Category Archives: Le désir et le bonheur

Synthèse : Epicuriens vs stoïciens

 

Points communs

Epictète « ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses mais les jugements relatifs aux choses »

Epicure « la médecine ne serait d’aucune utilité si elle ne guérissait pas les maladies du corps, de même pour la philosophie, si elle ne guérissait pas les maux de l’âme »

L’épicurisme et stoïcisme sont des EUDEMONISMES et recherchent le même ETAT de REPOS , l’ATARAXIE ou l’APATHIE , EQUANIMITE via un accord avec la nature en nous et hors de nous

différences

Épicure

Le bonheur est le plaisir réglé. Le plaisir est le souverain bien et la vertu est le moyen ( prudence,tempérance, justice) ou la voie ( la conscience de la maxime qui conduit au bonheur) pour y parvenir.

Le plaisir est premier, la vertu seconde et l’étalon reste le plaisir, le corps celui de l’esprit.

Liberté extérieure ( et intérieure) : parvenir à une vie autarcique et autosuffisante par la modération des désirs et de bonnes représentations.

Zénon de Cition ( 336.264) , Epictète( 50-125), Sénèque ( 4-65)

Le bonheur est la vertu et dans l’exercice de la vertu. La vertu et le plaisir sont étrangers ( l’agréable et le bon ne sont pas identiques). Seule une volonté rationnelle est le moyen d’y parvenir. L’étalon est la raison et s’oppose au corps, au désir et au plaisir :

  • « La vertu est chose élevée, sublime, royale,invincible, inépuisable ; le plaisir est chose basse, serviel, faible, fragile ( qui s’établit et séjourne dans les mauvais lieux et les cabarets »

  • « L’éloge du plaisir est funeste »

  • « le vrai plaisir est le mépris du plaisir » Sénèque, car le plaisir possède, amollit, abêtit et rend esclave l’âme et s’affranchir des désirs-passions, c’est affirmer la grandeur de la volonté humaine et les pouvoirs de la raison.

Liberté intérieure : être maître de nos désirs ( se libérer de leur esclavage) et nos représentations.

1.La peur des dieux

L’univers est plutôt défectueux, sans finalité et hostile ( il ne peut être une création des Dieux). Pas de providence.

La physique, l’atomisme libère des mythes, des fausses représentations des Dieux (leur prêtant occupations, soucis, colères, faveurs), d’un Dieu créateur et des angoisses qui en découlent.

Les Stoïciens pensent qu’il y a de réelles preuves objectives de l’existence de Dieu : l’univers est rationnel, il est ordonné, toute chose à une finalité et semble être faite pour le bien de l’homme. Il y a une providence divine favorable aux hommes. Les Dieux ( Dieu) ne sont pas malveillants.

Dieu est le principe actif du monde ( logos= raison), immanent ( = non transcendant, c’est-à-dire extérieur et supérieur au monde) et sa matière, en tant que passif : panthéisme.

2.La peur du destin et du hasard

– toute croyance au destin est incohérente avec la définition même des Dieux.

– entre les deux théories fausses ( du mythe sur les Dieux et du « destin des physiciens » (= Stoïciens), il vaut mieux croire à la première, effet psychologique plus avantageux (impression de contrôle, apaisement par des prières)

– celle d’un Dieu du hasard l’est encore plus, prêtant à un être parfait une volonté imparfaite et irrationnelle.

– le hasard n’est que le hasard, la rencontre fortuite de deux séries causales.

Pas de Dieu du hasard, pas de hasard et AMOR FATI

– « j’appelle destin, ce que Les Grecs appellent eimarmenè, c.-à-d. l’ordre,la série des causes, attendu que la cause rattachée à une cause engendre à son tour un effet : c’est là la vérité immuable qui coule de toute éternité. D’où il est manifeste que le destin n’est pas ce que l’on prend dans une acception superstitieuse, mais le nom dont, en langage de physicien, on désigne la cause éternelle des choses, en vertu de laquelle s’est accompli ce qui a eu lieu, ce qui est présent se produit, et ce qui est à venir arrivera.» Cicéron

– si on coïncide avec soi ( = sa raison), on coïncide avec l’ordre ( rationnel) du monde, on comprend et accepte l’ordre des choses, on aime ce qui est et arrive, d’où apathie ( absence de passions négatives) et eupathie ( bonne passion) et joie face à cequi est. On est libre dans la nécessité comprise et acceptée

– le stoïcisme n’est pas un fatalisme : il est un nécessitarisme laissant une place à la liberté, comme acceptation et comme choix concernant ce qui dépend de nous : d’où critique de l’argument paresseux (évènements co-fataux ; différences entre cône et cylindre qui n’ont pas le même mvt après le même choc ( différences entre causes procatartiques extérieures, fatales et causes synectiques intérieures)

« Veuille seulement que les choses arrivent comme elles arrivent ; et pour toi, tout ira bien. » Épictète, Manuel

3.
La peur de la mort

-« la mort n’est rien pour nous » : la mort est décomposition, dissolution du composé d’atomes que nous sommes, donc pas de sensibilité, donc pas d’expérience de la mort car mort = principe d’exclusion, elle ou moi ! Protection naturelle contre une douleur insupportable -Âme : composé d’atomes, pas de vie après la mort ; Dieux indifférents -Le bonheur ne se mesure pas à la quantité, mais à la qualité : la durée n’intensifie pas l’intensité, elle ne peut que permettre plus de variété, qu’on peut trouver en étant comblé ici et maintenant, seul le présent nous appartient ( le passé et le futur ne nous appartiennent pas) et seul ce à quoi nous sommes présents compte.

– La mort n’est pas un mal, elle appartient à l’ordre des choses, elle est ce qui parachève une existence

« XI. Pourquoi naissent les épis ? N’est-ce pas pour mûrir et pour être moissonnés ensuite, quand ils sont mûrs ? Car on ne les laisse pas là sur leur tige, comme s’ils étaient consacrés. S’ils avaient du sentiment, penses-tu qu’ils fissent des voeux pour n’être jamais coupés ? Non, sans doute. Ils regarderaient comme une malédiction de n’être point moissonnés. Il en est de même des hommes. Ce serait une malédiction pour eux de ne pas mourir. Ne pas mourir, pour l’homme, c’est comme pour l’épi n’être jamais mûr et n’être jamais moissonné. » Entretiens, II, Epictète

je ne peux éviter la mort, mais je peux éviter la crainte de la mort ; ce qui fait peur, ce n’est pas la mort, c’est la crainte de la mort, par attachement à la vie qui ne dépend pas totalement de moi ( la souffrance vient de l’aliénation, conséquence de mauvaises, irrationnelles, déraisonnables représentations.

« Il paraît bien que le bonheur est autre chose qu’une somme de plaisirs. C’est un état général et constant qui accompagne le jeu régulier de toutes nos fonctions organiques et psychiques. Ainsi, les activités continues, comme celles de la respiration et de la circulation, ne procurent pas de jouissances positives ; pourtant, c’est d’elles surtout que dépendent notre bonne humeur et notre entrain. Tout plaisir est une sorte de crise ; il naît, dure un moment et meurt ; la vie, au contraire, est continue. Ce qui en fait le charme fondamental doit être continu comme elle. Le plaisir est local ; c’est une affection limitée à un point de l’organisme ou de la conscience : la vie ne réside ni ici ni là, mais elle est partout. Notre attachement pour elle doit donc tenir à quelque cause également générale. En un mot, ce qu’exprime le bonheur, c’est, non l’état momentané de telle fonction particulière, mais la santé de la vie physique et morale dans son ensemble. Comme le plaisir accompagne l’exercice normal des fonctions intermittentes, il est bien un élément du bonheur, et d’autant plus important que ces fonctions ont plus de place dans la vie. (…) Le plus souvent, au contraire, c’est le plaisir qui dépend du bonheur : suivant que nous sommes heureux ou malheureux, tout nous rit ou nous attriste. On a eu bien raison de dire que nous portons notre bonheur avec nous-mêmes.  »

DURKHEIM, De la Division du travail social.

VOLTAIRE, Histoire d’un bon bramin (1759)

Le philosophe est celui qui sait qu’il ne sait pas et qui a le souci du vrai, qui place la Vérité au-dessus de tout. Mais nous avons aussi le souci d’être heureux, et la connaissance peut rendre malheureux.  Alors que vaut-il mieux: être ignorant et heureux ou savant et triste? Et a t-on vraiment le choix? Ce sont ces questions que soulève dans cette histoire Voltaire.

                 « Je rencontrai, dans mes voyages, un vieux bramin, homme fort sage, plein d’esprit et très savant; de plus, il était riche, et, partant, il en était plus sage encore; car, ne manquant de rien, il n’avait besoin de tromper personne. Sa famille était très bien gouvernée par trois belles femmes qui s’étudiaient à lui plaire; et, quand il ne s’amusait pas avec ses femmes, il s’occupait à philosopher. 

Près de sa maison, qui était belle, ornée et accompagnée de jardins charmants, demeurait une vieille Indienne, bigote, imbécile et assez pauvre. 

Le bramin me dit un jour: « Je voudrais n’être jamais né. » Je lui demandai pourquoi; il me répondit: « J’étudie depuis quarante ans, ce sont quarante années de perdues; j’enseigne les autres, et j’ignore tout: cet état porte dans mon âme tant d’humiliation et de dégoût, que la vie m’est insupportable. Je suis né, je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c’est que le temps: je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n’ai nulle idée de l’éternité: je suis composé de matière; je pense, je n’ai jamais pu m’instruire de ce qui produit la pensée: j’ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tête comme je prends avec mes mains. Non seulement le principe de ma pensée m’est inconnu, mais le principe de mes mouvements m’est également caché: je ne sais pourquoi j’existe; cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points: il faut répondre; je n’ai rien de bon à dire; je parle beaucoup, et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé. 

« C’est bien pis quand on me demande si Brama a été produit par Vitsnou ou s’ils sont tous deux éternels. Dieu m’est témoin que je n’en sais pas un mot, et il y paraît bien à mes réponses. « Ah! mon révérend père, me dit-on, apprenez-nous comment le mal inonde toute la terre. » Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question; je leur dis quelquefois que tout est le mieux du monde; mais ceux qui ont été ruinés et mutilés à la guerre n’en croient rien, ni moi non plus: je me retire chez moi accablé de ma curiosité et de mon ignorance. Je lis nos anciens livres, et ils redoublent mes ténèbres. Je parle à mes compagnons: les uns me répondent qu’il faut jouir de la vie et se moquer des hommes; les autres croient savoir quelque chose, et se perdent dans des idées extravagantes: tout augmente le sentiment douloureux que j’éprouve. Je suis prêt quelquefois de tomber dans le désespoir, quand je songe qu’après toutes mes recherches, je ne sais ni d’où je viens, ni ce que je suis, ni où j’irai, ni ce que je deviendrai. » 

L’état de ce bonhomme me fit une vraie peine: personne n’était ni plus raisonnable, ni de meilleure foi que lui. Je conçus que, plus il avait de lumières dans son entendement et de sensibilité dans son coeur, plus il était malheureux. 

Je vis, le même jour, la vieille femme qui demeurait dans son voisinage; je lui demandai si elle avait jamais été affligée de ne savoir pas comment son âme était faite. Elle ne comprit seulement pas ma question: elle n’avait jamais réfléchi un seul moment de sa vie sur un seul des points qui tourmentaient le bramin; elle croyait aux métamorphoses de Vitsnou de tout son coeur, et, pourvu qu’elle pût avoir quelquefois de l’eau du Gange pour se laver, elle se croyait la plus heureuse des femmes. 

Frappé du bonheur de cette pauvre créature, je revins à mon philosophe, et je lui dis: « N’êtes-vous pas honteux d’être malheureux dans le temps qu’à votre porte il y a un vieil automate qui ne pense à rien et qui vit content? — Vous avez raison, me répondit-il; je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur. » 

Cette réponse de mon bramin me fit une plus grande impression que tout le reste: je m’examinai moi-même, et je vis qu’en effet je n’aurais pas voulu être heureux à condition d’être imbécile. 

Je proposai la chose à des philosophes, et ils furent de mon avis. « Il y a pourtant, disais-je, une furieuse contradiction dans cette manière de penser; car, enfin, de quoi s’agit-il? d’être heureux. Qu’importe d’avoir de l’esprit ou d’être sot? Il y a bien plus: ceux qui sont contents de leur être sont bien sûrs d’être contents; ceux qui raisonnent ne sont pas si sûrs de bien raisonner. Il est donc clair, disais-je, qu’il faudrait choisir de n’avoir pas le sens commun, pour peu que ce sens commun contribue à notre mal-être. » Tout le monde fut de mon avis; et cependant je ne trouvai personne qui voulût accepter le marché de devenir imbécile pour devenir content. De là je conclus que, si nous faisons cas du bonheur, nous faisons encore plus cas de la raison. 

Mais, après y avoir réfléchi, il paraît que de préférer la raison à la félicité, c’est être très insensé. Comment donc cette contradiction peut-elle s’expliquer? Comme toutes les autres. Il y a là de quoi parler beaucoup. « 

Le meilleur des mondes


Aldous Huxley – Le Meilleur des Mondes – 18 Mai… par AlbertLAPOITE

Le meilleur des mondes ou 1984: laquelle de ces 2 contre-utopies est la plus plausible selon Huxley?


Huxley et les dictatures par Picchu

Extraits ( oeuvre intégrale ici )

– sur le travail , chap XVI, comme « meilleure des polices » ( Nietzsche)

— En dépit de ce travail affreux ? — Affreux? Ils ne le trouvent pas tel, eux. Au contraire, il leur plaît. Il est léger, il est d’une simplicité enfantine. Pas d’effort excessif de l’esprit ni des muscles. Sept heures et demie d’un travail léger, nullement épuisant, et ensuite la ration de soma, les sports, la copulation sans restriction, et le Cinéma Sentant. Que pourraient-ils demander de plus? Certes, ajouta-t-il, ils pourraient demander une journée de travail plus courte. Et, bien entendu, nous pourrions la leur donner. Techniquement, il serait parfaitement simple de réduire à trois ou quatre heures la journée de travail des castes inférieures. Mais en seraient-elles plus heureuses? Non, nullement. L’expérience a été tentée, il y a plus d’un siècle et demi. Toute l’Irlande fut mise au régime de ia journée de quatre heures. Quel en fut le résultat ? Des troubles et un accroissement considérable de la consommation de soma ; voilà tout. Ces trois heures et demie de loisir supplémentaire furent si éloignées d’être une source de bonheur, que les gens se voyaient obligés de s’en évader en congé. Le Bureau des Inventions regorge de plans de dispositifs destinés à faire des économies de main-d’oeuvre. Il y en a des milliers. — Mustapha Menier fit un geste large. — Et pourquoi ne les mettons-nous pas à exécution ? Pour le bien des travailleurs ; ce serait cruauté pure de leur infliger des loisirs excessifs. Il en est de même de l’agriculture. Nous pourrions fabriquer par synthèse la moindre parcelle de nos aliments, si nous le voulions. Mais nous ne le faisons pas. Nous préférons garder à la terre un tiers de la population. Pour leur propre bien, parce qu’il faut plus longtemps pour obtenir des aliments à partir de la terre qu’à partir d’une usine. D’ailleurs, il nous faut songer à notre stabilité. Nous ne voulons pas changer. Tout changement est une menace pour la stabilité. C’est là une autre raison pour que nous soyons si peu enclins à utiliser des inventions nouvelles. Toute découverte de la science pure est subversive en puissance ; toute science doit parfois être traitée comme un ennemi possible. Oui, même la science.

