reconnaissait le génocide arménien. Celle qui est actuellement en débat a pour objectif de punir d’un an de prison et de 45.000 euros d’amende quiconque nierait cet événement. Si l’on veut comprendre la démarche actuelle des députés, et là mon analyse devient un peu plus personnelle, il y a très clairement trois facteurs à prendre en compte. Le premier, et il n’est pas à minimiser, c’est l’existence d’un réel courant négationniste en France et en Turquie concernant ce tragique événement. En effet, certaines personnes n’hésitent pas à affirmer que tout cela n’a jamais existé et que l’on a voulu faire passer pour des victimes de génocides des personnes qui furent « simplement » des victimes collatérales de la guerre. La Turquie affirme d’ailleurs qu’
il n’y a pas eut plus de 500.000 morts du côté arménien. La seconde raison est me semble-t-il une question de logique. La France se donne les moyens de faire respecter ses propres lois. En effet, il parait logique (à mon sens) que si le qualificatif de « génocide » a été retenu pour qualifier ces massacres, l’on puisse punir tous ceux qui nient cette réalité historique. Enfin, la dernière raison est, ne soyons pas naïf, purement politique. A quelques mois des élections présidentielles, il est évident que les grands partis politiques français cherchent à s’attirer les faveurs (c’est-à-dire le vote) de l’importante communauté arménienne présente en France. C’était déjà le cas en 2002 avec le vote par la gauche et la droite parlementaire d’un article de loi stipulant que la France reconnaissait le génocide arménien. Ce fut également le cas en 2006 quand le Parti Socialiste avait déjà tenté de faire passer une loi identique condamnant la négation du génocide arménien. Bien entendu, tout cela rend complètement furieux la Turquie qui a déjà demandé à son ambassadeur de quitter Paris et qui menace la France de représailles économiques, diplomatiques et culturelles comme vous pourrez le lire dans l’article de 20 Minutes ou de la Voix du Nord (voir « sources »).
Pour conclure, voici le point de vue d’un grand historien français qui permet de mieux comprendre les enjeux du débat sur cette loi. Pour lui, ainsi que pour de nombreux autres intellectuels et hommes politiques français, l’Etat n’a pas à trancher ces questions. Il ne doit pas y avoir « d’histoire officielle » comme cela a pu exister dans l’URSS de Staline ou dans d’autres états totalitaires. Je ne partage pas la totalité de son analyse, mais je vous laisse vous faire votre propre opinion sur le sujet.
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Sources :
– Hérodote
Tags : arménie, génocide, génocide arménien




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