Souvenirs d’un évacué

Question : Quel âge aviez-vous quand la guerre a été déclarée ?

M.Hass : Cette seconde guerre mondiale qui m’a énormément marqué, a été déclarée le 3 Septembre 1939, j’avais 10 ans.

 

Question : Que pouvez-vous nous dire de l’évacuation de la région ?

M.Hass : Le gouvernement et la défense nationale ont pris les devants puisque ils s’attendaient à cette déclaration de guerre. Le 1er Septembre 1939, donc deux  jours avant, on nous a évacués de peur qu’il y ait un massacre entre la ligne Maginot qui se trouve derrière nous à Anzeling, Hestroff, Bockange, et la ligne Siegfried qui se trouve le long de la Sarre. A Paris, ils ont donc pris la décision de déplacer tous les habitants de toute cette zone frontalière  depuis le Luxembourg jusqu’à la frontière Suisse. Mais cette évacuation avait été préparée depuis un an car l’Allemagne menaçait déjà la France.

 

Question : Où ont été évacués les habitants de la région ?

M.Hass : Ceux de la région de Bouzonville et de ses environs, de Creutzwald jusqu’à Freyming Merlebach, et ceux du canton de Sierck, ont été évacués dans le département de la Vienne. Ceux de la région frontalière qui va de Sarreguemines à Bitche ont été évacués sur la Charente.

 

Question : Pourquoi avoir choisi la Vienne et la Charente ?

Mr Haas : Là-bas,  il y avait des logements vides et des disponibilités pour loger tous les réfugiés. Le Poitou, c’était une région dont on ignorait l’existence. On s’est même demandé où elle se trouvait. A l’âge de dix ans, on ne connaît pas la géographie comme un adulte !

 

Question : Combien de temps a duré le voyage ?

Mr Haas : Il me semble qu’on avait mis deux ou trois jours pour arriver dans le Poitou. On a voyagé dans les wagons de marchandises et des wagons à bestiaux. En cours de route, on nous a donné du lait et du pain.

 

Question : Combien de temps a duré votre séjour là-bas ?

Mr Haas : Quand nous sommes arrivés, nous pensions ne pas y rester plus de quelques mois. C’était une région vraiment pauvre : il n’y avait rien. On était environ 200 personnes. Toute ma famille a été évacuée dans le Poitou. J’y est donc passé une grande partie de mon enfance. J’y retourne chaque année pour rendre visite à mes amis et pour y intervenir dans des écoles. 
En fait, les deux tiers des habitants de mon village sont restés 6 ans dans le Poitou !
Après l’armistice de 1940, 130 personnes ont décidé d’y rester. Il y a eu une concertation entre le curé, l’instituteur, le maire et les habitants du village. Mon père et ceux qui ont décidé de rester, avaient été obligés de porter l’uniforme allemand en 1914-1918 et certains avaient connu la bataille de la Somme. Ils n’ont pas voulu rentrer car pour eux, malgré l’armistice, la guerre n’était pas terminée. 

 

Question : L’ensemble de votre famille est-elle partie ?

 M. Haas : La famille du côté de mon épouse est restée dans la région, à Halstroff.  Au début de la guerre, Les Allemands avaient eu vent de des sentiments pro-français qu’affichait le grand-père de mon épouse. Ils sont arrivés un jour, ils l’ont arrêté ainsi que sa femme et l’un de leur fils, et les ont emmenés en Silésie, annexée par l’Allemagne. A soixante ans passés, ils se sont retrouvés dans un camp de travail.

