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Puis-je lancer un nain qui le veut bien? De la dignité et de la liberté.

  » Tout homme a le droit de prétendre au respect de ses semblables et réciproquement il est obligé au respect envers chacun d’eux. L’humanité elle-même est une dignité , en effet l’homme ne peut jamais être utilisé simplement comme un moyen par aucun homme ( ni par un autre ,ni même par lui-même), mais toujours en même temps comme fin, et c’est en ceci précis « ment que consiste sa dignité (sa personnalité),grâce à laquelle il s’élève au dessus des autres êtres du monde ,qui ne sont point des hommes et peuvent leur servir d’instruments, c’est a dire au dessus de toutes les choses .Tout de même qu’il ne peut s’aliéner lui-même à aucun prix (ce qui contredirait le devoir de l’estime de soi), de même il ne peut agir contrairement à la nécessaire estime de soi que d’autres se portent à eux-mêmes en tant qu’hommes, c’est a dire qu’il est oblige de reconnaître pratiquement la dignité de l’humanité en tout autre homme ,et par conséquent qui lui repose un devoir qui se rapporte au respect qui doit être témoigné à tout autre homme « .

Kant, Métaphysique des mœurs

Enoncé des 2 impératifs catégoriques de la morale déontologique ( et non conséquentialiste) de Kant:

  1. « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne un loi universelle » (Fondement de la métaphysique des moeurs).
  2. « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen ».

 

 

Un cas de jurisprudence!

 –  atteinte à la dignité : arrêté de la Commune de Morsang sur Orge du 25 Octobre 1991, repris par deux autres maires, suite à une circulaire du Ministre de l’Intérieur du 27 Novembre 1991 invitant à interdire ces spectacles « de curiosité » dont le « lancer de nain ».

– atteinte à la liberté: Wackenheim entamne une procédure contre l’Etat pour atteinte à la liberté ( de travailler en particulier alors que le droit au travail est un reconnu comme un des droits inaliénables de l’être humain) et discrimination,devant les Tribunaux administratifs de Versailles, de Marseille et de Besançon de 1991 à 1994. Il obtient l’annulation par celui de Besançon.

annulation du jugement du 25 Février 1992 de la Cours de Versailles ( Conseil d’Etat) et indemnisation de la Commune, dont l’arrêté initial est reconnu comme non discriminant et conforme au respect de la dignité humaine.

– Position du comité des droits de l’homme des Nations unies, en juillet 2002 sur une éventuelle discrimination et son analyse par Michel Levinet professeur de Droit.

Résumé de l’affaire,  pointage des enjeux par Céline Husson soutenant un »usage concerté du concept de dignité » ( « Le terme est emprunté au philosophe Jacques MARITAIN, dans son Introduction à Human rights comments and interpretations (rapport UNESCO), Wingate, London, 1947, rédigé à l’occasion de l’adoption de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, cité par Mme. le Pr. M. DELMAS-MARTY lors de son cours du 5 mai 2003 au Collège de France : « Pour aller plus loin qu’une liste, un tel accord devrait porter aussi sur l’échelle des valeurs, sur la clé selon laquelle les Droits de l’Homme doivent concerter entre eux. »)

 

 

 
« Personne ne lance un nain ! » proclame Gimlidans le Seigneur des Anneaux.
  •   Patinage   artistique, trapèze au cirque, homme-canon (jeune anglaise de 14 ans, Zazel,   1877 au Royal Aquarium à Londres)
  •   compétition   internationale en Australie en 1986    remportée par les britanniques.
Atteinte   à la personne à cause de son handicap, dommage pour  la communauté des nains qui ont manifesté   leur sentiment offusqué
Le 27 novembre 1991, le ministre français de l’Intérieur a   publié une circulaire relative à la police des spectacles, en particulier à   l’organisation de spectacles dits de « lancer de nains ». Celle-ci   prescrivait aux préfets d’user de leur pouvoir de police pour demander aux   maires une grande vigilance à l’égard des spectacles de curiosité organisés   dans leur commune. La circulaire précisait que l’interdiction des « lancers   de nains » devrait notamment se fonder sur l’article 3 de la Convention   européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
.« Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien   dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps   comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »,« Agis de   telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle   de la nature »E. Kant,Fondements   de la métaphysique des mœurs
  •   Dans le Seigneur   des anneaux, le nain Gimli autorise l’un de ses partenaires à le lancer pour   attaquer l’ennemi
  •   Manuel Wackenheim,   né en 1967 à Sarreguemines, qui rêvait de devenir pilote, participe de 1990 à   1991 à une soixantaine de spectacles de « lancer de nain » produits par la   société Fun-Productions dans des discothèques
  •   Manuel Wackenheim se déclare victime de la part de la France d’une violation de   son droit à la liberté, au travail, au respect de la vie privée et à un   niveau de vie suffisant ainsi que d’une discrimination.