– sur la science et l’art, le souci du vrai du beau et du vrai ou le bonheur? Chap XVI

J’ai choisi ceci et lâché la science. — Au bout d’un petit silence : — Parfois, ajouta-t-il, je me prends à regretter la science. Le bonheur est un maîtreexigeant, — surtout le bonheur d’autrui. Un maître beaucoup plus exigeant, si l’on n’est pas conditionné pour l’accepter sans poser de questions, que la vérité. — Il soupira, retomba dans le silence, puis reprit d’un ton plus vif : — Enfin, le devoir est le devoir. On ne peut pas consulter ses préférences personnelles. Je m’intéresse à la vérité, j’aime la science. Mais la vérité est une menace, la science est un danger public. Elle est aussi dangereuse qu’elle a été bienfaisante. Elle nous a donné l’équilibre le plus stable que l’histoire ait enregistré. Celui de la Chine était, en comparaison, désespérément peu sûr ; les matriarcats primitifs mêmes n’étaient pas plus assurés que nous ne le sommes. Grâce, je le répète, à la science. Mais nous ne pouvons pas permettre à la science de défaire le bon travail qu’elle a accompli. Voilà pourquoi nous limitons avec tant de soin le rayon de ses recherches, voilà pourquoi je faillis être envoyé dans une île. Nous ne lui permettons de s’occuper que des problèmes les plus immédiats du moment. Toutes autres recherches sont le plus soigneusement découragées. Il est curieux, reprit-il après une courte pause, de lire ce qu’on écrivait à l’époque de Notre Ford sur le progrès scientifique. On paraissait s’imaginer qu’on pouvait lui permettre de se poursuivre indéfiniment, sans égard à aucune autre chose. Le savoir était le dieu le plus élevé, la vérité, la valeur suprême ; tout le reste était secondaire et subordonné. Il est vrai que les idées commençaient à se modifier, dès cette époque. Notre Ford lui-même fit beaucoup pour enlever à la vérité et à la beauté l’importance qu’on y attachait, et pour l’attacher au confort et au bonheur. La production en masse exigeait ce déplacement. Le bonheur universel maintient les rouages en fonctionnement bien régulier ; la vérité et la beauté en sont incapables. Et, bien entendu, chaque fois que les masses se saisissaient de la puissance politique, c’était le bonheur, plutôt que la vérité et la beauté, qui était important. Néanmoins, et en dépit de tout, les recherches scientifi- 252 ques sans restriction étaient encore autorisées. On continuait toujours à parler de la vérité et de la beauté comme si c’étaient là des biens souverains. Jusqu’à l’époque de la Guerre de Neuf Ans. Cela les fit chanter sur un autre ton, je vous en fiche mon billet ! Quel sel ont la vérité ou la beauté quand les bombes à anthrax éclatent tout autour de vous ? C’est alors que la science commença à être tenue en bride, après la Guerre de Neuf Ans. A ce moment-là, les gens étaient disposés à ce qu’on tînt en bride jusqu’à leur appétit. N’importe quoi, pourvu qu’on pût vivre tranquille. Nous avons continué, dès lors, à tenir la bride. Cela n’a pas été une fort bonne chose pour la vérité, bien entendu. Mais c’a été excellent pour le bonheur. Il est impossible d’avoir quelque chose pour rien. Le bonheur, il faut le payer. Vous le payez, Mr. Watson, vous payez, parce qu’il se trouve que vous vous intéressez trop à la beauté. Moi je m’intéressais trop à la vérité ; j’ai payé, moi aussi.

sur la religion, chap.XVII, des différentes raisons de croire ou de ne plus croire

« ART, la science, il me semble que vous avez payé votre bonheur un bon prix, dit le Sauvage, quand ils furent seuls. Est-ce tout ? — Mais, il y a encore la religion, bien entendu, répondit l’Administrateur. Il y avait autrefois quelque chose qu’on appelait Dieu, avant la Guerre de Neuf Ans. Mais j’oubliais ; vous savez bien ce que c’est que Dieu, n’est-ce pas?… — Ma foi… — Le Sauvage hésita. Il eût voulu dire quelques mots de la solitude ; de la nuit ; de la mesa s’étendant, pâle, sous la lune ; du précipice ; du plongeon dans les ténèbres pleines d’ombre; de la mort. Il eût voulu parler; mais il n’y avait pas de mots. Pas même dans Shakespeare. L’Administrateur, cependant, avait traversé toute la pièce et ouvrait un grand coffre-fort encastré dans le mur entre les rayons des livres. La lourde porte s’ouvrit. Fouillant dans l’obscurité du coffre : — C’est un sujet, dit-il, qui m’a toujours vivement intéressé. — Il en tira un gros volume noir. — Vous n’avez jamais lu ceci, par exemple. Le Sauvage le prit. « La Sainte Bible, contenant l’Ancien et le Nouveau Testament », lut-il tout haut sur la page de titre. — Ni ceci. — C’était un petit livre, qui avait perdu sa couverture. « Limitation de Jésus-Christ. » — Ni ceci. — Il tendit un autre volume. « Les Variétés de l’Expérience religieuse. Par William James. » — Et j’en ai encore des tas, continua Mustapha Menier, reprenant son siège, toute une collection de vieux livres pornographiques. Dieu dans le coffrefort et Ford sur les rayons ! — Il désigna en riant sa bibliothèque avouée, les rayons chargés de livres, les casiers pleins de bobines pour machines à lire et de rouleaux à impression sonore. — Mais si vous êtes renseigné sur Dieu, pourquoi ne leur en parlez-vous pas ? demanda le Sauvage avec indignation. — Pourquoi ne leur donnez-vous pas ces livres sur Dieu ? — Pour une raison identique à celle en vertu de laquelle nous ne leur donnons pas Othello : ils sont vieux ; ils traitent de Dieu tel qu’il était il y a des centaines d’années. Non pas de Dieu tel qu’il est à présent. — Mais Dieu ne change pas. — Mais les hommes changent, eux. — Quelle différence cela fait-il ? — Tout un monde de différence, dit Mustapha Menier. Il se leva de nouveau et alla au coffre-fort. — Il était un homme qui s’appelait le cardinal Newman, dit-il. Un cardinal, s’écria-t-il par manière de parenthèse, c’était une sorte d’Archi-Chantre. — « Moi, Pandolphe, de la belle Milan le Cardinal (1) »… J’ai lu des choses sur eux, dans Shakespeare. — Assurément. Eh bien, comme je le disais, il était un homme qui s’appelait le cardinal Newman. Ah ! voici le livre. — Il le tira. — Et pendant que j’y suis, je vais prendre également celui-ci. Il est d’un homme qui s’appelait Maine de Biran. C’était un philosophe, — si vous savez ce que c’était que cela. — Un homme qui rêve de moins de choses qu’il n’en existe au ciel et sur la terre (1), dit promptement le Sauvage. — Parfaitement. Dans un instant je vous lirai l’une des choses dont il rêva effectivement. En attendant, écoutez ce qu’a dit ce vieil Archi-Chantre. Il ouvrit le livre à un endroit marqué d’un signet et se mit à lire : « Nous ne nous appartenons pas plus à nous-mêmes que ne nous appartient ce que nous possédons. Ce n’est pas nous qui nous sommes faits, nous ne pouvons avoir la juridiction suprême sur nous-mêmes. Nous ne sommes pas notre maître. Nous sommes la propriété de Dieu. N’est-ce pas notre bonheur d’envisager la chose de cette manière ? Est-ce, à titre quelconque, un bonheur, ou un réconfort, de considérer que nous nous appartenons à nous-mêmes ? Ceux qui sont jeunes et en état de prospérité peuvent le croire. Ceux-là peuvent croire que c’est une grande chose que de pouvoir tout ordonner à leur idée, comme ils le supposent, de ne dépendre de personne, de n’avoir, à penser à rien qui soit hors de vue, de n’avoir pas à se préoccuper de la reconnaissance continue, de la prière continue, de l’obligation continue de rapporter à la volonté d’un autre ce qu’ils font. Mais à mesure que le temps s’écoule, ils s’apercevront, comme tous les hommes, que l’indépendance n’a pas été faite pour l’homme, qu’elle est un état antinaturel, qu’elle peut suffire pour un moment, mais ne nous mène pas en sécurité jusqu’au bout… » Mustapha Menier s’arrêta, posa le premier livre, et, prenant l’autre, en feuilleta les pages. — Prenez ceci, par exemple, dit-il, et, de sa voix profonde, il se remit à lire : « On vieillit, on a le sentiment radical de faiblesse, d’atonie, de malaise, qui tient au progrès de l’âge, et on se dit malade, on se berce de l’idée que cet état pénible tient à quelque cause particulière, dont on espère se guérir comme d’une maladie Vaines imaginations! La maladie,c’est la vieillesse, et elle est misérable; i faut s’y résigner… On dit que, si les hommes deviennent religieux ou dévots en avançant en âge, c’est qu’ils ont peur de la mort et de ce qui doit la suivre dans une autre vie. Mais j’ai, quant à moi, la conscience que, sans aucune terreur semblable, sans aucun effet d’imagination, le sentiment religieux peut se développer à mesure que nous avançons en âge : parce que les passions étant calmées, l’imagination et la sensibilité moins excitées ou excitables, la raison est moins troublée dans son exercice, moins offusquée par les images ou les affections qui l’absorbaient; alors Dieu, le Souverain Bien, sort comme des nuages ; notre âme le sent, le voit, en se tournant vers lui, source de toute lumière ; parce que, tout échappant dans le monde sensible, l’existence phénoménique n’étant plus soutenue par les impressions externes et internes, on sent le besoin de s’appuyer sur quelque chose qui reste et qui ne trompe pas, sur une réalité, sur une vérité absolue, éternelle ; parce que, enfin, ce sentiment religieux, si pur, si doux à éprouver, peut compenser toutes les autres pertes… » — Mustapha Menier ferma le livre et s’adossa en arrière dans son fauteuil. — L’une des nombreuses choses du ciel et de la terre dont n’aient pas rêvé ces philosophes, c’est ceci (il brandit la main), c’est nous, c’est le monde moderne. « On ne peut être indépendant de Dieu que pendant qu’on a la jeunesse et la prospérité. » Eh bien, voilà que nous avons la jeunesse et la prospérité jusqu’à la fin dernière. Qu’en résulte-t-il ? Manifestement, que nous pouvons être indépendants de Dieu. « Le sentiment religieux compensera toutes nos pertes: » Mais il n’y a pas, pour nous, de pertes à compenser ; le sentiment religieux est superflu. Et pourquoi irions-nous à la recherche d’un succédané des désirs juvéniles, quand les désirs juvéniles ne nous font jamais défaut? D’un succédané de distractions, quand nous continuons à jouir de toutes les vieilles bêtises absolument jusqu’au bout? Quel besoin  avons-nous de repos, quand notre esprit et notre corps continuent à se délecter dans l’activité ? — de consolation, alors que nous avons le soma ? — de quelque chose d’immuable, quand il y a l’ordre social ? — Alors vous croyez qu’il n’y a pas de Dieu ? — Non, je crois qu’il y en a fort probablement un. — Alors pourquoi?… Mustapha Menier l’arrêta. — Mais il se manifeste de façon différente aux différents hommes. Dans les temps prémodernes, il se manifestait comme l’être qui est décrit dans ces livres. A présent… — Comment se manifeste-t-il, à présent? demanda le Sauvage. — Eh bien, il se manifeste en tant qu’absence ; comme s’il n’existait absolument pas. — Cela, c’est votre faute. — Dites que c’est la faute de la civilisation. Dieu n’est pas compatible avec les machines, la médecine scientifique, et le bonheur universel. Il faut faire son choix. Notre civilisation a choisi les machines, la médecine et le bonheur. C’est pourquoi il faut que je garde ces livres enfermés dans le coffre-fort. Ils sont de l’ordure. Les gens seraient scandalisés si… Le Sauvage l’interrompit. — Mais n’est-ce pas une chose naturelle de sentir qu’il y a un Dieu ? — Vous pourriez tout aussi bien demander s’il est naturel de fermer son pantalon avec une fermeture éclair, dit l’Administrateur d’un ton sarcastique. Vous me rappelez un autre de ces anciens, du nom de Bradley. Il définissait la philosophie comme l’art de trouver une mauvaise raison à ce que l’on croit d’instinct. Comme si l’on croyait quoi que ce soit d’instinct! On croit les choses parce qu’on a été conditionné à les croire. L’art de trouver de mauvaises raisons à ce que l’on croit en vertu d’autres mauvaises raisons, c’est cela, la philosophie. On croit en Dieu parce qu’on a été conditionné à croire en Dieu. — Pourtant, malgré tout, insista le Sauvage, il est naturel de croire en Dieu quand on est seul, tout seul, la nuit, quand on songe à la mort… — Mais on n’est jamais seul, à présent, dit Mustapha Menier. — Nous faisons en sorte que les gens détestent la solitude ; et nous disposons la vie de telle sorte qu’il leur soit à peu près impossible de la connaître jamais. Le Sauvage acquiesça d’un signe de tête, avec tristesse. A Malpais, il avait souffert parce qu’on l’avait exclu des activités communes du pueblo ; dans le Londres civilisé, il souffrait parce qu’il ne pouvait jamais s’évader de ces activités communes, parce qu’il ne pouvait jamais être tranquille et seul. — Vous souvenez-vous de ce passage du Roi Lear?dit enfin le Sauvage. « Les dieux sont justes, et de nos vices aimables font des instruments pour nous tourmenter ; l’endroit sombre et corrompu où il te conçut lui coûta les yeux » ; et Edmund répond — vous vous souvenez, il est blessé, il est mourant : « Tu as dit vrai ; c’est la vérité. La roue a fait son tour complet; et me voilà. » Qu’en dites-vous, voyons? Ne semble-t-il pas qu’il y ait un Dieu dirigeant les choses, punissant, récompensant? — Eh ! le semble-t-il ? interrogea à son tour l’Administrateur. Vous pouvez vous livrer avec une neutre à tous les vices aimables qu’il vous plaira, sans courir le risque de vous faire crever les yeux par la maîtresse de votre fils : « La roue a fait son tour complet ; et me voilà. » Mais où donc serait Edmund, de nos jours? Assis dans un fauteuil pneumatique, passant le bras autour de la taille d’une femme, suçant sa gomme à mâcher à l’hormone sexuelle, assistant à un film sentant. Les dieux sont justes. Sans doute. Mais leur code de lois est dicté, en dernier ressort, par des gens qui organisent la société ; la Providence reçoit son mot d’ordre des hommes.  — En êtes-vous sûr? demanda le Sauvage. Êtesvous bien sûr qu’Edmund dans ce fauteuil pneumatique n’a pas été puni tout aussi sévèrement que l’Edmund blessé et saignant à mort ? Les dieux sont justes. N’ont-ils pas fait usage de ces vices aimables pour le dégrader ? — Le dégrader de quelle situation? Comme citoyen heureux, assidu au travail, consommateur de richesses, il est parfait. Bien entendu, si vous choisissez un modèle d’existence différent du nôtre, alors peut-être pourrez-vous dire qu’il est dégradé. Mais il faut s’en tenir à une série de postulats. On ne peut pas jouer au Golf-Electro-Magnétique suivant les règles de la Ballatelle Centrifuge. — Mais la valeur ne réside pas dans la volonté particulière, dit le Sauvage. Elle maintient l’estime et la dignité aussi bien là où elle est précieuse en ellemême que chez celui qui la prise (1). — Allons, allons, protesta Mustapha Menier, cela, c’est aller un peu trop loin, vous ne trouvez pas? — Si vous vous laissiez aller à penser à Dieu, vous ne vous laisseriez pas dégrader par des vices aimables. Vous auriez une raison pour supporter patiemment les choses, pour faire les choses avec courage J’ai vu cela chez les Indiens. — J’en suis convaincu, dit Mustapha Menier. — Mais aussi, nous ne sommes pas des Indiens. Un homme civilisé n’a nul besoin de supporter quoi que ce soit de sérieusement désagréable. Et quant à faire les choses — Ford le garde d’avoir jamais cette idée en tête ! Tout l’ordre social serait bouleversé si les hommes se mettaient à faire les choses de leur propre initiative. — Et le renoncement, alors? Si vous aviez un Dieu, vous auriez un motif de renoncement. — Mais la civilisation industrielle n’est possible que lorsqu’il n’y a pas de renoncement. La jouissance jusqu’aux limites extrêmes que lui imposent l’hygiène et les lois économiques. Sans quoi les rouages cessent de tourner. — Vous auriez un motif de chasteté ! dit le Sauvage, rougissant légèrement tandis qu’il prononçait ces paroles. — Mais qui dit chasteté, dit passion ; qui dit chasteté, dit neurasthénie. Et la passion et la neurasthénie, c’est l’instabilité. Et l’instabilité, c’est la fin de la civilisation. On ne peut avoir une civilisation durable sans une bonne quantité de vices aimables. — Mais Dieu est la raison d’être de tout ce qui est noble, beau, héroïque. Si vous aviez un Dieu… — Mon cher jeune ami, dit Mustapha Menier, la civilisation n’a pas le moindre besoin de noblesse ou d’héroïsme. Ces choses-là sont des symptômes d’incapacité politique. Dans une société convenablement organisée comme la nôtre, personne n’a l’occasion d’être noble ou héroïque. Il faut que les conditions deviennent foncièrement instables avant qu’une telle occasion puisse se présenter. Là où il y a des guerres, là où il y a des serments de fidélité multiples et divisés, là où il y a des tentations auxquelles on doit résister, des objets d’amour pour lesquels il faut combattre ou qu’il faut défendre, là, manifestement, la noblesse et l’héroïsme ont un sens. Mais il n’y a pas de guerres, de nos jours. On prend le plus grand soin de vous empêcher d’aimer exagérément qui que ce soit. Il n’y a rien qui ressemble à un serment de fidélité multiple ; vous êtes conditionné de telle sorte que vous ne pouvez vous empêcher de faire ce que vous avez à faire. Et ce que vous avez à faire est, dans l’ensemble, si agréable, on laisse leur libre jeu à un si grand nombre de vos impulsions naturelles, qu’il n’y a véritablement pas de tentations auxquelles il faille résister. Et si jamais, par quelque malchance, il se  produisait d’une façon ou d’une autre quelque chose de désagréable, eh bien, il y a toujours le soma qui vous permet de prendre un congé, de vous évader de la réalité. Et il y a toujours le soma pour calmer votre colère, pour vous réconcilier avec vos ennemis, pour vous rendre patient et vous aider à supporter les ennuis. Autrefois, on ne pouvait accomplir ces choses-là qu’en faisant un gros effort et après des années d’entraînement moral pénible. A présent, on avale deux ou trois comprimés d’un demi-gramme, et voilà. Tout le monde peut être vertueux, à présent. On peut porter sur soi, en flacon, au moins la moitié de sa moralité. Le christianisme sans larmes, voilà ce qu’est le soma. — Mais les larmes sont nécessaires. Ne vous souvenez-vous pas de ce qu’a dit Othello ? « Si, après toute tempête, il advient de tels calmes, alors, que les vents soufflent jusqu’à ce qu’ils aient réveillé la mort !» Il y a une histoire que nous contait l’un des vieux Indiens, au sujet de la Fille de Matsaki. Les jeunes gens qui désiraient l’épouser devaient passer une matinée à sarcler son jardin avec une houe. Cela semblait facile ; mais il y avait des mouches et des moustiques, tous enchantés. La plupart des jeunes gens étaient absolument incapables de supporter les morsures et les piqûres. Mais celui qui en était capable, celui-là obtenait la jeune fille. — Charmant ! Mais dans les pays civilisés, dit l’Administrateur, on peut avoir des jeunes filles sans sarcler pour elles avec une houe ; et il n’y a pas de mouches ni de moustiques pour vous piquer. Il y a des siècles que nous nous en sommes complètement débarrassés. Le Sauvage eut un signe de tête d’acquiescement, avec un froncement des sourcils, — Vous vous en êtes débarrassés. Oui, c’est bien là votre manière. Se débarrasser de tout ce qui est désagréable, au lieu d’apprendre à s’en accommoder. Savoir s’il est plus noble en esprit de subir les coups et les flèches de la fortune adverse, ou de prendre les armes contre un océan de malheurs, et, en leur tenant tête, d’y mettre fin (1)… Mais vous ne faites ni l’un ni l’autre. Vous ne subissez ni ne tenez tête. Vous abolissez tout bonnement les coups et les flèches. C’est trop facile. Il se tut tout à coup, songeant à sa mère. Dans sa chambre du trente-septième étage, Linda avait flotté dans une mer de lumières chantantes et de caresses parfumées; elle était partie en flottant, hors de l’espace, hors du temps, hors de la prison de ses souvenirs, de ses habitudes, de son corps vieilli et bouffi. Et Tomakin, ex-Directeur de l’Incubation et du Conditionnement, Tomakin était en congé, évadé de l’humiliation et de la douleur, dans un monde où il ne pouvait pas entendre ces paroles, ce rire railleur, où il ne pouvait pas voir ce visage hideux, sentir ces bras moites et flasques autour de son cou, dans un monde de splendeur. — Ce qu’il vous faut, reprit le Sauvage, c’est quelque chose qui comporte des larmes, au contraire, en guise de changement. Rien ne s’achète assez cher, ici. (« Douze millions cinq cent mille dollars, avait protesté Henry Foster quand le Sauvage lui avait dit cela. Douze millions cinq cent mille, voilà ce qu’a coûté le nouveau Centre de Conditionnement. Pas un cent de moins. ») — Exposer ce qui est mortel, fût-ce pour une coquille d’oeuf, au hasard, au danger, à la mort (2). N’est-ce pas quelque chose, cela? demanda-t-il, levant le regard sur Mustapha Menier. Même en faisant totalement abstraction de Dieu, et pourtant Dieu en constituerait, bien entendu, une raison. N’est-ce pas quelque chose, que de vivre dangereusement? — Je crois bien, que c’est quelque chose ! répondit l’Administrateur. Les hommes et les femmes ont besoin qu’on leur stimule de temps en temps les capsules surrénales. — Comment? interrogea le Sauvage, qui ne comprenait pas. — C’est l’une des conditions de la santé parfaite. C’est pourquoi nous avons rendu obligatoires les traitements de S.P.V. — S.P.V. ? — Succédané de Passion Violente. Régulièrement, une fois par mois, nous irriguons tout l’organisme avec un flot d’adrénaline. C’est l’équivalent physiologique complet de la peur et de la colère. Tous les effets toniques que produit le meurtre de Desdémone et le fait d’être tuée par Othello, sans aucun des désagréments. — Mais cela me plaît, les désagréments. — Pas à nous, dit l’Administrateur — Nous préférons faire les choses en plein confort. — Mais je n’en veux pas, du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché. — En somme, dit Mustapha Menier, vous réclamez le droit d’être malheureux. — Eh bien, soit, dit le Sauvage d’un ton de défi, je réclame le droit d’être malheureux. — Sans parler du droit de vieillir, de devenir laid et impotent ; du droit d’avoir la syphilis et le cancer ; du droit d’avoir trop peu à manger ; du droit d’avoir des poux; du droit de vivre dans l’appréhension constante de ce qui pourra se produire demain ; du droit d’attraper la typhoïde ; du droit d’être torturé par des douleurs indicibles de toutes sortes. Il y eut un long silence. — Je les réclame tous, dit enfin le Sauvage. Mustapha Menier haussa les épaules. — On vous les offre de grand coeur, dit-il.