Ils les ont gardés six mois, là-bas en Pologne. Ils étaient considérés comme indésirables. Les indésirables, c’étaient les Mosellans que les Allemands ont expulsés. A partir de 1940 les expulsions se sont faites vers l’Ardèche ou le Massif Central.
C’était pour la plupart des francophones, qui ne parlaient pas un mot d’allemand, ou des patriotes. La plupart vivaient dans des zones francophones, comme par exemple à Saint Bernard, Gondreville, Roupeldange ou même Metz. Grâce à leur expulsion, les Allemands voulaient germaniser le mieux possible notre région. Les instituteurs francophones étaient remplacés par des instituteurs allemands, favorables au nazisme. Cela a été le cas à Filstroff et à Colmen. Les instituteurs lorrains étaient considérés comme trop peu fiables par les autorités allemandes.

 

Question : Comment s’est déroulée la vie en Charente ? Quelles étaient vos distractions ? Avait-on envie de chanter, de danser, de s’amuser ?

M. Haas : Il n’y avait pas de spectacles à proprement parler, surtout dans le village où j’étais. Il n’y avait que 400 habitants. A la fin de la guerre, il y avait quelques bals mais je n’avais pas l’âge pour y aller. Je n’avais encore que 15 ou 16 ans, je regardais par la fenêtre ce qui s’y passait. Mais ceux qui avaient une vingtaine d’années y allaient. Et certains Mosellans se sont mariés là-bas. Il y a deux familles de Rémeldorff dont les deux fils se sont mariés en Charente. Mais non, il n’y avait pas beaucoup de distractions.

 

Question : Votre intégration s’est-elle bien passée ?

M. Haas : Nous avons gardé 6 ans notre instituteur de primaire qui nous faisait cours à nous, petits Mosellans, au rez-de-chaussée de l’école du village. Les autochtones avaient leur propre instituteur au premier étage. Mais pendant les récréations, nous jouions ensemble, donc l’intégration s’est faite relativement bien.

 

Question : Quand l’armistice a été signé en 1940, les Allemands sont arrivés en Charente. Comment cela s’est-il passé pour vous, les évacués de Moselle ?

M .Haas : Je vous raconter une anecdote à ce propos. Avec ma famille, nous habitions à Monthoiron,  tout près d’un terrain de football. Lorsque les Allemands sont arrivés en 1940, ils avaient beaucoup de chevaux. Tous les deux ou trois jours, les soldats venaient faire courir leurs chevaux sur le terrain de football.
J’avais 11 ou 12 ans à l’époque, ça m’amusait un peu de voir les chevaux galoper. L’un des soldats gardait une écurie tout près de chez moi. Un soir, il m’a appelé : « Komm, komm ! »
Je n’ai pas eu peur, car nous nous étions liés d’amitié grâce aux chevaux, et il m’a demandé de s’asseoir sur ses genoux.
Il s’étonnait que je parle sa langue : « Wie kommt es, dass du Deutsch sprichst? Wie kommt denn das ? »  Alors je lui ai expliqué d’où je venais et je lui ai raconté l’évacuation. Je ne parlais pas le Hoch Deutsch mais le patois de Neunkirchen. Ce que je lui ai raconté l’a profondément ému. Il pensait peut-être à sa femme, à sa fiancée ou à ses enfants, qu’il avait dû laisser derrière lui. Il voyait qu’on vivait dans des conditions difficiles, alors il nous ramenait parfois de la volaille pour améliorer notre ordinaire. C’était un homme de coeur.  Il faisait partie des premiers Allemands qui sont arrivés là-bas. Ils ne se sont pas battus , ils étaient 100 ou 150 dans le village, installés pacifiquement dans les fermes et les bourgs. Cela représentait beaucoup d’hommes pour de si petits hameaux mais ils avaient certainement eu des instructions pour se comporter de manière correcte avec la population locale, et ne pas créer de remous. Voilà la situation en 1941.

 

Question : Est-ce qu’il y avait la télévision ou les journaux à cette époque ?

