Un maître, c’est d’abord quelqu’un qui exerce une autorité, c’est un chef. Il décide, il donne des ordres. En ce qui concerne nos désirs, on peut apparaître comme étant leur chef, car c’est nous qui semblons en décider. Autant les besoins sont imposés par la nature, communs à tous les hommes et nécessaires à satisfaire, autant les désirs semblent être librement choisis et personnels. Mais un maître, c’est aussi quelqu’un qui domine les autres ou un art par ses compétences, son savoir. Or si nous décidons de nos désirs, nous ne sommes pas nécessairement plus forts qu’eux dans le sens où on ne décide pas de désirer, d’avoir des manques à combler. De plus les frustrations qu’ils nous font vivre laissent penser que nous ne dominons pas tant que cela le sujet. Aussi on peut se demander si nous sommes vraiment maîtres de nos désirs. C’est donc du problème de la réalité de la connaissance et du contrôle du désir par l’homme dont nous allons traiter. Nous nous demanderons si nous ne décidons pas de nos désirs, si pour autant nous les dominons et comment pourrions-nous en devenir moins esclaves.
I. je décide de mes désirs, ils sont miens
1. à la différence des besoins qui nous sont imposés par la nature en tant qu’être vivant, animal, nos désirs viennent de nous. C’est nous qui désirons ceci ou cela sans en avoir besoin ou même au mépris de nos besoins.
2. Nos désirs nous sont propres et nous distinguent des autres. On se définit par eux, par nos projets.
3. à la différence des pulsions, les désirs sont conscients, donc nous savons ce que nous désirons
4. on peut dire non à un désir en lui opposant des valeurs morales par exemple, on peut résister à la tentation, agir contre nos désirs au nom de la raison. On peut mettre entre parenthèse un désir, pour en satisfaire un autre. On semble ici libre.
Transition : Nous avons donc un pouvoir de décision face à nos désirs, mais être maître, c’est aussi dominer. C’est d’ailleurs là que se montre la vraie maîtrise. Un chef qui prendrait des décisions mais ne dominerait pas totalement la situation ne serait pas vraiment maître. C’est le cas du chef qui est sous les ordres d’un autre ou qui doit réagir à une situation imposée et qui lui échappe en partie. Et n’est-ce pas le cas de l’homme face au désir ?
II. on ne domine pas le désir en nous et on en est même esclave
1. on ne choisit pas de désirer, c’est parce que nous sommes des êtres de manque par nature que nous désirons. Comme le souligne Aristophane dans le Banquet avec le mythe de l’androgyne, nous souffrons d’un manque à être que nous nous efforçons inconsciemment de combler en satisfaisant nos désirs
2. on désire sans fin, nous allons sans cesse de désir en désir, comme si quelque chose nous poussait toujours, voulait toujours en nous. C’est la poussée du Vouloir-vivre selon Schopenhauer
3. le désir nous domine souvent : acrasie, passion, âme en désordre selon le mythe du sac de peau de Platon. Aveuglé, terrassé par le désir, nous ne sommes plus libres.
4. on ignore les causes inconscientes de certains de nos désirs, qui ne sont que des travestissements de pulsions refoulées, cherchant des satisfactions de substitution au nom du principe de plaisir. On est conscient de désirer ceci ou cela mais on ignore les causes et le sens de ce désir.
5. étant des êtres conscients, nous nous savons être des sujets, mais nous avons le besoin d’être reconnus comme tels par d’autres sujets, donc on ne peut pas ne pas désirer être reconnu, condamnés à lutter sans fin pour cette reconnaissance selon Hegel.
III. N’étant pas maîtres de nos désirs, nous avons à le devenir
1. en analysant nos désirs, on peut se rendre compte qu’ils sont bien souvent mimétiques et que c’est ce qui explique que nous ne trouvons pas la satisfaction en les réalisant. On peut s’efforcer de mieux se connaître et par là de désirer des choses qui puissent mieux s’accorder avec notre nature et y trouver des joies.
2. en s’efforçant de faire en sorte de ne pas en devenir des esclaves, c’est ce que suggère Schopenhauer à travers l’ascétisme. Même si cela est une souffrance, on est moins soumis au vouloir-vivre ainsi
3. en décidant seul face à nos désirs, sans se laisser influencer par des prescriptions morales ou sociales, imposées du dehors. C’est ce à quoi invite Nietzsche en soutenant que bien souvent le désir est condamné, interdit au nom de « la bêtise des passions ».