Au pied du sapin

Le Père Noël est-il une ordure?  Je ne sais pas.  Mais jouer avec trop de zèle au Père Noël,  c’est peut-être sacrifier au « je dépense donc je suis » de Beigbeder ou à la confusion du  « j’ai donc je suis » ou prendre le risque de  faire encore davantage de nos enfants de « petits jupiters » condamnés à l’extravagance. Alors le 24  levons les yeux, le sapin  n’est qu’un prétexte pour réunir des êtres pas une nouvelle occasion de célébrer l’avoir, qui l’est suffisamment chaque jour de l’année, non?

 

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« Le choix entre avoir et être, en tant que notions contraires, ne frappe pas le sens commun. Avoir, semblerait-il, est une fonction normale de notre vie : pour pouvoir vivre, il faut avoir certaines choses. En outre, nous devons avoir certaines choses afin d’en tirer plaisir. Dans une culture dont le but suprême est d’avoir — et d’avoir de plus en plus — et où on peut dire d’un individu qu’ « il vaut un million de dollars », comment peut-il y avoir une alternative entre avoir et être? Au contraire, il semblerait qu’avoir est l’essence même d’être ; et que celui qui n’a rien n’est rien. Pourtant, les grands maîtres de la Vie ont fait de l’alternative « avoir ou être » le thème central de leurs systèmes respectifs. Bouddha enseigne que, pour pouvoir parvenir au plus haut niveau de développement humain, nous ne devons pas être avides de posséder. Jésus nous dit : « […] que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il se détruisait et se perdait lui-même? » (Luc 9, 24 25). Maître Eckhart enseignait que ne rien avoir, se rendre ouvert et « vide », est le seul moyen d’atteindre la richesse et la force spirituelles. Marx enseignait que le luxe est tout autant un vice que la pauvreté et que nous devrions avoir pour but d’être plus et non d’avoir plus. »

 Erich Fromm, Avoir ou être, 1978

« Il est bon d’avoir un peu de mal à vivre et de ne pas suivre une route toute unie. Je plains les rois s’ils n’ont qu’à désirer; et les dieux, s’il y en a quelque part, doivent être un peu neurasthéniques ; on dit que dans les temps passés ils prenaient forme de voyageurs et venaient frapper aux portes; sans doute ils trouvaient un peu de bonheur à éprouver la faim, la soif et les passions de l’amour. Seulement, dès qu’ils pensaient un peu à leur puissance, ils se disaient que tout cela n’était qu’un jeu, et qu’ils pouvaient tuer leur désir s’ils le voulaient, en supprimant le temps et l’espace. Tout compte fait ils s’ennuyaient. Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude, quelque passion, une pointe de douleur qui nous éveille à nous-mêmes. Il est ordinaire que l’on ait plus de bonheur par l’imagination que par les biens réels. Cela vient de ce que, lorsque l’on a les biens réels, on croit que tout est dit, et l’on s’assied au lieu de courir. Il y a deux richesses ; celle qui laisse assis, ennuie ; celle qui plaît est celle qui veut des projets encore et des travaux, comme est pour le paysan un champ qu’il convoitait, et dont il est enfin le maître ; car c’est la puissance qui plaît, non point la puissance au repos, mais la puissance en action. L’homme qui ne fait rien n’aime rien. Apportez-lui des bonheurs tout faits, il détourne la tête comme un malade. Le difficile est ce qui plaît. Aussi toutes les fois qu’il y a quelque obstacle sur la route, cela fouette le sang et ravive le feu. J’ai connu plus d’un roi. C’étaient de petits rois, d’un petit royaume ; rois dans leur famille, trop aimés, trop flattés, trop choyés, trop bien servis. Ils n’avaient point le temps de désirer. Des yeux attentifs lisaient dans leur pensée. Eh bien ces petits Jupiters voulaient malgré tout lancer la foudre ; ils inventaient des obstacles ; ils se forgeaient des désirs capricieux, voulaient à tout prix vouloir, et tombaient de l’ennui dans l’extravagance. »                                             

Alain, Propos sur le bonheur

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