M. Haas : Non, la télévision est venue beaucoup plus tard, et on ne savait pas à l’époque ce que c’était ! La radio non plus, d’ailleurs. Dans mon village, avant la guerre, il y avait un seul homme qui avait une radio. Il habitait en face de chez moi donc je l’entendais bien. 
Mais pendant la guerre, on ignorait tout ce qui se passait à l’extérieur, comme à Auschwitz, en Pologne. Les journaux étaient censurés. Mon surveillant d’internat, M. Normand, écoutait une radio clandestine. C’est grâce à lui que l’on a su que les Américains avaient débarqué. Quelle nouvelle ! On était si heureux, on a même chanté la Marseillaise ! 

 

Question : Quand avez-vous envisagé votre retour ?

 M. Haas : En 1944. A l’Est, il y avait le général Joukov et ses chars russes. Les armées anglo-saxonnes, anglaises et américaines, arrivaient de ce côté-ci.
L’armée française, la 2 DB, avait débarqué sur la côte de Provence et remontait la vallée du Rhône avant de faire la jonction en Alsace, du côté de Belfort.
J’étais certain qu’on allait bientôt pouvoir rentrer à Neunkirchen mais l’attente a duré un an de plus. Nous ne sommes rentrés qu’en 1945. J’ai suivi tous ces événements avec l’intensité et l’impatience de mes 16 ans.

 

Question : Quand êtes vous revenus précisément?

M.Haas : J’avais 16 ans quand nous sommes revenus le 5 juillet 1945. Nous avons fait le voyage dans des vrais wagons cette fois-ci, pas dans des wagons à bestiaux.  Nous sommes arrivés à la gare de Metz.  Là, les autorités anglaises avaient mis à notre disposition leurs plus beaux bus qui nous ont ramenés chez nous. Par ici, beaucoup de bus avaient été détruits ou endommagés.

Nous avons retrouvé notre village, mais les maisons avaient été vidées. Au bout de six ans, on pouvait s’y attendre.  Il a fallu tout redémarrer de zéro : il n’y avait plus rien, plus de meubles, plus de bétail.
Pour nous aider, le gouvernement nous a versé des indemnités de guerre et nous a donné des bêtes, des vaches, un cheval…  Nous nous sommes vite remis au travail et nous avons repris notre vie.

 

Question : Comment les gens qui étaient revenus au village en 1940 vous ont-ils accueillis ?

M.Haas : l’intégration n’a pas été très facile au début, puisque le tiers de la population qui était resté au village parlait allemand et très mal le français. Ces personnes ont été obligées d’apprendre le français alors que nous, nous le maîtrisions nettement mieux qu’eux.
Il n’y a pas eu de rejet mais il y a eu des frictions.  On entendait certains se plaindre dans la rue : «  Ah, ceux de la Vienne ! Ceux de la Vienne ! »
Mais heureusement, il n’y a eu aucun problème majeur entre ceux qui étaient restés, et ceux qui venaient de rentrer du Poitou.

 

Question : Quelles traces cette évacuation a-t-elle laissées dans les villages ?  Les jumelages, par exemple ?

M. Haas : Oui, beaucoup de villages sont jumelés avec ceux qui ont accueilli leurs évacués: Vaudreching avec Senillé, Chéméry-les-deux avec Availles-en-Chatellerault, Schwerdorff avec Oiré, Guerstling avec Chenevelles, Gomelange avec Civeau, Chauvigny avec Bouzonville, plus ou moins officiellement. Ce ne sont pas les seuls : Hargarten-aux-mines est jumelé avec Pleumartin, Falck avec la Roche Posay, Anzeling est jumelé avec Buxeuil qui se trouve aussi dans la Creuse et à Freistroff vous avez une rue d’Archigny.

 

Question : La guerre, est-ce une blessure que vous avez réussi à refermer ou est-ce toujours quelque chose qui est là, dont vous rêvez peut être la nuit ? 

M. Haas : Ça a été long. Nous sommes revenus en juillet 45 dans notre village. Mais il nous a fallu deux-trois ans avant d’oser traverser la frontière, pour retrouver les champs que l’on avait conservés de l’autre côté.