 

Toute distinction entre les   personnes ne constitue pas obligatoirement une discrimination, interdite par   l’article 26 du Pacte. Une distinction constitue une discrimination   lorsqu’elle ne repose pas sur des motifs objectifs et raisonnables. La   distinction entre les personnes visées par l’interdiction, à savoir les   nains, et celles auxquelles elle ne s’applique pas, à savoir les personnes   qui ne sont pas atteintes de nanisme, est fondée sur une raison objective et   n’a pas d’objet discriminatoire. Le Comité considère que l’État partie a   démontré, en l’espèce, que l’interdiction du lancer de nains tel que pratiqué   par le requérant ne constituait pas une mesure abusive mais était nécessaire   afin de protéger l’ordre public, celui-ci faisant notamment intervenir des   considérations de dignité humaine qui sont compatibles avec les objectifs du   Pacte.Comité   des droits de l’homme des Nations Unies, 26 juillet 2002.

PACTE INTERNATIONAL relatif   aux droits civils et politiques. Article 26 sur la non-discrimination en   rapport avec article 2

Le conseil déclare que les décisions   importantes prises sur le plan des principes dans le cas de M. Wackenheim   sont décevantes. Il note qu’à la conception classique de la trilogie de   l’ordre public français, le bon ordre (la tranquillité), la sûreté (la   sécurité), la salubrité publique, on ajoute la moralité publique, le respect   de la dignité humaine entrant dans cette quatrième composante. D’après le   conseil, cette jurisprudence, à l’aube du XXIe siècle, réactive la notion   d’ordre moral en direction d’une activité aussi marginale qu’inoffensive   comparée aux nombreux comportements réellement violents et agressifs que   tolère actuellement la société française. Ilajoute qu’il s’agit de la   consécration d’un nouveau pouvoir de police risquant d’ouvrir la porte à tous   les abus, et pose la question de savoir si le maire va s’ériger en censeur de   la moralité publique et en protecteur de la dignité humaine. Il se demande   également si les tribunaux vont décider du bonheur des citoyens. Selon le   conseil, jusqu’à présent le juge pouvait prendre en compte la protection de   la moralité publique en tant qu’elle a des répercussions sur la tranquillité   publique. Or, le conseil affirme que cette condition n’était pas réunie pour   le spectacle du lancer de nains.

 

Huis clos, l’enfer c’est les autres!

    « Tous ces regards qui me mangent… ( il se retourne brusquement) Ah! vous n’êtes que deux? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. ( Il rit) Alors, c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru…Vous vous rappelez: le soufre, le bûcher, le gril…Ah, quelle plaisanterie. Pas besoin de gril: l’enfer c’est les autres. » ( Garcin, scène 5)