 

 

Pilule rouge ou bleue? Vérité ou plaisir?

« Supposons qu’un être humain (vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super-ordinateur scientifique qui procure à la personne cerveau l’illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d’impulsions électroniques que l’ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses. L’ordinateur est si intelligent que si la personne essaye de lever la main, l’ordinateur lui fait « voir » et « sentir » qu’elle lève la main. En plus, en modifiant le programme, le savant fou peut faire « percevoir » (halluciner) par la victime toutes les situations qu’il désire. Il peut aussi effacer le souvenir de l’opération, de sorte que la victime aura l’impression de se trouver dans sa situation normale. La victime pourrait justement avoir l’impression d’être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l’histoire amusante mais plutôt absurde d’un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant des éléments nutritifs qui les gardent en vie. » Hilary Putnam,  Raison, Vérité et Histoire ,1981

« Des questions embarrassantes non négligeables se posent aussi lorsque nous demandons ce qui compte en dehors de la façon dont les gens ressentent « de l’intérieur » leur propre expérience. Supposez qu’il existe une machine à expérience qui soit en mesure de vous faire vivre n’importe quelle expérience que vous souhaitez. Des neuropsychologues excellant dans la duperie pourraient stimuler votre cerveau de telle sorte que vous croiriez et sentiriez que vous êtes en train d’écrire un grand roman, de vous lier d’amitié, ou de lire un livre intéressant. Tout ce temps-là, vous seriez en train de flotter dans un réservoir, des électrodes fixées à votre crâne. Faudrait-il que vous branchiez cette machine à vie, établissant d’avance un programme des expériences de votre existence ? Si vous craignez de manquer quelque expérience désirable, on peut supposer que des entreprises commerciales ont fait des recherches approfondies sur la vie de nombreuses personnes. Vous pouvez faire votre choix dans leur grande bibliothèque ou dans leur menu d’expériences, choisissant les expériences de votre vie pour les deux ans à venir par exemple. Après l’écoulement de ces deux années, vous aurez dix minutes, ou dix heures, en dehors du réservoir pour choisir les expériences de vos deux prochaines années. Bien sûr, une fois dans le réservoir vous ne saurez pas que vous y êtes ; vous penserez que tout arrive véritablement. […] Vous brancheriez-vous ? » Robert NOZICK, Anarchie, État et utopie, éd. PUF, p.64 .... suite

 Pilule rouge!

  • extrait 1

« Morpheus: Je suppose que pour l’instant tu te sens un peu comme Alice, tombée dans le terrier du lapin blanc.
Néo: On pourrait dire ça.
Morpheus: Je le lis dans ton regard. Tu as le regard d’un homme prêt à croire tout ce qu’il voit, parce qu’il s’attend à s’éveiller à tout moment… Et paradoxalement ce n’est pas tout à fait faux. Crois-tu en la destinée Néo ?
Néo: Non.
Morpheus: Et pourquoi ?
Néo: Parce que je n’aime pas l’idée de ne pas être aux commandes de ma vie.
Morpheus: Bien sûr ! Et je suis fait pour te comprendre…Je vais te dire pourquoi tu es là. Tu es là parce que tu as un savoir. Un savoir que tu ne t’expliques pas mais qui t’habite. Un savoir que tu as ressenti toute ta vie.
Tu sais que le monde ne tourne pas rond sans comprendre pourquoi mais tu le sais. Comme un implant dans ton esprit. De quoi te rendre malade. C’est ce sentiment qui t’a amené jusqu’à moi. Sais-tu exactement de quoi je parle?
Néo: De la Matrice..

Morpheus: Est-ce que tu veux également savoir ce qu’elle est ?
Néo: Oui.
Morpheus: La Matrice est universelle, elle est omniprésente. Elle est avec nous ici, en ce moment même. Tu la vois chaque fois que tu regardes par la fenêtre ou lorsque tu allumes la télévision. Tu ressens sa présence quand tu pars au travail, quand tu vas à l’église, ou quand tu paies tes factures. Elle est le Monde qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher de voir la vérité.
Néo: Quelle vérité ?
Morpheus: Le fait que tu es un esclave Néo. Comme tous les autres, tu es né enchaîné. Le monde est une prison où il n’y a ni espoir ni saveur ni odeur. Une prison pour ton esprit. Et il faut que tu saches que malheureusement, si tu veux découvrir ce qu’est la Matrice, tu devras l’explorer toi-même…C’est là ta dernière chance. Tu ne pourras plus faire marche arrière.Choisis la pilule bleue et tout s’arrête, après tu pourra faire de beaux rêves et penser ce que tu veux, choisis la pilule rouge tu restes au pays des merveilles et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre. N’oublie pas, je ne t’offre que la vérité, rien de plus.

