le pari de Pascal

Lire d’abord la Pensée n°233:     

« Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimensions. Elle raisonne là-dessus, et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose.
L’unité jointe à l’infini ne l’augmente de rien, non plus qu’un pied à une mesure infinie. Le fini s’anéantit en présence de l’infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice devant la justice divine. Il n’y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu, qu’entre l’unité et l’infini.
[…]
Nous connaissons qu’il y a un infini, et ignorons sa nature. Comme nous savons qu’il est faux que les nombres soient finis, donc il est vrai qu’il y a un infini en nombre. Mais nous ne savons ce qu’il est : il est faux qu’il soit pair, il est faux qu’il soit impair ; car, en ajoutant 1 unité, il ne change point de nature ; cependant c’est un nombre, et tout nombre est pair ou impair (il est vrai que cela s’entend de tout nombre fini). Ainsi on peut bien connaître qu’il y a un Dieu sans savoir ce qu’il est.
[…]
Nous connaissons donc l’existence et la nature du fini parce que nous sommes finis et étendus comme lui. Nous connaissons l’existence de l’infini et ignorons sa nature, parce qu’il est doté d’étendue comme nous, et que, contrairement à nous, il n’a pas de bornes. Mais nous ne connaissons ni l’existence ni la nature de Dieu, parce qu’il n’a ni étendue ni bornes.
Mais par la foi nous connaissons son existence ; par la gloire nous connaîtrons sa nature. Or, j’ai déjà montré qu’on peut bien connaître l’existence d’une chose, sans connaître sa nature.

Parlons maintenant selon les lumières naturelles.
S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n’ayant ni parties ni bornes, il n’a nul rapport avec nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu’il est, ni s’il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question ? Ce n’est pas nous, qui n’avons aucun rapport à lui.

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur croyance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent, en l’exposant au monde, que c’est une sottise, et puis, vous vous plaignez de ce qu’ils ne la prouvent pas. S’ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole : c’est en manquant de preuves qu’ils ne manquent pas de sens.

« Oui ; mais encore que cela excuse ceux qui l’offrent telle, et que cela les ôte de blâme de la produire sans raison, cela n’excuse pas ceux qui la reçoivent. »

Examinons donc ce point, et disons : Dieu est, ou il n’est pas. Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien.
– « Non; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier ».

-Oui ; mais il faut parier ; cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude, et votre nature a deux choses à fuir : l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagnez donc qu’il est, sans hésiter.

  

Ce pari de Pascal peut donc se résumer ainsi :
Ou Dieu existe, ou  Dieu n’existe pas
Si vous pariez sur l’existence de Dieu , alors ou vous allez au paradis (-a +?) s’il existe ou vous retournez au néant (-a +0) s’il n’existe pas.
Si vous pariez sur l’inexistence de Dieu, alors ou vous allez en enfer (+a -?) , s’il existe ou vous retournez au néant (+a +0) s’il n’existe pas.

Ici +a représente les plaisirs d’une vie libertine  et – a, les privations qu’exige une vie vertueuse en conformité avec la religion et la pari de l’existence de Dieu ; +? représente le poids d’une éternité de bonheur si Dieu existe et que l’on a parié sur son existence, et – ?, une éternité de malheur si Dieu existe et qu’on a mené une vie contraire à la vertu et  à la religion, seuls sont sauvés, ceux qui ont reconnu Dieu et vécu selon ses préceptes. Dans les écrits de Pascal a est noté ? (epsilon).

Pour comprendre ce passage, il faut ajouter deux propositions que Pascal a sous-entendues, 1° Dieu. s’il est, nous fera jouir dans une autre vie, à moins que nous n’y mettions nous-mêmes obstacle, d’un bonheur infini; 2° Ceux-là seuls pourront jouir de ce bonheur, qui auront renoncé en ce monde à l’amour d’eux-mêmes et aux satisfactions dont il est la source. Existence de Dieu, vie éternelle et renonciation à l’amour-propre, ces trois idées sont indissolublement unies dans l’esprit de Pascal. S’il veut que nous affirmions l’existence de Dieu, c’est parce qu’elle nous permet d’espérer après cette vie un bonheur infini; et il veut que nous l’affirmions pratiquement, en vivant de la seule manière qui ne nous rende pas indignes de ce bonheur.
On comprend alors comment il a pu assimiler cette affirmation à un pari ou, d’une manière générale, à un jeu de hasard. Il y a ici un gain en perspective, c’est la vie éternelle; il y a aussi un enjeu, ce sont les plaisirs terrestres dont nous faisons le sacrifice. Il est vrai que, dans les jeux ordinaires, on ne sacrifie pas définitivement sa mise: on n’y renonce que provisoirement et avec la pensée de la retrouver, entière et accrue, dans son gain. Ici au contraire, le sacrifice est irrévocable ce n’est pas le paradis de Pascal qui nous rendra les plaisirs auxquels nous aurons renoncé ici-bas ; il nous donnera plus et mieux sans doute, mais il nous donnera autre chose. Pour rendre la comparaison tout à fait exacte, représentons- nous une loterie dont le lot unique soit une oeuvre d’art. L’argent que nous coûte notre billet est bien, cette fois, un argent sacrifié: nous ne le reverrons pas, même si nous gagnons, sous forme d’argent
                                                                  