Selon moi, cette formule ne signifie pas que les autres sont infernaux parce qu’ils nous jugent mais parce qu’ils nous mettent en demeure de nous juger. L’enfer n’est pas qu’on ne puisse pas échapper aux autres et à leur jugement  mais que devant eux on ne peut échapper à soi-même. Sartre reconnaît ici que sa formule a été mal comprise et il me semble que cet extrait de son commentaire confirme en partie la rectification que je propose (« nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger ») mais ajoute aussi d’autres éléments: 1)les autres ne sont pas extérieurs à nous, mais en nous. Du coup on ne peut les abolir en s’isolant d’eux. Absents, ils sont encore là en moi. 2) je me connais avec leur moyen ( ils me voient comme un objet) mais aussi à travers ce qu’ils disent de moi, d’où l’idée que si mes rapports avec eux sont mauvais, leurs discours sur moi à partir desquels je me connais ou auxquels je m’identifie vont devenir pour moi un enfer, si je m’encroûte, c’est-à-dire si je ne les accepte pas mais ne fait rien pour changer. Ce que veut en tout cas souligner Sartre c’est que nous sommes dépendants de leur jugement, si nous n’usons pas de notre liberté face à laquelle les autres nous mettent , comme ils nous mettent face à nos responsabilités!

           « Quand on écrit une pièce, il y a toujours des causes occasionnelles et des soucis profonds. La cause occasionnelle c’est que, au moment où j’ai écrit Huis clos, vers 1943 et début 44, j’avais trois amis et je voulais qu’ils jouent une pièce, une pièce de moi, sans avantager aucun d’eux. C’est-à-dire, je voulais qu’ils restent ensemble tout le temps sur la scène. Parce que je me disais que s’il y en a un qui s’en va, il pensera que les autres ont un meilleur rôle au moment où il s’en va. Je voulais donc les garder ensemble. Et je me suis dit, comment peut-on mettre ensemble trois personnes sans jamais en faire sortir l’une d’elles et les garder sur la scène jusqu’au bout, comme pour l’éternité. C’est là que m’est venue l’idée de les mettre en enfer et de les faire chacun le bourreau des deux autres. Telle est la cause occasionnelle. Par la suite, d’ailleurs, je dois dire, ces trois amis n’ont pas joué la pièce, et comme vous le savez, c’est Michel Vitold, Tania Balachova et Gaby Sylvia qui l’ont jouée.

Mais il y avait à ce moment-là des soucis plus généraux et j’ai voulu exprimer autre chose dans la pièce que, simplement, ce que l’occasion me donnait. J’ai voulu dire « l’enfer c’est les autres ». Mais « l’enfer c’est les autres » a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux. Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d’autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres, ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous.

Deuxième chose que je voudrais dire, c’est que ces gens ne sont pas semblables à nous. Les trois personnes que vous entendrez dans Huis clos ne nous ressemblent pas en ceci que nous sommes tous vivants et qu’ils sont morts. Bien entendu, ici, « morts » symbolise quelque chose. Ce que j’ai voulu indiquer, c’est précisément que beaucoup de gens sont encroûtés dans une série d’habitudes, de coutumes, qu’ils ont sur eux des jugements dont ils souffrent mais qu’ils ne cherchent même pas à changer. Et que ces gens-là sont comme morts, en ce sens qu’ils ne peuvent pas briser le cadre de leurs soucis, de leurs préoccupations et de leurs coutumes et qu’ils restent ainsi victimes souvent des jugements que l’on a portés sur eux.

À partir de là, il est bien évident qu’ils sont lâches ou méchants. Par exemple, s’ils ont commencé à être lâches, rien ne vient changer le fait qu’ils étaient lâches. C’est pour cela qu’ils sont morts, c’est pour cela, c’est une manière de dire que c’est une « mort vivante » que d’être entouré par le souci perpétuel de jugements et d’actions que l’on ne veut pas changer.

De sorte que, en vérité, comme nous sommes vivants,j’ai voulu montrer, par l’absurde, l’importance, chez nous, de la liberté, c’est-à-dire l’importance de changer les actes par d’autres actes. Quel que soit le cercle d’enfer dans lequel nous vivons, je pense que nous sommes libres de le briser. Et si les gens ne le brisent pas, c’est encore librement qu’ils y restent. De sorte qu’ils se mettent librement en enfer. Vous voyez donc que « rapport avec les autres », « encroûtement » et « liberté », liberté comme l’autre face à peine suggérée, ce sont les trois thèmes de la pièce.Je voudrais qu’on se le rappelle quand vous entendrez dire… « L’enfer c’est les autres ». »                             