  • extrait 2

« L’Architecte: Celui qu’on nomme l’Architecte. J’ai créé la Matrice. J’étais impatient de te voir. Tu as de nombreuses questions et bien que le passage ai altéré ta conscience tu demeure irrémédiablement humain. Certaines de mes réponses te seront pas conséquent excessives, mais pas toutes. Par corollaire, bien que ta première question puisse paraître la plus pertinente, il se pourrait bien que tu ignores qu’elle est aussi la plus hors de propos.
Neo: Pourquoi suis-je ici?
L’Architecte: Ta vie, est le reste d’une équation déséquilibrée, inhérente à la programmation de la Matrice. Tu es l’éventualité d’une anomalie qu’en dépit de mes efforts les plus sincères j’ai été incapable de l’éliminer de ce qui est par ailleurs une harmonie de précision mathématique. Quoi qu’elle demeure un fardeau dont tu veux t’affranchir, elle n’a rien de surprenant et peux donc obéir à des mesures de contrôle qui vous ont conduit inexorablement … ici.
Neo: Vous n’avez pas répondu à ma question.
L’Architecte: Effectivement. Intéressant, tu as été plus rapide que les autres.
Neo TV: Les autres? Combien sommes-nous? Je me tire, je me tire. Je me tire, je me tire.
L’Architecte: La Matrice est plus vieille que tu ne le penses. Je préfère compter par paliers de l’émergence d’une anomalie à l’émergence suivante. Et avec toi nous en sommes à la 6ème version.
Neo TV: Il y en avait 5 avant moi? Vous mentez, ce sont des conneries. 3 4 5 Vous mentez.
Neo: Il n’y a que 2 explications possibles, ou personne ne me l’a dit, ou personne ne le sait.
L’Architecte: Précisément. Comme tu l’as sans doute déjà déduit, l’anomalie est systémique. Créant des fluctuations dans les plus basiques des équations.
Neo TV: Vous ne pouvez pas me contrôler. Putain! Je fais ce que je veux. Vous êtes mort. Je vais vous réduire en miettes ! Je dis ce que je veux. Vous ne pouvez pas faire de moi ce que vous voulez.
Neo: Le choix. Le problème c’est le choix.
L’Architecte: La première Matrice que j’ai créé était parfaite. Une vraie oeuvre d’art, irréprochable, sublime. Un triomphe qui n’eut d’égal que son monumental échec. Sa chute inexorable m’apparaît à présent comme une conséquence de l’imperfection inhérente à tout être humain. Je l’ai donc remanié. Selon votre évolution. Pour refléter plus fidèlement les diverses bizarreries de votre nature. J’ai cependant été frustré par un nouvel échec. J’ai compris par la suite que le succès m’échappait parce qu’il fallait un esprit inférieur au mien ou peut être bien, un esprit qui serait moins soumis à ces paramètres de perfection. C’est ainsi que la réponse fut trouvée par accident, par l’intuition d’un autre programme, initialement créé pour explorer certains aspects de la psyché humaine. Si moi je suis le père de la Matrice, elle en est indubitablement la mère.
Neo: L’Oracle.
L’Architecte: Voyons. Comme je le disais, elle est tombée sur une solution au près de 99% des sujets d’expérience acceptaient le programme tant qu’on leur permettait de choisir. Même s’ils n’avaient l’intuition de ce choix que dans leur subconscient profond. Même si cela fonctionnait c’était forcément fondamentalement déficient. Contribuant à créer l’exception confirmant la règle. L’anomalie systémique qu’il fallait empêcher de menacer le système lui-même. Par conséquent, tout ceux qui refusent le programme, mêmes minoritaires, sont pris en compte, parce qu’ils représentent une inquiétante probabilité de désastre.
Neo: Il s’agit de Sion.
L’Architecte: Tu es venu jusqu’ici parce que Sion est sur le point d’être détruite. Les êtres vivants qui l’habitent exterminés, et jusqu’à sont existence éradiquée.
Neo: Conneries!
Neo TV: Conneries!
L’Architecte: Le déni est la plus prévisible des réponses humaines. Mais, soit sûr d’une chose, ce n’est pas un problème, c’est la 6ème fois que nous devons la détruire. Et nous avons appris à le faire avec une étonnante efficacité.

pilule bleue!

Cypher: Entre nous, je sais ce que tu te dis. J’y pense constamment? tout comme toi, j’crois même que j’y pense depuis que je suis ici : pourquoi, pourquoi j’ai pas pris la pillule bleue ? Ca arrache,hein? C’est Dozer qui fait ça, c’est à double usage : ça dégraisse les moteurs et ça tue les cellules grises. Il y a un truc que j’aimerais savoir. Il t’a dit pourquoi il l’a fait ? Pourquoi il t’a amené? Ho, c’est dingue. Putain de prise de tête, mec. Alors ton destin est de sauver le monde! Mais qu’est ce qu’on se dit en apprenant ça? J’ai quand même un conseil. Si tu vois un de leurs Agents, t’as qu’a faire comme nous : tu te barres, tu te barres, mec, si tu tiens à la vie !
Neo: Merci pour le verre.
Cypher: Fais de beaux rêves.

Agent Smith: Alors, affaire conclue, M. Regan?
Cypher: C’est drôle, je sais que ce steak n’existe pas, je sais que lorsque je le met dans ma bouche c’est la Matrice qui dit à mon esprit que ce steak est saignant et délicieux… Au bout de 9 ans, vous savez ce que j’ai compris? Les ignorants sont bénis !
Agent Smith: Nous sommes donc d’accord ?
Cypher: Je ne dois me souvenir de rien, de rien, c’est compris ? Et je veux être riche, je veux être, quelqu’un d’important comme… un acteur.
Agent Smith: Comme bon vous semblera, M. Regan.
Cypher: OK, alors renvoyez moi au point de départ, réinsérez moi dans la Matrice et vous aurez ce que vous voulez.
Agent Smith: Les codes d’accès à Zion l’unité principale.
Cypher: Non, je vous ai déja dit, je ne les connait pas. Vous aurez l’homme qui les connaît.
Agent Smith : Morpheus

Au pied du sapin

Le Père Noël est-il une ordure?  Je ne sais pas.  Mais jouer avec trop de zèle au Père Noël,  c’est peut-être sacrifier au « je dépense donc je suis » de Beigbeder ou à la confusion du  « j’ai donc je suis » ou prendre le risque de  faire encore davantage de nos enfants de « petits jupiters » condamnés à l’extravagance. Alors le 24  levons les yeux, le sapin  n’est qu’un prétexte pour réunir des êtres pas une nouvelle occasion de célébrer l’avoir, qui l’est suffisamment chaque jour de l’année, non?

 

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« Le choix entre avoir et être, en tant que notions contraires, ne frappe pas le sens commun. Avoir, semblerait-il, est une fonction normale de notre vie : pour pouvoir vivre, il faut avoir certaines choses. En outre, nous devons avoir certaines choses afin d’en tirer plaisir. Dans une culture dont le but suprême est d’avoir — et d’avoir de plus en plus — et où on peut dire d’un individu qu’ « il vaut un million de dollars », comment peut-il y avoir une alternative entre avoir et être? Au contraire, il semblerait qu’avoir est l’essence même d’être ; et que celui qui n’a rien n’est rien. Pourtant, les grands maîtres de la Vie ont fait de l’alternative « avoir ou être » le thème central de leurs systèmes respectifs. Bouddha enseigne que, pour pouvoir parvenir au plus haut niveau de développement humain, nous ne devons pas être avides de posséder. Jésus nous dit : « […] que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s’il se détruisait et se perdait lui-même? » (Luc 9, 24 25). Maître Eckhart enseignait que ne rien avoir, se rendre ouvert et « vide », est le seul moyen d’atteindre la richesse et la force spirituelles. Marx enseignait que le luxe est tout autant un vice que la pauvreté et que nous devrions avoir pour but d’être plus et non d’avoir plus. »

 Erich Fromm, Avoir ou être, 1978

« Il est bon d’avoir un peu de mal à vivre et de ne pas suivre une route toute unie. Je plains les rois s’ils n’ont qu’à désirer; et les dieux, s’il y en a quelque part, doivent être un peu neurasthéniques ; on dit que dans les temps passés ils prenaient forme de voyageurs et venaient frapper aux portes; sans doute ils trouvaient un peu de bonheur à éprouver la faim, la soif et les passions de l’amour. Seulement, dès qu’ils pensaient un peu à leur puissance, ils se disaient que tout cela n’était qu’un jeu, et qu’ils pouvaient tuer leur désir s’ils le voulaient, en supprimant le temps et l’espace. Tout compte fait ils s’ennuyaient. Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude, quelque passion, une pointe de douleur qui nous éveille à nous-mêmes. Il est ordinaire que l’on ait plus de bonheur par l’imagination que par les biens réels. Cela vient de ce que, lorsque l’on a les biens réels, on croit que tout est dit, et l’on s’assied au lieu de courir. Il y a deux richesses ; celle qui laisse assis, ennuie ; celle qui plaît est celle qui veut des projets encore et des travaux, comme est pour le paysan un champ qu’il convoitait, et dont il est enfin le maître ; car c’est la puissance qui plaît, non point la puissance au repos, mais la puissance en action. L’homme qui ne fait rien n’aime rien. Apportez-lui des bonheurs tout faits, il détourne la tête comme un malade. Le difficile est ce qui plaît. Aussi toutes les fois qu’il y a quelque obstacle sur la route, cela fouette le sang et ravive le feu. J’ai connu plus d’un roi. C’étaient de petits rois, d’un petit royaume ; rois dans leur famille, trop aimés, trop flattés, trop choyés, trop bien servis. Ils n’avaient point le temps de désirer. Des yeux attentifs lisaient dans leur pensée. Eh bien ces petits Jupiters voulaient malgré tout lancer la foudre ; ils inventaient des obstacles ; ils se forgeaient des désirs capricieux, voulaient à tout prix vouloir, et tombaient de l’ennui dans l’extravagance. »                                             

Alain, Propos sur le bonheur

« un seul être vous manque et tout est re-peuplé » Paul Vacca

    A  SAVOURER !!

                   Publié en mai 2009, 1o ans après que Fréderic Pagès livre au grand public le soit-disant texte d’une conférence de 1947 d’un soit-disant Botul,  La vie sexuelle d’Emmanuel Kant, ce roman romantico-humoristico-philosophique fait de Botul et de la question de la sexualité chez Kant, un nouveau sujet d’intrigue.

                   Les personnages principaux sont Botul , « l’inventeur de la métaphysique du mou, l’aventurier tout terrain de la pensée »chargé par son meilleur ennemi, Bouginsky sur son lit de mort de penser la chose, Sébastien, « un zazou mélancolique » et Sofia, l’institutrice de la communauté.

                    La communauté, c’est celle de Nueva Königsberg au Paraguay, les membres  y vivent selon les préceptes ( sous le régime rigoriste de la Raison) de Kant et comme il a vécu ( promenade quotidienne , silence, travail…).

 

 Ce roman raconte l’enquête de Botul sur cette question de la sexualité et l’éveil à la Sofia ( si j’ose dire!) de Sébastien…

 

                   Vous y découvrirez ou retrouverez  les principaux  principes de la philosophie de Kant ( impératif catégorique, la colombe, la révolution copernicienne, les cadres a priori de la sensibilité, ….) et  quelques mises en application

  • dans l’éducation, « Tout à coup, dans ce vert paradis, Sébastien fut atteint dans le dos par des projectiles. Il avisa alors un groupe de trois enfants qui, tout sourires, lui lançaient de petits cailloux.
    Il saisit l’un des enfants par le bras et l’admonesta.
    — Veux-tu bien arrêter ! Tu ne dois pas faire cela, ce n’est pas bien.
    Les enfants le regardèrent, éberlués. Sébastien déclina son prêchi-prêcha en plusieurs langues pour être sûr de bien se faire comprendre.
    Toujours le même regard vide.
    Et les enfatns reprirent leur activité de plus belle.
    C’est alors qu’une jeune femme arriva, portant collerette, fichu et tablier, comme toutes les femmes de Nueva Königsberg.
    — Bonjour, je suis Sofia, la maîtresse d’école.
    — Bonjour. Vous tombez à point nommé !
    Et, soulagé de la voir, il lui expliqua ce qui s’était passé.
    Les traits de la jeune femme ne trahirent aucune émotion particulière. Elle passa sa main dans les cheveux des têtes blondes et les laissa filer.
    En revanche, elle prit Sébastien à partie comme si c’était lui le garnement, et lui fit une remontrance structurée en trois points :
    1/ Il avait employé la forme négative. Était-ce selon lui la meilleure façon de faire entendre raison à un enfant ?
    2/ Il avait fait usage d’un argument hypothétique : en quoi le fait de lancer des cailloux est-il absolument et universellememt répréhensible ? Ne l’avait-il jamais fait lui-même dans une rivière sans qu’on y trouve rien à redire ?(Sébastien aurait bien voulu répondre aux questions. Mais ce jeu n’appelait aucune réponse.)
    Et 3/ La finalité de l’acte des enfants était pure. Ils n’avaient aucunement l’intention de lui faire du mal — quel indice lui permettait de soupçonner cela ? Ils voulaient juste partager un moment de convivialité et peut-être l’intégrer parmi les leurs… »
  • dans la conception possible de l’amour (exposé à la manière d’un dialogue platonicien et platonique) :  « un seul être vous manque et tout est re-peuplé » 
  • etc…

Pour comprendre le Vouloir-vivre de Schopenhauer

Ce texte de Buffon, un biologiste et naturaliste, permet de comprendre ce qu’est le désir, l’ énergie qu’il est et qui nous anime et souligne bien qu’il nous précède (puisqu’il ne dépend pas « de l’organisation et de la figure du corps ») et que toute forme vivante en est un degré d’objectivation. Du Schopenhauer avant l’heure!!