                                                                             Explication pascalienne

Pascal  en déduit donc que, ne pouvant départager l’existence ou non de Dieu, ses deux hypothèses ont la même probabilité. Il en découle que croire en Dieu serait une solution statistiquement plus avantageuse.
On reconnaît un type de présentation qui sera plus tard celui de la théorie des jeux (à ceci près qu’on étudie ici une liste de cas, et non la réaction d’un adversaire qui cherche par principe à vous contrer). C’est le principe du Minimax : une explication peut être faite en termes de minimax, comme pour le poker ou l’inférence bayésienne. La stratégie « minimax » consiste à MINimiser la perte MAXimale. Ici, personne ne peut démontrer si Dieu existe ou pas, et pourtant toi, ami libertin joueur de cartes, tu es embarqué, tu es obligé de parier. Le meilleur pari est celui qui minimise la perte maximale de chaque ligne, c’est à dire :
•  vous pariez sur l’existence de Dieu, la perte maximale (-a+0) = -a
(-a = privation de plaisirs dûs à une vie vertueuse, 0 = inexistence du paradis et de l’enfer)
• vous pariez sur l’inexistence de Dieu, la perte maximale (+a-?) = -?
(+a = plaisirs terrestres dont vous avez bien profité, -? = une éternité de souffrance car vous allez en enfer)
Bilan : le MINIMUM des pertes (-a et -?) est -a. Où se trouve ce -a ? Là où où on parie sur l’existence de Dieu. Donc le libertin rationnel, joueur de cartes, en pariant sur l’existence de Dieu minimise sa perte maximale, (-a car il aura parié sur l’existence de Dieu, il se sera  privé des plaisirs terrestres), c’est la stratégie gagnante, il n’y en a pas d’autre.

 

Critiques du pari

En suivant le raisonnement de Hans Jonas (dans Le Principe de responsabilité), on peut opposer à Pascal l’objection suivante : si je choisis de croire en Dieu, je dois vivre en accord avec cette croyance pour gagner la vie éternelle ; cela suppose de renoncer à la vie terrestre. Si je gagne, je gagne tout, mais si je perds, c’est-à-dire si Dieu n’est pas, la différence doit se faire entre ma vie vécue et le néant de la mort. Or, entre la vie et le néant la différence est incommensurable, si bien qu’en pariant sur l’existence de Dieu, j’ai perdu quelque chose d’inestimable. Mais si je vis en athée, et que Dieu est, je perds aussi quelque chose d’inestimable, la béatitude éternelle. Dans les deux cas la perte est infinie.
A la lumière de la formalisation par le Minimax, on voit que la différence entre Hans Jonas et Pascal porte sur leur pondération du « néant » qui n’est pas valué « 0 » mais « -? » (les cases pariez que Dieu n’existe pas), et Jonas dit que ce -? est ex aequo avec le -? de l’enfer ( pari sur l’inexistence de Dieu et Dieu existe). Dans les deux cas c’est bien le même raisonnement qui est suivi, avec des nuances de paramétrage.

L’autre reproche courant au pari de Pascal est de présenter un « dieu des hypocrites ». Peut-on vraiment accéder au paradis si l’on croit en Dieu seulement sur la base d’un pari, seulement pour tenter d’obtenir le paradis au cas où dieu existerait ?

Objections à ces critiques: 

La réflexion de Hans Jonas ne prend pas en compte le point de vue de Pascal lui-même sur la vie terrestre : selon ce dernier, la vie du non-croyant est vide, livrée à la vacuité de ce que l’auteur appelait les « divertissements », le seul bien véritable ne se trouvant qu’en Dieu. Celui qui fait le pari n’a donc effectivement « rien », des « riens » à perdre et tout à gagner. « Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère, ami véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices; mais n’en aurez-vous point d’autres? »
L’homme « fidèle », dans la langue de Pascal, est ce que nous appelons aujourd’hui l’homme sûr, celui sur la parole duquel on peut compter. L’homme « honnête » est l’homme poli. « La gloire » signifie, je pense, l’état intérieur de celui qui se glorifie, l’ivresse de l’orgueil. -On ne peut nier que le pari de Pascal ne soit, comme tout pari, un acte intéressé: mais il faut aussi reconnaître, d’abord, que l’intérêt qui s’y attache n’est pas d’ordre sensible, et ensuite, que l’affirmation pratique dans laquelle il consiste n’est autre chose que la pratique de toutes les vertus.

Demandera-t-on maintenant s’il y a un rapport nécessaire entre le gain et l’enjeu, si nous ne pouvons vraiment parvenir à la vie éternelle qu’en renonçant au monde et à nous-mêmes ?

Sans doute, si cette vie ne devait être qu’une sorte de revanche de la nature sur la mort, le triomphe définitif de notre moi, mis désormais à l’abri des atteintes du temps, on ne voit pas pourquoi nous ne pourrions nous y préparer qu’en renonçant à nous-mêmes: ce serait le cas, au contraire, de nous aimer sans réserve, puisque nous serions assurés de ne jamais nous perdre. Mais il n’en est pas de même si elle doit consister dans l’union de notre âme avec Dieu: car, dans le tout que nous formerons alors avec lui, notre moi comptera pour bien peu de chose, si tant est qu’il soit encore quelque chose et ne s ‘évanouisse pas en participant de l’infini. On comprend alors que la condition de notre félicité future soit la renonciation à l’amour-propre: car celui qui fait de lui-même son centre et son tout refuse, en quelque sorte, d’avance, d’être uni a Dieu et de vivre de la vie divine.

« Qui cherche son âme,  la perdra. » dit l’Evangile.

 

 

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