Sartre en 1964

Garcin: « Ils dodelinent de la tête en tirant sur leurs cigares; ils s’ennuient. Ils pensent : Garcin est un lâche. Mollement, faiblement. Histoire de penser tout de même à quelque chose.  Garcin est un lâche. Voilà ce qu’ils ont décidé, eux, mes copains. Dans six mois , ils diront : lâche comme Garcin. Vous avez de la chance vous deux: personne ne pense plus à vous sur terre. Moi, j’ai la vie plus dure ».  (Scène 5)

« Un peuple est libre quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la loi. »

« Il n’y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois (dans l’état même de nature l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous). Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les républiques au pouvoir des magistrats ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des lois : ils en sont les ministres, non les arbitres, ils doivent les garder, non les enfreindre. Un peuple est libre, quelque forme que puisse avoir son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme, mais l’organe de la loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des lois, elle règne ou périt avec elles. »

Rousseau, Lettres écrites de la montagne

 

On a cependant reproché à Rousseau d’exiger le sacrifice de  l’individu au nom de la volonté générale dans son fameux contrat social, de penser la liberté comme un ancien négligeant les nouvelles aspirations des modernes.

Par exemple,  Benjamin Contant, auteur du discours De  la liberté des anciens comparée à celle des modernes   en 1819, écrivait : « je montrerai qu’en transportant dans nos temps modernes une étendue de pouvoir social, de souveraineté collective qui appartenait à d’autres siècles, ce génie sublime animé par l’amour le plus pur de la liberté, a fourni néanmoins de funestes prétextes à plus d’un genre de tyrannie »

 Mais est-ce une meilleure stratégie de sacrifier la volonté générale à l’individu et à l’égalité la liberté finalement ?

Benjamin Constant avait déjà pointé le danger:

« Le danger de la liberté antique était qu’attentifs uniquement à s’assurer le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché des droits et des jouissances individuelles. Le danger de la liberté des modernes, c’est qu’absorbés dans la jouissance de nos intérêts particuliers , nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique »

Si on ajoute à cela la passion de l’égalité qui caractérise selon Tocqueville les sociétés démocratiques, alors la liberté est en danger!

C’est la question que posent  nos démocraties modernes et c’est cette mutation qui a changé notre  rapport au politique, son visage  et qui  pousse même à s’interroger sur  la possibibilité même d’une vie en commun.

Sur Arté au mois d’août 2009, le  documentaire La démocratie des mois  abordait  cette mutation du politique vu non plus comme celui qui occupe une fonction au nom de et pour tous,

mais

 comme un individu s’adressant à des individus leur parlant d’ individus,

comme un moi s’adressant à moi en parlant de toi.

En voici quelques  extraits éclairants:

 


La démocratie des moi [extraits] par clearsauldre


La démocratie des moi_2/3 par tchels0o


La démocratie des moi_3/3 par tchels0o

Sur le libre arbitre, à vous de choisir!

Texte 1 – Thomas d’Aquin

« L’homme possède le libre arbitre, ou alors les conseils, les exhortations, les préceptes, les interdictions, les récompenses et les châtiments seraient vains. Pour établir la preuve de la liberté, considérons d’abord que certains êtres agissent sans aucun jugement, comme la pierre qui tombe vers le bas, et tous les êtres qui n’ont pas la connaissance. D’autres êtres agissent d’après un certain jugement, mais qui n’est pas libre. Ainsi les animaux telle la brebis qui, voyant le loup, juge, qu’il faut le fuir ; c’est un jugement naturel, non pas libre, car elle ne juge pas en rassemblant des données, mais par un instinct naturel. Et il en va de même pour le jugement des animaux. Mais l’homme agit d’après un jugement ; car, par sa faculté de connaissance, il juge qu’il faut fuir quelque chose ou le poursuivre. Cependant, ce jugement n’est pas l’effet d’un instinct naturel s’appliquant à une action particulière, mais d’un rapprochement de données opéré par la raison. C’est pourquoi l’homme agit selon un jugement libre, car il a la faculté de se porter à divers objets. En effet, dans le domaine du contingent, la raison peut suivre des directions opposées, comme on le voit dans les syllogismes dialectiques et les arguments de la rhétorique. Or, les actions particulières sont contingentes ; par suite, le jugement rationnel qui porte sur elles peut aller dans un sens ou dans l’autre, et n’est pas déterminé à une seule chose. En conséquence, il est nécessaire que l’homme ait le libre arbitre, par le fait même qu’il est doué de raison. »