  » C’est donc l’action des objets sur les sens qui fait naître le désir, et c’est le désir qui fait naître le mouvement progressif, c’est-à-dire tout ce qui est marche, élan vers quelque chose, motricité, etc. Je poursuis : pour le faire encore mieux sentir, supposons un homme qui, dans l’instant où il voudrait s’approcher d’un objet, se trouverait tout à coup privé des membres nécessaires à cette action, cet homme auquel nous retranchons les jambes, tâcherait de marcher sur ses genoux . Ôtons-lui encore les genoux et les cuisses, en lui conservant toujours le désir de s’approcher de l’objet, il s’efforcera alors de marcher sur ses mains. Privons-le des bras et des mains, il rampera, il se traînera, il emploiera toutes les forces de son corps et s’aidera de toute la flexibilité des vertèbres pour se mettre en mouvement; il s’accrochera par le menton ou avec les dents, à quelques points d’appui, pour essayer de changer de lieu ; et quand même nous réduirions son corps à un point physique, à un atome globuleux, si le désir subsiste, il emploiera encore toutes ses forces pour changer de situation ; mais comme il n’aurait alors d’autre moyen pour se mouvoir que d’agir contre le plan sur lequel il porte, il ne manquerait pas de s’élever plus ou moins haut pour atteindre à l’objet. Le mouvement extérieur et progressif ne dépend donc point de l’organisation et de la figure du corps et des membres puisque, de quelque manière qu’un être fut extérieurement conformé, il ne pourrait manquer de se mouvoir, pourvu qu’il eut des sens et le désir de les satisfaire. »

 

Buffon,  Discours sur la nature des animaux ( 1749)

Le manuel d’Epictète

( numérisé par J. Mannoni)

Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. De nous, dépendent la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion, bref, tout ce en quoi c’est nous qui agissons; ne dépendent pas de nous le corps, l’argent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons. Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves; ce qui n’en dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger. Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté; tu en voudras aux hommes comme aux dieux; mais si tu ne juges tien que ce qui l’est vraiment – et tout le reste étranger -, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route; tu ne t’en prendras à personne, n’accuseras personne, ne feras jamais rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu n’auras pas d’ennemi puisqu’on ne t’obligera jamais à rien qui pour toi soit mauvais.
 A toi donc de rechercher des biens si grands, en gardant à l’esprit que, une fois lancé, il ne faut pas se disperser en oeuvrant chichement et dans toutes les directions, mais te donner tout entier aux objectifs choisis et remettre le reste à plus tard. Mais si, en même temps, tu vises le pouvoir et l’argent, tu risques d’échouer pour t’être attaché à d’autres buts, alors que seul le premier peut assurer liberté et bonheur. Donc, dès qu’une image viendra te troubler l’esprit, pense à te dire: « Tu n’es qu’image, et non la réalité dont tu as l’apparence. » Puis, examine-la et soumets-la à l’épreuve des lois qui règlent ta vie: avant tout, vois si cette réalité dépend de nous ou n’en dépend pas; et si elle ne dépend pas de nous, sois prêt à dire: « Cela ne me regarde pas. »
 
 Souviens-toi que le désir est tendu vers son objet tandis que le but de l’aversion, c’est de ne pas tomber dans ce qu’on redoute. Si l’on est infortuné en manquant l’objet de son désir, on est malheureux en tombant dans ce qu’on voulait éviter. Donc, si tu ne cherches à fuir que ce qui est dépendant de toi et contraire à la nature, il ne t’arrivera rien que tu aies voulu fuir. Mais si tu cherches à éviter la maladie, la mort ou la misère, tu seras malheureux.
   Supprime donc en toi toute aversion pour ce qui ne dépend pas de nous et, cette aversion, reporte-la sur ce qui dépend de nous et n’est pas en accord avec la nature. Quant au désir, pour le moment, supprime-le complètement. Car si tu désires une chose qui ne dépend pas de nous, tu ne pourras qu’échouer, sans compter que tu te mettras dans l’impossibilité d’atteindre ce qui est à notre portée et qu’il est plus sage de désirer. Borne-toi à suivre tes impulsions, tes répulsions, mais fais-le avec légèreté, de façon non systématique et sans effort excessif.
 
 Pour tout objet qui t’attire, te sert ou te plaît, représente-toi bien ce qu’il est, en commençant par les choses les plus petites. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi: « J’aime un pot de terre. » S’il se casse, tu n’en feras pas une maladie. En serrant dans tes bras ton enfant ou ta femme, dis-toi: « J’embrasse un être humain. » S’ils viennent à mourir, tu n’en seras pas autrement bouleversé.
  Quand tu te prépares à faire quoi que ce soit, représente-toi bien de quoi il s’agit. Si tu sors pour te baigner, rappelle-toi ce qui se passe aux bains publics: on vous éclabousse, on vous bouscule, on vous injurie, on vous vole. C’est plus sûrement que tu feras ce que tu as à faire si tu t’es dit: «Je vais aller aux bains et exercer ma liberté de choisir en accord avec la nature.» De même pour toutes tes autres tâches. Car, ayant fait cela, s’il arrive quelque chose qui t’empêche de te baigner, tu auras la réponse toute prête: «Je ne voulais pas seulement me baigner, mais exercer ma liberté de choisir en accord avec la nature; si je me mets en colère à cause de ce qui m’arrive, ce ne sera pas le cas. »
 
 Ce qui tourmente les hommes, ce n’est pas la réalité mais les opinions qu’ils s’en font. Ainsi, la mort n’a rien de redoutable — Socrate lui-même était de cet avis: la chose à craindre, c’est l’opinion que la mort est redoutable. Donc, lorsque quelque chose nous contrarie, nous tourmente ou nous chagrine, n’en accusons personne d’autre que nous-mêmes: c’est-à-dire nos opinions. C’est la marque d’un petit esprit de s’en prendre à autrui lorsqu’il échoue dans ce qu’il a entrepris; celui qui exerce sur soi un travail spirituel s’en prendra à soi-même; celui qui achèvera ce travail ne s’en prendra ni à soi ni aux autres. 
 
Ne te monte jamais la tête pour une chose où ton mérite n’est pas en cause. Passe encore que ton cheval se monte la tête en disant: «Je suis beau »; mais que toi, tu sois fier de dire: « J’ai un beau cheval » ! Rends-toi compte que ce qui t’excite c’est le mérite de ton cheval ! Qu’est-ce qui est vraiment à toi ? L’usage que tu fais de tes représentations; toutes les fois qu’il est conforme à la nature, tu peux être fier de toi: pour le coup, ce dont tu seras fier viendra vraiment de toi.
  Pendant un voyage en bateau, si le navire jette l’ancre et que tu mettes pied à terre pour aller chercher de l’eau, tu ramasseras en chemin, ici un bigorneau, là un petit bulbe de plante, mais il te faut concentrer ta pensée sur le navire, te retourner sans cesse au cas où le pilote appelle; s’il appelle, il faut tout planter là, de peur d’être jeté à fond de cale et ligoté comme du bétail. C’est pareil dans la vie; si, en guise de bigorneau, on te donne une petite femme ou un esclave, il n’y a pas de mal à cela; mais quand le pilote t’appelle, cours vers le navire et laisse tout sans te retourner. Et si, en plus, tu n’es plus tout jeune, reste à proximité du navire de peur de manquer l’appel.
 
N’attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites; décide de vouloir ce qui arrive et tu seras heureux.
 
La maladie est une gêne pour le corps; pas pour la liberté de choisir, à moins qu’on ne l’abdique soi-même. Avoir un pied trop court est une gêne pour le corps, pas pour la liberté de choisir. Aie cette réponse à l’esprit en toute occasion: tu verras que la gêne est pour les choses ou pour les autres, non pour toi.
 
 Devant tout ce qui t’arrive, pense à rentrer en toi-même et cherche quelle faculté tu possèdes pour y faire face. Tu aperçois un beau garçon, une belle fille ? Trouve en toi la tempérance. Tu souffres ? Trouve l’endurance. On t’insulte ? Trouve la patience. En t’exerçant ainsi tu ne seras plus le jouet de tes représentations.
 
Ne dis jamais, à propos de rien, que tu l’as perdu; dis: «Je l’ai rendu. » Ton enfant est mort ? Tu l’as rendu. Ta femme est morte ? Tu l’as rendue. « On m’a pris mon champ ! »
 
 Eh bien, ton champ aussi, tu l’as rendu. «Mais c’est un scélérat qui me l’a pris ! » Que t’importe le moyen dont s’est servi, pour le reprendre, celui qui te l’avait donné ? En attendant le moment de le rendre, en revanche, prends-en soin comme d’une chose qui ne t’appartient pas, comme font les voyageurs dans une auberge.
 
Si tu veux faire des progrès, laisse tomber les réflexions du genre: « Si je néglige mes intérêts, je n’aurai même pas de quoi vivre. » «  Si je ne suis pas assez sévère avec mon esclave, il me servira mal. » Mieux vaut mourir de faim délivré du chagrin et de la peur, que vivre dans l’abondance au milieu des angoisses. Mieux vaut être mal servi par son esclave que malheureux. Commence donc par les petites choses. On gaspille ton huile, on vole ton vin ? Dis-toi: c’est le prix de la tranquillité, c’est le prix d’une âme sans trouble. On n’a jamais rien pour rien. Quand tu as besoin de ton esclave, souviens-toi qu’il peut ne pas venir et que, s’il vient, il exécutera peut-être tes ordres à tort et à travers. Mais il n’a pas le pouvoir que ta tranquillité dépende de lui. 
 
Si tu veux progresser, accepte de passer pour un ignorant et un idiot dans tout ce qui concerne les choses extérieures; n’essaie jamais d’avoir l’air instruit. Si certains ont bonne opinion de toi, méfie-toi. Tu dois savoir qu’il n’est pas facile de suivre ce qu’enjoint la nature en s’attachant aux objets extérieurs: si tu poursuis l’un de ces objectifs, il est inévitable que tu négliges l’autre.
 
Si tu souhaites que tes enfants, ta femme et tes amis soient éternels, tu es un fou, car c’est vouloir que ce qui ne dépend pas de toi en dépende; que ce qui n’est pas à toi t’appartienne. De même, si tu veux un serviteur sans défauts, tu es stupide, puisque tu voudrais que la médiocrité soit autre chose que ce qu’elle est. Mais si tu veux atteindre l’objet de tes désirs, tu le peux. Exerce-toi à ce qui est en ton pouvoir. Tout homme a pour maître celui qui peut lui apporter ou lui soustraire ce qu’il désire ou ce qu’il craint.
 
 Que ceux qui veulent être libres s’abstiennent donc de vouloir ce qui ne dépend pas d’eux seuls: sinon, inévitablement, ils seront esclaves. 
 
Souviens-toi de te comporter comme dans un banquet. Quand le plat, faisant le tour des, convives, arrive devant toi, tends la main et sers-toi comme il convient. S’il te passe sous le nez, n’insiste pas. S’il tarde, ne louche pas dessus en salivant mais attends qu’il arrive devant toi. Fais de même pour les enfants, pour une femme, pour les charges officielles, pour l’argent, et, un jour, tu seras digne de boire à la table des dieux. Mais si, les choses t’étant offertes, tu t’abstiens même d’y toucher, d’y jeter les yeux, tu seras digne non seulement de boire avec les dieux, mais de régner comme eux. C’est ainsi qu’ont vécu Diogène, Héraclite et leurs semblables, s’égalant par là aux dieux et gagnant le renom d’hommes divins. 
 
Lorsque tu vois quelqu’un se lamenter sur son fils parti en exil, ou parce qu’il a perdu ses biens, ne te laisse pas aller à croire que ces événements font son malheur: ce qui cause du chagrin à cet homme, ce n’est pas ce qui lui arrive (sinon cela ferait le même effet à tel ou tel), mais l’opinion qu’il se fait de cet événement. Cependant, ne refuse pas de t’associer raisonnablement à sa peine, et même, au besoin, pleure avec lui; prends seulement garde de ne pas pleurer aussi en toi-même. 
 
Souviens-toi que tu joues dans une pièce qu’a choisie le metteur en scène: courte, s’il l’a voulue courte, longue, s’il l’a voulue longue. S’il te fait jouer le rôle d’un mendiant, joue-le de ton mieux; et fais de même, que tu joues un boiteux, un homme d’Etat ou un simple particulier. Le choix du rôle est l’affaire d’un autre. 
 
Si un corbeau pousse un cri de mauvais augure, ne te laisse pas entraîner par ton imagination: définis ce dont il s’agit et dis-toi: « Rien de ce qui est annoncé là ne me concerne; seulement ma petite carcasse, ma petite fortune, ma petite réputation, ma femme ou mes enfants. Quant à moi, pourvu que je le veuille, tous les présages me sont favorables: car, quoi qu’il résulte de ce signe, il est en mon pouvoir de faire tourner la chose à mon profit. » 
 
 Tu peux être invaincu, si jamais tu n’engages de lutte où la victoire ne dépende pas de toi. Garde-toi d’estimer heureux un homme choisi pour une charge officielle, ou très puissant, ou jouissant, pour une raison ou une autre, de l’estime publique. En effet, si l’essence du bien réside dans ce qui dépend de nous, il n’y a de raison ni d’être jaloux, ni d’être envieux. Quant à toi, ce n’est pas général, magistrat ou consul que tu veux être, mais libre; or, pour y arriver, il n’y a qu’un chemin: le mépris de ce qui ne dépend pas de nous. 
 
Souviens-toi que ce qui te cause du tort, ce n’est pas qu’on t’insulte ou qu’on te frappe, mais l’opinion que tu as qu’on te fait du tort. Donc, si quelqu’un t’a mis en colère, sache que c’est ton propre jugement le responsable de ta colère. Essaye de ne pas céder à la violence de l’imagination: car, une fois que tu auras examiné la chose, tu seras plus facilement maître de toi.
 
Que la mort, l’exil et tout ce qui semble redoutable soient présents à tes yeux tous les jours; la mort surtout, et jamais tu n’auras de pensées lâches, ni de désirs immodérés. 
 
Si ton désir te pousse vers la philosophie, prépare-toi à être partout en butte aux moqueries et aux sarcasmes; à entendre dire: « Voyez-le nous revenir en philosophe ! » ou « Qu’est-ce qui nous vaut ce front superbe ? » Mais toi, garde ton front de tous les jours; tiens-t’en fermement aux conduites qui te semblent les meilleures, conscient que c’est Dieu qui t’a mis à ce poste. Et souviens-toi que, si tu restes constant dans ces principes, ceux qui au début se moquaient de toi finiront par t’admirer; tandis que si tu ne te montres pas à la hauteur, on rira de toi deux fois plus fort. 
 
S’il t’arrive un jour d’accorder du poids aux objets extérieurs par désir de plaire à quelqu’un, sache que tu réduiras à néant tes principes de vie. Borne-toi donc à être toujours philosophe; mais si tu tiens aussi à le paraître, que ce soit à tes propres yeux et tu en auras fait assez. 
 
Ne te laisse pas décourager par des réflexions du genre: « Je vais vivre sans honneur, je ne serai qu’un zéro. » Si vivre sans honneur est un mal, aucun mal ne peut t’arriver par la faute d’autrui; rien de honteux non plus. Crois-tu qu’il dépende de tes efforts d’être tiré au sort comme magistrat, invité à un banquet ? Pas du tout. Alors, comment serait-ce un déshonneur de ne pas l’être ? Comment peux-tu dire que tu n’es qu’un zéro, puisque tu n’es tenu d’être quelque chose qu’au regard de ce qui dépend de nous (domaine où tu peux prétendre aux plus grands honneurs) ? Tes amis resteraient sans secours ? Comment cela ? Ils ne recevraient pas de tes mains leur petite pièce ? 
 