Thomas d’Aquin, Somme théologique (1267), I, q. 83.

Texte 2 – D’Holbach

« L’homme est un être physique, soumis à la nature et par conséquent à la nécessité. Nés sans notre aveu, notre organisation ne dépend point de nous, nos idées nous viennent involontairement. Notre action est une suite de l’impulsion d’un motif quelconque.

J’ai soif, je vois une fontaine, il m’est impossible de ne pas avoir la volonté de boire. J’apprends que cette eau est empoisonnée, et je m’abstiens d’en boire. Dira-t-on que je suis libre ? La soif me déterminait nécessairement à boire. Le second motif me paraît plus fort que le premier, et je ne bois pas. Mais, dira t-on, un imprudent boira. Alors la première impulsion se trouvera la plus forte. Dans l’un ou l’autre cas, ce sont deux actions également nécessaires. […]

Le choix ne prouve point la liberté de l’homme ; son embarras ne finit que lorsque sa volonté est déterminée par des motifs suffisants, et il ne peut empêcher les motifs d’agir sur la volonté. Est-il maître de ne point désirer ce qui lui paraît désirable ? Non : mais il peut, dit-on, résister à son désir, s’il réfléchit sur les conséquences. Mais est-il maître d’y réfléchir ? Les actions des hommes ne sont jamais libres. Elles sont les suites nécessaires de leur tempérament, de leurs idées reçues, fortifiées par l’exemple, l’éducation et l’expérience. Le motif qui détermine l’homme est toujours au-dessus de son pouvoir.

Malgré leur système de liberté, les hommes n’ont établi leurs institutions que sur la nécessité. Si l’on ne supposait pas des motifs capables de déterminer leur volonté, à quoi servirait l’éducation, la législation, la morale, la religion même ? On veut donner par là des institutions aux volontés des hommes ; ce qui prouve qu’on est convaincu qu’elles agiront sur leur volonté. Ces institutions sont la nécessité montrée aux hommes.

La nécessité, qui règle tous les mouvements du monde physique, règle aussi tous ceux du monde moral, où tout est par conséquent soumis à la morale ».

D’Holbach, Du vrai sens du système de la nature (1770), chap. XI

[L’opuscule en question est un résumé du Système de la nature de d’Holbach, il a été édité sous le nom d’Helvétius, mais l’attribution est douteuse, de même que l’attribution à d’Holbach ; l’important est toutefois que les idées présentées sont bien celles de d’Holbach, même s’il n’est peut-être pas l’auteur de l’opuscule]

« Jamais nous n'avons été plus libres que sous l'occupation allemande. » Sartre

Ecoutez ce magnifique  extrait de la République du silence,

article paru en septembre 1944 dans les Lettres françaises, lu par Sartre lui-même:

Lisez-le:

« Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. Nous avions perdu tous nos droits et d’abord celui de parler ; on nous insultait en face chaque jour et il fallait nous taire ; on nous déportait en masse, comme travailleurs, comme Juifs, comme prisonniers politiques ; partout sur les murs, dans les journaux, sur l’écran, nous retrouvions cet immonde visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes : à cause de tout cela nous étions libres. Puisque le venin nazi se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête ; puisqu’une police toute-puissante cherchait à nous contraindre au silence, chaque parole devenait précieuse comme une déclaration de principe ; puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement. Les circonstances souvent atroces de notre combat nous mettaient enfin à même de vivre, sans fard et sans voile, cette situation déchirée, insoutenable qu’on appelle la condition humaine. L’exil, la captivité, la mort surtout que l’on masque habilement dans les époques heureuses, nous en faisions les objets perpétuels de nos soucis, nous apprenions que ce ne sont pas des accidents évitables, ni même des menaces constantes mais extérieures : il fallait y voir notre lot, notre destin, la source profonde de notre réalité d’homme ; à chaque seconde nous vivions dans sa plénitude le sens de cette petite phrase banale : « Tous les hommes sont mortels . » Et le choix que chacun faisait de lui-même était authentique puisqu’il se faisait en présence de la mort, puisqu’il aurait toujours pu s’exprimer sous la forme « Plutôt la mort que… ». Et je ne parle pas ici de cette élite que furent les vrais Résistants, mais de tous les Français qui, à toute heure du jour et de la nuit, pendant quatre ans, ont dit non . La cruauté même de l’ennemi nous poussait jusqu’aux extrémités de notre condition en nous contraignant à nous poser ces questions qu’on élude dans la paix : tous ceux d’entre nous – et quel Français ne fut une fois ou l’autre dans ce cas ? – qui connaissaient quelques détails intéressant de la Résistance se demandaient avec angoisse : « Si on me torture, tiendrai-je le coup ? » Ainsi la question même de la liberté était posée et nous étions au bord de la connaissance la plus profonde que l’homme peut avoir de lui-même. Car le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Oedipe ou d’infériorité, c’est la limite même de sa liberté, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort. À ceux qui eurent une activité clandestine, les circonstances de leur lutte apportait une expérience nouvelle : ils ne combattaient pas au grand jour, comme des soldats ; traqués dans la solitude, arrêtés dans la solitude, c’est dans le délaissement, dans le dénuement le plus complet qu’ils résistaient aux tortures : seuls et nus devant des bourreaux bien rasés, bien nourris, bien vêtus qui se moquaient de leur chair misérable et à qui une conscience satisfaite, une puissance sociale démesurée donnaient toutes les apparences d’avoir raison. Pourtant, au plus profond de cette solitude, c’étaient les autres, tous les autres, tous les camarades de résistance qu’ils défendaient ; un seul mot suffisait pour provoquer dix, cent arrestations. Cette responsabilité totale dans la solitude totale, n’est-ce pas le dévoilement même de notre liberté ? Ce délaissement, cette solitude, ce risque énorme étaient les mêmes pour tous, pour les chefs et pour les hommes ; pour ceux qui portaient des messages dont ils ignoraient le contenu comme pour ceux qui décidaient de toute la résistance, une sanction unique : l’emprisonnement, la déportation, la mort. Il n’est pas d’armée au monde où l’on trouve pareille égalité de risques pour le soldat et le généralissime. Et c’est pourquoi la Résistance fut une démocratie véritable : pour le soldat comme pour le chef, même danger, même responsabilité, même absolue liberté dans la discipline. Ainsi, dans l’ombre et dans le sang, la plus forte des Républiques s’est constituée. Chacun de ses citoyens savait qu’il se devait à tous et qu’il ne pouvait compter que sur lui-même ; chacun d’eux réalisait, dans le délaissement le plus total, son rôle historique. Chacun d’eux, contre les oppresseurs, entreprenait d’être lui-même, irrémédiablement et en se choisissant lui-même dans sa liberté, choisissait la liberté de tous. Cette république sans institutions, sans armée, sans police, il fallait que chaque Français la conquière et l’affirme à chaque instant contre le nazisme. Nous voici à présent au bord d’une autre République : ne peut-on souhaiter qu’elle conserve au grand jour les austères vertus de la République du Silence et de la Nuit. »

Situations III, Paris, Gallimard, 1949, 311pages, pages 11-14


 
Voilà l’analyse qu’en propose Anne-Sophie Moreau dans Philosophie Magazine (n°14)

« Lois antisémites, travail obligatoire, déportations, censure et répression : sous l’Occupation, la plupart des Français ne semblent avoir été libres que de subir et d’obéir. Rares sont ceux qui ont rejoint la clandestinité et la Résistance, et parmi ces héros, Jean-Paul Sartre ne se place pas au premier rang. Comment le philo­sophe s’est-il permis une affirmation aussi extravagante ? Veut-il dire que la vie continuait malgré la barbarie, et la fête dans les soirées parisiennes en dépit du couvre-feu ?