Tu ne les ferais pas nommer citoyens romains ? Qui te dit que ces choses-là dépendent de nous et nous regardent ? Qui peut donner à autrui ce qu’il n’a pas lui-même ? – Alors procure-le toi, dira-t-on, pour nous en faire profiter. Si je peux me le procurer sans déchoir à mes propres yeux, en restant loyal et sans bassesse, qu’on me montre le chemin, j’y vais. Mais si l’on veut que je perde mes biens propres pour vous procurer des choses qui ne sont pas des biens, considérez comme vous êtes injustes et ingrats. Et puis, qu’est-ce que vous aimez le mieux ? De l’argent ou un ami loyal et digne d’estime ? Aidez-moi à être tel au lieu de vouloir que j’agisse d’une façon qui me ferait cesser de l’être. – Mais, dis-tu, ma patrie resterait sans secours quand je pourrais l’aider. » Là encore, de quelle aide parles-tu ? Tu ne peux lui offrir ni thermes, ni portiques ? Et alors ? Le forgeron lui offre-t-il des chaussures, le cordonnier des armes ? Il suffit à chacun d’accomplir sa tâche. En travaillant à fabriquer pour elle un citoyen de plus, plein de loyauté et de respect de soi, ne ferais-tu rien pour elle ? – Si fait. -Donc, tu peux, par toi-même, lui être utile. – Quelle place aurai-je dans la cité ?– Celle où tu pourras rester loyal et digne d’estime. Mais si, voulant servir la patrie, tu réduis à néant ces vertus, une fois perdus toute loyauté et tout respect de toi, quels services pourrais-tu lui rendre ? 
 
Pour un festin, un discours, un conseil, on t’a préféré quelqu’un d’autre. Si ce sont des biens, réjouis-toi qu’ils lui échoient. Si ce sont des maux, ne te plains pas d’y avoir échappé ! D’ailleurs, souviens-toi aussi que si tu n’en fais pas autant que d’autres pour obtenir ce qui ne dépend pas de nous, tu ne peux pas t’attendre aux mêmes résultats qu’eux. Si tu ne vas pas rendre visite aux gens qui comptent, comment pourrais-tu être récompensé comme ceux qui y courent ? Comment, si tu ne flattes personne, obtenir autant que les flatteurs ? Tu as refusé de payer le prix de ces faveurs et tu voudrais qu’on te les accorde pour rien ? Tu es injuste et insatiable. Combien coûte une laitue ? Une obole, plus ou moins. Suppose que quelqu’un donne une obole pour une laitue; si, toi, tu ne donnes rien et ne reçois rien, ne considère pas avoir eu moins que lui: il a sa laitue, toi, l’obole que tu n’as pas donnée. Eh bien, là encore, c’est la même chose: on ne t’a pas invité à un festin ? C’est que tu n’as pas donné le prix auquel on estimait le repas. Et ce prix, c’étaient flatteries ou services. Donc, si cela te sert, donne ton dû quel qu’en soit le prix. Mais si tu veux être payé de retour sans rien donner, tu n’es qu’un insatiable et un fou. N’as-tu rien obtenu à la place de ce repas ? Si: l’honneur de n’avoir pas flatté qui tu ne voulais pas, de n’avoir pas eu à supporter la morgue des serviteurs devant sa porte. 
 
L’expérience commune nous sert à comprendre ce que veut la nature. Ainsi, quand le jeune esclave du voisin casse une coupe, nous sommes prêts à dire: « Ce sont des choses qui arrivent. » Sache donc que, si c’est une de tes coupes qu’on a cassée, tu dois avoir la même réaction que pour celle du voisin. Applique cette règle aux choses les plus graves. Quelqu’un perd son enfant, sa femme ? Chacun de dire: « Nous sommes tous mortels. » Mais si l’on est soi-même frappé par un deuil, on s’écrie aussitôt: «Hélas, pauvre de moi ! » Nous devrions avoir à l’esprit la réaction que nous avons eue en apprenant la nouvelle à propos de quelqu’un d’autre. 
 
De même que la marque n’est pas là pour faire rater la cible, de même il n’y a pas de place pour le mal dans l’ordre universel. 
 
Si on livrait ton corps au premier venu, tu serais indigné; et pourtant tu livres à n’importe qui ton jugement, avec pouvoir d’y jeter trouble et confusion pour peu qu’on t’injurie, et tu n’as pas honte. 
 
Pour tout ce que tu entreprends, examine les tenants et aboutissants avant de passer à l’action. Sans cela, tu seras d’abord plein de zèle, parce que tu ne penseras à rien de ce qui va s’ensuivre, et puis, dès que surgiront les difficultés, tu abandonneras lâchement la partie. Tu aimerais être vainqueur aux Jeux olympiques ? Moi aussi, par les dieux ! Gagner aux Jeux, c’est bien agréable ! Mais, avant de te lancer, examine un peu les tenants et aboutissants: l’abstinence sexuelle, le régime, le renoncement aux friandises, les exercices sous la contrainte et aux heures réglementaires, qu’on cuise ou qu’il gèle. Il ne faut pas boire frais; dans certains cas même pas de vin, s’en remettre entièrement à son entraîneur comme à un médecin; ensuite, en luttant, piétiner dans la poussière au coude à coude avec son adversaire, parfois se démettre un poignet, se tordre la cheville, et peut-être recevoir le fouet pour finalement être vaincu. Pense à tout cela et après, si tu en as encore envie, entre dans la carrière. Sinon, tu ne seras qu’un gamin qui joue tantôt aux lutteurs, tantôt aux gladiateurs, tantôt aux sonneurs de trompette, tantôt aux acteurs de tragédie. Un jour tu seras athlète, un autre gladiateur, un autre rhéteur, un autre philosophe, mais jamais tu ne seras rien à fond. Comme un singe, tu imiteras tout ce que tu vois, et tu choisiras tantôt une chose, tantôt l’autre. Car tu ne te seras pas mis à la tâche après réflexion, en ayant fait le tour de la question, mais au petit bonheur, poussé par une éphémère envie. C’est ainsi que d’aucuns, en voyant un philosophe, en l’entendant parler comme Euphratès (et pourtant, qui pour rait se vanter de parler comme lui ?), veulent aussitôt se lancer dans la philosophie. 
 
Mais, mon brave, il faut d’abord examiner ce dont il s’agit ! Bien observer ton caractère pour voir si tu pourras tenir. Tu as envie d’être champion au pentathlon ou à la lutte ? Regarde tes biceps, tes cuisses, tes reins. Nous ne sommes pas tous doués pour les mêmes choses. Crois-tu, en te mettant à la philosophie, que tu pourras boire et manger comme à présent, céder à tes désirs et te laisser emporter par la colère comme à présent ? Il te faudra veiller, souffrir, quitter tes proches, endurer le mépris d’un petit esclave, être tourné en dérision par les passants et, toujours, avoir le dessous, qu’il s’agisse d’honneurs officiels, du pouvoir, de procès, ou d’autres affaires de même farine. Voilà ce qu’il te faut examiner. Seras-tu prêt, alors, à payer de ce prix l’insensibilité aux émotions, la liberté, la sérénité ? Si c’est non, Il ne va pas plus loin. Ne sois pas, comme les enfants, philosophe un jour, percepteur impôts le lendemain, et puis rhéteur, et puis encore procurateur de César: tout cela ne fait pas bon ménage ! Il faut que tu sois un; bon ou mauvais, il te faut cultiver ou bien la part qui dirige ton âme, ou alors tes biens matériels; consacrer tes efforts au dedans ou au dehors; c’est-à-dire régler ta vie en philosophe ou en homme ordinaire. 
 
La plupart du temps, notre conduite se mesure à l’aune de nos relations. Celui-ci est mon père ? Je dois prendre soin de lui, lui céder en tout, supporter ses injures, ses coups. « Mais, c’est un mauvais père ! » Eh bien, la nature ne t’a pas fixé pour rôle de vivre avec un bon père, mais avec un père. .. Mon frère me fait du tort ! » Alors garde, vis-à-vis de lui, le poste qui est le tien et ne te demande pas comment il se conduit, mais comment, toi, tu dois te conduire pour suivre, dans tes choix, ce qu’enjoint la nature. Personne ne te fera de mal, à moins que tu n’y consentes; le mal ne viendra que lorsque tu jugeras qu’on te fait du mal. De la même façon, examine ce que doivent être tes relations avec tes voisins, tes concitoyens, le gouverneur de ta province, et tu sauras quelle conduite adopter à l’égard de chacun d’eux. 
 
Pour se conduire avec piété envers les dieux, l’essentiel est d’avoir d’eux une conception juste; à savoir qu’ils existent et régissent l’univers conformément au bien et à la justice. Ensuite, il faut être personnellement résolu à leur obéir, à céder au cours des événements et à le suivre de son plein gré, en sachant que c’est un dessein idéal qui le gouverne. De cette façon, jamais tu n’adresseras de reproches aux dieux, ni ne les accuseras de te négliger. D’ailleurs, il est exclu que cela t’arrive si tu ne te laisses pas emporter par des buts qui ne dépendent pas de nous, Si tu choisis de ne voir le bien et le mal que dans ce qui dépend de nous. De même, si tu considères un mal ou un bien ce qui ne dépend pas de nous, si tu ne peux obtenir ce que tu voulais ou s’il t’échoit ce que tu voulais éviter, tu t’en prendras aux responsables et tu leur en voudras. Car la nature fait que tout être vivant cherche à éviter et à fuir les événements qui lui semblent nuisibles, ainsi que les causes qui les déterminent, tandis qu’il accueille avec gratitude les événements conformes à son intérêt avec ce qui les cause. Il est donc impossible, quand on se croit lésé, d’être bien disposé envers l’auteur de ce tort supposé, tout comme on ne saurait se réjouir du dommage lui-même. Voilà pourquoi on voit des fils injurier leur père quand celui-ci refuse de leur donner une part de ce qu’ils considèrent comme des biens. Et, de même, ce qui a dressé Étéocle contre Polynice, c’est de croire que la tyrannie était un bien. C’est pour la même raison que le paysan blasphème le nom des dieux, comme le marin, le marchand et ceux qui ont perdu leur femme ou leurs enfants. Car, là où est l’intérêt, là est la piété. En sorte que si l’on s’attache à diriger ses désirs et ses aversions comme il convient, du même coup, on sera assuré de se conduire avec piété. Pour ce qui concerne les libations et les sacrifices aux dieux, il convient d’agir suivant les traditions de son pays, en état de pureté, sans négligence ni oubli, mais sans excès de minutie non plus, et sans dépasser ses moyens. 
 
Quand tu as recours à la divination, souviens-toi que, puisque tu es venu trouver le devin pour qu’il te l’apprenne, tu ignores ce qui doit arriver. Mais une fois l’événement prévu, pour ce qui est de sa nature, tu la connais si tu es vraiment philosophe: s’il s’agit de quelque chose qui ne dépend pas de nous, ce ne saurait être ni un bien, ni un mal. Donc, quand tu vas voir un devin, laisse derrière toi désirs et aversions, ne t’avance pas en tremblant mais en homme pénétré de cette vérité que tout ce qui peut arriver est indifférent et ne te concerne en rien. Alors, quel que soit l’événement, tu seras en mesure d’y faire face comme il convient et sans que personne ne puisse t’en empêcher. Donc, n’aie pas peur, va vers les dieux comme on va demander un conseil. Pour le reste, une fois le conseil reçu, note bien qui était ton conseiller; note à qui tu désobéirais si tu t’écartais de son avis. Suis le précepte de Socrate: ne recours à la divination qu’en des circonstances où tout porte sur l’issue d’un événement, quand ni le raisonnement, ni aucun art d’une autre sorte ne peuvent plus t’être d’aucun secours pour connaître ce qui t’attend. Par conséquent, s’il te faut risquer a vie pour un ami ou pour la patrie, ne demande pas au devin si tu dois le faire: s’il t’annonçait que les présages sont mauvais, il est clair que cela signifierait la mort, ou une quelconque mutilation, ou encore l’exil; ici, la raison commande, même dans ces circonstances, de prêter secours à son ami et de risquer sa vie pour la patrie. Pense au plus grand des devins, l’oracle de Delphes, qui jeta hors du temple l’homme qui avait choisi e ne pas secourir son ami. 
 
A partir d’aujourd’hui, décide d’un style, d’un genre de vie que tu garderas aussi bien seul que devant les autres. La plupart du temps, tais-toi ou, si tu veux parler, attends d’y être contraint et fais-le en peu de mots. Exceptionnellement, quand l’occasion t’y convie, parle, mais ne t’occupe pas de l’actualité: combats de gladiateurs, courses de chevaux, jeux du stade, nourritures et boissons; ici ou ailleurs, tiens ta langue et, surtout, pas de réflexions sur les gens, en bien ou en mal, ni de comparaisons. Aiguille, autant que faire se peut, les conversations de ceux avec qui tu te trouves sur des sujets convenables. Si tu te trouves seul au milieu de gens que tu ne connais pas, tais-toi encore. Ris rarement et pas à tout propos ni à gorge déployée. Abstiens-toi de prêter serment, sinon en toute occasion, du moins chaque fois que c’est possible. Laisse tomber les invitations à dîner, officielles ou privées. Et, si un jour les circonstances justifient que tu t’y rendes, sois extrêmement attentif à ne pas te laisser aller à la vulgarité. Car si ton partenaire est plein de boue, en luttant avec lui, même si tu étais propre en arrivant, tu en sortiras tout crotté. 
 
Pour ce qui concerne le corps, soigne-le autant qu’il faut pour répondre aux besoins: nourriture, boisson, vêtements; un toit et des esclaves. Tout ce qui est pour la galerie, tout le luxe, rejette- le. 
 
Quant au sexe, dans la mesure du possible, garde-toi pur jusqu’au mariage. Quand tu fais l’amour, prends ta part de ce qui est permis. Toutefois, ne deviens pas bégueule envers ceux qui se livrent à la fornication, ne te pose pas en censeur de ces gens- là. Ne va pas non plus proclamer partout que tu es continent. Si l’on te rapporte qu’un tel a dit du mal de toi, ne cherche pas à te défendre de ses accusations, mais réponds simplement: «Je vois qu’il ne connaissait pas tous mes défauts, sinon il en aurait dit bien davantage ! » 
 Il n’est pas nécessaire d’aller souvent au spectacle. Mais, si un jour l’occasion se présente, fais voir à tous que c’est à toi que va ta préférence; applique-toi à vouloir que ce qui arrive arrive, et que le meilleur gagne: de cette façon, rien ne viendra te contrarier. Défense absolue de crier, de te moquer d’un concurrent ou de te passionner outre mesure. Une fois sorti, ne discute pas longuement de ce que tu viens de voir; toutes ces choses n’ont aucun rapport avec ton progrès moral. Ce serait la preuve que tu t’es passionné pour le spectacle.
 