En fait, sa formule ne prend sens qu’au prix d’une nouvelle définition de la liberté. L’objectif théorique de L’Être et le Néant, publié en 1943, est de démontrer que l’homme est onto­logiquement, par essence, liberté. ­Par sa conscience, il est capable de prendre ses distances avec le monde extérieur comme avec lui-même. Toute pensée sécrète, autour de l’homme, un néant : elle l’arrache à son contexte comme aux forces qui le conditionnent et­ l’oppressent. Par le simple fait d’exister et d’être conscient, tout homme est projet, visée. Selon une citation de L’Être et le Néant, il est même « condamné à être libre ». « Être libre n’est pas choisir le monde historique où l’on surgit – ce qui n’aurait point de sens – mais se choisir dans le monde, quel qu’il soit. » On peut ainsi être libre au milieu d’une guerre, dans un camp de travail, en prison ou même en montant sur l’échafaud. La liberté est toujours en situation, mais elle ne dépend pas de cette dernière. Elle a, dans la nature hu­maine, une assise plus profonde.
Mais pourquoi Sartre va-t-il plus loin en affirmant que « nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’Occupation » ? Les années de paix se placent-elles en dessous des années noires, sous ce rapport ? « Puisque le venin nazi se glis­sait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête », « puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement », poursuit Sartre dans l’article. Vivre sous l’Occupation, c’est être exposé en permanence au danger ; c’est avoir, à chaque seconde, la conscience d’être vulné­rable et mortel. Les actes, les paroles, les pensées prennent dès lors un poids qu’ils n’ont pas d’ordinaire. En temps de paix, nous accordons moins de prix à la liberté : tel est ici le paradoxe pointé par le philosophe.

Agaçante, la phrase de Sartre s’éclaire peu à peu… Comment l’intellectuel lui-même s’est-il comporté sous l’Occupation ? Son attitude a fait l’objet de maintes polé­miques. Précisons cependant que le tableau n’est pas aussi noir que le voudraient ses détracteurs, ni aussi blanc que le décri­vent ses hagio­graphes. À son débit : Sartre a fourni quelques textes à ­l’hebdomadaire collaborationniste Comoedia ; il a composé avec les forces occupantes pour faire jouer deux de ses pièces, Les Mouches en 1943, Huis clos en 1944 ; il n’a pas refusé de se voir attribuer, au lycée Condorcet, le poste du professeur de philosophie Henri Dreyfus-Lefoyer, mis à la retraite forcée par les lois antisémites de Vichy. À son crédit : Les Mouches sont une exaltation de l’insoumission et Huis clos, une injure à la conception vichyssoise des bonnes moeurs ; dès 1941, en compagnie de Maurice Merleau-Ponty et de Simone de Beauvoir, il a créé Socialisme et liberté, un groupe de résistance intellectuelle au na­zisme ; il a sillonné la France à bicyclette pour distribuer des tracts. S’il n’a pas pris les armes à l’instar d’un Jean Cavaillès ou d’un Georges Canguilhem, il a toujours vu dans le régime de Pétain un ennemi à combattre. Son morceau de bravoure n’est d’ailleurs peut-être pas à chercher du côté de l’action. À l’heure du triomphe du totalitarisme nazi en Europe, la parution de L’Être et le Néant, une oeuvre aussi ambitieuse, affirmant la valeur de l’existence et l’expérience de la liberté, est à elle seule remarquable. »

Jean-Paul Sartre en six dates
1905. Naissance à Paris.
1941. Fonde le groupe de résistance Socialisme et liberté.
1943. Les Mouches au théâtre de la Cité. Publication de L’Être et le Néant.
1944. Huis clos au Vieux-Colombier. Reportages pour Combat.
1956. Rupture avec le PCF après l’insurrection hongroise matée par l’Armée rouge.
1980. Mort à Paris.

 

 

Le choix de Sophie

Regardez : Sophie arrive avec ses deux enfants au camps de concentration de Auchswitz:

Peut-on imaginer pire choix à faire? Nietzsche disait qu’être humain, c’est épargner à autrui la honte; avec ce film, inspiré du roman de William Styron, on peut dire que le plus inhumain, c’est de le mettre dans ce type de situation où on ne peut se comporter qu’inhumainement, que se faire honte à soi-même et devoir porter sans cesse le poids de cette honte, de ce choix qui est un faux choix !

Ou un vrai choix, Ou encore un choix, là est le problème?

– Ou bien je suis convaincue que la valeur la plus haute est celle de la dignité, et je refuse l’indignité d’un faux choix qui déshumanise celui qui s’y engage ; ou bien je trouve encore la force de calculer, je vois les conséquences de mon refus de choisir, et je sacrifie l’un des enfants. Faut-il accepter de sacrifier l’un pour sauver l’autre ? Faut-il refuser le principe même du choix, parce que sa monstruosité est inhumaine ?

– Ou bien je choisis des raisons qui commandent de choisir ou bien je choisis les raisons qui interdisent de choisir l’un ou l’autre

– Ou bien je choisis ma fille, ou bien je choisis mon fils

– Ou bien je choisis le mal ( sacrifier mes deux enfants en ne choisissant pas) ou je choisis le mal ( préférer un de mes enfants) même si je veux faire le bien ( affirmer la dignité de la personne humaine qui ne saurait s’humilier à faire un tel choix ou sauver un de mes enfants, en évitant le plus grand mal la mort des deux, morale utilitariste)

Et c’est ce qui fait la cruauté et l’inhumanité de celui qui propose ce choix: Sophie vient de se revendiquer comme morale en un sens ( elle est une bonne catholique, elle croit en Dieu et applique les préceptes de sa religion), elle veut combattre une injustice ( en disant qu’elle n’est pas juive et ne se trouve dons pas au bon endroit), et en la mettant face à ce choix, l’officier nazi veut lui montrer l’inconséquence de sa morale: elle ne peut empêcher le mal ( elle se sauve , elle, mais les autres seront, eux, sacrifiés), elle ne lui est d’aucun secours dans ce choix  et elle est même source d’immoralité, car faire le bien, c’est ici aussi faire le mal.

Il s’agit donc bien de l’humilier en lui proposant de ce choix, d’humilier sa foi ou sa raison, si on prend sa moralité indépendamment de sa source, de disqualifier par là, la voie du Bien, comme impasse.

 

 

L’homme est deinos

« Deinos », c’est à dire prodigieux et effrayant à la fois:

« Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme.

Il est l’être qui sait traverser les flots gris, à l’heure où soufflent les vents du Sud et ses orages, et qui va son chemin au creux des hautes vagues  qui lui couvrent l’abîme.

Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes,la Terre, la Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont sans répit la sillonnant chaque année, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales.

Oiseaux étourdis, animaux sauvages, poissons peuplant les mers, tous il les enserre et les prend dans les mailles de ses filets, l’homme à l’esprit ingénieux.

Par ses engins il est le maître des bêtes indomptées qui courent par les monts, et, le moment venu, il ploiera sous son joug enveloppant leur col et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.

Parole, pensée prompte comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela, il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte, échapper au traits du gel, de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autre toit que le ciel. Bien armé contre tout, il n’est désarmé contre rien de ce que peut lui offrir l’avenir. Contre la mort seul il n’aura jamais de charme lui permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres, imaginer plus d’un remède.

Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal tout comme du bien.

Qu’il fasse donc, dans ce savoir, une part aux lois de sa ville, et à la justice des dieux à laquelle il a juré foi ; il montera alors très haut dans sa cité ; tandis qu’il s’exclut de cette cité, du jour où il laisse le crime le contaminer, par bravade. »

 

 

SOPHOCLE, Antigone