Ne va pas pour un oui pour un non écouter des lectures publiques. Mais, une fois dans l’auditoire, garde une attitude à la fois digne, tranquille et sans provocation. S’il te faut rendre visite à quelqu’un, surtout s’il fait partie de ceux que l’opinion publique place aux sommets du pouvoir, demande-toi ce qu’auraient fait Socrate ou Zénon à ta place et tu n’auras plus le moindre doute sur la conduite à tenir en cette circonstance. Lorsque tu te rends chez un personnage influent; prévois qu’il ne sera pas chez lui, qu’on te fermera la porte au nez en la faisant claquer bien fort et qu’on ne se souciera pas de toi le moins du monde. Si, malgré tout, ton devoir te commande d’insister, vas-y et montre-toi à la hauteur des circonstances; mais ne te dis jamais: « Le jeu n’en valait pas la chandelle. » C’est une réflexion vulgaire et d’un esprit esclave des choses extérieures. Au cours de la conversation, abstiens-toi de t’étendre sur tes actions passées, sur les risques que tu as pris: car s’il t’est doux de te remémorer les dangers que tu as courus, le récit de tes aventures n’a pas les mêmes charmes pour les autres. Évite également de faire rire: car non seulement cela peut facilement tomber dans la vulgarité, mais cela risque, en plus, de faire abandonner à tes interlocuteurs leur retenue envers toi. Un autre terrain glissant, c’est quand on en vient à parler de choses obscènes. Quand cela se produit, si c’est possible, n’hésite pas à reprendre celui qui a commencé. Sinon, exprime au moins clairement, par ton silence, ta rougeur et ton air réprobateur, que cette conversation te déplaît. Quand il te vient l’envie d’un plaisir, comme pour les autres sortes de représentations, prends garde de ne pas céder à sa violence: laisse reposer la chose et accorde-toi un délai, songe à ces deux instants: celui où tu goûteras le plaisir et celui où, après y avoir goûté, tu en auras le regret et t’insulteras toi-même tout bas. Oppose à cela la joie que tu éprouveras et les louanges que tu t’adresseras, si tu t’abstiens. Si tu trouves opportun de passer à l’acte, fais attention de ne pas succomber à la douceur agréable et séduisante de la chose. Imagine, pour y résister, combien précieuse est la conscience d’avoir remporté cette victoire-là. 
 Lorsque tu en arrives à la conclusion qu’il faut faire une chose, fais-la, et ne cherche pas à t’en cacher même si les gens risquent d’en penser du mal. Car ou bien tu as tort d’agir ainsi, et il ne fallait pas le faire, ou bien tu as raison, et tu n’as pas à craindre les reproches injustifiés. 
 
De même que les phrases « il fait jour » et « il fait nuit » ont une grande valeur en tant que propositions disjointes, mais ne veulent rien tire si on les joint, de même, choisir la plus grosse part, si c’est valable du point de vue du corps, quand il s’agit de sociabilité, tans un banquet, cela n’est pas bien. Donc, quand tu dînes avec quelqu’un, ne considère pas seulement la valeur des plats pour le corps, veille aussi à respecter ton hôte. 
 
Si tu te lances dans une entreprise qui dépasse tes forces, non seulement tu te conduis comme un idiot, mais tu négliges d’accomplir ce qui était dans tes possibilités. 
 
 Tout comme tu fais attention, en te promenant, à ne pas marcher sur un clou et à ne pas te tordre la cheville, fais attention aussi à ne pas faire de mal à ce qui dirige ton âme. En gardant cette nécessité à l’esprit au seuil de chaque entreprise, nous ferons plus sûrement ce que nous avons à faire. 
 
Le corps est pour chacun la mesure des richesses, comme le pied est celle de la chaussure. Si tu t’en tiens à ce critère, tu garderas la mesure. Mais si tu vas au-delà, tu seras forcément entraîné comme du haut d’une falaise. Pour la chaussure, si tu vas au-delà des besoins du pied, tu la voudras couverte d’or, puis teinte en pourpre, puis brodée. Une fois qu’on a passé la mesure, il n’y a plus aucune limite. 
 
Dès qu’elles ont passé quatorze ans, les hommes appellent les femmes maîtresses. Elles, voyant que leur unique intérêt est de coucher avec eux, commencent à se maquiller et mettent en cet art toutes leurs espérances. Il faut donc leur faire comprendre que leur seule gloire est de donner à tous l’image d’une vie réglée et d’une âme pudique. 
 
C’est la marque d’un naturel débile que de s’attarder aux choses du corps, comme de passer trop de temps à prendre de l’exercice, à manger, à boire, à faire ses besoins, à copuler. Tout cela, il faut le faire comme en passant; c’est sur notre jugement que nous devons porter toute notre attention. 
 
Face à quelqu’un qui te fait du tort par sa conduite ou ses propos, souviens-toi que s’il agit ainsi, c’est qu’il pense avoir raison. Il ne lui est pas possible de régler sa conduite sur ta façon de penser: c’est la sienne qui le guide, et, si elle est erronée, il se fait du tort à soi-même en demeurant dans son erreur. En effet, si une vérité complexe passe pour un mensonge, ce n’est pas la complexité qui est en faute, mais bien celui qui se trompe. En te fondant sur ce principe, tu garderas ton sang-froid face à ceux qui t’insultent: chaque fois, tu n’auras qu’à te dire: « C’est ce que lui pense. » 
 
Toute chose a deux poignées: l’une permet de la porter, l’autre non. Si ton frère te fait du tort, ne prends pas cela en te disant qu’il te fait du tort (c’est le côté impossible à porter), dis-toi plutôt que c’est ton frère, ton compagnon, tu prendras ainsi la chose du côté où l’on peut la porter. 
 
Il n’est pas logique de dire: «Je suis plus riche que toi, donc je vaux mieux que toi »; « Je parle mieux que toi, donc je vaux mieux que toi. » Ce serait bien plus logique de dire: «Je suis plus riche que toi, donc ma fortune vaut mieux que la tienne »; «Je parle mieux que toi, donc mon éloquence vaut mieux que la tienne. » Car tu n’es ni ta fortune ni ton éloquence. 
 
Un tel se lave vite: ne dis pas qu’il se lave mal, mais qu’il se lave vite. Si un autre boit beaucoup de vin, ne le traite pas d’ivrogne, dis simplement qu’il boit beaucoup. En effet, qu’en sais-tu, avant d’avoir pesé leurs raisons ? De cette façon, tu éviteras, devant ce que tu te représentes d’un objet, de lui donner une autre représentation. 
 
Où que tu te trouves, ne te présente jamais comme philosophe. Ne parle pas longuement, devant des profanes, des principes de la philosophie, agis plutôt suivant ces principes. Par exemple, dans un banquet, ne dis pas comment on doit manger, mange seulement comme il faut. Souviens-toi de Socrate: il s’était si bien débarrassé de toute envie de briller que, lorsqu’on venait le trouver pour se faire présenter à des philosophes, c’était lui qui conduisait les gens, tant il lui était égal d’être méconnu. 
 
Si, dans une assemblée de profanes, la conversation tombe sur un principe philosophique, d’une manière générale, abstiens-toi d’intervenir: tu risquerais fort de recracher des bribes de savoir mal digéré. Si un jour on te dit que tu ne sais rien, et que tu n’en es pas mortifié, sache que tu es en bonne voie. Ce n’est pas en lui mettant l’herbe sous le nez que les moutons montrent au berger qu’ils ont bien mangé; c’est à leur laine et à leur lait qu’on s’en aperçoit, après qu’ils ont digéré leur nourriture; eh bien, fais de même: ne va pas mettre sous le nez des profanes les principes de la philosophie, fais-leur en voir les effets quand tu les as digérés. 
 
Si tu te contentes de peu pour les besoins du corps, ne va pas en faire parade. Si tu ne bois que de l’eau, ne va pas dire à tout propos: «Je ne bois que de l’eau. » Si un jour tu décides de t’entraîner à supporter la douleur, fais-le en privé et non devant tout le monde. N’embrasse pas les statues. Si tu as trop soif, prends de l’eau fraîche dans ta bouche et recrache-la sans rien dire à personne. 
 
Attitude et caractère de l’homme ordinaire: il n’attend rien, en bien ou en mal, de soi-même, et tout des circonstances extérieures. Attitude et caractère du philosophe: il attend tout, en bien comme en mal, de soi-même. Signes distinctifs de l’homme en progrès: il ne blâme personne, ne loue personne, ne reproche rien à personne, n’accuse personne; il ne dit jamais rien qui tende à faire croire qu’il sait quelque chose ou qu’il est quelqu’un. En cas d’échec ou d’obstacle, il ne s’en prend qu’à soi-même. S’il reçoit des éloges, il rit en secret de celui qui les fait; si on le critique, il ne cherche pas à se défendre. Il marche comme les malades, attentif à ne pas brusquer le membre en voie de guérison tant qu’il n’est pas cicatrisé. Tout désir lui vient de lui seul; quant à l’aversion, il est entraîné à n’en éprouver que pour ce qui, tout en dépendant de nous, est contraire à la nature. Ses inclinations, quel qu’en soit l’objet, sont modérées. S’il passe pour stupide ou ignorant, il n’en a cure. En un mot, le seul ennemi qu’il ait à redouter, c’est lui- même. 
 
Si quelqu’un se vante de comprendre et d’expliquer les écrits de Chrysippe, dis-toi que, si Chrysippe n’avait pas écrit dans un style obscur, celui-là n’aurait pas eu de quoi se vanter. Mais moi, qu’est-ce que je cherche ? A connaître la nature afin de la prendre pour guide. Je cherche donc un homme qui puisse m’expliquer la nature. J’entends dire que Chrysippe est cet homme: je vais le trouver, et je ne comprends rien à ses écrits: je cherche alors quelqu’un pour me les expliquer. Jusque-là, rien qui mérite le respect. Quand j’ai trouvé cet interprète, il me faut me conformer aux principes énoncés: c’est cela qui mérite le respect. Mais si c’est seulement l’explication de texte que j’admire, ne serais-je pas, plutôt que philosophe, devenu un grammairien qui gloserait Chrysippe au lieu d’Homère ? Il y aurait de quoi rougir si, lorsqu’on me dit: « Apprends-moi à lire Chrysippe », je n’étais pas en mesure de montrer une conduite semblable et conforme à ses écrits. 
 
Une fois que tu t’es fixé des buts, tu dois t’y tenir comme à des lois qu’on ne peut transgresser sans impiété. Et quoi que l’on dise de toi, n’y prête pas attention: cela ne te concerne plus. 
 
Combien de temps encore vas-tu attendre pour t’estimer digne des plus grands biens, et cesser enfin d’enfreindre la règle qui doit déterminer ta vie ? Tu connais les principes qui doivent fonder ta réflexion; c’est assez réfléchi ! Quel maître attends-tu, à présent, pour te décharger, sur lui, du soin de ton progrès moral ? Tu n’as plus quinze ans, tu es un homme mûr. Si désormais tu te montres négligent, si tu prends les choses à la légère, si tu continues à échafauder projet sur projet en reculant sans cesse le jour où tu devras enfin prendre soin de ta vie, tu ne feras aucun progrès, et, sans t’en rendre compte, tu finiras par vivre et mourir comme un homme ordinaire. Décide donc tout de suite de vivre en adulte résolu à progresser. Que tout ce qui te semble le meilleur te soit une loi incontournable. En présence de quelque tâche pénible ou agréable, glorieuse ou honteuse, dis-toi que tu dois te lancer; que les Jeux olympiques sont ouverts; que tu ne peux plus tergiverser et qu’en un seul jour une seule action peut anéantir ou confirmer ton progrès moral. C’est ainsi que se comportait Socrate qui n’écoutait, en toutes circonstances, que la règle dictée par la raison. Pour toi – même si tu n’es pas encore Socrate – vis au moins en t’efforçant de l’imiter. 
 
Le premier domaine de la philosophie et le plus indispensable, c’est la mise en pratique des principes, comme, par exemple, l’interdiction de mentir. Le second concerne les démonstrations: pourquoi il ne faut pas mentir, par exemple. Le troisième concerne l’établissement et l’articulation de ces démonstrations: ce qui explique, par exemple, qu’on est en présence d’une démonstration; ce que sont une démonstration, une déduction, le vrai, le faux. Par conséquent, si le troisième domaine est indispensable pour accéder au second, comme le second pour accéder au premier, le plus indispensable, le terme de toute recherche, c’est le premier. Seulement, nous faisons tout à l’envers: nous nous attardons au troisième, nous lui consacrons tous nos efforts en oubliant complètement le premier. Voilà pourquoi nous mentons sans cesse en étant prêts, cependant, à dégainer le raisonnement qui prouve qu’il ne faut pas mentir…


 
En toute occasion, rappelle-toi ces mots: 
Emmène-moi, ô, Zeus ! et toi, ô,, Destinée !
Où vous avez formé le voeu de me conduire.
Je vous suivrai sans peur. Mais si, par lâcheté,
Je résiste, je sais qu’il faut vous obéir.
 
L’homme qui, sachant qu’il doit mourir, sait quitter la vie dignement.
On le nomme sage car il connaît les secrets des dieux.
 
Eh bien, Criton, si c’est la volonté des dieux, qu’il en soit ainsi.
 
Anytos et Mélitos peuvent me tuer, ils ne peuvent me nuire.

 

Vertu ou bonheur?

«  Au fait, nous remarquons que plus une raison cultivée  s’occupe de poursuivre la jouissance de la vie et du bonheur, plus l’homme s’éloigne du vrai contentement. Voilà pourquoi chez beaucoup, et chez ceux-là mêmes qui ont fait de l’usage de la raison la plus grande expérience, il se produit, pourvu qu’ils soient assez sincères pour l’avouer, un certain degré de misologie, c’est-à-dire de haine de la raison. En effet, après avoir fait le compte de tous les avantages qu’ils retirent, je ne dis pas de la découverte de tous les arts qui constituent le luxe ordinaire, mais même des sciences (qui finissent par leur apparaître aussi comme un luxe de l’entendement), toujours est-il qu’ils trouvent qu’en réalité ils se sont imposé plus de peine qu’ils n’ont recueilli de bonheur;  aussi, à l’égard de cette catégorie plus commune d’hommes qui se laissent conduire de plus près par le simple instinct naturel et qui n’accordent à leur raison que peu d’influence sur leur conduite, éprouvent-ils finalement plus d’envie que de dédain. Et en ce sens il faut reconnaître que le jugement de ceux qui limitent fort et même réduisent à rien les pompeuses glorifications des avantages que la raison devrait nous procurer relativement au bonheur et au contentement de la vie, n’est en aucune façon le fait d’une humeur chagrine ou d’un manque de reconnaissance envers la bonté du gouvernement du monde, mais qu’au fond de ces jugements gît secrètement l’idée que la fin de leur existence est toute différente et beaucoup plus noble, que c’est à cette fin, non au bonheur, que la raison est spécialement destinée, que c’est à elle en conséquence, comme à la condition suprême, que les vues particulières de l’homme doivent le plus souvent se subordonner. Puisque, en effet, la raison n’est pas suffisamment capable de gouverner sûrement la volonté à l’égard de ses objets et de la satisfaction de tous nos besoins (qu’elle-même multiplie pour une part), et qu’à cette fin un instinct naturel inné l’aurait plus sûrement conduite ; puisque néanmoins la raison nous a été donnée  comme puissance pratique, c’est-à-dire comme puissance qui doit avoir de l’influence sur la volonté, il faut que sa vraie destination soit de produire une volonté bonne, non pas comme moyen en vue de quelque autre fin, mais bonne en soi-même. »                                                                                                                                                                                                                                                    Kant

(La thèse se situe lignes 1 et 2. Kant affirme que la raison cultivée ne peut amener au « vrai contentement ». On peut alors comprendre que si « le vrai contentement » est le bonheur, la raison ne peut pas nous y amener. On peut donc dire que la présence de la raison en nous, hommes, nous empêche d’être heureux. Mais on peut comprendre aussi « le vrai contentement » comme la satisfaction de soi, le fait d’être satisfait de ce que nous avons fait. Et dans ce cas, ce qui fait que nous ne sommes pas vraiment content, c’est que notre raison est « occupée » à « poursuivre la jouissance dans la vie », et donc en somme le bonheur. Et donc ce que dirait alors Kant, c’est que ce qui fait que nous ne sommes pas content, c’est que le bonheur est notre but (alors qu’il pourrait être autre chose). Donc en somme la thèse de Kant, c’est qu’en tant qu’être doué de raison, nous ne pouvons pas être heureux et nous ne devons pas chercher à l’être pour être satisfait de soi. Lignes 2 à 8, il explique d’abord (lignes 2 /4) que se rendre compte que  la raison ne peut pas mener au bonheur entraîne une haine de la raison ( même si ceux qui s’efforcent de vivre selon leur raison ne l’avoue nt pas si facilement). Et cela parce que si on compare ceux qui vivent selon la raison et ceux qui ne s’en servent pas beaucoup (suivant souvent plus leur instinct que le fruit de leur réflexion) ; si on fait le bilan, ceux qui ne se servent pas de la raison sont plus heureux que ceux qui s’en servent. Ils se prennent moins la tête en quelque sorte, ils n’ont pas les besoins que crée la raison, donc ils sont plus facilement satisfaits et heureux. C’est vrai la raison est à l’origine des arts et des sciences, or ce ne sont pas des choses vitales, donc des luxes dont on pourrait finalement se passer. Et ce luxe crée des besoins et des frustrations. Par exemple, le savoir est source de frustration, car quand on veut la connaissance, on n’a jamais fini de chercher, de douter, donc c’est une recherche sans fin. On ne peut pas se sentir arrivé au bout et content. Et en plus le savoir est souvent douloureux, il vaut mieux ne pas savoir certaines choses. De même les arts permettent de fabriquer plus de choses ou de créer plus de choses, mais cela va nous donner de nouveaux désirs, et du coup il est de plus en plus difficile de parvenir à cette totale satisfaction qu’est le bonheur. Plus on a de désirs , plus on a de chance de ne pas pouvoir les assouvir. On peut donc penser qu’un ignorant se contentant de peu est finalement plus heureux qu’un savant demandant et exigeant toujours plus. DONC si celui qui se sert de sa raison est honnête, il est obligé de reconnaître que celui qui ne s’en sert pas est sans doute plus heureux que lui, et donc au lieu de le dédaigner comme un ignorant déraisonnable, il l’envie (ligne 8). Lignes  8 à 14, Kant va tirer une étrange conclusion de cette comparaison. Il dit d’abord que les critiques faites à la raison par rapport au bonheur sont justes ( pas « une humeur chagrine »). Mais il ajoute que dire que la raison ne vaut rien pour le bonheur, ce n’est pas « manquer de reconnaissance » pour celui qui nous l’a donné et qui régit l’ordre du monde, c’est-à-dire Dieu. Car en réalité, ceux qui critiquent la raison par rapport au bonheur sentent ( « gît secrètement ») que la raison ne nous a pas été donné pour que l’on soit heureux, mais pour un autre but. Et cela qui fait qu’on se sent destiné à quelque chose de plus noble qu’une simple existence heureuse ( « la fin ( le but) de l’existence est toute différente et beaucoup plus noble »). Si celui qui nous a crée nous avait créés pour que nous soyons heureux, il ne nous aurait pas donné la raison ; donc si on nous a donné la raison c’est que nous devons avoir un autre but dans notre vie que le bonheur. Lignes 14 à 18, c’est pourquoi Kant conclut que  puisque la raison est incapable de nous amener au bonheur en nous permettant de satisfaire nos désirs et besoins. Et d’ailleurs elle nous en ajoute même d’autres, repoussant encore le bonheur. Il aurait été mieux pour notre bonheur de nous donner que l’instinct comme aux animaux qui eux peuvent satisfaire leurs besoins et être heureux. Alors cela signifie que la raison nous a été donné pour que nous ayons un autre but : vivre conformément à la raison et à ses règles. Et comme la raison est « une puissance pratique », c’est-à-dire que c’est elle qui nous dit quels sont nos devoirs, ce que nous devons faire pour être moral, cela veut dire que comme nous avons la raison, notre but en tant qu’être de raison, ce n’est pas le bonheur mais la vertu.)

« Le plus grand bien est celui qui vous délecte avec tant de force, qu’il vous met dans l’impuissance totale de sentir autre chose, comme le plus grand mal est celui qui va jusqu’à nous priver de tout sentiment. Voilà les deux extrêmes de la nature humaine, et ces deux moments sont courts.

Il n’y a ni extrêmes délices ni extrêmes tourments qui puissent durer toute la vie: le souverain bien et le souverain mal sont des chimères.

Nous avons la belle fable de Crantor; il fait comparaître aux jeux olympiques la Richesse, la Volupté, la Santé, la Vertu; chacune demande la pomme. La Richesse dit: « C’est moi qui suis le souverain bien, car avec moi on achète tous les biens: » la Volupté dit: « La pomme m’appartient, car on ne demande la richesse que pour m’avoir; » la Santé assure: « que sans elle il n’y a point de volupté, et que la richesse est inutile; » enfin la Vertu représente qu’elle est au-dessus des trois autres, parce qu’avec de l’or, des plaisirs et de la santé, on peut se rendre très misérable si on se conduit mal. La Vertu eut la pomme.

La fable est très ingénieuse; elle le serait encore plus si Crantor avait dit que le souverain bien est l’assemblage des quatre rivales réunies, vertu, santé, richesse, volupté: mais cette fable ne résout ni ne peut résoudre la question absurde du souverain bien. La vertu n’est pas un bien: c’est un devoir: elle est d’un genre différent, d’un ordre supérieur. Elle n’a rien à voir aux sensations douloureuses ou agréables. Un homme vertueux avec la pierre et la goutte, sans appui, sans amis, privé du nécessaire, persécuté, enchaîné par un tyran voluptueux qui se porte bien, est très malheureux; et le persécuteur insolent qui caresse une nouvelle maîtresse sur son lit de pourpre est très heureux. Dites que le sage persécuté est préférable à son indigne persécuteur; dites que vous aimez l’un, et que vous détestez l’autre; mais avouez que le sage dans les fers enrage. Si le sage n’en convient pas, il vous trompe, c’est un charlatan. »                                                                                                                                                                                                             Voltaire

le bonheur

Y a-t-il des conditions objectives pour être heureux?

C’est ce que pensent, ceux qui calculent avec 40 indices, l’Indice du bonheur mondial (IBM) sur GLOBECO.FR par exemple:

Pour l’année 2007, voilà leur bilan:

  • « L’indice de la mondialisation reprend sa marche en avant !
    • Les indicateurs sont tous positifs, sauf celui des entreprises mondiales pour la dernière année et celui des investissements directs à l’étranger, à la fois pour la dernière année et pour la comparaison avec l’année de base ;
    • Les autres indicateurs continuent à augmenter lentement mais sûrement, et il faut noter que, par rapport à l’année de base, notre indice de la mondialisation augmente de près de 18 % depuis l’an 2000, grâce en particulier à l’explosion d’Internet.
  • L’indice du bonheur mondial est quasiment stable depuis l’an 2000 !
    • Pour la dernière année, l’indice du bonheur mondial se retrouve à 101,05, et il est à 102,38 pour l’évolution depuis l’an 2000.
    • Cette quasi-stagnation s’explique par le fait qu’un indicateur (Paix et sécurité) connaît une évolution fortement négative pour la comparaison avec l’année de base (90,50), alors qu’un autre indicateur (Recherche, formation, information, communication) connaît une évolution nettement positive pour la comparaison avec l’année de base (114,83).
    • Le chapitre  » liberté, démocratie, droits de l’homme  » évolue positivement (101,09 pour la comparaison avec l’an passé et 105,08 pour la comparaison avec l’année de base).
    • Le chapitre  » Qualité de la vie  » est quasiment stable : 100,24 pour la comparaison avec l’an passé et 99,11 pour la comparaison avec l’an 2000.
  • La fracture mondiale diminue !
    • Au cours de la dernière année, l’indice de la fracture mondiale est à 93,40 , et il est à 88,35 pour la comparaison avec l’an 2000 ; cela signifie que la fracture mondiale a diminué de près de 12 % depuis 5 ans : incroyable mais vrai !
    • La fracture mondiale diminue en 2006 par rapport à 2005 dans tous les secteurs sauf le niveau de démocratie et la pureté de l’air ;
    • La fracture mondiale diminue en 2006 par rapport à 2000 dans tous les secteurs sauf l’espérance de vie et le sort des femmes.
  • Le classement par pays confirme les données antérieures, mais le classement est modifié pour certains pays du fait de l’introduction de deux éléments supplémentaires : les morts violentes et les suicides.
    • Les premières places sont toujours occupées par les pays du Nord de l’Europe, mais la Norvège précède désormais la Suède, et les Pays Bas prennent la troisième place ;
    • La grande gagnante est l’Irlande qui rentre dans le  » Top 1O  » ;
    • Les PECO confirment leur évolution favorable : ils sont tous dans la première moitié du classement, y compris Bulgarie et de la Roumanie ; à l’inverse, aucun pays d’Amérique latine n’est dans la première moitié du classement, sauf le Chili et le Mexique !
    • Le Brésil est 34ème, la Chine 45ème, la Russie 47ème et l’Inde 54ème ; les 5 dernières places sont occupées par le Bangladesh, le Nigeria, la République démocratique du Congo, l’Ethiopie et la Birmanie …loin derrière ! »
  • Pour le détail des chiffres : http://www.globeco.fr/public/index.php?a=Bonheur-mondial-edition-2007

    A t-on le droit d’être heureux ici bas? Il semble que depuis quelques siècles, oui! Le bonheur n’est plus une promesse dans l’au-delà réservée à ceux qui ont souffert ici bas!

    Alors qu’est-ce qu’ on attend pour être heureux? Qu’est-ce qui nous empêche d’être heureux?

    C’est à ces questions que peut répondre en partie ce premier épisode de la saison 1 de Desperate housewives.

    http://www.dailymotion.com/video/x7gvp9 http://www.dailymotion.com/video/x7gztm http://www.dailymotion.com/video/x7gzys

    Ah l’amour!

     

     

     

              

    « Ainsi l’amant ne désire-t-il pas posséder l’aimé comme on possède une chose. Il réclame un type spécial d’appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté. Mais, d’autre part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? Qui donc accepterait de s’entendre dire : « je vous aime parce que je me suis engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire ; je vous aime par fidélité à moi-même » ? Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre. Il veut à la fois que la liberté de l’autre se détermine elle-même à devenir amour – et cela non point seulement au commencement de l’aventure mais à chaque instant- et à la fois que cette liberté soit captivée par elle-même, qu’elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains ».

    Sartre, L’être et le néant (1943)

     Couple-crochet, sculpture de J.P Augier

    Equilibrium

    Un film réalisé en 2003 par Kurt Kimmer pourrait compléter selon mes élèves ( qui y ont pensé alors que j’exposais la  solution de Schopenhauer pour ne plus souffrir et parvenir à la sérénité : tuer le désir à la racine, en « euthanasiant » le Vouloir-vivre, cette force originelle et insatiable qui meut tout ce qui vit et nous dévore!) cet article, c’est

    EQUILIBRIUM.

    Trés inspiré (trop, diront certains!) par Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ce film montre la ville de Libria en 2070, après une 3ème guerre mondiale nucléaire, et pour en éviter une 4ème, les survivants, atterrés par leur propre déchéance, ont cherché à trouver un remède à l’inhumanité de l’Homme envers l’Homme. D’aucun pensèrent alors que ce qui conduit l’Homme à ces extrémités est sa faculté émotionnelle, sa capacité à ressentir, à désirer, à haïr.Ils proposèrent alors un remède simple mais efficace contre ce mal : le Prozium. Le Prozium est une substance puissante qui a pour effet de neutraliser les sentiments, de ne plus permettre à la haine, à la violence et à la colère d’exister … tout comme les nobles sentiments qui ne peuvent plus s’exprimer. Ainsi, amour, passion, joie, tristesse et toutes les autres formes de sentiments existants ont été « sacrifiés » pour permettre à la société de vivre en harmonie, en paix. C’est aussi le cas de l’émotion esthétique, ce qui fait qu’on brûle les oeuvres d’art comme la Joconde. Ce Prozium, que tous prennent désormais sans réfléchir, dans un automatisme extrême, a permis à une société pseudo-religieuse de s’installer. Ainsi, il existe une vraie société hiérachisée autour de l’ordre des Tetra-Grammatons dont la tête est le Père et dont la main exécutive, les soldats de l’ordre, sont les Recteurs Grammatons ou Ecclésiastes. Ces Ecclésiastes sont formés à la détection et l’éradication des déviants émotionnels, des rebelles qui refusent de prendre leur Prozium ou qui osent avoir des sentiments et protègent des oeuvres d’art – tableaux, des livres proscrits par les Tetra-Grammatons. Ils ont, pour les aider dans leur tâche, développé un art martial d’une terrible efficacité : le « Gun-Kata » (Kata des armes) qui leur permet d’être bien plus efficaces et meurtriers que tout autre belligérant tout en restant statistiquement en dehors des trajectoires les plus fréquentes de ripostes. Cela leur permet de juguler la montée des rebelles, et même de les affaiblir, voire de les faire disparaître à courte échéance.

     

    Voilà le début du film

    http://www.dailymotion.com/video/x6a7xv